cw/tw : deuil, mort


II. LES TOURMENTS DES LENDEMAINS


Dehors, le soleil brille avec indécence, répandant sur la capitale une douce et moite chaleur. Ses rayons ricochent sur les pavés, miroitent dans les fontaines, ruissellent sur les toits d'or aux extrémités incurvées. Partout le printemps fait éclore ses fleurs aux parfums suaves dont la brise disperse les pétales tels d'innombrables et doux flocons.

Mais elle n'y voit qu'une pluie de cendres.

Elle a fermé les stores et tiré les rideaux lorsque le palais a commencé à s'éveiller. Les éclats de voix qui retentissent dans les allées lui vrillent les tympans, se mêlent en un bourdonnement qui l'assourdit. Elle veut qu'on les fasse taire. Où est leur décence ?

Elle veut disparaître quelque part à l'abri de la foule. Elle veut qu'on la laisse.

Elle veut qu'il revienne.

Ce qui l'émerveillait avec lui n'a plus aujourd'hui ni sens ni saveur. Un vide béant déchire sa poitrine. L'absence la dévore. Un froid plus cruel que tous les blizzards des pôles la lacère de l'intérieur.

Elle pleure. Et il lui semble que ses larmes soient aussi intarissables que le mal qui la torture. Elle pleure ces années sacrifiées à la guerre. Et toutes celles qu'ils n'auront pas. Elle pleure l'injustice, l'amputation à laquelle on la condamne.

Prostrée entre les draps où le sommeil l'a fuie toute la nuit, elle sent les doigts de la mort enserrer sa gorge. L'air lui manque. Ses poumons la brûlent. La tête lui tourne d'avoir tant pleuré, d'avoir tant appelé.

Aang !

Il avait dit qu'il serait toujours là. Il avait promis.

Mille fois dans le noir, elle a cru sentir sa main dans la sienne, ses lèvres sur son front. Mais il n'est pas là. Il ne sera plus jamais là. On le lui a arraché et elle veut qu'il revienne. Qu'on le lui rende. Elle donnerait tout pour qu'on le lui rende.

Un hoquet l'étrangle. Une insurmontable léthargie s'est emparée d'elle. Elle n'existait que par lui. Que reste-t-il à présent ? Où ira-t-elle ? Qui sera-t-elle sans l'Avatar ? Quand au juste s'est-elle effacée pour n'exister que par lui ?

Elle ne veut pas connaître les réponses à ces questions qui font battre ses tempes. Elle ne veut pas vivre pour les connaître. Elle veut qu'il revienne. Elle donnerait sa vie aux esprits pour qu'il revienne. Pour voir ses grands yeux gris s'illuminer, entendre son rire ricocher à l'infini et tout renverser, son nom à elle sortir de sa bouche à lui.

Mais les esprits sont cruels. Ils ne veulent pas d'elle. Elle n'a rien à leur offrir, elle n'a aucune valeur.

Elle veut qu'il revienne.

Un gémissement d'impuissance lui échappe. La nausée qui ne la quitte plus lui fait perdre l'équilibre. Comme s'il était la source de toutes ses forces. De sa lumière. De sa volonté et de son futur. Elle ne peut pas continuer sans lui. Elle ne saura pas faire. De quel droit le pourrait-elle ?

Elle n'y arrivera pas. Elle sent les ténèbres l'avaler, les cendres qui pleuvent dehors l'ensevelir.

Sokka est auprès d'elle. Elle ignore depuis quand. Sans un mot, il lui offre l'appui de son bras lorsqu'elle se lève. Lui aussi est affaibli par une nuit de larmes. Toute la force de son frère ne pourrait pas l'empêcher de tomber de toute façon. Elle le voit à peine, l'entend à peine murmurer son nom comme on dit une prière.

— Il faut que je lui parle.

La voix éraillée et lointaine qui brise le silence assourdissant en sortant de sa bouche semble appartenir à une étrangère. Un instant, le poids de ses mots la terrifie. Sa vue se brouille à nouveau. Mais le choix ne lui appartient déjà plus. Il faut qu'elle lui parle. Il faut qu'elle sache. Au moins pour comprendre, puisqu'elle ne pourra jamais guérir. Faire taire les hurlements de ses cauchemars éveillés et chasser les images atroces que son esprit en ruines fait apparaître dès qu'elle ferme les paupières.

— Il faut que je lui parle, répète-t-elle sans savoir à qui elle s'adresse ou ce qu'elle essaie de justifier, dans un filet de voix à peine audible.

Sokka la suit, ombre dans son ombre, le long d'immenses couloirs sombres aux couleurs de sang. Les gardes s'effacent devant elle, leurs katanas baissés et leurs regards rivés au sol. Il y a dans leur rigidité, dans le souffle qu'ils retiennent à son passage, une sorte de respect mêlé de crainte. Nul n'ose la toucher, nul n'ose lui adresser la parole. La rumeur s'est répandue comme un incendie. Ils savent. Ils savent qu'il ne reviendra pas.

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Les appartements royaux sont plongés dans la pénombre. Seule une douce lumière diffuse filtre à travers les lames des stores d'ébène. Elle ignore comment elle est entrée, qui l'a menée jusqu'à lui. Des fragments de sa conscience lui échappent. Mais Zuko la ramène à elle. La violence de ses derniers mots lui revient en plein visage. Et celle de son absence, juste après, lorsqu'il a préféré fuir et l'abandonner. Sa gorge se noue. Elle peine à ravaler ses larmes.

Elle voit ses yeux brillants, son teint blême qui creuse ses joues et accentue les angles marqués de son visage, les mèches éparses qui s'échappent de son chignon haut où ne trône aucun insigne de son rang. Le simple kimono anthracite qu'il porte est froissé, lui conférant un air simple et misérable. Il semble fébrile. Mais la compassion ne vient pas. Sa peine appartient toute entière à un autre.

Il s'avance vers elle mais se fige avant de la rejoindre. Quelque chose, au fond de lui, lui interdit de la toucher. De la salir. La tête basse, il renonce. Les longs pans de son kimono bruissent sur le sol alors qu'il esquisse un mouvement pour l'inviter à s'asseoir. Mais ce n'est que lorsque Sokka lui prend la main qu'elle consent à le suivre.

Son frère la dépose plus qu'il ne la guide sur un coussin au bord d'une table où repose un service à thé. Dans un bruissement feutré, il prend place à ses côtés.

Zuko se laisse tomber face à elle. Son regard la fuit. Un lourd silence les étreint, pesant sur eux comme une chape de plomb. D'une main tremblante, il sert le thé comme on le lui a appris, s'assure que chacune des trois tasses reçoive la même quantité du liquide ambré.

Mais il en manque une.

La futilité de ce cérémoniel lui fait honte. Une voix insidieuse lui susurre qu'il ne fait que repousser l'échéance. De l'autre côté de la table, loin, si loin, Katara contemple comme une hypnotisée la vapeur s'élever puis disparaître. La théière se met à trembler plus fort.

— Dis-moi ce que je peux faire, supplie-t-il en relevant vers elle ses yeux baignés de larmes.

La vision du corps de la jeune femme, hanté par la douleur, lui transperce le coeur. Ses yeux rougis et gonflés, cernés de marques violacées donnent au bleu de ses iris une teinte glaciale où toute lumière semble s'éteindre. La chaleur cuivrée de sa peau s'est muée en une couleur de cendre où les larmes ont tracé de sombres sillons. Ses cheveux défaits et emmêlés collent à ses joues humides. Ses lèvres tremblent, son être entier n'est qu'un immense frisson. Elle semble malade. Elle lui fait peur.

Katara essuie ses propres larmes d'un revers de la main, rassemble le peu de courage qui lui reste.

— Raconte-moi tout. S'il te plait.

Un lourd soupir s'échappe de ses lèvres. D'une voix rauque et vacillante, il entreprend de lui livrer le terrible aveu de son impuissance.

Il lui parle de cette île reculée dans la baie de Yue, d'un ancien territoire, dans les hauteurs d'un antique temple de l'air. De la désolation et des ruines. Des dragons qui y ont trouvé refuge, à l'abri des hommes et de leurs massacres. Des espoirs d'Aang d'y fonder une colonie, un havre de paix où restaurer les coutumes et les rites des Nomades de son enfance.

Immobile comme une statue, Katara l'écoute sans ciller, le regard perdu au loin. Si loin qu'il se demande si elle en reviendra jamais. Son coeur bat à lui rompre les côtes. Il lui semble se tenir au bord d'un insondable précipice.

— Je te demande pardon, s'étrangle-t-il.

Sa tête s'affaisse, ses paupières se ferment sur les images brûlées au fer dans sa mémoire, qu'aucune quantité de pleurs ne saurait jamais effacer.

Incliné devant la table, devant elle, il fixe, comme possédé, les plumes flamboyantes du phénix peint à l'encre délicate sur la faïence de sa tasse. Derrière le voile trouble qui lui brouille la vue, l'oiseau immortel semble s'animer et prendre vie. Et dans son délire né de l'ivresse du chagrin, il se force à voir un signe.

Vite, trop vite pour choisir ses mots ou pour reculer, il lui dit tout le reste.

Il lui parle de cet Esprit de la guerre, terrible et vengeur. De sa soif de sang et de carnage. Il lui parle d'un combat sans merci et sans espoir. D'une ombre froide et impitoyable pénétrant l'Avatar. D'une lutte acharnée pour la possession de son corps et de ses pouvoirs.

L'impuissance.

Puis la victoire. Mais à un prix trop lourd pour un être mortel. L'Esprit qui s'éteint. Ses forces qui quittent Aang.

Il tait tous les terribles spasmes, les yeux blancs et vides, les cris et les ultimes secondes de l'agonie. Il lui dit juste que ses derniers mots étaient pour elle.

— Je te demande pardon, répète-t-il sans oser bouger.

Le thé est froid. Son parfum de sucre s'est depuis longtemps dissipé. Sur la tasse, le phénix reste immobile. Et Zuko attend la sentence. Il attend qu'elle l'accable. Maintenant qu'elle sait tout. Qu'elle le bannisse de sa vie et que son errance recommence. Mais la main de Katara se pose sur la sienne avec la légèreté d'un souffle. Son contact lui procure une chaleur qu'il ne croyait plus jamais ressentir. Il relève la tête, rencontre ses yeux noyés par le chagrin.

— Ce n'est pas de ta faute, murmure-t-elle.