cw/tw : deuil, mort, funérailles


III. MOURIR SEUL

Les volutes de l'encens s'enroulent autour de ses poignets, ondulent près de son corps comme d'insaisissables serpents-scorpions. Il plane sur le temple restauré une odeur lourde et entêtante, émanant des milliers de bâtonnets incandescents qu'autant d'hommes, de femmes et d'enfants sont venus y déposer. Depuis sept jours, ils défilent jours et nuits en une procession infinie pour rendre un dernier hommage à l'Avatar. Leur présence en ce lieu déserté un siècle durant emplit l'air d'un mélange oppressant de murmures admiratifs et de lamentations.

Aang aurait été si fier. Lui qui rêvait de voir renaître la culture des Nomades et refleurir les temples. Lui qui rêvait de ranimer les traditions de partage et de paix de son enfance…

Mais les esprits sont cruels, leurs desseins sans pitié.

Pour quelques heures encore, son corps repose sous la pagode située au coeur de la cour intérieure. Si Katara se fie aux croyances du jeune maître de l'Air, son esprit de l'habite plus. Quelque part dans le monde, il a de nouveau vu le jour dans le corps d'un autre être vivant, libéré du fardeau de l'Avatar.

Elle espère que cet être sera doux, sa vie paisible et longue. Quand bien même elle n'est plus certaine de croire en quoi que ce soit.

La foule s'ouvre devant elle sans qu'elle ait besoin de s'y frayer un passage. Ils savent qui elle est. Qui elle était. Précédée par le bourdonnement de murmures étouffés, elle rejoint la pagode.

Il lui semble qu'une partie d'elle-même repose avec Aang et l'a quittée pour toujours. Ce qu'elle était de meilleur. C'est aussi pour cela qu'elle ne peut se résoudre à le regarder.

Comme une hypnotisée, elle s'abîme dans la contemplation des immenses brassées de fleurs et des innombrables corbeilles débordantes de fruits qui l'entourent. Leurs couleurs lui brûlent les yeux, leurs parfums mêlés rivalisent ou se confondent avec celui de l'encens au gré du vent doux qui souffle sur les hauteurs.

Lentement, elle s'agenouille. Le vide qu'elle ressent semble si grand que tout espoir de le combler serait absurde. Il était sa structure et sa perspective. À elle plus qu'à tout autre. Elle n'était rien avant qu'il n'entre dans sa vie, n'était destinée à rien.

C'est Aang qui lui a ouvert les portes d'un monde au-delà de la banquise et des océans, au-delà de tout ce dont elle aurait jamais pu rêver, derrière les murs de glace de son village. Que reste-t-il de ce monde et de ses promesses s'il ne reste plus rien de lui ? A-t-elle seulement le droit de le désirer encore ? Quelque chose en elle lui souffle que son deuil lui impose de renoncer à ses rêves et à ses ambitions.

Elle tremble. D'une main mal assurée, elle défait l'une des épingles qui retiennent sa lourde chevelure et à l'extrémité desquelles sont attachées des tresses de fleurs de jasmin frais. Des mèches échappées lui caressent les joues, son chignon s'affaisse un peu. Mais elle s'en rend à peine compte.

Six jours durant, elle a refusé de présenter la moindre offrande, refusé de le voir ainsi, exposé à la vue de tous comme une charogne aux vautours-guêpes. Refusé de le partager avec ces étrangers qui lui doivent la vie et la paix. Comment donner encore lorsqu'on nous a tout pris ?

Mais elle ne peut se résoudre à le voir partir sans rien lui laisser d'elle. Même si elle arrive trop tard. Même si leurs rituels n'ont pour elle aucun sens.

Le bijou en os de baleine-narval finement ciselé par les mains de son peuple disparait presque entièrement sous les pétales et elle doit lutter contre l'envie de les balayer d'un revers de la main, d'emporter dans un torrent ces cadeaux vains dont il ne profitera jamais. Il a tant de fois souffert de la faim… Où étaient-ils, cette horde d'admirateurs éplorés, lorsqu'il avait besoin d'eux ?

Elle leur en veut. À tous. Il est plus facile de haïr le monde entier que de n'avoir personne à blâmer. Qui sont-ils pour la priver de ses adieux ? De quel droit s'accaparent-ils son deuil ?

Elle ferme les paupière, inspire l'air vicié de fleurs fanées et de fruits trop mûrs. Il aurait réprouvé sa haine. Il aurait eu raison.

D'un pan de son interminable robe cérémonielle, elle extrait un bâtonnet d'encens. Mais ses doigts tremblent et la pierre à feu lui résiste. Elle insiste, encore et encore sans que la moindre étincelle ne vienne. La frustration la gagne, sa respiration s'accélère. Elle sent les larmes menacer de la submerger à nouveau.

— Permets-moi.

Une main se pose doucement sur la sienne. Katara sursaute alors que près d'elle, la silhouette trouble de Zuko s'agenouille. Ses yeux ternes marqués par l'insomnie et le remord l'interrogent en silence. Elle se détend un peu.

Après quelques secondes d'hésitation, elle lui tend l'encens sans rien dire et le regarde, la tête baissée, pincer l'extrémité du bâtonnet entre le pouce et le majeur. Aussitôt, une fumée blanche et sucrée s'élève.

La main du jeune homme s'attarde un instant contre la sienne avant de la laisser disposer son offrande parmi les milliers d'autres. Il n'est pas Seigneur du Feu en ce lieu. Si l'insigne royal orne le haut de son chignon, il a délaissé tout apparat, préférant un long kimono de soie noir orné à la ceinture et aux manches de délicats motifs d'argent.

Il semble si las. Si démuni. Sa chaleur ne lui est d'aucun réconfort. Elle croyait trouver en lui un soutien, une lueur. Mais il ne fait que lui renvoyer, tel un pathétique miroir, le vide qu'elle ressent à l'intérieur d'elle-même.

Il ne peut détacher ses yeux de la silhouette de la jeune femme. Elle le sent sans le voir, son insistance la tourmente. Le corps raide, elle se tourne vers lui et le trouve absorbé par les corolles immaculées de sa longue jupe qui disparait par endroits sous les lys, les pivoines et les camélias. Les manches de soie amples et transparentes, partiellement couvertes par une large bande d'étoffe diaphane donnent à sa peau brune une couleur d'or presque surnaturelle.

Il relève avec lenteur son regard vers celui de Katara. Elle est comme une apparition. Et il en vient à douter que tout ceci soit réel. Juste un instant. Avant qu'elle ne baisse les yeux et qu'une honte qu'il ne comprend pas n'embrase ses joues.

— Le … Le blanc est la couleur du deuil chez moi, murmure-t-elle comme une excuse.

Il ne trouve rien à répondre. Tous ses mots lui semblent futiles. Tout ce qu'il a pu dire jusque-là ne lui a causé que des tourments.

— Je l'ignorais.

L'air semble figé autour d'eux. Comme si la foule attendait de leur part une quelconque forme de miracle. Comme si quelque chose devait se produire. Le poids de leur avidité à ne rater aucune seconde du spectacle lamentable qu'elle leur offre pèse sur Katara et comprime sa poitrine.

Ils sont trop nombreux. Leurs regards lui brûlent la peau. Ils l'étouffent, ils l'écrasent. L'air lui manque. Le col montant de sa robe l'étrangle. Sous ses doigts, elle croit sentir les pétales se multiplier et ramper vers elle pour l'ensevelir. Le sang bat violemment contre ses tempes. Elle a le vertige. Elle —

Une main se tend vers elle. Zuko s'est relevé. Elle ne l'a même pas vu. Elle l'avait presque oublié. Comment a-t-il fait ? Où a-t-il trouvé la force ?

La surprise qu'elle éprouve dissipe la panique comme un seau d'eau glacée. Elle le fixe, incrédule, durant de longues secondes, avant de le laisser faire. Elle le laisse la relever comme si elle ne pesait rien, glisser son bras sous le sien, la soutenir et la guider le long d'une allée flanquée de colonnes neuves croulant sous le jasmin. Elle le laisse s'accrocher à elle comme elle s'accroche à lui, si droit et si tendu qu'elle se dit que le moindre heurt pourrait le briser.

Elle le laisse dans le silence. Parce que le son de sa voix lui fait trop mal.

Quelque part dans les jardins bondés que les lémures ont déserté, ils trouvent Sokka dans les bras de Suki. Il se détache d'elle et se redresse un peu, essuie le coin de ses yeux d'un revers de la main. Reprend par sa posture son rôle de grand frère. Il ouvre la bouche, semble vouloir parler, mais renonce finalement. Il hoche la tête à l'adresse de Zuko, déglutissant avec peine.

Katara laisse Zuko la remettre à Sokka, Sokka la confier à Suki. Elle n'a plus la volonté ou la force de décider quoi que ce soit. Elle devrait prendre soin d'eux, les prendre dans ses bras, sécher leurs larmes et trouver les mots pour les apaiser. Elle trouve toujours les mots pour apaiser les siens. Mais rien ne vient.

À quoi bon ? Elle sait, maintenant, qu'on ne lui rendra pas. Que plus rien ne l'attend.

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Des visages défilent, des mains prennent les siennes, se posent sur son bras avec une compassion qui la révulse. Qui sont-ils ? Que croient-ils pouvoir lui apporter ?

Les voix se mêlent et fondent sous le soleil de plomb. Ils semblent parler des langages qu'elle ne comprend pas. Leurs mots de réconfort vides semblent prononcés sous l'eau. La tête lui tourne. Sa bouche est sèche. Elle voudrait partir. Se jeter du haut de la falaise si cela pouvait les faire taire.

Mais elle les laisse faire, frémissante de répulsion. Elle les laisse faire parce que c'est là son rôle. De la même manière que la dignité et la froideur sont le rôle de Zuko. Elle les laisse faire. Pour Aang. Une dernière fois.

Bercée par le doux tintement des carillons de cristal coloré, elle se retrouve, sans se souvenir de l'avoir décidé, devant l'entrée du temple. C'est là que la crémation doit avoir lieu, là que la foule derrière elle converge. Elle connait la cérémonie par coeur, elle se l'est entendu répéter des centaines de fois ces derniers jours. Pourtant, face aux imposantes portes sculptées, elle croit sentir son coeur cesser de battre.

Le feu lui a déjà pris sa mère. Ses doigts trouvent son collier sous l'étoffe légère. Imaginer Aang dévoré par les flammes lui donne l'impression de le perdre une seconde fois.

— Tu n'es pas obligée d'assister à ça, souffle Sokka en posant une main réconfortante sur son épaule.

— Tu sais bien que si.

Elle esquisse un pas en avant. Puis un autre. Puis fait demi-tour. Sans rien dire, le souffle court, elle glisse sa main dans celle de son frère. Elle détourne les yeux quand il serre les dents pour mieux ravaler ses larmes.

Elle regarde droit devant elle pour ne voir personne. Les moines de l'Air placent leurs funérailles sous le sceau de la retenue. Les pleurs ne doivent pas être exhibés. S'efforçant de se fermer au monde qui l'entoure, elle ignore les voix et les corps qui flottent autour d'elle comme dans un étrange et interminable cauchemar.

Au premier rang, elle enroule son bras autour de celui de Sokka, lace ses doigts aux siens et loge sa tête contre son épaule.

Elle ne bouge pas, ne tremble pas. Elle ne pleure pas non plus. Immobile comme une statue, c'est à peine si elle cille. Jusqu'à ce qu'enfin, une éternité plus tard, quand les chants se sont tus et que les offrandes ont cessé de pleuvoir, tout soit terminé.

Le brasier lui brûle encore la rétine lorsqu'elle revient à la pagode où le guru Pathik doit déposer les cendres. Malgré les fleurs et les fruits, malgré le vent et l'altitude, l'odeur semble la poursuivre, comme imprégnée dans sa peau. Elle réprime un haut le coeur.

Le vieil homme traverse la cour avec lenteur. Dans ses bras graciles se trouve logée une petite urne de facture modeste gravée de symboles chers aux Nomades de l'Air. Katara se réfugie une fois de plus dans les bras de son frère.

Que croit-il tenir ? L'idée qu'Aang soit réduit au contenu de cette boîte provoque en elle quelque chose qui lui fait honte. Comme une révolte. Comme un mépris. Ces cendres sont une relique. Son temple deviendra un lieu de pèlerinage et non d'apprentissage. Un vestige flambant neuf, figé dans le temps, d'une culture morte.

— Allons-nous-en, fait-elle d'une voix rauque.

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Elle ignore les visages qui se tournent vers elle, s'engage sur un chemin surplombé d'arches d'où pendent des glycines au parfum suave. Au bout de l'allée, elle arrive en haut d'un grand escalier aux pierres couleur de sable qui marque l'entrée du lieu sacré. C'est là que Zuko l'attend. À son bras, Mai se tient droite et digne, arborant le masque distant et insondable dont Katara ne l'a jamais vue se départir.

Ils demeurent un long moment silencieux, sans que personne n'ose prononcer le moindre mot. Zuko darde sur elle un regard brûlant, comme si elle seule pouvait le délivrer du mal qui le ronge. Mai murmure quelque chose à son oreille puis s'éclipse dans un bruissement feutré d'étoffe. Sokka semble hésiter. Alors Katara serre sa main un peu plus fort.

— Tu étais avec lui ?

Sa question est à peine un murmure, pourtant le son de sa voix lui vrille les tympans, semble ricocher sur chaque pierre de l'édifice. Il le lui a déjà dit. Elle sait. Chaque détail de son récit est gravé au fer rouge dans sa mémoire. Elle a juste besoin d'en être certaine. Il est le dernier témoin. Le seul à savoir.

— Oui. J'y étais.

— Alors il n'est pas mort tout seul, souffle-t-elle, presque soulagée.

Zuko s'apprête à poursuivre. Mais il se ravise, scellant ses mots derrière la ligne fine que forment ses lèvres. Un terrible doute s'empare de Katara. Quoi d'autre ? L'idée qu'il lui laisse ignorer quoi que ce soit la rend malade. Même si elle redoute ce qu'il pourrait lui apprendre.

— Qu'a-t-il dit ?

— Il … Il m'a fait promettre de ramener la paix, ajoute-t-il d'une voix enrouée. Il voulait que tout cela cesse. … Pour que tu puisses vivre dans un monde où les enfants ignorent ce qu'est la guerre.

Elle l'écoute - il croit qu'elle l'écroute - le regard perdu dans le vide quelque part entre eux.

— Les enfants … répète-t-elle.

— Oui, c'est ce qu'il a dit …

— Ses enfants que je n'aurai jamais …

Elle ne voit pas l'éclair de douleur qui traverse les yeux du maître du Feu. Il aurait dû se taire. Elle n'a nul besoin de tout savoir. Il lui semble que quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, les esprits le condamnent toujours à être le sel sur les blessures de la jeune femme.

— Katara …

— Il voulait qu'on se marie …

La main de Sokka tressaute dans la sienne. Mais elle ne le sent pas. Le fantôme d'un sourire fait frémir ses lèvres tandis que son regard continue de s'abîmer dans le vide. Sa jupe flotte dans la brise et Zuko se demande si elle disparaitrait si Sokka ne la tenait pas.

— Je sais, oui, lui répond Zuko d'une voix à la fois douce et nouée.

— Il voulait qu'on ait des enfants.

Zuko ferme les yeux de longues secondes. Elle ne l'écoute plus. Sait-elle au moins à qui elle parle ?

— Et toi ?

La question du jeune homme la tire brusquement de sa rêverie. Elle cligne plusieurs fois des yeux avant de les poser sur lui, incrédule.

— Moi ?

— Qu'est-ce que tu voulais ?

Elle le fixe comme si elle ne le comprenait pas. Comme si ça question était une insulte. Un instant, il croit qu'elle va crier, peut-être le gifler. Mais elle se retire à nouveau à l'intérieur d'elle même.

— Je voulais qu'il soit heureux. Il méritait d'être heureux.

Zuko baisse les yeux. Il la sent glisser. Il se voit la perdre. Mais son silence le pétrifie, son regard le glace. Il a l'atroce sentiment de se trouver au bord d'un gouffre noir et gigantesque. Le sentiment que bientôt, il sera trop tard.

Mais il ignore quoi faire et ne veut plus rien dire.

Ils restent ainsi longtemps, submergés par tout ce qu'il leur est impossible de dire. Les doigts de la jeune femme effleurent sa joue d'une tendre caresse. Et quelque chose en lui hurle qu'il est déjà trop tard.

— Je pars, Zuko, lui dit-elle d'une voix percée de trémolos.

Le vide s'agrandit au creux de sa poitrine, creusé par une lave en fusion qui le ravage à l'intérieur.

Il ne dit rien. Il ne la retient pas. Le poids de la défaite ferme ses paupières. Lorsqu'il les ouvre à nouveau, une seconde ou une heure plus tard, Katara et son frère ne sont plus là. Zuko est seul.

Le vent se lève, le silence et le froid l'étreignent. Sous les glycines et le jasmin qui se balancent doucement, chassant enfin les odeurs du feu et de l'encens, personne ne voit ses larmes couler.