Alea Jacta Est

Chapitre 14

Après un instant de choc, Joffrey considéra le nom de l'élue. En soi, si elle était un choix surprenant, elle n'était pas dénuée de fondement : Lady Amerei était une cousine de Lyman Darry, une parente de Ser Willem Darry qui avait pris soin de Viserys et de Daenerys à Essos jusqu'à sa mort. Lyman était encore un enfant mais il était déjà lord. Elle aurait pu le choisir lui mais Amerei avait un avantage : elle était déjà femme, nubile et au vu de qui était son grand-père, sans doute fertile. Par ailleurs, sa grand-mère, Amarei, venait d'une famille réputée pour leurs hanches dites aptes à enfanter. Enfin, c'était honorer doublement les Darry : d'abord dame de compagnie, la jeune femme devenait légataire d'une des plus grandes dynasties du monde connu.

-Lady Frey a une certaine réputation. Commença-t-il

-Certes. Mais qui sera contrebalancée par mon choix. Si je la juge digne d'être mon héritière, c'est que son péché n'est pas si grand à mes yeux. Amerei est une brave fille. Elle est douce, gentille, volontaire, elle est loin d'être stupide et elle pourrait devenir une grande dame si on la formait. Il n'y a qu'une chose qui m'ennuie.

-Laquelle ?

-Son amitié avec Lancel Lannister.

Le roi comprit aussitôt. Lancel pouvait très bien devenir l'amant d'Amerei et profiter de la situation. Ou bien, il pouvait intriguer pour l'épouser. Cela ne lui semblait pas être dans le caractère de son cousin : timide, il tenait plus de sa mère Swyft que de son père. S'il était ambitieux, il n'avait pas l'âme d'un courtisan. Il n'était pas idiot mais il ne se lancerait pas de lui-même dans des complots. Non, ce que Daenerys craignait était plus simple, plus pur mais peut-être plus dangereux aussi :

Que l'amour naisse entre eux.

Ou alors, il était déjà là mais ils se taisaient pour ne pas compromettre la belle, alors mariée à Pat de la Bleufurque qui avait eu la délicatesse de mourir au bon moment.

Lancel était un Lannister et on ne connaissait que trop bien l'histoire entre la maison du dragon et celle du lion. D'abord amies, Tywin avait trahi Aerys. Daenerys craignait sans doute que ses partisans ne voient cela comme une mésalliance ou une nouvelle trahison. Et si Lancel pouvait être sincère, aurait-il la force de s'opposer à ceux qui se serviraient de lui pour atteindre la richesse et le prestige d'Amerei ? Saurait-il seulement les repérer parmi ceux faisant montre d'un réel souci de sa personne ?

-Si c'est le mariage qui vous effraye, on peut exiger de Lancel qu'il prenne le nom Targaryen. Il serait un consort.

-Cela me semble cruel de lui imposer d'abandonner le nom de son père, surtout qu'il est l'aîné. Et j'ignore la nature du lien l'unissant à ma dame de compagnie. J'ai honte de ma crainte : lors de la rébellion, il n'était qu'un bébé et les enfants n'ont pas à payer les crimes faits par leurs ancêtres.

-Mais vous devez y penser. Naturellement. Je ne vous en blâme pas.

-Lord Walder va exulter.

Ce furent les premiers mots de Sansa de toute la conversation. Le souverain l'observa.

-Il est vrai que vous devez le connaître un minimum. Il est le banneret de votre grand-père, Lord Tully. Parlez-nous de lui, mon aimée.

-Ma mère saurait vous en dire plus car elle l'a rencontré à plusieurs reprises. Mais de ce que je sais, Lord Walder a deux obsessions : la survie de sa lignée et sa reconnaissance. Apprendre que l'une de ses petites-filles, à plus forte raison une petite-fille comme Amerei, est devenue la dame de compagnie d'une princesse doit déjà être une fierté. Alors imaginez sa joie s'il apprend qu'elle va devenir l'héritière d'une dynastie aussi prestigieuse. On moque les Frey mais ils peuvent être des alliés de poids : ils forment un barrage entre le Nord et le Sud avec le contrôle de leurs ponts et Lord Walder est riche.

-Il pourrait exiger que vous ayez certaines de ses petites-filles dans votre suite si on lui accorde trop de crédit.

-Je suis prête à les accueillir. Elles ne sont pas leur grand-père. Princesse, qu'est-ce qui a motivé votre décision?

La question devait être posée : l'énumération des qualités d'Amerei était belle mais dans le fond, qu'est-ce qui motivait la khaleesi?

-Je sais qu'Amerei a longuement été maltraitée par ses parents.

Joffrey grimaça. Il avait adulé son père mais il se souvient bien de ses gifles, de ses coups, quand il faisait une bêtise. Certes, certaines avaient été horribles et désormais, il les regrettait. Eventrer le chat de Tommen pour faire naître les chatons plus vite l'horrifiait à présent. Sauf qu'au lieu d'apprendre que c'était mal, Robert lui faisait craindre sa déception et son autre coup. Il s'imagina ayant eu des enfants avec Sansa, ce qui l'effrayait un peu : il se savait peu patient et colérique, ce qui lui faisait craindre d'être un mauvais père. Néanmoins, l'idée de porter la main sur un enfant de Sansa, sur son enfant, lui donnait la nausée.

-J'avais envisagé de prendre ses soeurs à mon service afin de les réunir et de les éloigner de leurs parents néfastes.

-Quid de son jeune frère?

-Il est, selon les dires de sa soeur, une graine de fou à lier.

Daenerys reprit son explication. Amerei était mal vue par ses parents, mal aimée, maltraitée. Et au-delà de tout cela et de ses grandes qualités, elle était l'une des rares à ne pas vouloir du pouvoir, une position sociale. La seule chose qu'elle voulait, c'était être aimée, avoir un époux pour fonder une famille. Elle respectait tout le monde, savait se montrer discrète. Le fait de n'avoir aucune ambition poussée faisait d'elle, à ses yeux, l'une des meilleures candidates, en tout cas l'une des plus méritantes car dès lors, la jeune femme savait sa dame de compagnie parfaitement sincère dans son affection, dans sa dévotion et dans l'ardeur qu'elle mettait à la tâche. Enfin, si la Targaryen venait à tomber enceinte, à avoir un enfant, Amerei serait véritablement heureuse pour elle et serait encore plus heureuse de lui céder sa place et ses droits.

-J'ai conscience qu'il faudra la former à la politique, à l'Histoire...

-Daenerys. Coupa Joffrey. Depuis que nous nous connaissons, vous avez toujours oeuvré avec la paix en tête. Vous auriez pu tous nous brûler. A la place, vous êtes venue, vous avez accepté de m'écouter, vous avez pardonné à mon oncle pour le meurtre de votre père. Si vous me dites que Lady Frey est digne d'être votre "fille", alors c'est qu'elle l'est. Nous faut-il surveiller Lancel?

-Je le fais déjà.

L'adolescent eut un rictus.

-Vous vous habituez aux manières de Port-Réal.


Dans sa chambre, Cersei se réveilla avec la surprise d'une lettre venant de Dorne. Le sourire aux lèvres, elle découvrit le contenu de sa tendre enfant qui lui écrivait.

"Ma Chère Maman,

Si vous saviez comme je suis heureuse à Dorne! J'ai été accueillie à bras ouverts telle une enfant du pays revenant à la maison après un long voyage. Je vous avoue que j'ai eu un peu peur : après tout, notre famille a causé du tort aux Martell.

Le prince Doran m'a accueillie lui-même sur le port, m'a enlacée et embrassée, m'appelant sa chère fille et qu'il était ravi de me rencontrer.

Son frère, le prince Oberyn, m'a reçue avec autant de chaleur et il se soucie de me savoir bien installée. Ses filles, les Vipères des Sables, sont montrent prévenantes et respectueuses. Enfin, sa grande amie, Lady Ellaria, que je nomme Lady Ellaria malgré son nom de famille par respect, ce qui ne manque jamais de la faire rire, prend un réel souci de moi. Quand j'ai fleuri pour la première fois, j'ai cru mourir tant j'avais mal. Peur, non, vous m'aviez préparée. Lady Ellaria m'a choyée et m'a appris comment soulager mes maux, tout en m'expliquant que si avoir mal était une chose, être pliée par la douleur ne l'était pas et il me fallait alors de suite l'alerter et demander l'assistance d'un mestre.

Mon fiancé, Trystane, est un véritable ange! Il est si gentil, si doux, si beau..."

Cela amusait la reine. Lire l'innocence de Myrcella l'enchantait et la savoir si épanouie la rassurait grandement. Son coeur fit un bond dans sa poitrine quand elle apprit, dans les lignes suivantes, que Joffrey l'avait invitée au mariage, que les Martell avaient consenti à ce qu'elle vienne et qu'elle arriverait accompagnée d'Oberyn, d'Ellaria mais également de Trystane qui souhaitait saluer son futur beau-frère comme il se devait.

-Votre Grâce, le roi demande si vous accepteriez de le recevoir.

-Bien sûr, fais-le entrer. Dis-lui qu'il est le bienvenu s'il souhaite déjeuner avec moi.

Joffrey entra, s'approcha d'elle et lui baisa la main.

-Bonjour, Mère.

Si elle devait concéder une chose à Sansa, c'était que son influence sur Joffrey le rendait plus courtois.

-De bonnes nouvelles? S'enquit-il

-Ta soeur est très heureuse et me dit qu'elle sera présente au mariage.

-Voilà qui ravira Tommen.

-Et toi aussi, je l'espère.

-Bien entendu. Elle est mon adelphe préférée.

Il s'installa sur une chaise.

-Les Stark sont arrivés avec cette bête...

-A ma demande, Mère. Mon père est mort et ayant pardonné à Lady, j'ai pensé juste de lever son bannissement. Lady manquait terriblement à Sansa.

C'était touchant de le voir devenir un homme diamétralement opposé à celui qui l'avait élevé.

-Mère, je voulais vous informer que j'avais invité les Tyrell au mariage.

-Après leur aide dans l'affaire Daenerys, l'invitation était normale. Surtout que Margaery est désormais ta tante.

-Willas Tyrell sera là.

La reine mère se raidit.

-Mère. Encore une fois, je vous le dis : j'envisage le mariage. Il n'est pas acté. J'ai invité Willas afin de vous permettre de le rencontrer, de vous faire votre propre idée de sa personne.

-Sansa ne me pardonne pas mon geste, j'en déduis.

-Sansa vous a pardonnée depuis longtemps.

Un éclat de surprise traversa son regard émeraude.

-N'a-t-elle pas demandé à ce que je ne vous frappe pas? Que je ne vous punisse pas?

-Des manières pour...

-Mère, Sansa vous en veut si peu qu'elle comprend pour moi et pour votre affaire! Mieux encore, elle ne vous en blâme pas!

-C'est charmant mais je me passe bien de son approbation.

-Mère... Pourquoi la détestez-vous autant?

Comment lui dire? Comment lui dire qu'elle avait peur parce qu'il changeait? Parce qu'il s'éloignait d'elle? Parce qu'il y avait une prophétie?

-J'aime Sansa. De toute mon âme, autant qu'un homme comme moi peut aimer. Et je vous aime aussi. Pour tout ce qui a pu se passer, je vous aime toujours. Savoir deux femmes si importantes et chères à mon coeur en conflit me peine profondément. Sansa serait heureuse d'écarter la moindre de vos inquiétudes. A moins que ce ne soit pas tant Sansa qui vous effraie mais ce qu'elle représente.

Elle l'observa.

-Vous avez peur parce que vous perdez votre pouvoir.

-Joffrey!

-Il n'y aurait aucune honte à l'avouer. Mère, s'il vous plaît, laissez à Sansa une véritable chance. Laissez à Willas Tyrell une chance. Je veux votre bonheur, croyez-le ou non.

-Si je refuse de l'épouser, l'accepteras-tu?

-Je le prendrai en considération.

La belle manière d'éluder un problème.

-Lorsque nous discutions, Sansa avait évoqué la possibilité d'une union avec Joy Hill, la bâtarde de votre oncle Gerion. D'ailleurs, elle a pensé à mes cousines avant vous. C'est moi qui ai proposé votre nom.

L'enfant avait presque onze ans, ce qui était ridicule. Cependant, on avait bien marié Tyrek à Ermesande Fengué, un bébé d'un an, parce qu'elle était la dernière héritière de sa maison... En plus, l'héritier de Willas était son frère cadet Garlan, lequel était marié depuis peu et un neveu ou une nièce était sans doute à prévoir. En outre, cela réglait la question de l'avenir que l'on donnerait à la bâtarde de Gerion. C'était... finement joué. Nul doute que Sansa n'avait pas pensé aussi loin mais l'idée avait du mérite.

-Mère...

Les choses que l'on faisait par amour...

-Soit. Je consens à voir Willas. Mais rien d'autre.

Joffrey sourit.

-C'est déjà beaucoup et je vous remercie pour votre effort, Mère.


La Cour était réunie dans la salle du trône. L'impatience agitait les courtisans : la princesse Daenerys avait décidé de nommer un héritier dans le potentiel cas où elle n'aurait pas d'enfants de son sang car soucieuse de préserver le nom de son illustre lignée. L'assemblée était fébrile : qui avait-elle choisi? Certains avaient parié. Tommen semblait un choix judicieux: il avait du sang Targaryen par le roi Robert, il était fiancé à sa cousine, laquelle en avait aussi, et ainsi cela marquait la réconciliation profonde entre les Baratheon et les Targaryen, les maisons cousines redevenant une famille. D'autres avaient en effet pensé à Shireen. Certains, plus aventureux, avaient osé évoquer Sansa : fiancée au roi, il ne faudrait alors qu'une génération pour voir des enfants Baratheon-Targaryen au monde.

Amerei se tenait devant, en qualité de dame de compagnie, Lancel à ses côtés. L'amitié qui les unissait n'était un secret pour personne aussi personne n'y trouva réellement à redire.

-Que c'est excitant! J'ai hâte de savoir qui est si digne de la confiance de la princesse, c'est un tel honneur!

-Vous souriez, Lady Frey. Je suis heureux.

Elle baissa les yeux, rougissante. Oui, en robe de deuil, elle osait sourire.

Tout le monde retint son souffle alors que Joffrey entra, Sansa à son bras, Daenerys à ses côtés. Il avait fait installer un trône aux côtés du trône de fer, celui pour la Khaleesi, dans l'attente d'un plus digne d'elle.

-Messeigneurs, Mesdames, je vous ai réunis en ce jour car la princesse Daenerys Targaryen a à coeur de nous annoncer qui sera son héritier! J'accueille cette personne avec confiance et m'en remets au jugement avisé de Son Altesse. Cependant, je prie bien évidemment la Mère de lui accorder un jour le bonheur d'avoir un nouvel enfant et l'implore de recevoir en sa gloire le petit Rhaego, mort avant d'avoir pu réellement vivre.

La jeune fille tourna la tête vers lui : cela n'avait pas été prévu mais le geste la toucha profondément.

-Votre Grâce, vos paroles me consolent car j'ai trouvé en cette cour un ami sincère. Je prie moi-même la Mère afin qu'elle bénisse votre union à Lady Sansa, que j'aime tendrement, et vous offre le cadeau merveilleux qu'est un enfant. Puisse votre lignée s'étendre et perdurer pour les siècles à venir.

On applaudit ce beau discours. Elle reporta son attention sur la foule amassée.

-Messeigneurs, Mesdames, et vous tous ici réunis, que vous soyez de la plus haute naissance ou de la plus humble extraction, entendez mes paroles et répandez-les fidèlement à travers les royaumes de votre seigneur et maître, le roi Joffrey! Dans le désir profond de préserver mon nom, dans le cas cruel où la maternité me serait définitivement niée, j'ai choisi de nommer une personne comme mon héritier. Cette personne recevra le droit de porter mon nom, mon histoire, et sera en tout point mon fils, ma fille, aux yeux de la loi! Telle est ma volonté et je compte sur votre honneur, votre loyauté, pour la soutenir!

Le suspens était à son comble.

Soudain, Amerei sentit un millier d'yeux la transpercer comme autant de poignard, le souffle des nobles et leurs murmures l'assaillir tel un taureau qui chargeait alors que le monde cessa de tourner. Seul Lancel, véritable constante, et son sourire véritablement heureux, sa fierté pour elle, l'empêchaient de tomber dans une panique innommable.

Elle, Amerei Frey, dite Ami Corps de Garde, petite-fille du très moqué Lord Walder Frey, la catin des Jumeaux, venait d'être choisie par le dernier des Dragons pour reprendre sa maison.

A Suivre