06.

Silver Hand


L'aube embrasait les dunes. En quelques secondes, sa lave carmin inonda la cabane, s'insinua par tous les interstices pour éclabousser les murs. C'était à cet instant, toujours, lorsque le sommeil ne parvenait plus à la retenir, que ses repères se noyaient. Ses rêves ne lui étaient d'aucun répit. Cet homme sans passé, sans histoire, la pourchassait toutes les nuits. Mais il y avait cette frontière, juste une seconde, au lever du jour, où elle oubliait. Avant que tout ne la rattrape et ne revienne. Avant qu'elle n'ait envie de graver dans la chaux des parois, du bout de sa lame, la marque d'un jour de plus passé en captivité chez elle.

La première nuit avait été longue, à fixer le plafond, retenir sa respiration pour entendre celle de l'autre et s'assurer qu'il dormait bien. La première, puis la deuxième. Finalement, sa propre fatigue l'avait emporté au troisième soir. Et rien ne s'était passé. Quand bien même elle refusait de se l'avouer, Ailsen baissait sa garde. À l'usure. Tout doucement.

Dameron – puisqu'elle n'avait que ce nom par lequel l'appeler – reprenait peu à peu des forces, recouvrait un semblant de santé. Mais pas un souvenir. Elle se méfiait toujours, bien sûr, et son couteau n'était jamais loin. Pourtant ses soupçons semblaient s'évaporer dans la chaleur du désert. Elle n'aurait probablement pas dû, mais elle le croyait. Il n'était pas question – il ne serait jamais question – de confiance. Il y avait cependant, dans le regard de cet homme, quand la brume de l'inconscience le laissait en paix, une lueur honnête et sincère qu'elle n'avait pas su reconnaître tout de suite, elle qui l'avait si peu souvent vue chez les autres. Si elle avait davantage écouté son instinct, elle aurait presque cessé de douter à chaque fois qu'il n'avait rien à lui répondre.

En attendant d'en être certaine, ou en attendant qu'il la trahisse, elle cherchait à obtenir des réponses. Tous les jours. Toujours les mêmes. Parce que c'étaient les premières et les plus importantes. À force, elle ne s'attendait plus vraiment à ce qu'il lui apprenne quoi que ce soit. C'était comme une habitude. Comme si elle ne savait pas comment commencer une conversation autrement à présent. Et cette sorte de rituel, cette presque connivence entre eux l'effrayait un peu. Il n'était pas violent, tant mieux. Il n'avait pas pour autant à s'immiscer dans sa vie. Que serait-il venu y faire ? il n'y avait pas de place de toute façon.


— Comment tu t'appelles ?

Il releva la tête et la regarda comme s'il découvrait sa présence, avec un air alarmé dont elle l'avait rarement vu se départir.

— Toujours Dameron ? insista-t-elle sans la moindre trace d'agressivité toutefois.

— Ouais, soupira-t-il.

Les lèvres pincées, elle hocha la tête. Que pouvait-elle réponde ? Ils avaient déjà eu ce simulacre de conversation des dizaines de fois. Son rôle n'était pas de le rassurer - juste de le maintenir en vie. Une tâche déjà bien assez difficile en soi. À deux, les réserves d'eau et de nourriture baissaient vite. La privation commençait à peser sur son corps. Elle le sentait dans ses gestes plus lents, plus lourds, dans la douleur lancinante qui ne quittait plus ses tempes, dans l'impatience latente et dans ses nerfs à vif.

Feignant de ne pas se soucier de lui et de ses pensées vides, elle laça autour de son cou les longs pans de son foulard. La crainte aussi la tenait à la gorge. Que se passerait-t-il quand ils - quand elle n'aurait plus rien ? Irait-t-elle mendier chez Tish et Chedel ? Jamais elle ne s'y serait résolue. Elle aurait préféré travailler jusqu'à ce que son poignet se brise, que chaque muscle de son corps explose. Elle aurait dû leur avouer le besoin, le dénuement, leur prouver qu'elle avait eu tort d'avoir la prétention de croire qu'elle pouvait s'en sortir seule. Et eux lui auraient tout donné, sans rien dire ou rien compter, sans rien demander. Jusqu'à n'avoir plus rien à leur tour.

Avant de quitter la pièce, elle lui accorda un dernier regard. Et lui ? Que ferait-il, où irait-il si elle ne revenait pas ? Si c'était ça, la solution à tous ses problèmes ? Du moins les plus urgents. S'il allait se perdre dans le désert, errer dans une ruelle dont il ne ressortirait jamais, en ville ? Ce ne serait pas de sa faute … Mais la honte que lui procuraient ses pensées l'empêcha d'aller plus loin. Il était innocent. Et elle avait promis. Jusqu'à ce qu'il essaie de lui faire du mal.

Lorsqu'elle enfourcha son motojet, le moteur lui opposa une résistance familière. Il crachota puis s'arrêta, refusant de démarrer. Après quelques tentatives tout aussi infructueuses, elle se résolut à descendre pour chercher ses outils. Une clef à molette à la main, elle fouilla dans les entrailles de l'engin. Les rafistolages presque quotidiens ne suffiraient bientôt plus à le retaper mais en attendant de mettre la main sur de nouvelles pièces, elle n'avait guère d'autre choix.

Quand son nouvel essai se solda par un nouvel échec, elle sentit la tension picoter le bout de ses doigts. À genoux dans le sable, elle s'apprêtait à replonger sous le moteur quand des pas firent crisser le sable tout près d'elle. Resserrant sa prise autour de sa clef, elle se retourna brusquement.

Aveuglée par le soleil, elle le vit, dressé au-dessus d'elle, armée d'un tournevis qu'elle avait laissé trainer. Sa noire silhouette la recouvrit de son ombre. Le coeur de la jeune femme se figea dans sa poitrine. Son bras remonta à hauteur de son visage, piètre protection contre le coup qui tardait à venir.

Puis elle comprit. Le tournevis n'était pas destiné à la frapper mais à l'aider. Furieuse contre la peur qui la tétanisait, elle fit volte face et fixa le moteur avec une concentration feinte.

— Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ? cracha-t-elle, maîtrisant mal le tremblement de sa voix.

— Je peux ?

Quand il s'agenouilla près d'elle, elle s'efforça de réprimer le mouvement de recul auquel son instinct la poussait. Il n'avait jamais été si près. Si la surprise était passée, le sentiment de menace persistait. Mais malgré la gêne, malgré l'appréhension, elle refusa de bouger. C'était son territoire. Son territoire qu'il envahissait. Ce n'était pas à elle de s'effacer.

Alors, n'ayant rien d'autre à faire, elle le regarda s'atteler à l'ouvrage. Elle suivit ses gestes plutôt précis et leur enchaînement plutôt logique. Elle le regarda faire et, à sa plus grande surprise, elle le regarda bien faire. Nul besoin d'activer le démarreur. Au moment où il reposa l'outil au sol, avant d'entendre le rugissement du moteur, elle savait qu'il avait réussi. Là où elle avait échoué.

— Où est-ce que tu as appris à faire ça ?

— Je n'en sais rien, haussa-t-il les épaules, visiblement aussi étonné qu'elle. Je te regardais faire et … Je me suis dit que ça pouvait marcher…

Elle le scruta avec intensité, chercha dans la façon qu'il avait de se masser l'arrière du crâne une espèce de calcul, une forme de manipulation. Mais la sincérité de ses paroles finit par s'imposer comme une évidence. Et cette évidence la crispa davantage. Des fois, elle se disait qu'elle aurait préféré qu'il lui mente.

Il grogna en se redressant et les yeux de la jeune femme furent aussitôt attirés par la tâche rouge qui s'épanouissait doucement au-dessus de sa ceinture.

— C'est malin, râla-t-elle.

— Ce n'est rien …

Elle laissa échapper un soupir exagérément long avant de lui faire signe de la suivre à l'intérieur. Au moins lui offrait-il une distraction qui lui éviterait d'avoir à le remercier. D'avoir à contempler le sentiment de honte qui s'insinuait en elle.

— Assied-toi, ordonna-t-elle.

Le raclement du tabouret sur la terre battue du sol lui indiqua qu'il avait obéi. Sans se retourner, elle fila vers les étagères où elle avait entassé pêle-mêle les bandages et onguents que Tish lui avait confiés. Elle savait quoi faire. Lors de leur longue conversation, sa protectrice lui avait tout expliqué, tout montré. Elle connaissait les pots et ce qu'ils contenaient, la texture et les vertus de chaque pâte, chaque pommade et chaque liquide. Elle avait désormais quelques noms à mettre sur les odeurs qui avaient embaumé les années passées. Elle savait aussi comment refaire les bandages. À peu près. Même si l'idée lui répugnait un peu.

Une fois son matériel déposé sur la table, elle réalisa qu'elle ne savait pas comment s'y prendre. S'il restait assis, si bas sur son tabouret, elle devrait s'agenouiller. Et elle préférait qu'il se vide de son sang sous ses yeux plutôt que se mettre à genoux devant lui. Alors elle lui intima de se lever. Mais cela ne convenait pas non plus. Exaspérée, elle finit par le faire asseoir sur la table. Si la position n'était pas idéale non plus, elle ferait néanmoins l'affaire. Tout ce petit manège commençait à l'agacer.

— Enlève ta chemise, fit-elle, un peu plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu.

— C'est bon, je peux le faire, dis-moi ju—

— Fais ce que je te demande, qu'on en finisse.

Alors il s'exécuta, en silence et sans comprendre pourquoi la tâche semblait peser autant à la jeune femme. Comme si un nombre incalculable de contradictions s'affrontait en elle. Aussi troublé qu'il fut, il ne lui échappait pas que l'heure était malvenue pour commencer à l'interroger à ce sujet. L'heure était toujours malvenue.

Elle inspira longuement, puis entreprit de défaire les bandes de tissus souillées qui enserraient son ventre et recouvraient sa blessure, s'efforçant de mettre entre eux autant de distance que son opération le lui permettait. Pourtant, chaque fois que ses mains passaient dans le dos de son patient, elle s'approchait juste assez pour que son souffle effleure sa clavicule et que d'infimes frissons parcourent son épiderme abîmé.

Aveugle - autant qu'elle le pouvait - à ses réactions, elle épongea avec maladresse le filet de sang qui s'échappait de l'entaille presque refermée. La suture que Tish avait réalisée apparut, intacte. La jeune femme laissa échapper un soupir soulagé. Lorsqu'il se pencha en avant pour voir, elle plaqua une main ferme sur sa poitrine, un peu trop près des ecchymoses violacées qui constellaient son épaule, et l'obligea à se redresser.

— Les fils n'ont pas sauté, le rassura-t-elle.

Elle plongea les doigts dans un pot pour en extraire une pâte onctueuse et verdâtre qu'elle appliqua sur la plaie. Sous ses doigts trop rudes et ses gestes mal assurés, elle sentit le corps du blessé se raidir, ses muscles se tendre. Elle aurait voulu être plus douce, elle aurait voulu les mains de Tish et ses mots qui apaisaient. Elle aurait voulu que tout ça aille plus vite, terminer et s'en aller. Claquer la porte et ne pas revenir avant des heures. Le surveiller jours et nuits était déjà une tâche assez pénible. Lorsqu'une fois de plus, elle massa sa peau trop fort, Dameron retint son souffle.

— C'est presque fini, se sentit-elle obligée de lui dire.

— Ça va, mentit-il du mieux qu'il put, trahi toutefois par sa respiration hachée.

Avec son caractère et sa détermination, avec cette compassion qu'elle laissait parfois transparaitre par inadvertance, il se dit qu'elle aurait eu sa place parmi les siens, chez lui. Mais où ? Il y avait de temps en temps des images qui surgissaient, des visages flous et anonymes dont il ignorait tout mais qu'il savait avoir connus avant l'accident. Avant que tout ne s'échappe de sa tête cabossée, par toutes les fissures, toutes les fractures de son corps. Avant le noir.

Elle voulait être forte et il ne doutait pas qu'elle le fut. Il y avait pourtant, dans la rudesse de ses gestes et de sa voix, dans la manière brusque, presque sauvage, qu'elle avait de se mouvoir, quelque chose de faux et de forcé. Quelque chose qui ne lui allait pas tout à fait. Le tremblement de ses doigts qui lui faisaient mal sans le vouloir lui laissaient entrevoir une brèche dans cette carapace d'apparence impénétrable dont elle ne se départait jamais.

Quand l'agrafe destinée à maintenir en place le bandage qu'elle venait de refaire lui mordit la peau, il s'efforça de ne rien laisser paraître et de convertir sa grimace en un demi sourire. Puis, lorsque tout fut terminé, le silence devint lourd.

— Si c'est trop serré … commença-t-elle, sur la défensive.

— Ça va.

— Bien.

Elle se détourna, fit mine de ranger tout ce dont elle ne s'était pas servi pour se donner une contenance. La gêne, peut-être aussi la crainte de lui ouvrir ne serait-ce qu'un peu la porte, garda prisonniers les mots entre ses dents serrées.

— Eh bien rhabille-toi !

L'attaque lui apparut comme la seule façon d'évacuer l'étrange sensation de frustration qui l'envahissait. Si elle l'humiliait d'abord, elle gardait l'ascendant. Si elle mordait en premier …

Elle s'en voulait. Peut-être autant qu'elle lui en voulait. D'être là, d'être une gêne, de ne jamais pouvoir être autre chose qu'un poids supplémentaire qu'elle devait porter. Quand avait-elle perdu la faculté d'interagir avec d'autres êtres vivants ? Tous les rapports qu'elle entretenait avec l'extérieur se résumaient à des rapports de force, un cycle ininterrompu régi par la violence. Une insatiable hargne l'habitait. Depuis si longtemps qu'elle avait peur du vide qu'elle aurait laissé en elle si cette dernière était un jour venue à s'éteindre.

— Ailsen ? …

— Un simple « merci » suffirait.

Il baissa la tête, vaincu. Parce qu'elle recommençait. Et que la brèche semblait s'être refermée. Mais alors qu'elle s'apprêtait à sortir, elle s'immobilisa sur le seuil et le son de sa voix le prit au dépourvu.

— Je m'en sors mieux avec les machines, lâcha-t-elle, atone.

— Hm … Silver Hand, c'est ça ? demanda-t-il, l'ébauche d'un sourire au coin des lèvres.

Elle fronça les sourcils, l'air à la fois surpris et intrigué.

— C'est gravé sur tes outils, répondit-il à son interrogation muette.

— C'est comme ça qu'ils m'appellent parfois.

C'était sorti tout seul. Trop vite, sans réfléchir. À l'instant où les mots franchirent ses lèvres, ce qu'elle avait commencé à trahir la pétrifia.

— En ville ?

— Oui, s'empressa-t-elle d'acquiescer. Oui, en ville.

Il ne pouvait pas savoir. Tant qu'elle n'avait aucune certitude, tant qu'elle ignorait qui il était et ce dont il était capable, il ne pouvait pas entendre les noms de Tish et de Chedel. Il n'avait pas le droit ne fut-ce que de soupçonner leur existence.

— Tu peux marcher ?

Le changement abrupt de sujet le désarçonna un peu. Peu importait, puisqu'elle lui parlait.

À la surprise qu'elle lut dans ses yeux et à son acquiescement bredouillé, elle sentit les battements de son coeur reprendre un rythme un peu moins erratique. Il n'avait rien relevé.

— Tu vas venir avec moi.