07.

Au Prix d'un dur labeur


Le hangar de Draath Thul grouillait de monde et débordait de pièces en tous genres que les grandes portes coulissantes avalaient et vomissaient jours et nuits. Amplifié par la tôle qui les protégeait des assauts assassins du soleil, le vrombissement sourd de mille moteurs semblait se répercuter dans sa poitrine. Abruti par les sons et la chaleur, assailli par les émanations d'essence et de corps sales, Dameron commençait à craindre d'avoir présumé de ses forces. Le trajet en motojet l'avait drainé d'une trop grande partie de son énergie. Les mouvements de la foule se faisaient flous, les voix s'enlaçaient et se fondaient en un distant écho.

— Reste près de moi. Ne regarde personne dans les yeux, ne parle à personne, murmura Ailsen entre ses dents.

La voix de la jeune femme le ramena un peu à lui, mais il dut se concentrer pour vraiment discerner les traits de son visage. Dans l'air vibrant qui les enserrait, les extrémités frisées de ses cheveux semblaient se mouvoir telle une auréole de serpents autour d'elle.

— Tu m'as comprise ? insista-t-elle.

Au prix d'un effort insoupçonné, il parvint à avaler sa salive avant d'acquiescer. Il secoua la tête pour tenter de recouvrer ses esprits et chasser les perles de sueur qui dévalaient le long de ses tempes. À ses côtés, il aurait juré voir la tension d'Ailsen irradier de tout son corps.

Elle portait sur son épaule un sac de toile qu'elle refusait de lui confier et qui cliquetait au rythme de ses pas. S'il ignorait la raison pour laquelle elle l'avait amené ici, il y voyait l'occasion de lui prouver qu'il pouvait être autre chose qu'un fardeau. Embrassant tout du regard sans jamais le fixer sur rien, il s'efforça de la suivre et d'ignorer les protestations de ses muscles. Côte à côte, ils passèrent devant des piles de pièces détachées et des rangées d'engins en mauvais état d'un pas à la lenteur toute calculée.

— Tu es tombé du ciel, commença-t-elle très vite et tout bas pour que personne ne les entende. Ça veut dire que tu es forcément une sorte de pilote. Dis-moi ce que tu reconnais.

Il ouvrit la bouche, puis la referma, submergé par ce qu'elle lui demandait.

— Tu sais que tu es pilote, non ? reprit-elle.

— J'en suis venu à cette conclusion …

— Et tu t'y connais, au moins un peu, en mécanique …

Alors il se concentra. Sur les talons de la jeune femme, tandis qu'elle faisait mine de s'intéresser à diverses pièces de métal plus ou moins rouillées, il lui désigna différents modèles de speeders, quelque part près de l'entrée. Rien qui ne l'impressionna.

Plus loin, elle s'arrêta pour observer un booster graisseux dont certains fils semblaient avoir été rongés. Elle l'examina sous tous les angles, faisant miroiter ses écrous à la lumière blafarde des éclairages. Sans reposer l'objet, elle lui désigna d'un signe du menton un tas de ferraille à leur gauche. Il crut reconnaître un chasseur VCX dont les canons avaient disparu, mais dont la lourde carcasse semblait encore en état de voler. Certaines parties étaient impossibles à identifier. Il parvint pourtant à voir dans l'avant d'un speeder la coque qu'un ARC-170, sur la carlingue d'un engin improbable les réacteurs d'un antique chasseur N-1. Des vaisseaux de la flotte républicaine. À mesure qu'il les nommait tous, l'intérêt de la jeune femme s'éveillait.

— Toi, qu'est-ce que tu pilotais ?

Les yeux de l'interrogé se perdirent dans le vague. Suffisamment longtemps pour qu'elle fonde l'espoir d'avoir réussi, d'avoir enfin trouvé la bonne approche, d'obtenir une réponse qui la mène quelque part. Au terme d'interminables secondes, il finit par secouer la tête.

— Pas un de ces trucs là, capitula-t-il.

— Quoi alors ? insista-t-elle.

— Quelque chose de moins gros … de plus rapide …

— Comme un TIE ?

Il ancra ses yeux dans ceux de la jeune femme. Elle n'avait pas besoin d'en dire davantage, il savait où elle voulait en venir. Il aurait voulu lui reprocher cette attaque déguisée, mais les mots refusèrent de sortir. Il n'en avait pas le droit. Contrairement à elle, à qui la légitimité permettait tout. Son propre silence devait être pire qu'un aveu pour elle.

— Je suis désolé, soupira-t-il en secouant à nouveau la tête.

Du coin de l'oeil, sans oser croiser son regard à nouveau, il vit ses épaules s'affaisser un peu. Leur petit jeu était terminé. Sans prévenir, elle lui tendit son sac.

— Rends-toi au moins utile, laissa-t-elle parler sa rancoeur. Ce sont des pièces que j'ai réparées. Va au comptoir et ne reviens pas avec moins de deux quarts de portion.

Après un instant d'hésitation, il s'empara du sac et lui tourna le dos. Trop vite pour qu'elle ait le temps de regretter son défi. Lorsque sa silhouette disparut par intermittences dans le foule, elle s'inquiéta de la visibilité qu'elle lui donnait, de la manière dont elle l'exposait. Lui qui devait rester un secret. Elle savait pertinemment que les quelques malheureux fusibles qu'il emportait valaient à peine la moitié de ce qu'elle lui avait demandé. Mais lui l'ignorait. La curiosité la poussait à prendre des risques. Le garder enfermé chez elle ne menait nulle part de toute façon.

Le temps qu'il négocie - ou se fasse des ennemis, elle marcha au hasard des mouvements de foule qui ondulaient comme le sable au sommet des dunes. Sans qu'elle y prenne garde, ses pas la ramenèrent aux vestiges du N-1. Ses doigts caressèrent la surface égratignée, autrefois lisse et d'un orange passé. Si quelqu'un en avait pris soin

Une main sur son épaule la fit sursauter. D'un bond, elle se retourna et laissa entrevoir la lame de son couteau, dissimulée sous sa ceinture. Dameron s'empressa d'en couvrir la lueur en y apposant sa main.

— C'est moi.

Elle continua à le fixer, barricadée derrière un rictus menaçant. Jusqu'à ce qu'il comprenne. Aussi bref que fut leur échange, elle ne put ignorer la pâleur de son front et la profondeur de ses cernes. Elle se fit pourtant violence pour ne lui témoigner aucune compassion.

— Je ne te ferai pas de mal, se défendit-il.

— Alors ? éluda-t-elle.

— Deux.

Un sourire satisfait étirait ses lèvres gercées, mais lorsqu'il s'apprêta à ouvrir le sac devant elle pour lui en montrer le contenu, elle le retint d'un mouvement brusque. Une seconde, il crut voir le visage de la jeune femme se décomposer. Juste avant qu'elle ne se reprenne. Sans lui laisser le temps de poser la moindre question, elle le saisit par la manche et l'entraina à sa suite.

— Pas ici. Viens, on rentre.

La chaleur extérieure les écrasa. Pressée de s'en aller - de s'enfuir - Ailsen tarda cependant à le lâcher, raffermissant au contraire sa prise autour de son bras. Tandis qu'il s'accoutumait tant bien que mal au changement de température, elle observa chacun de ses traits à la dérobée. Il pouvait s'écrouler d'une seconde à l'autre. Elle se hissa en premier et empoigna le guidon de son motojet. Lorsqu'il s'installa derrière elle, elle guida ses mains autour de sa taille, l'incitant à la serrer davantage. Crispée et mal à l'aise, elle enclencha le démarreur, essayant de noyer sous le rugissement du moteur la petite voix qui lui soufflait qu'elle s'inquiétait pour lui.


Deux.

Le trajet lui avait donné le temps de réfléchir. Mais pas de se changer les idées. Il avait dit deux. Avait-il réellement réussi à négocier deux quarts de portion en échange de la camelote qu'elle lui avait donnée ? Une fois la porte de son taudis refermée derrière eux, elle vida sans ménagement le sac sur la table. Un tintement métallique résonna. Sous les deux emballages de nourriture répugnante, elle trouva un objet qu'elle reconnut aussitôt. Elle se retourna vers Dameron qui l'observait, les bras croisés et l'air satisfait, à l'autre bout de la table.

— Tu l'as volé ? demanda-t-elle en soulevant le booster à hauteur de son visage.

— Tu as dit au moins deux de ces trucs là, répondit-il en désignant les portions après avoir haussé les épaules.

— Oui mais … Laisse tomber.

La frustration fit blanchir ses phalanges. Il ne possédait rien. Tout était à elle. Pourtant la jalousie lui crevait le coeur. Elle aurait voulu lui jeter son booster au visage pour briser son stupide sourire, piétiner ces portions qui ne feraient que prolonger son existence de misère. Elle aurait voulu pleurer. Et elle se haïssait pour sa faiblesse.

— Je t'ai vue le regarder … Ça donnera un second souffle à ton motojet.

Elle tira un tabouret à elle. Les deux coudes sur la table, elle fit mine d'étudier le boîtier à peine plus large que la paume de sa main. À peine une seconde.

— Il ne vaut rien, décréta-t-elle.

— Pas plus que ce que tu m'as refilé tout à l'heure. Ce qui compte, c'est ce que tu en fais, argua-t-il en s'asseyant à son tour.

— Tu savais, releva-t-elle, sans une once de regret ou d'excuse dans la voix.

— Je ne suis pas stupide.

— Ça nous aura au moins permis d'apprendre ça …

Au lieu de se vexer, il laissa échapper un rire léger qui la désarçonna. Sous les doigts de la jeune femme, la pince coupante sectionna les fils trop dégradés qui s'échappaient de leur gangue comme des vers.

— Combien tu en aurais tiré ? demanda-t-il d'une voix douce où elle ne perçut qu'une saine curiosité.

— Moins.

À peine un souffle. Puis un geste brusque qui fit sauter le couvercle du booster.

— Tu sais pourquoi, ajouta-t-elle pour clore la conversation.

Ils le savaient tous les deux. À quoi bon le dire à haute voix ? Certains mots n'apaisaient pas.

Parce qu'elle était une femme. Sans famille, sans personne. Sans clan pour la défendre, sans allégeance envers un nom qui faisait trembler pour lui assurer protection et impunité. Parce que ce genre de salaire lui avait paru un trésor, au début, quand elle était gamine. Et qu'elle ignorait alors qu'elle se s'était condamnée en acceptant si peu. Parce qu'elle n'était, elle, personne. Que tout le monde le savait. Que tout le monde en abusait.

— Et tu ne te dis pas … Je ne sais pas, que peut-être qu'à deux ce serait plus - moins difficile ?

Elle lui accorda un bref regard avant de retourner à son ouvrage. Sans en être certain, il aurait juré y lire une lueur nouvelle, presque de l'amusement.

— J'ai été mariée figure toi.

Face à son silence gêné, elle continua de démanteler méticuleusement son booster.

Il est parti, ajouta-t-elle presque sans s'en rendre compte.

— Je suis désolé.

— Non ce n'est pas comme ça. On était jeunes, on s'est mariés vite parce qu'on s'est dit la même chose que toi … lâcha-t-elle d'une traite, les yeux fixés sur les circuits intérieurs. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça …

Elle hasarda un regard dans sa direction, sursauta presque quand elle crut lire de l'intérêt dans le sien.

— Mais ? l'encouragea-t-il à poursuivre.

Elle hésita un instant à l'autoriser à s'immiscer aussi naturellement dans sa vie.

— Il a trouvé du travail sur une autre planète, sur la voie marchande de Rimma. Je lui ai rendu sa liberté.

— Tu n'as pas voulu le suivre ?

— Si. Mais je ne pouvais pas tout quitter ici.

— Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir ici que tu n'accepterais pas de quitter ?

Sans qu'il en comprenne la raison, il la vit soudainement se fermer. Les sourcils froncés, la bouche ne formant plus qu'une ligne mince, elle laissa disparaitre ses yeux sous les épaisses boucles de ses cheveux. Le silence qui s'installa entre eux semblait irrémédiable. Jusqu'à ce qu'elle le brise.

— Toi, tu es marié ?

— J'essaie de réfléchir à cette réponse depuis un moment, fit-il en plongeant la main dans les mèches à la naissance de son front. Je ne crois pas.

— Tu crois que tu pourrais l'oublier ? Elle ou lui …

— J'ai oublié mon propre nom, souligna-t-il.

— Ça n'a rien à voir.

Troublée par ce que ses questions ramenaient à la surface, elle s'abîma à nouveau dans la contemplation du boitier. Ses longs doigts aux ongles noircis pianotent nerveusement sur chaque vis, chaque bouton. Tout doucement, Dameron tendit la main vers elle et lui prit son ouvrage. Avec tant de naturel qu'elle ne songea pas un instant à l'en empêcher. Sans la quitter du regard, il éloigna l'objet juste assez pour qu'il soit hors de portée. Et qu'il cesse de lui servir de diversion.

— Tu l'aimais ?

Elle se troubla. Comme si elle n'y avait jamais réfléchi. Mais lorsqu'elle repoussa sa tignasse d'un revers du poignet et darda son regard dans celui du pilote, il n'y décela pas une once de vulnérabilité.

— Qu'est-ce que ça change?

C'était presque absurde. Tous les deux, à cette table. À converser d'amour quand ni l'un ni l'autre n'en avait le moindre souvenir. Dans la pénombre tiède, à peine éclairés par les liserés ardents qui suintaient des interstices des volets, les aveux paraissent moins pitoyables. Il était des choses qui ne se disaient pas au grand jour. Si elle en était venue, plus tard, à regretter d'avoir aboli une partie de la distance qu'elle maintenait entre eux, elle serait sans doute parvenue à se persuader qu'elle ne faisait tout cela que pour qu'il retrouve la mémoire plus vite. Pour qu'il parte. Pour qu'il regagne, lui aussi, sa liberté ailleurs.