09.

Naris bud


Il porta la tasse fumante à ses lèvres, se laissa envelopper par le mélange suave d'arômes entêtants. Même si l'émail fragile de la petite tasse lui brûlait le bout des doigts, il refusait de la reposer. Après des jours à n'ingérer que des rations militaires d'un autre temps, ce thé trop infusé lui semblait d'une saveur inouïe. Pourtant, le fait que ses hôtes le traitent en invité le troublait. Vivre enterré sous le sable, dans une cabane sans meubles et sans âme semblait l'avoir coupé d'une partie de lui même en même temps que du monde. Les plantes, les jarres et les bocaux, les voilages aux fenêtres, la couverture sur la paillasse, la chaleur, en somme, du lieu qu'il découvrait le désorientait. Comme un vertige. Comme si tout était à réapprendre.

Confiné dans la chambre comme un enfant, il s'efforçait d'ignorer ce que l'on murmurait à son sujet dans la pièce voisine. Au terme d'une longue attente, les perles du rideau faisant office de séparation s'entrechoquèrent. Il releva la tête pour voir la femme qu'Ailsen avait introduite sous le nom de Tish entrer en le gratifiant d'un sourire qu'il put lire jusque dans les petites rides au coin de ses yeux.

Le fait que la jeune femme, si méfiante, si farouche, ait été élevée par deux personnes si évidemment bienveillantes relevait pour lui du mystère. Mais peut-être fallait-il des gens comme Ailsen pour préserver la pureté de certains êtres. Peut-être son sacrifice était-il nécessaire. Il l'avait entendue mentir à propos de l'hématome qui courrait le long de sa mâchoire, séquelle de l'événement de la veille. Et il entendait veiller à ne pas la trahir.

Si le mari avait choisi de lui accorder un peu d'intimité, leur protégée ne lui laissa en revanche pas le choix. Pénétrant dans la pièce sur les talons de Tish, elle s'adossa au mur, dans un coin, et l'observa les bras croisés, l'air indifférent. Prête à bondir à la moindre alerte. Sans lui prêter aucune attention, Tish retira la tasse des mains de Dameron pour la poser sur une sorte de commode. D'une voix douce et profonde, elle s'excusa de ce qu'elle s'apprêtait à faire tout en le berçant de paroles rassurantes. Et ses mots l'apaisèrent plus que n'importe quel onguent.

Comme avant, sur Yavin IV.

L'espace d'un battement de cils, l'image avait déjà disparu, si brève qu'il se demanda s'il la vraiment vue. Mais l'intervention de Tish ne lui laissa pas le loisir de s'interroger davantage.

— Vous pouvez relever votre chemise, l'invita-t-elle d'un hochement de tête encourageant.

Pas d'ordre, pas de reproche. Pas de précipitation non plus. Nouant ses fines tresses noires veinées de gris en un épais chignon, elle observa la blessure d'un air satisfait. Ses petits ciseaux de couture cliquetèrent et, un à un, elle entreprit de couper les fils avec lesquels elle avait refermé la plaie du pilote. Pas une fois ses doigts ne tremblèrent. Comme s'il s'était agi d'une tâche tout à fait banale, elle fredonnait un air qu'elle seule connaissait. Malgré ses précautions et son habileté, l'opération arracha tout de même une ou deux fois une grimace à Dameron qui les réprima du mieux qu'il put.

— C'est terminé, finit-elle par déclarer de sa voix chantante. Vous serez bientôt complètement rétabli.

Elle posa une main sur son épaule. Dans le coin, il vit Ailsen serrer les dents. Sans rien dire, il hocha la tête, ignorant s'il entendait par là la remercier ou lui signifier qu'il avait compris. Mais tandis qu'il se rhabillait, les derniers mots de son médecin providentiel résonnèrent comme un écho. Bientôt complètement rétabli. Il aurait souffert encore volontiers quelques plaies et quelques fractures pour que ses souvenirs se rétablissent eux aussi.

— Je vous ressers du thé ? proposa la maîtresse de maison, se dirigeant déjà vers le coin qui lui servait de cuisine.

— On ne va pas tarder à rentrer … intervint Ailsen avant qu'il n'ait le temps de répondre.

Tish lui adressa une oeillade réprobatrice mais se radoucit aussitôt. Voyant la nervosité avec laquelle les doigts de la jeune femme pianotaient dans le vide, elle glissa une main cajolante sur sa joue, un sourire tendre au coin des lèvres.

— Tout va bien. Et puis ça ne te fera pas de mal à toi non plus, tu es toute pâle.

— Tish … soupira Ailsen.

Mais elle avait déjà disparu derrière ses bocaux. Soulevant un couvercle, elle sélectionna quelques feuilles séchées aux teintes violacées avant de les plonger dans l'eau bouillante d'une théière usée.

— En plus, ajouta-t-elle, on dit que le naris bud, c'est bon pour la mémoire …

Ailsen et Dameron échangèrent un bref regard. D'un signe de tête, ce dernier l'incita à l'indulgence. En guise de réponse, elle lui adressa une moue résignée avant de disparaitre derrière le rideau, les lèvres pincées. Dans l'unique autre pièce, elle fit racler les pieds d'une chaise un peu plus longtemps et un peu plus fort que nécessaire et s'y laissa tomber avec un lourd soupir.

— Tout s'est bien passé ? demanda Chedel.

Dameron les rejoignit, traqué dans le moindre de ses mouvements par le regard noir d'Ailsen. Préférant garder ses distances, il ne dépassa pas le seuil où il resta planté en simple spectateur.

— J'aurais pu le faire moi-même, s'entêta Ailsen.

— Ça ne répond pas à ma question …

— Oui, concéda-t-elle en lui décochant un regard maussade.

— Tu vois, tout n'est peut-être pas si noir …

Elle leva les yeux au ciel, s'apprêta à répondre, mais l'irruption de Tish la sauva d'une nouvelle dispute à laquelle elle ne tenait pas. Prenant soin de se placer juste entre eux deux, sa mère adoptive prit tout son temps pour disposer le plateau qui l'encombrait au centre de leur large table de métal mat. Lentement, suffisamment pour que les poings de sa protégée se détendent, elle disposa quatre petites tasses en face de chacun d'entre eux. Le liquide mauve qu'elle y versa emplit à nouveau les sens de Dameron. L'animosité sembla s'y dissoudre, l'air se faire moins lourd.

— Ne restez pas debout comme ça, l'interpela-t-elle. Venez donc vous asseoir.

Alors qu'il s'approchait, elle le détailla méticuleusement. Ailsen esquissa un mouvement pour se placer entre elle et lui, mais la matriarche l'en empêcha d'un geste de la main. Comme pour lui prouver qu'elle ne courrait aucun danger, elle s'approcha davantage du blessée et lui tendit la tasse qu'elle avait préparée.

— Vous n'êtes pas bien gros non plus … observa-t-elle.

— Tish, s'il te plait, lâcha Ailsen dans un souffle empreint d'exaspération.

— Tu continues à te nourrir de ces rations immondes qui viennent d'on ne sait où ?

— Je ne vais pas dilapider le peu de crédits que je gagne dans de la nourriture.

— Tu dois avoir assez pour partir maintenant …, intervint Chedel.

La jeune femme marqua un temps d'arrêt. Une surprise mêlée d'incompréhension se peignit sur son visage.

— Non. On n'a pas assez pour partir. Et je peux t'assurer que si c'était le cas, on ne serait pas assis là à en discuter autour d'un thé.

— Tu n'as pas à t'occuper de nous, il faut que tu penses à toi, insista-t-il. Puis, prenant leur invité à parti : Elle s'imagine qu'elle à un dev—

— On peut peut-être en parler plus tard ? le coupa-t-elle.

Elle n'aimait pas ce qu'ils faisaient. Ce n'était pas bien de se servir de lui pour lui faire voir, pour lui faire entendre que ses projets n'étaient que des chimères. Que ce qu'elle espérait et oeuvrait à bâtir depuis des années reposait sur des sables mouvants. Ils n'avaient pas le droit. Et Dameron n'était rien. Dameron ne savait rien. Il était l'un de ces grains de sable qui ne faisaient que ralentir la machine et retarder ce qui finirait par arriver. Un jour. Bientôt.

Ils n'avaient rien compris. Les dettes et le devoir n'avaient rien à voir là-dedans. Ils étaient sa famille. Ils partiraient ensemble. C'était tout. Rien de tout cela n'avait de sens sans eux. C'était pour eux …

Ses yeux dérivèrent vers Dameron. Lorsqu'elle le vit porter la tasse à ses lèvres, elle trouva en lui le biais par lequel évacuer son amertume et sa peine. Et se saisit de l'occasion, aussi implacable que cruelle.

— Et toi, ta mère ne t'a rien appris ?

Regrettant presque ses mots injustes, elle s'immergea dans la contemplation de son thé pour ne pas avoir à affronter son regard. Pour ne pas avoir à affronter le regard de qui que ce fut. Qu'ils la laissent seule, puisque c'était ce qu'ils voulaient.

— Elle n'a pas eu le temps.

Ailsen sursauta. La voix de sa victime semblait provenir de très loin, voilée par une douleur profondément enfouie.

— Qu'est-ce que tu viens de dire ?

Elle se retourna juste à temps pour le voir vaciller. Sans qu'elle le décide, ses bras lui offrirent un soutien et le retinrent lorsqu'il menaça de basculer.

— Doucement, s'entendit-elle murmurer.

Mais déjà le vertige passait. L'appréhension la saisit.

— Dameron, qu'est-ce que tu viens de dire ? le pressa-t-elle à nouveau.

— Laisse-le un peu reprendre ses esprits, lui reprocha Tish.

— Non ! s'exclama-t-elle en lui interdisant d'approcher.

Les doigts du pilote se refermèrent à leur tour sur le bras de la jeune femme. Elle crut sentir leur pression la brûler. Le souffle court, elle se dégagea d'un mouvement brusque et recula. Sans réfléchir, elle étendit le bras devant Tish et Chedel en guise de protection. Dans sa poitrine, son coeur battait à lui rompre les côtes. Mais l'homme face à elle se contenta de baisser les yeux vers le collier de plaques qu'il extirpa de sa chemise trop grande. Son front se plissa, un sourire triste déforma sa bouche.

— Elle le portait tout le temps … Ce sont les plaques de mon père.

Un silence de plomb accueillit ses mots. Et une lueur nouvelle raviva ses yeux. Il se souvenait d'elle. Elle s'appelait Shara. Elle lui tendait la main quand il tombait. Elle le releva, le ramena à la lumière. Là où tout était limpide, où tout avait un nom, une histoire. Là où tout trouvait sa place au sein de son existence. Elle le ramena à lui.

Lorsqu'il releva la tête pour le lui dire, il remarqua l'état dans lequel l'attente plongeait Ailsen. Sa poitrine qui se soulevait trop vite, ses yeux écarquillées qui ne cillaient pas, hurlant une prière muette, son bras tendu qui tremblait si fort. Ce fut à peine s'il remarqua le couple pétrifié derrière elle tant son angoisse semblait emplir toute la pièce, dévorer tout l'espace.

— Tu n'as rien à craindre, dit-il doucement.

— Arrête, répliqua-t-elle d'une voix sourde, où la menace se noyait dans un sanglot.

— Cette fois je le sais, souffla-t-il en souriant. Tu avais raison, je suis pilote. …Je fais partie d'un escadron au sein de la Résistance.

L'air entra avec violence dans les poumons de la jeune femme. Quelque chose se brisa et fit taire toutes les alarmes qui hurlaient à ses tympans. Les griffes de l'angoisse cessèrent de lui lacérer les entrailles. Un étrange vide l'emplit. Elle inspira par saccades erratiques, laissa retomber son bras le long de son corps.

— Ok, fit-elle tout bas, dans un souffle où se dessinait l'ébauche d'un rire nerveux.

— Je répondrai à toutes les questions que tu m'as posées avant.

— Ok, sourit-elle presque cette fois.

Mais rien ne lui vint. Peu importaient les autres questions. Une seule réponse comptait. Il n'y avait rien à craindre.

— Je m'appelle Poe, ajouta-t-il. Dameron.

Après lui avoir échappé si longtemps, c'était comme si son nom avait une nouvelle saveur, une nouvelle sonorité. Comme s'il ne le possédait vraiment qu'à cet instant, qu'après avoir failli le perdre pour toujours.

— Enchantée, Poe, lui sourit Tish.

Elle passa devant Ailsen qui ne pouvait se résoudre à bouger pour prendre les mains du pilote entre les siennes.

— Votre thé est une merveille, s'esclaffa-t-il.

— Pour être honnête, je ne savais pas s'il fallait y croire … ou même s'il faut y croire. Il fallait au moins essayer, conclut-elle en ponctuant sa phrase d'un clin d'oeil.

Fort d'une assurance nouvelle, il prit place à la table sous leurs yeux fascinés. Sans y réfléchir, ils l'imitèrent tous trois, suspendus à ses lèvres, persuadés que rien de ce qui pourrait suivre n'aurait su être pire que ce qui était désormais derrière eux. Mais au terme d'un long silence, il réalisa qu'il ignorait par où et par quoi commencer.

— Je … fit-il dans un raclement de gorge. Il faut que je rentre.

Le sens de ses mots le pénétra seulement au moment où il les prononçait. Leur vérité le percuta de plein fouet. Il savait où rentrer. Il fallait qu'il rentre.

— Où ? s'enquit Chedel.

— Ça, commença-t-il en plongeant une main embarrassée dans ses cheveux, c'est la seule chose que je ne peux pas vous dire …

— Je ne comprends pas, reprit le vieil homme, je croyais —

— Il n'a pas le droit de le dire, Chedel, devina Ailsen.

Tous deux échangèrent un regard. D'un hochement de tête, il acquiesça avant de joindre les doigts de ses deux mains pour marquer l'importance de sa demande.

— J'ai besoin d'un vaisseau. N'importe quoi qui puisse entrer en hyperespace.

— Il pourrait tenter sa chance en ville, avança Chedel. En allant voir —

— Non, le coupa la jeune femme.

— Pourquoi ? s'inquiéta Tish, alarmée par la précipitation avec laquelle elle avait écarté cette possibilité.

— Peu importe. Reesktii n'est pas une option.

— Trop de gens m'ont vu là bas, mentit le pilote pour clore le sujet.

— Dans ce cas, annonça Chedel, votre meilleure chance est de vous rentre à Qamirah.

Le silence retomba. Les yeux dans le vague, Ailsen sombra un instant sous le flot de ses pensées. Chacune d'entre-elles entraînait aussitôt une contradiction ou un obstacle. Une grimace déçue étira le coin de sa bouche lorsqu'elle finit par hocher la tête lentement.

— Qamirah est la grande ville la plus proche, expliqua-t-elle à Poe. Elle se trouve à trois ou quatre heures d'ici en speeder. Il y a beaucoup de passage. Beaucoup de traffic aussi … Il a raison : c'est là bas que tu auras le plus de chances de trouver ce que tu cherches.

— Le temps de louer un speeder, je peux vous y emmener dès demain matin, sourit Chedel. Je connais quelqu'un : Seeb. C'est un Melitto avec qui j'ai fait affaire par le passé, quelqu'un de très bien.

Les traits de Tish se décomposèrent. La bouche ouverte en une protestation muette, elle laissa échapper un souffle tandis que son mari commençait déjà à exposer le détails de ses préparatifs au pilote. Sous la table, Ailsen lui prit la main et la serra doucement. Comme une promesse.

— J'irai, intervint-elle. Vous avez vu le début de l'histoire, j'ai envie d'en voir la fin. Et puis il y a des pièces détachées dont j'ai besoin et que je ne trouve pas ici …

— Tu … es sûre ? bégaya Chedel. À Qamirah ?

— Certaine, se força-t-elle à sourire.

— Tu sais, il y a sûrement des vaisseaux à Akpakur … Je parie qu'à Siuasa —

— Chedel, l'arrêta-t-elle, ça ira. Ton contact est là bas.

La sévérité du regard que lui lança la jeune femme le dissuada de poursuivre. Elle savait ce qu'il faisait. Et elle savait pourquoi il le faisait. Mais parfois le choix était un luxe que les plus pauvres ne pouvaient pas se permettre. Si le simple nom de cette ville rendait sa gorge soudain plus sèche, elle refusait de montrer sa réticence à s'y rendre. Le moindre signe de faiblesse de sa part aurait conforté le vieil homme dans l'idée qu'il lui incombait de mener Dameron à bon port. À lui plutôt qu'à elle. Mais il ne s'en serait pas remis, ou du moins jamais tout à fait. Elle l'avait lu dans le vert trouble des yeux de Tish, dans son épuisement si mal dissimulé à son dernier retour de voyage. Une lente inspiration lui insuffla suffisamment de courage pour rendre sa décision irrémédiable.

— Si on part d'ici une ou deux heures, offrit-t-elle en se tournant vers Dameron, on peut y être avant la nuit.

La surprise passée, il s'empressa d'accepter, rayonnant d'excitation.

— Merci, sourit-il chaleureusement en serrant la main de Chedel et en pressant celles de Tish dans les siennes.

— Faites attention à vous, lui répondit cette dernière. Mon mari ne sera pas toujours là pour vous tirer du pétrin.