10.
Rendez-vous
L'air vibrant tissait ses fils qui ondulaient et s'étendaient jusqu'à l'horizon. Au coeur d'une fournaise sans merci, le speeder filait comme un tir de blaster entre les dunes de sable étincelantes. Protégés par un toit de fortune d'un assemblage précaire, les deux voyageurs progressaient en silence à travers la mer d'or frémissant qui les séparait de Qamirah, assourdis par le vrombissement du moteur. La perspective de le quitter prochainement aurait presque conféré au paysage quelque chose de splendide.
Empaqueter quelques provisions pour la route ne leur avait pas pris longtemps. Le speeder confisqué à leurs agresseurs de la veille s'était bientôt vu lesté de plusieurs gallons d'eau et de quelques rations alimentaires, et avait fini par démarrer sans opposer trop de résistance. Sans échanger un mot, sans savoir quoi se dire, ils étaient montés à bord, Ailsen aux commandes. L'engin s'était élevé à quelques pouces du sol et ils étaient partis, laissant dans un nuage de poussière les souvenirs de jours tourmentés.
Elle conduisait depuis plusieurs heures maintenant. S'ils n'avaient aucune idée du temps exact qui s'était écoulé depuis leur départ, le soleil déclinant leur indiquait que le jour et leur voyage touchaient à leur fin. Le moteur crachota avant de marquer l'arrêt. Retirant ses épaisses lunettes de protection, la jeune femme quitta son siège pour étirer ses membres engourdis. À l'arrière, Poe lui tendit un jerrican presque vide dont elle s'empressa de dévisser le bouchon pour en vider le contenu.
— Laisse moi piloter.
— Tu te rappelles comment faire ? le provoqua-t-elle en s'essuyant la bouche d'un revers du poignet.
Il haussa un sourcil faussement dédaigneux avant de l'écarter sans violence. Et elle le laissa faire. Sans tressaillir, sans haine ou sans méfiance. Elle n'avait plus peur. Maintenant que le temps leur était compté. C'était presque dommage. Il y avait des choses qu'elle aurait voulu lui dire, un vide creusé par le silence qu'elle aurait voulu combler, quand bien même elle ignorait comment ou par quoi.
L'engin redémarra sans à-coups et reprit une course lente à travers le territoire inhabité. Les sensations oubliées revinrent au pilote, l'envie grisante de vitesse le gagna. Mais alors que ses doigts effleuraient le levier d'accélération, il se ravisa. Tant pis s'ils arrivaient un peu plus tard. Tous les mots qu'ils n'échangeaient pas, tout ce temps qu'ils laissaient filer lui apparaissaient comme un gâchis.
— Tu sais je voulais te dire, lança-t-il. — parce que contrairement à ce que tu penses, mes parents ne m'ont pas trop mal éduqué …
— Tu ne leur en veux pas ? le coupa-t-elle, un peu trop vite, mal à l'aise à l'idée de ce qui pourrait suivre.
Elle ne voulait ni grands remerciements ni grands adieux. Tout cela lui semblait si absurde. Ils n'avaient passé que quelques semaines ensemble, dix jours tout au plus. Au fond, elle ne le connaissait pas. Mais elle savait, pourtant, qu'elle aurait menti en prétendant que son départ ne lui faisait rien.
— De quoi ? D'avoir combattu pour l'Alliance ? demanda-t-il, feignant de n'avoir rien remarqué.
— J'imagine oui.
Il la regarda s'installer dans le siège passager, tout près. Lorsque leurs regards se croisèrent sans se heurter, quelque chose se noua dans le ventre de la jeune femme. L'aurait-il trouvée bête si elle lui avait avoué qu'il allait lui manquer ? Mais déjà il avait tourné la tête, s'abîmant dans la contemplation des vagues de sable rosissant qui semblaient couler sous les répulseurs, cherchant comment formuler une réponse qu'elle puisse comprendre. Elle qui ne s'était jamais battue que pour elle-même et son improbable famille, elle qui ne voyait pas plus loin que le lendemain.
— J'étais en colère quand ma mère est morte. … mais je ne sais pas vraiment contre quoi. Je suis arrivé dans la Résistance des années plus tard et tout à coup j'étais entouré d'étrangers qui l'avaient connue mieux que moi. Je ne vais pas te mentir, ça n'a pas été facile …
— Mais … ?
— Mais ce n'était ni de sa faute, ni de la leur. Ils ne m'ont pas volé du temps que j'aurais pu passer avec elle. J'ai eu huit ans avec elle et eux presque le double, c'est comme ça. Le plus dur, justement, c'était de n'avoir personne à qui en vouloir.
— Ouais, fit-elle tout bas, les yeux rivés sur un point imaginaire à l'horizon.
— Ils m'ont tout appris - mon père et elle. Ils ont fait de moi qui je suis. Et au final, j'ai fait les mêmes choix qu'eux …
— Tu as choisi de te battre.
— J'ai choisi de faire quelque chose, nuança-t-il. Je ne voulais pas rester là à attendre et à espérer. Le Premier Ordre doit être arrêté. Je veux faire partie de l'action, de ceux qui ramènent et qui maintiennent la paix.
— Mais tu aimes quand même le danger…
— Ouais, admit-il après une pause, un sourire au coin des lèvres. Ouais, j'aime le danger.
Elle laissa échapper l'esquisse d'un rire. Pianotant sur les commandes du tableau de bord pour se donner une contenance, elle se demanda quel genre d'homme il pouvait être chez lui - où que cela puisse être. Elle avait le pressentiment qu'ils se seraient bien entendus, tous les deux. Dans une autre vie.
— Tu voudrais venir avec moi ?
Elle le dévisagea, prise au dépourvu, ouvrit la bouche, chercha une pique à lui lancer, mais finit par se raviser. À quoi bon ? Elle n'avait plus aucune raison de se battre contre lui. Elle n'en avait plus le temps non plus. Bientôt son nom s'ajouterait à la liste de ceux qui partaient. De ceux qui la laissaient. Seule, à s'ensevelir dans le sable.
— Oui, avoua-t-elle.
— Mais tu ne le feras pas, devina-t-il.
— Tu sais bien que non.
Il hocha la tête d'un air résigné. Il aurait pu insister, trouver des arguments, mais il savait qu'elle les connaissait tous. Et il connaissait l'opiniâtreté de la jeune femme. Que savait-il de ce qui la motivait et de ce qui la retenait après tout ? Il n'avait vu d'elle que ce qu'elle avait bien voulu lui montrer, n'avait appris que ce qu'elle avait bien voulu lui confier. Presque rien. Qui était-il pour la prendre en pitié et juger de ses résolutions?
Le radar holographique incrusté dans le tableau de bord tressauta. Malgré les interférences et la vétusté de l'appareil, un point vert se mit à clignoter à l'extrémité gauche de l'écran.
— On devrait arriver d'ici une demi heure, indiqua-t-elle, sautant sur cette diversion bienvenue. Tu vois la crête là bas ? La ville a été construite autour d'un cratère. La barrière de roche à l'ouest la protège des vents du désert. Il y a des mines de quadrillium tout en bas.
Elle comblait le silence et occulta la gène avec tout ce qu'elle savait et dont il se moquait probablement. Elle n'était qu'une parenthèse, qu'un accident sur son parcours. Si elle devait en plus être son guide, au moins fallait-il qu'elle le prévienne.
Au loin devant eux se dressait la silhouette hérissée d'une élévation de couleur sombre. La roche qui la constituait, tombée d'un antique météore, absorbait la lumière sans rien laisser s'y refléter. Pointant ses pics acérés comme des crocs, le bord du cratère semblait ouvrir pour eux une gueule béante et noire prête à les avaler.
— Chedel a été contrebandier un temps — quand c'était impossible de survivre honnêtement. Toutes ses connaissances à Qamirah datent de cette époque.
— D'où le rendez-vous dans une cantina …
— Ouais, soupira-t-elle. Mais une cantina dans le quartier des plaisirs …
— C'est là que tu les as rencontrés, Tish et lui ? À Qamirah je veux dire …
Elle marqua un temps d'arrêt, sembla hésiter.
— Tu as l'air de bien connaître … se justifia-t-il.
— Non, finit-elle par répondre. Non, je les ai connus après, en arrivant à Reesktii.
Il se contenta d'acquiescer. Si les questions se pressaient au bord de ses lèvres, l'évidente réticence de la jeune femme le poussa à les garder pour lui. Il y avait des choses qu'elle gardait pour elle, profondément enfouies. Des choses qui n'appartenaient qu'à elle et sur lesquelles il n'avait aucun droit.
— Qu'est-ce que tu sais d'Askaj ? dévia-elle.
Il leva les mains, paumes vers le ciel pour lui signifier son ignorance. Avant de fixer à nouveau son attention sur leur route, il eut le temps d'apercevoir les cuisses de sa copilote tressauter, ses doigts tirer nerveusement sur les fils de sa tunique.
— Il n'y a pas de gouvernement, juste des tribus, expliqua-t-elle. Chacune est indépendante des autres et a ses propres lois. Changer de ville assure l'impunité. Il y a des esclaves à Qamirah. Il y en aura là où on va.
Elle perçut son frisson et le tic au coin de ses lèvres. Son aversion transpirait par tous les pores de sa peau. Et confirma les craintes de la jeune femme. La réaction du Résistant, une fois là bas, l'effrayait un peu. Aussi ne lui laissa-t-elle pas l'occasion de répliquer.
— Tu as dit que tu aimais le danger … Il ne faudra pas se faire remarquer quand on y sera.
— Je sais.
— Je suis sérieuse.
Il ancra son regard dans le sien en une promesse muette. Une promesse en laquelle elle voulait croire mais qui la convainquit peu.
— Ne t'inquiète pas.
Elle hocha la tête sans se départir de sa moue soucieuse. Face à son silence, le pilote posa une main apaisante sur le poignet de la jeune femme. Retenant un geste de recul instinctif, elle finit par desserrer les poings.
Il n'était plus le même homme. Transformé par l'assurance, il semblait plus grand, plus fort, comme si une indescriptible aura émanait de lui, comme s'il brûlait à l'intérieur de ce même feu féroce et ravageur qui embrasait de temps à autres ses yeux. Comme s'il avait changé, reconstruit des ruines de son amnésie. Quelque chose de magnétique chez lui ne laissait pas d'autre choix à Ailsen que de lui faire confiance. Pourtant l'appréhension continuait de la ronger.
Ça aussi, elle aurait voulu le lui dire.
Soudain, au loin, une longue trainée de poussière déchira l'horizon. Quelque part sur leur gauche, surgissant au nord, quelque chose fondait sur eux.
— Des pirates, lâcha-t-elle d'une voix blanche.
Agrippant d'une main le volant du speeder, Poe accéléra brutalement, les projetant tous deux contre le dossier de leur siège. Le moteur protesta, le sable gicla à leur bord. Dans un tonnerre effrayant, leur navette branlante bondit vers les crêtes.
Ils les atteignirent juste avant les pirates à leur poursuite. Chevauchant à deux sur trois motojets, ils brandirent leurs armes vers eux et ouvrirent le feu en hurlant. Sans réfléchir, Poe les engagea dans un dédale étroit et acéré de roche noire.
— Il faut qu'on sorte de là ! glapit la jeune femme.
— Ne t'inquiète pas !
— Dameron ! On va s'écraser !
Leurs voix se perdirent dans les hurlement du vent et le rugissement des répulseurs. Juste derrière eux, les motojets plus puissants gagnaient du terrain. Ailsen planta ses ongles dans le siège et assista, impuissante et terrifiée, à la course effrénée. Elle voyait la mort devant, à chaque virage, chaque accélération. Elle sentait la mort derrière, l'entendait dans le vacarme de ferraille que la roche égratignait.
Poe, les traits tirés, n'eut pas le temps de lui jeter un regard. Négociant des virages toujours plus serrés, refusant de ne fut-ce qu'effleurer les freins, le pilote employait tous ses talents afin remporter cette course impossible.
Bifurquant à la dernière seconde pour éviter des gravats tombés au milieu de la piste, il se retourna juste à temps pour être ébloui par l'éclair de l'explosion. Derrière lui, l'un des motojets percuta de plein fouet l'obstacle. Mais aussitôt apparu, son sourire vainqueur s'évanouit. Conscient que sa seule chance résidait dans son habileté et non dans sa vitesse, il accéléra pourtant encore. D'un violent coup de volant, il força le speeder à tourner à angle droit. L'engin se souleva dangereusement, manqua de se renverser mais finit par retomber lourdement avant de reprendre sa course de plus belle. Avisant une arche suspendue à moins de six pieds du sol, il fonça droit devant lui.
— Accroche-toi ! ordonna-t-il.
— Qu'est-ce que tu fais ?!
Elle ne bougea pas. Pétrifiée par la terreur, ses bras et ses jambes refusèrent de lui obéir. Voyant son absence de réaction, Poe eut juste le temps d'étendre le bras pour la plaquer contre son siège avant l'impact. Le toit de leur speeder, bien trop haut, vola en éclats sous la violence de la collision. Des dizaines de débris fusèrent en arrière, percutèrent leurs poursuivants. Dans leur sillage, l'un des deux motojets restants oscilla. Le conducteur tomba et roula dans la poussière, transpercé par un shrapnel acéré. Emporté par la vitesse, le véhicule alla s'écraser contre la paroi du cratère.
Dans un cri de victoire, Poe relâcha son étreinte et risqua un regard en arrière. À sa plus grande surprise, il vit le dernier motojet ralentir puis s'arrêter. Sur les selles jumelles, les deux pirates tirèrent encore vers eux avant de renoncer, trop loin pour les atteindre. Conservant la même allure effrénée, le pilote autorisa néanmoins l'air à quitter ses poumons. À ses côtés, il entendit Ailsen faire de même. Très lentement, les membres encore tremblants, elle tourna la tête dans sa direction. Et le sourire de Poe finit par la gagner.
Voilà de quoi il était capable. Un éclat de rire nerveux lui échappa. Son assurance presque arrogante aurait pu les tuer. À chaque seconde où son coeur avait cessé de battre, à chaque virage, à chaque ligne droite où le feu les avait frôlés. Pourtant lui n'avait pas tremblé. Comme savait. Comme s'il sentait. Elle aurait voulu être en colère, lui arracher le volant des mains, lui reprocher son inconscience. Mais qu'aurait-il pu faire d'autre ? Qu'aurait-elle pu faire d'autre ? À vrai dire, sa prouesse ne suscitait en elle qu'une ineffable admiration, teintée d'une pointe de jalousie. Alors elle l'observa tandis qu'il feignait de se concentrer sur la piste, se retenant de rire pour une raison qui lui échappait. À se demander s'il était brillant ou juste fou.
Très vite, la roche devint moins haute, moins dense. Les crocs du cratères rétrécirent jusqu'à disparaitre. Dans un virage, le dernier écueil s'effaça. Et leur dévoila Qamirah.
