11.
Au son des chaînes
Il y avait moins de monde dans les rues. Les avenues semblaient plus étroites, plus courtes, les gens moins effrayants, presque honnêtes pour certains. Alors que les dernières lueurs se mouraient dans le ciel, les premières lanternes s'allumèrent au fronton des enseignes. En l'espace de quelques minutes, une vague carmin engloutit et repeignit le quartier des plaisirs. Chaque porte qui s'ouvrait vomissait dans les ruelles des bruits de musiques et de voix qui se mêlaient en une cacophonie discordante. Partout les odeurs d'épices et de cuisine titillaient les mendiants et venaient s'ajouter aux effluves de sueur et de liqueurs de contrebande.
Devançant Poe de quelques pas, Ailsen se frayait un passage à travers la lenteur des passants, sa main moite effleurant le manche de son couteau futile à chaque enjambée. Son sang pulsait fort dans ses veines, si fort qu'elle avait l'impression de sentir son corps vibrer, d'entendre son coeur battre contre ses côtes plus violemment que les musiciens sur leurs percussion. Soudain tout s'arrêta, le monde réduit au silence par un horrible sifflement dans ses tympans. Ils étaient arrivés. La pancarte à la peinture écaillée et au dessin indécent, la porte jaune en forme de losange … elle ne pouvait pas s'y tromper.
— Tu n'es pas obligée de venir, lui glissa Dameron une fois qu'il l'eut rejointe.
Les dents serrées, la jeune femme inspira longuement. Retenant son souffle, elle poussa la porte sans se donner la peine de répondre et le temps de changer d'avis. Aussitôt, les grincements des cuivres l'assaillirent, les à-coups sourds des tambours prirent le contrôle du rythme au creux de sa poitrine. Depuis le fond de la grande pièce circulaire, une musique animale envouta et étourdit ses sens.
Au centre de la cantina, l'énorme bar surplombé de cuves et de tuyaux projetait dans toutes les direction des faisceaux de lumière d'un rouge tamisé qui recrachaient sur le lieu une teinte sale et glauque. À son comptoir, une poignée de clients de toutes races vacillait, terrassée par l'hypnose conjointe des alcools et de la musique tandis que se jouait tout autour le ballet sordide des esclaves. Toujours en mouvement, lents de lascifs, des femelles et des mâles arborant des chaines en guise de parure promenaient leurs mains et leurs yeux vides sur tous les êtres qu'ils frôlaient tels des spectres.
La main douce que Dameron glissa dans son dos la fit tressaillir. Les nerfs à fleur de peau, elle se laissa entraîner sur la droite. Loin de l'entrée, à une table encadrée de deux banquettes d'un grenat passé et bruni par les tâches, un Melitto gardait son casque opaque d'un vert changeant fixé dans leur direction.
Lorsqu'une Twi'lek à la peau ocre satinée et aux grands yeux oranges enroula son bras autour de celui du pilote, ce dernier réagit avec un naturel qui désarçonna Ailsen. Répondant à sa proposition de se joindre à eux par un refus poli, il offrit à l'esclave un sourire de miel qui fit battre ses cils. Il dégagea paisiblement son bras sans lui laisser le temps d'insister et poursuivit son chemin comme si de rien n'était.
— J'ignorais que Chedel avait une fille… lança le contrebandier en leur adressant un signe de tête.
Ne sachant que répondre, Ailsen baissa les yeux. Chaque fibre de son être lui hurlait de partir, de reprendre son speeder et de conduire toute la nuit pour mettre le plus de distance possible entre ce lieu - entre ces gens - et elle. Mais un répugnant mélange de tension et de dégout la clouait sur place. Une pointe de curiosité lui interdisait d'envisager la désertion. Il fallait qu'elle sache, qu'elle le voie partir. Pour être sûre. Pour n'avoir aucune raison de le chercher dans les jours et les mois qui viendraient. Pour avoir une raison de lutter contre l'envie de le faire.
— Mais où sont mes manières ? reprit le Melitto Je vous en prie, asseyez-vous. Les gens ici m'appellent Seeb.
Ils échangèrent un regard, puisèrent dans la présence de l'autre le courage de poursuivre. Poussée par l'apparente aisance de Dameron, la jeune femme finit par s'installer à ses côtés. La crasse de la table se reflétait dans le casque de Seeb, assis face à elle, un coude posé sur le dossier de la banquette dans une posture détendue. L'absence d'yeux chez cet être bien trop enjoué la perturbait. S'il ne semblait pas prêt à les attaquer par surprise, elle n'avait aucune idée des enjeux que cet entretien recelait pour lui.C'était un contrebandier après tout. L'honnêteté ne faisait pas partie des qualités requises dans son métier. S'il avait préféré les trahir pour quelques centaines de crédits plutôt que de rester fidèle à une amitié vieille de plusieurs révolutions ?
Alors qu'elle le scrutait avec bien trop d'insistance, le retour de la Twi'lek la tira brutalement de ses pensées suspicieuses. Un frôlement de sa part envoya dans le corps de la jeune femme comme une décharge électrique. Comme si sa condition avait été contagieuse, comme si sa peau, ses paroles étaient un poison. Les mailles d'un métal grossier se balançaient sur ses seins sans rien en cacher. Noués dans son cou où ils se rejoignaient, les petits anneaux remontaient en serpentant jusque dans les appendices à l'arrière de sa tête pour former une lugubre tiare au sommet de son front. Leurs regards se croisèrent. Et Ailsen crut sentir le poids des chaînes enserrer sa propre gorge.
— J'ai pris la liberté de commander, intervint joyeusement Seeb.
Trois verres remplis d'une liqueur ambrée apparurent devant eux. Aussitôt, Seeb congédia l'esclave d'un geste de sa main couverte d'écailles. La belle créature s'effaça avec une lenteur calculée pour lui laisser le temps de changer d'avis. Mais face à l'indifférence de son client, elle disparut finalement derrière un pan de rideau, poursuivie dans chacun de ses mouvements par le tintement de ses chaînes.
L'anxiété qui rongeait Ailsen retint son geste lorsque les deux autres s'apprêtèrent à trinquer. Elle avait reconnu l'aspect et l'odeur du membrosia, l'empoisonnement ne lui faisait pas peur. Elle détestait en revanche le fait qu'on le lui impose. Comme si le ton de l'échange à suivre dépendait de leur connivence factice et de leur enivrement commun, elle finit néanmoins par consentir à lever son verre et le vider d'une traite, en parfaite harmonie avec son voisin.
N'intervenant que lorsqu'elle ne pouvait l'éviter, elle observa plus qu'elle n'écouta la conversation qui s'amorça sous le couvert entêtant des percussions. Le ton dégagé, les intonations riantes des deux hommes avait quelque chose de déplacé. Pourtant rien ne sonnait faux. Avec une certaine admiration, elle laissa Dameron mener les négociations sans une seule fois laisser transparaître la gravité de la situation ni trahir auprès des clients de la cantina l'importance de sa mission.
Si la jeune femme trembla chaque fois que le nom du pilote fut prononcé, chaque fois que la Résistance fut mentionnée, elle finit par se laisser convaincre de la bonne foi de leur interlocuteur. Quelque chose dans le son transformé de sa voix semblait révéler une sincère conviction. Témoin, elle aussi, de l'éloquence et du charme déployés par Dameron, elle comprit sans peine que Seeb succombe face à ses arguments et son sourire.
Les minutes passèrent. Le ton de Dameron se fit léger. Son oeuvre de séduction s'opérait en douceur, sans que rien ne semble pouvoir l'arrêter. À son tour, il s'adossa nonchalamment au dossier et fit tourner d'un air distrait son verre vide entre ses doigts. Pourtant ses yeux s'assombrirent. Au terme d'interminables pourparlers aux faux accents de badinage, Seeb se redressa.
Levant la main en direction d'un esclave alangui, Seeb pointa de son long doigt les trois verres vides pour qu'on les remplisse. Lorsque la liqueur coula à nouveau, le contrebandier sembla s'animer d'une énergie et d'un enthousiasme décuplés. S'emparant d'un des verres, il le plaça lui-même dans les mains de Dameron avec une brusquerie excitée. La moitié de son contenu se renversa sur la table, mais il ne parut même pas s'en rendre compte. À maintes reprise, tandis qu'ils trinquaient une fois encore, il exprima au pilote sa joie de faire à nouveau affaire avec la Résistance, l'honneur que représentait pour lui le fait de s'engager dans une noble cause.
Accaparée elle aussi par les parole du pilote, comme hypnotisée par sa gestuelle, Ailsen marqua un temps d'arrêt lorsque le Melitto l'invita d'un geste ample et théâtral à se lever, mettant ainsi fin à leur entrevue.
— À l'aube, à l'arrière de l'entrepôt du gros Kars, rappela ce dernier. Mais pas après 5h. Après 5h, je risque trop.
— Je serai à l'heure, assura Poe en le gratifiant d'un sourire confiant.
Les crédits tintèrent sur la table. Le Melitto les jeta avec désinvolture, comme si les puces de métal n'avaient aucune valeur. Ou du moins pour le prétendre. Survenu de nulle parts, un mâle Twi'lek au corps gracile les rafla aussitôt, fondant sur la table tel un drone docile. Presque allongé sur le plateau, emporté par son empressement, il caressa du bout des doigts en se redressant la mâchoire de Dameron, laissa son index s'attarder sous son menton. Coincée entre le corps bardé de chaînes et celui de son compagnon, Ailsen se tendit, plaqua son dos contre le dossier pour ne pas toucher le premier et éloigner le second. Au terme d'une interminable seconde où tout se figea, Dameron détourna la tête avec un sourire contrefait. Sous la table, il effleura la main d'Ailsen en une vaine tentative de l'apaiser.
Le Twi'lek, loin de se laisser décourager, adressa au pilote un clin d'oeil aguicheur avant de s'éloigner de la table. S'emmêlant dans ses chaines, il rejoignit le bar où il déversa en s'inclinant son butin dans la main tendue d'un Mirialan à la carrure imposante. Ce ne fut qu'à ce moment qu'Ailsen le remarqua, entouré de verres où scintillait la lumière sale.
Immobile et froid comme une statue, le mâle trapu semblait répandre un courant d'air glacial dans toute la pièce. Sa posture ne laissait aucun doute sur le pouvoir absolu dont il jouissait, les droits sans conteste qu'il possédait sur les lieux et les êtres qu'il enfermait. Sans quitter leur table de ses yeux sombres soulignés par des tâches formant des larmes indélébiles, il fourra l'argent dans une poche de son vêtement. Tout le long, il laissa son autre bras reposer sur le comptoir, révélant comme un trophée le moignon à l'extrémité de son poignet. Les marques sombres à la commissure de ses lèvres qui dévalaient le long de son menton donnaient l'impression saisissante qu'un filet de sang coulait en permanence de sa bouche noire. Lorsque leurs regards se croisèrent, la jeune femme referma à tâtons ses doigts sur ceux de Dameron. Cet être lui faisait l'effet d'une apparition, glaçait le sang dans ses veines.
En face d'elle, Seeb avait disparu, comme évaporé dans la moiteur malsaine. Leur bulle d'intimité éclata. Privée de la chaleur rassurante de la voix de Dameron, elle prit tout à coup conscience de leur vulnérabilité. Leur allié d'une nuit envolé, ils se retrouvaient seuls et dangereusement exposés. Elle sentit dans sa nuque le regard brûlant du Mirialan observer le moindre de ses mouvements. Un incontrôlable frisson la secoua.
— On s'en va, pressa-t-elle le pilote.
À mesure qu'elle voyait la sortie approcher, l'air devenait plus respirable, la chape de plomb qui écrasait sa poitrine s'allégeait. Refusant de regarder une seconde de plus la noirceur de ce qu'elle laissait derrière elle, Ailsen accéléra le pas et retint son souffle.
Soudain, on l'empoigna au-dessus du coude avec la force d'un étau et une violence qui menaça de lui faire perdre l'équilibre.
— Toi !
Si près qu'il lui cracha presque au visage, le Mirialan l'arrêta d'une secousse brutale. Sonnée par la surprise, Ailsen crut sentir son coeur cesser de battre. La terreur la paralysa dans un mouvement de recul. À peine une seconde. Avant que l'instinct de survie ne l'emporte et n'enflamme ses muscles. Au lieu de se cabrer, la jeune femme projeta son corps contre celui du patron. Emportés par leurs poussées cumulées, roulèrent tous deux au sol. Profitant de sa surprise, Ailsen se releva d'un bond et se rua vers la sortie. Au passage, elle attrapa le poignet d'un Dameron stupéfait et le tira sans ménagement à sa suite.
Elle l'entraîna sans le lâcher à travers un dédale de rues et d'artères dont il perdit vite le compte et la direction. Sans jamais hésiter, semblant savoir précisément où elle les menait, la jeune femme ne consentit à s'arrêter que lorsque ses poumons en feu finirent par avoir raison de sa peur. Haletante, elle se retourna vers son compagnon qui, lui aussi, peinait à reprendre son souffle.
— C'était quoi ça ?! haleta-t-il, une main crispée à l'endroit de sa blessure.
Elle le fixa longuement, le visage fermé. L'ivresse de la course la fit un instant hésiter, mais elle finit par secouer la tête, les yeux perdus vers un point vague au bout de la ruelle.
— Il faut qu'on trouve un endroit où passer la nuit.
Le ton catégorique de sa voix dissuada le pilote d'insister. Sans le consulter, elle se remit en route vers une destination dont elle-même n'était pas certaine. Alors Poe ravala les questions qui se pressaient au bord de ses lèvres et s'enfonça avec elle dans la pénombre rouge.
