12.
Dans la pénombre des lanternes
Elle se laissa tomber dans un soupir sur le matelas grinçant. Dans la chambre minuscule rongée par l'humidité qui ne laissait guère de place que pour un lit, la tête entre les mains, elle sentit ses muscles se détendre. Juste un petit peu. Les quatre murs qui les entouraient lui auraient presque donné l'impression d'être en sécurité.
Par un mystère qu'elle ne parvenait pas à expliquer, l'hôtel de passe n'avait pas bougé. Après toutes ces années, il tenait toujours debout, maintenu en vie par des clients différents mais si semblables qui venaient y trouver dans l'anonymat l'assouvissement de désirs inavouables. Une sorte de refuge. Une faille, hors de la réalité de leur existence. Tout juste ce qu'il leur fallait, à eux aussi. Adossé à la porte, Dameron lui sourit. Et ça lui suffit, pour l'instant, à occulter ce qui rodait et guettait de l'autre côté de la fenêtre, deux étages plus bas.
En retrait depuis l'entrée, elle avait laissé le pilote charmer la gérante, jouer de sa voix suave pour obtenir d'elle cette chambre qu'elle comptait leur refuser. Elle avait regardé son sourire faire fondre jusqu'à la plus infime réticence. S'il n'avait pas été si crucial de manipuler cette pauvre femme, elle en aurait presque eu pitié. Le besoin avait cette capacité d'annihiler les sentiments.
Dameron la rejoignit, s'arrêta au bord du lit. Lorsqu'elle releva la tête, il caressa son front du pouce comme pour en effacer les traits creusés par tout ce qui la dévorait de l'intérieur et la hantait. En dépit de son silence, il pressentait en avoir compris bien assez. Et lui avoir imposé bien trop pour exiger d'elle qu'elle se livre à lui.
— Tu n'aurais pas dû revenir.
C'était un constat plus qu'un reproche. La douceur de sa voix lui aurait presque fait oublier les mots prononcés. Revenir. Les muscles de ses épaules se tendirent. Mais après tout qu'espérait-elle ? Qamirah et ses rues ne lui étaient que trop familières. Elle savait qu'il l'avait compris depuis longtemps.
— Ne sois pas bête, éluda-t-elle.
Sa désinvolture sonnait faux. Il interrompit son geste. Et elle eut la sensation de le perdre un peu.
— Mais je dois reconnaître, reprit-elle dans un demi-sourire, dans une tentative un peu désespérée, que tu t'en sors bien mieux que ce que je pensais.
— Ah oui ?
— Tu pourrais obtenir n'importe quoi de n'importe qui, n'est-ce pas ?
Il éclata de rire, passa une main faussement embarrassée dans ses cheveux. Peu importaient ses secrets. Il refusait de la forcer. Et puis … il lui restait si peu de temps pour la voir sourire.
— Ne fais pas comme si tu ne savais pas l'effet que tu as sur les gens …
— Sur toi aussi ? hasarda-t-il.
Elle le fixa sans ciller, l'air presque songeur.
— Évidemment, sur moi aussi.
Dameron haussa un sourcil, mais sa surprise laissa vite le pas à une sensation plus confuse. Comme s'ils se trouvaient à une frontière. À une limite interdite.
— Quoi ? s'étonna à son tour la jeune femme.
— Je ne pensais pas que tu me le dirais.
— C'est la dernière fois qu'on se voit, fit-elle sur le ton de l'évidence. C'est plus facile.
Pour toute réponse, elle n'obtint qu'un grognement approbateur. Elle se leva et lui tourna le dos pour scruter la rue par la fenêtre. Ne décelant rien de nature à alimenter ses craintes, elle finit par tirer les rideaux. La lumière des éclairages extérieurs, filtrée par les voilages rouges, les nimba alors d'une lueur sanguine.
— J'imagine qu'il y en a au moins une qui a hâte de te voir revenir …, fit-elle sans se retourner, observant les ombres se mouvoir avec lenteur en contrebas.
— Pas en ce moment.
Son honnêteté la fit sourire. Elle ne doutait pas une seconde que la solitude devait lui être étrangère. Un silence lancinant s'installa. Déjà presque de la nostalgie.
— Peut-être pas de n'importe qui, reprit-il.
Elle se retourna, les sourcils froncés. Son expression, bien qu'infiniment plus douce, rappela au pilote le jour de leur rencontre. Il y avait des milliers d'années de cela. Quelques mèches indisciplinées de ses cheveux s'échappaient de son bandeau, lui tombaient devant les yeux. Et il dut lutter contre l'envie de les écarter. Il fit un pas vers elle.
— Je ne sais pas si je pourrais obtenir n'importe quoi de n'importe qui, précisa-t-il.
Elle voyait clair dans son jeu. Elle ignorait s'il s'agissait d'une bonne idée, mais l'envie lui prit de jouer aussi. Quand les barrières avaient-elles cédé entre eux ? Quelque chose de si naturel s'était tissé qu'elle n'avait rien pressenti. Rien vu venir. Penchant la tête sur le côté, elle l'observa, le jaugea. Le temps de prendre une décision.
— Tu t'y prendrais comment ? provoqua-t- elle.
Comme une permission. Une vague de chaleur envahit ses joues sans qu'il n'en sache rien. À nouveau, il fit un pas vers elle, réduisit la distance qui les séparait. Quelque chose d'imperceptible avait changé dans son regard. Et la lumière n'y était pour rien.
— Je m'approcherais juste un peu trop, énonça-t-il d'une voix profonde, plus bas qu'un murmure. Je regarderais tes yeux jusqu'à connaître par coeur la moindre nuance. Et puis je descendrais lentement jusqu'à ta bouche…
Il annonçait chaque geste avant de l'esquisser. Séduite par le son de sa voix, elle le laissa faire.
— Je caresserais ton bras du bout des doigts, ton épaule … Je suivrais la ligne de ta clavicule. Je remonterais le long de ton cou, jusque derrière ta nuque. Je m'approcherais encore, pour que mon souffle se heurte à tes lèvres.
Sa peau frissonnait à son contact et au moindre de ses mots. Sa lenteur et sa tendresse l'embrasèrent.
— Je te dirais que tu es belle. Que j'ai envie de toi … Je te laisserais le temps de reculer. Mais pas trop. Parce que je n'ai pas envie que tu recules.
— Et si je ne recule pas ?
— Je t'embrasserais.
Les lèvres de la jeune femme trouvèrent les siennes avant qu'il n'ait le temps d'amorcer le moindre mouvement. Entremêlant ses doigts dans la crinière de ses cheveux, il l'attira davantage contre lui. Pressa son corps contre le sien. Et la sentit s'abandonner à leur étreinte. Lorsqu'elle glissa une main sous sa chemise, une décharge électrique le traversa de part en part. Il se força à reculer, le souffle court, tandis que les yeux mi-clos, elle le regardait sans comprendre.
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il d'une voix où perçait l'anxiété.
Une moue attendrie fleurit sur les lèvres de la jeune femme. Elle posa une main apaisante sur sa joue. Et s'approcha à nouveau pour l'embrasser. Leurs bouches se frôlèrent, mais il la retint au dernier moment, prenant son visage en coupe pour l'obliger à le regarder droit dans les yeux.
— Je pars demain, murmura-t-il comme une excuse. Dans quelques heures … Quel sens ça a pour toi ?
— C'est un au revoir, Dameron, souffla-t-elle. Juste un au revoir.
Il ne voulait pas lui faire de mal. Elle savait. Elle le croyait à présent. Mais en cet instant, c'était la distance qui lui était douloureuse. Lentement, elle abaissa les mains du pilote pour glisser la sienne dans sa nuque. Du bout du pouce, elle retraça la courbe de sa lèvre inférieure. À son tour, il la laissa faire.
— Je veux te dire au revoir, chuchota-t-elle à son oreille.
Elle avait parlé pour des siècles. L'heure n'était plus aux mots. La soif d'un autre langage l'enivrait. Alors les dernières réticences de Poe volèrent en éclat. Emporté par le désir, il enlaça sa taille dans un élan qui les fit tous deux reculer dans les rideaux. Enveloppés dans une vague ardente, il l'embrassa avec urgence.
Cinq heures. Il voulait passer chaque seconde jusqu'à cinq heures contre sa peau, dans la chaleur de son étreinte.
Elle ne s'éloigna que de quelques millimètres, haletante, pour reprendre son souffle. Et ce fut comme un arrachement. Leurs mains se frayèrent un chemin sous leurs vêtements, explorèrent leur peau brûlante. S'abandonnant à la même fièvre, ils goûtèrent à sa sauveur salée et gorgée de soleil.
Le dos plaqué contre la vitre, emmêlée dans les voilages, elle se fondit en lui, le captura, s'abandonna à ses caresses et ses griffures, à sa bouche et à sa langue. Une délicieuse violence. Une tendresse brûlante. Au creux de sa poitrine, irradiant dans chaque parcelle son être, elle sentit une chaleur oubliée ramener à la vie une partie d'elle qu'elle avait crue éteinte.
Il était à elle.
Enivrés par leur corps à corps avide, ils s'oublièrent dans l'autre comme si rien n'avait plus d'importance. Comme si le temps suspendait pour eux sa course. Leurs soupirs les rendirent sourds, le désir les aveugla. Et les draps complices les cachèrent et les protégèrent du monde de ruines qui pouvaient bien se déchirer sans eux.
