13.

Rejoindre la poussière


Le claquement étouffé de portes l'arracha de son sommeil. La nuit était encore noire, pourtant elle ne trouva que le vide à ses côtés, dans le lit aux draps froissés. Son coeur manqua un battement. Après tout ce temps gâché à maudire sa présence, un terrible sentiment d'abandon la prit à la gorge à l'idée qu'il soit parti.

Puis elle le vit. Réveillé avant elle, Dameron surveillait l'extérieur à travers les rideaux encore tirés. Dans la semi-obscurité qui régnait dans la chambre, elle rougit de voir son corps nu. L'après n'avait jamais effleuré son esprit. Il n'aurait pas dû y avoir d'après. Mais avant que les regrets ne puissent s'instiller en elle, il fit volte-face. Et le regard alarmé qu'il lui lança vida son esprit et lui glaça le sang.

— Habille-toi, ordonna-t-il d'une voix sourde.

Gagnée par une panique contagieuse, elle oublia sa pudeur et se précipita à la fenêtre. Alors que ses doigts frôlaient les voilages, les bras du pilote la retinrent et l'empêchèrent d'approcher trop près. Tapie dans la pénombre, elle vit avec horreur des casques blancs luire sous les lanternes de la rue. Deux étages plus bas, une poignée de stormtroopers enfonçait les portes des bâtisses pour en sortir de force leurs occupants encore embrumés par le sommeil. Sous la menace des armes, habitants, clients et prostitués s'agenouillaient dans la crasse des caniveaux. De leur masse informe et recroquevillée s'élevait un brouhaha sordide et pitoyable de plaintes et de gémissements que les oppresseurs s'appliquaient à faire taire à coups de crosse.

Quelque part dans l'hôtel, une fenêtre grinça. Aussitôt, les soldats du Premier Ordre braquèrent sur sa façade les canons de leurs armes et les faisceaux de leurs lampes. Poe et Ailsen se plaquèrent contre le mur d'un même mouvement. Leurs regards agrandis par la peur se croisèrent. Livides, ils se ruèrent sur leurs vêtements abandonnés au sol.

Il ne leur fallut que quelques poignées de secondes pour se précipiter hors de la chambre. Mais déjà, depuis le pallier, le martèlement des bottes leur parvenait. Alors que Poe se penchait sur la rambarde de l'escalier, la jeune femme le retint par la manche.

— Les toits !

Ils gravirent les trois étages supérieurs aussi vite que les marches bancales le leur permirent. Enfonçant presque dans leur élan la porte pourtant ouverte menant au toit, ils arrivèrent à bout de souffle à l'air libre. Le fracas des gonds défoncés et des meubles renversés s'élevait sous leurs pieds. Au coeur du chaos, des cris transpercèrent la nuit.

Avisant une planche reliant le bâtiment voisin au leur, ils s'élancèrent sans se concerter dans la même direction. Leur échappatoire s'ouvrait devant eux, tracée par d'autres fuyards les ayant précédés. Ils n'avaient qu'à la suivre. Elle le savait. Du moins elle l'espérait. Un réseau de planches et de débris connectait les toits les uns aux autres, tissait au-dessus des bas-fonds un labyrinthe de voies suspendues.

Ils s'engagèrent sur une autre passerelle de fortune, puis sur une autre, se laissèrent glisser le long d'une gouttière arrachée jusqu'à un balcon. De la balustrade, ils sautèrent sur le toit-terrasse d'une construction plus basse où, au bord du vide, d'autres planches prolongeaient leur course.

Elle ne savait plus où elle était. Elle avait connu les rues, pas les toits. Mais tout ce qui lui importait était de les emmener loin. Ils n'avaient pas le temps d'hésiter, pas le temps de penser à leur équilibre ou au vide prêt à les avaler au moindre faux pas. Le vacarme de sa propre course l'empêchait de détecter la présence de poursuivants. Tous les obstacles qui se dressaient sur sa route lui interdisaient de se retourner. À chaque coin de rue, en bas, elle croyait voir la lumière des torches, entendre les détonations des blasters.

Le coeur au bord des lèvres, elle sauta sur le toit gondolé d'un hangar, chancela un instant, avant de reprendre son élan. Derrière elle, elle entendit Poe trébucher sur le métal dans un grondement de tonnerre. Elle se retourna aussitôt.

— T'arrête pas, haleta-t-il.

Comme s'il savait, un éclair rouge fusa dans les ténèbres. Le tir de blaster vint s'écraser contre une cheminée, à quelques pas de son visage. Aussitôt, ils se remirent à courir. Sous le feu des soldats, ils bifurquèrent au hasard et sautèrent sans réfléchir jusqu'à regagner la poussière sablonneuse des rues.

Résonnant de toutes parts dans les ruelles étroites, les cris et les ordres semblaient les encercler. Fuyant la lumière comme des vermines, les fugitifs se déplacèrent alors avec plus de lenteur et de précautions. Lorsqu'une patrouille passa au pas de course dans une rue adjacente, Ailsen eut tout juste le temps de plaquer Poe dans un recoin aveugle, contre le mur d'une cantina.

Elle sentit sa poitrine se soulever trop vite contre la sienne. Il expira longuement, serra entre ses doigts la main qu'elle gardait sur son torse. Son front s'affaissa, prit appui contre la clavicule de la jeune femme. Et elle le sentit sourire contre sa peau. S'oubliant un instant, elle glissa une main dans la nuque du pilote. Mais un craquement tout proche, à l'intérieur de la cantina, l'arracha à la trêve et la rappela à l'urgence.

— Les mines, souffla-t-elle à son oreille. On sera à l'abri si on dépasse les mines. Ils ne s'aventurent jamais plus loin.

Regagnant son sérieux, il releva la tête et acquiesça. Elle l'entraîna alors dans un dédale de ruelles désertes, plus sombres et sinueuses les unes que les autres. Leur lenteur l'effrayait, mais elle redoutait plus encore les erreurs que trop de précipitation aurait pu leur faire commettre. Sursautant au moindre bruit et à la moindre lueur, ils se faufilèrent tels des ombres entre les maisons délabrées. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de maison, plus de remise et plus d'entrepôt sous le couvert desquels passer inaperçus.

Face à eux, se dressaient les premières crêtes noires du cratère, frontière sinistre et menaçante entre la ville et les territoires désertiques. La délivrance leur tendait les bras. Mais, si près du but, la crainte les immobilisa. Quelques centaines de pas. Quelques centaines de pas seulement les séparaient de la fin de leur course. Quelques centaines de pas à découvert.

Un tir de blaster arracha la pierre du mur derrière lequel ils étaient tapis. Poe la força à se baisser, couvrant sa tête de ses bras. Dans une gerbe d'étincelles et de débris, d'autres tirs fusèrent dans leur direction.

— Cours !

Son cri se perdit sous le feu du Premier Ordre. Il la poussa devant lui. Et l'impulsion lui donna la force de s'élancer. Ils employèrent leurs dernières forces et l'énergie du désespoir pour rejoindre le sommet de la première crête. Dans leur dos, bête féroce avide de chair et de mort, le rugissement des blasters les poursuivait. Ils trébuchèrent et se coupèrent sur la pierre glissante du versant, se courbèrent un peu plus chaque fois qu'un tir les frôlait. Hors d'haleine, ils sentirent les griffes du sable leur déchirer la gorge et les poumons. La dune semblait se dérober sous leurs pas, les retenir et les aspirer.

Poe atteignit le sommet quelques secondes avant elle, se laissa glisser de l'autre côté, à l'abri. Il se retourna. Quelques secondes. Une éternité. Enfin, elle apparut, vacillante au bord du gouffre. À cet instant, un éclair déchira le ciel, l'embrasa d'une auréole incandescente. Elle se figea. Et s'effondra vers l'avant. Son corps désarticulé dévala la pente jusqu'au bas du versant sans que rien ne puisse entraver sa chute.

L'horreur qui frappa le pilote étrangla son cri au fond de sa gorge. Oubliant les soldats à leur poursuite, il s'élança pour la rejoindre. Dans sa chute à peine maîtrisée, la pierre lui lacéra les mains et les jambes. Mais il ne sentit rien. Sa vue se troubla. Un atroce sifflement anéantit tous les autres sons.

Lorsqu'il arriva près d'elle, elle ne bougeait plus, les membres entremêlés, le visage terriblement serein et griffé d'entailles minuscules. Il hurla son nom à s'en déchirer la voix, la secoua pour la ramener à lui. Seul un râle à peine audible répondit à ses appels.

Les tirs reprirent depuis le sommet de la crête. Poe saisit la jeune femme sous les aisselles et la tira de toutes ses forces hors de portée des canons ennemis et de la lumière qui les exposait. Il l'emporta sur un chemin escarpé, à couvert derrière une nouvelle barrière de roche noire. Enfin les tirs cessèrent. Les rugissements se turent. Un silence terrible s'abattit sur eux.