14.
La nuit du cratère
Il continua longtemps à tirer loin du danger le corps inerte de la jeune femme, guidé par la panique, poussé par l'angoisse de ce qu'il découvrirait en la reposant. Il lui cria des mots qu'elle n'entendit pas et qui ricochèrent sur la roche noire hérissée de lames coupantes. Pourtant, les gémissements à peine audibles qu'elle laissait échapper et auxquels il ne comprenait rien lui procuraient la force de poursuivre. Elle était en vie. Rien d'autre ne comptait. Son souffle fragile. Son cœur qui battait encore.
Les plaintes d'Ailsen se muèrent en pleurs, ses murmures insensés devinrent plus forts.
— Arrête !
Son cri, halètement déchiré par une douleur indicible, se répercuta sur la roche et dans la poitrine du pilote. Il s'exécuta, pétrifié.
— S'il te plaît … s'il te plaît…, supplia-t-elle dans un souffle, si bas qu'il le perçut à peine.
Il la déposa doucement, l'adossa à la paroi et s'agenouilla près d'elle. Dans ce carcan de pénombre, ils se trouvaient presque emmurés. Tout autour d'eux, le cratère semblait ouvrir sa gueule béante sur l'unique lune et des milliers d'étoiles. Par un contraste saisissant, le teint de la jeune femme paraissait livide. D'incessants tremblements secouaient son corps, tandis qu'une sueur fiévreuse commençait à perler sur son front. La sombre auréole, autour de son visage, formée par ses cheveux épars, donna à Poe l'effrayante sensation que les ténèbres la dévoraient déjà.
Mais elle vivait. Elle vivait encore.
Terrassée par le moindre effort, par le moindre mouvement, Ailsen se mit à tanguer dangereusement. Ses yeux se révulsèrent et elle bascula en avant. Poe la rattrapa de justesse et fut aussitôt saisi par l'odeur âcre et insoutenable de chair brûlée. Dans le dos de la jeune femme, il découvrit une large plaie qui finissait de consumer sa peau, là où le laser l'avait dévorée. Retenant un haut le coeur, il la redressa et prit son visage entre ses mains, l'appela une fois puis l'appela encore. Comme une prière. Jusqu'à ce qu'elle reprenne connaissance.
Le souffle imperceptible, elle suffoqua longuement avant de parvenir à articuler les trois syllabes son nom. Ses yeux enfiévrés s'embuèrent de larmes. Alors les tremblement reprirent. Poe vint s'asseoir auprès d'elle pour l'entourer de ses bras et lui permettre de prendre appui. La panique faisait pulser son pouls à une vitesse étourdissante, vrombir son sang contre ses tempes. Et toujours les relents de brûlé le tenaient à la gorge.
— Ça va aller, fit-il d'une voix sourde qui le contredisait.
— J'ai mal … avoua-t-elle dans un sanglot haché.
Poe resserra son étreinte, muselé par l'angoisse.
— Mes jambes, hoqueta-t-elle. Je …
Elle n'eut pas besoin de finir sa phrase. Il vit l'angle improbable de ses chevilles, l'absence de tremblements dans la partie inférieure de son corps. Et il comprit. Ce fut comme si son coeur tombait au fond de sa poitrine, comme si le froid s'abattait sur lui d'un coup. Il pressa ses genoux, pinça ses mollets et ses cuisses. En vain. Elle secoua la tête, de grosses larmes se mirent à dévaler le long de ses joues.
— Ça va aller, se reprit-il. On va rentrer. Tous les deux.
— Dameron …
— C'est à mon tour de te réparer.
Qui essayait-il de convaincre ? Comment entendait-il la rassurer si lui-même doutait de ses propres mots ? Elle tremblait si fort que ses dents s'entrechoquait, que ses soubresauts semblaient se répercuter dans les os du pilote et secouer son corps entier. Il entendit le souffle d'un rire perturber le sifflement dans la respiration de la jeune femme. Comme pour lui donner un peu de sa chaleur, un peu de ses forces, pour empêcher qu'elle s'en aille, il prit ses mains entre les siennes.
— Je vais mourir.
— Non, gronda-t-il avec toute la fermeté qu'il put mobiliser.
— Si je meurs …
— Arrête.
La faible pression qu'elle exerça sur ses doigts le força à se taire.
— Si je meurs … il faut que tu leur dises.
— Arrête !, siffla-t-il, quelque part entre colère et prière.
— Il faut que je sache … que tu leur diras. Qu'ils — qu'ils ne me cherchent pas.
— Je leur dirai, finit-il par promettre après un douloureux silence.
Il posa son menton au sommet du crâne de la blessée, caressa ses tempes brûlantes du bout des doigts. L'immobilité forcée lui donnait l'impression vertigineuse que ses pensées tournaient à toute vitesse. Combien de temps faudrait-il à des pirates ou à un soldat intrépide pour les repérer ? Lorsque cela arriverait, serait-elle encore en vie ? Il refusait qu'elle meure. Ça n'avait pas de sens. Elle n'aurait même pas dû être là. Ce coup de feu ne lui était pas destiné.
— Je te demande pardon, expira-t-il avec peine.
Les boucles éparses de ses cheveux effleurèrent son cou lorsqu'elle secoua la tête. Un mouvement infime, un effort intense qui sembla la vider.
— … pas de ta faute …
Il resserra son étreinte autour de ses épaules, tiraillé par un mélange de rage et de tendresse qui le rendait fou d'impuissance. La main de la jeune femme vint s'appuyer contre sa poitrine, aussi légère et fragile qu'une brise. S'évanouissant presque déjà.
— Dameron, insista-t-elle. Ce n'est pas toi …
— Arrête. …s'il te plait, arrête.
Ses paroles lui faisaient mal. Son silence le mettait au supplice. Il aurait voulu la faire taire. Il ne méritait pas son pardon. Mais il redoutait plus encore que chaque mot puisse être son dernier.
— C'est moi.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— C'est …
Elle s'affaissa, ses bras glissèrent mollement le long de son corps. Comme au ralenti, il la sentit partir. Une décharge d'effroi le traversa de part en part.
— Eh ! Eh, non, non, non, reste avec moi ! Ailsen, parle-moi.
Aux portes de l'inconscience, elle battit des paupières comme pour chasser la brume qui recouvrait sa vue.
— J'ai mal …
— Je sais … Mais il ne faut pas que tu t'endormes, hm ?
— Reste — reste un peu, demanda-t-elle dans un filet de voix.
— On va rester là. À l'heure du rendez-vous, on ira chercher ce que Seeb nous aura trouvé, élaborait-il au fur et à mesure. Et je t'emmènerai là où on pourra te soigner. Eh ? Ailsen ? Allez, reste avec moi toi aussi. Pourquoi tu dis que c'est de ta faute ?
Il fallait qu'elle parle. Qu'elle reste. Que le silence et la nuit ne l'emportent pas.
— C'est Tozk … C'est lui — qui les a envoyés. — le Mir…ialan.
— Tout à l'heure dans la cantina ?
Elle se lova contre lui, chercha au creux de son épaule un peu de réconfort et une position où leurs yeux ne puissent pas se croiser. Mais son mouvement, pourtant infime, la figea et la priva d'air.
— Doucement. Doucement, ça va aller, la berça-t-il.
Il l'aida à trouver une position plus confortable, tout contre son corps, épargnée du versant abrupt du cratère. Et vit des larmes d'une souffrance toute autre inonder ses joues d'un scintillement d'argent.
— Ma mère était esclave, gémit-elle.
Poe se raidit. Elle sentit ses muscles se durcir, ses doigts se crisper sur son épaule. Elle attendit qu'il se détache d'elle, qu'il l'abandonne. Mais rien ne vint. Enivrée par la douleur, terrassée par la honte, elle poursuivit. Comme pour se justifier. Comme pour gagner son pardon.
— Elle ne — elle n'avait pas assez de crédits — pour nous nourrir … elle — Je — Je ne savais pas … au début, je ne savais pas. J'étais trop petite… je n'ai jamais — jamais rien vu. Elle ne voulait pas que … Mais j'ai grandi et …
Il posa une main sur son front, caressa sa peau brillante de fièvre. Ses lèvres frôlèrent ses tempes brûlantes et elle sentit la respiration difficile du pilote se perdre dans les tourbillons de ses cheveux.
— Des clients — ont commencé à s'intéresser à moi … Elle ne voulait pas … Mais — Tozk, il — il disait que quatorze ans … qu'il fallait que — que je travaille moi aussi … Elle ne voulait pas — elle — elle voulait travailler pour — nous deux. Un jour — un jour ils sont venus … pour me prendre … me donner à un client … Je me suis battue — Je me suis cachée — à la cave …
D'une main tremblante, elle guida celle de Poe jusqu'à sa joue où elle fit courir ses doigts le long de sa cicatrice blanche. Quand les forces l'abandonnèrent et qu'elle laissa son bras retomber, il laissa longtemps encore son pouce effleurer le haut de sa pommette marquée.
— C'est lui qui — c'est lui qui m'a fait ça … reprit-elle d'un timbre faible, où chaque mot semblait une souffrance. Il est descendu … Il y avait des caisses — partout … Quand on s'est battus — une s'est cassée — quand je suis tombée … Il y en avait — partout … Sa main … C'est à cause de moi — sa main. Tout est tombé — les caisses — tout est tombé — sur lui.
Le images dansaient devant ses yeux, animées par une lueur d'incendie. Dans le noir, des ombres se mouvaient et étendaient vers elle leurs mains sales et leurs griffes démesurées. À une distance infinie, elle sentait encore les bras de Poe la serrer contre lui sans parvenir à la retenir. Lentement, elle lui échappait.
— Vous vous êtes enfuies, s'éleva la voix du pilote dans le brouillard.
— C'était — la panique. On a couru, on — on a tout laissé.
— Qu'est-ce qui est arrivé à ta mère ?
— Elle était — avec moi … Elle est — elle est morte un an plus tard … On ne pouvait pas — on n'a pas pu — payer de médecin… J'ai voulu — j'ai essayé de faire comme elle — à Qamirah. Personne n'a voulu de moi … Une nuit, je — je me suis endormie avec elle … Elle ne s'est jamais réveillée.
— Je suis désolé. Que tu aies traversé tout ça … de t'avoir fait revenir …
— Je ne pensais pas, poursuivit-elle, le regard perdu dans un lointain invisible, comme si elle ne l'entendait déjà plus. J'étais sûre … C'était il y a — si longtemps. J'étais sûre qu'il — qu'il ne pouvait pas me reconnaître — je …
— Shhh, Calme-toi, chuchota-t-il contre ses cheveux.
— Je suis désolée, hoqueta-t-elle alors que de nouveaux sanglots la secouaient. Je suis désolée. Je suis désolée, je suis désolée…
Sa voix se noya dans les pleurs. Ses pupilles roulèrent sous ses paupières. Au dessus de sa tête, les étoiles vacillèrent. Puis le cratère referma ses crocs sur le ciel tout entier. Elle se sentit engloutie elle aussi par une force insurmontable. Quelque part, au loin, elle crut entendre Poe appeler son nom. Les sons s'atténuèrent, et avec eux la douleur. Elle n'était pas de taille à lutter. Elle se débattit un instant dans les ténèbres. Mais le silence l'étreignit. Et tout disparut.
Peu avant l'aube, elle s'éveilla en sursaut, déchirée par un râle.
— Dameron !
— Je suis là, s'empressa-t-il de la rassurer.
Sa voix ramena un peu de lumière et un peu de ses sens. Une immense vague d'argent semblait avoir recouvert l'horizon et ses dunes invisibles. Enveloppée par la roche noire comme par un linceul, elle eut l'atroce sensation que le cratère avait anéanti toute nuance de couleur, toute forme de vie. Elle sentit à peine les doigts du pilote glisser dans sa nuque, sa chaleur contre son corps. Des voix qui n'étaient pas la sienne assourdissaient ses appels. Seule la douleur demeurait, indéniable, invincible. Pourtant, le mal qui la tuait à petit feu, insidieusement, semblait lui aussi s'estomper peu à peu. Elle soupira avec peine et le haut de son corps se crispa aussitôt.
— Je vais aller chercher le vaisseau. Et après je reviendrai te chercher, s'éleva la voix du pilote, si loin que le sens de ses mots mit une éternité lui parvenir.
— Non !
Elle s'anima tout à coup, électrisée par la panique. Elle voulut le retenir, mais ses membres trop faibles la trahirent.
— Je vais revenir très vite, murmura-t-il tout doucement.
— Non …
— Ailsen, il faut qu'on s'en aille d'ici, il faut qu'on te soigne …
— Me laisse pas…
— Je ne te laisse pas … Je reviens, je ne te laisse pas.
Elle n'avait plus la force de pleurer, plus de larmes à verser. Son désespoir creusa un vide béant dans le coeur du pilote.
— Me laisse pas, répéta-t-elle. Je sais — Je sais que ta vie … vaut plus que la mienne, mais —
— Tais-toi, la coupa-t-il. Ne dis pas de bêtises.
— Je ne veux pas mourir toute seule.
— Personne ne va mourir.
— Me laisse pas …
— Je vais revenir te chercher. D'accord ? je vais revenir.
Chaque seconde passée auprès d'elle, à prolonger son supplice, à l'écouter le supplier le déchirait. Pourtant il ne pouvait se résoudre à la laisser. Détacher ses doigts crispés sur ses bras, écarter son corps si maigre, si faible. L'abandonner au silence et aux tremblements lui semblait d'une cruauté innommable.
Soudain, quelque chose se brisa en lui. Sa vie était entre ses mains. Sa vie qui la fuyait à chaque souffle, à chaque battement fragile et erratique de son coeur. Chaque seconde d'inaction, chaque instant d'hésitation prolongeait sa souffrance, accentuait son agonie. La rapprochait de la mort. Sans qu'elle n'y puisse rien faire, il se redressa et la guida doucement contre la paroi. À la seconde où le contact de leur peau se rompit, une vague glacée la submergea.
— S'il te plait …
— Ça va aller, souffla-t-il, ignorant à qui il s'adressait vraiment.
— Je veux pas …
Au coeur de l'inconscience qui l'emportait, elle crut sentir la chaleur de Dameron. Elle crut sentir son front contre le sien, puis sa bouche. Puis plus rien. Elle ne le vit pas partir. Sa silhouette disparut dans un brouillard grouillant de cris assourdis. Le ciel métallique bascula, et elle bascula avec lui, emportée par la pénombre dévorante du cratère.
