Partie 2 : Quelqu'un

« L'homme est fait pour devenir. »

Julian Huxley


Londres – 5 juin 2011

L'aube grisonnante avait cédé sa place aux premiers rayons du soleil. Il était encore tôt mais déjà le ciel se chargeait des couleurs rougeoyantes d'une belle journée de printemps. L'air était vif, le vent était léger. Il balayait les mats de bateaux qui ondulaient doucement le long des berges.

Drago ne dormait pas. Il avait l'impression de ne plus dormir depuis des semaines. Les méandres de son cerveau ne semblaient jamais cesser de s'activer et il abandonnait ses draps beaucoup trop tôt chaque matin. Il était allé courir le long du fleuve. Les jardins de Victoria Embankment avait l'étonnante faculté de l'apaiser. Les senteurs de fleurs bourgeonnantes, l'herbe humide de rosée, les embruns lointains du fleuve. Un amalgame de détails qui, jusqu'à présent, lui permettait de se vider la tête et de relâcher la tension qu'il accumulait malgré lui.

Après une douche rapide, il avait sauté dans la voiture pour rejoindre le poste de police. Il s'était arrêté en chemin dans un coffee shop et ouvrit la porte du bureau à la volée.

Drago consulta l'horloge qui habillait le mur derrière le bureau en acajou. 7h26. Toujours le même rituel, tous les matins. Harry était déjà assis devant son ordinateur, à pianoter frénétiquement sur les touches qui cliquetaient sans s'arrêter. Tous les matins, les mêmes gestes. Le blond déposait 500mL de caféine et de sucre sur le bureau de son collègue qui relevait des yeux émeraude vers lui. Ses lunettes glissaient dangereusement sur le bout de son nez et il le remerciait d'un sourire fatigué avant de se masser les tempes. Puis Drago rejoignait son propre fauteuil et s'y laissait choir lourdement avant de feuilleter les nouveaux rapports qui patientaient sur son bureau. Toujours le même rituel, tous les matins, donc. Parce que la routine a ce petit quelque chose de confortable et de rassurant et qu'un métier comme le leur exigeait de la constance.

- J'ai appelé les urgences hier soir, avant de rentrer, commença Harry après avoir avalé une gorgée de son diabète en tasse. Ils ont transféré la fille dans le service de médecine générale, maintenant qu'ils sont sûrs que ses jours ne sont plus en danger.

Drago offrit pour seule réponse un vague hochement de tête. Ne plus être en danger. C'était une manière de voir les choses, en effet. D'un point de vue purement médical et totalement extérieur.

Une fois que l'hôpital, surchargé de patients comme il l'était – et soumis comme tous les autres aux drastiques coupes budgétaires – déciderait de la renvoyer dehors, qu'adviendrait-il de cette pauvre fille ? Ou irait-elle ? Surtout, qu'elle serait sa place désormais ? Le monde était déjà suffisamment cruel, violent, laid, pour ne pas s'encombrer d'un esprit dépourvu de toute mémoire.

L'enquêteur prit une gorgée de sa propre boisson pour chasser ses pensées. Pourquoi songeait-il à tout cela, finalement ?

Probablement parce qu'il avait été engagé pour ça, se dit-il. Probablement parce qu'il avait le don de savoir se mettre à la place des autres, se glisser sous leur peau, s'immiscer dans les tréfonds de leurs âmes et s'y confondre. Emprunter leur façon de penser, de voir, de croire. Jusqu'à s'y perdre sans jamais atteindre la rupture, le point de non-retour.

C'était pour cette aisance qu'il avait à s'insinuer dans l'esprit des autres que Kingsley avait débarqué un beau matin d'hiver dans son bureau des Mœurs pour lui proposer d'entrer à la Criminelle. Son patron, et tant d'autres, avait entendu parler des talents du jeune prodige qu'il était et n'avait pas hésité à lui offrir le poste laissé vacant par Remus Lupin, l'ancien coéquipier de Harry, après son départ en retraite anticipée.

Et naturellement, Drago avait sauté sur l'occasion sans trop se poser de questions. Aurait-il dû le faire ? Avec le recul, et s'il prenait en compte la tourbe poisseuse qu'était l'affaire sur laquelle il travaillait actuellement, très certainement. Mais Drago était avide, Drago était curieux. Et surtout, Drago était doué.

Il termina le contenu de son gobelet en carton dans une ultime gorgée qui lui brûla doucement la trachée et l'éjecta d'un geste du poignet dans la corbeille, tandis que son regard dérivait pour la énième fois vers le labyrinthique ensemble de photos enchevêtrées les unes aux autres sur le tableau de liège. Certaines étaient annotées au marqueur noir, d'autres avait été relié par un petit cordon blanc. Prises de vue des scènes de découverte des corps, toujours le long de la Tamise, toujours à la tombée de la nuit, toujours des navires en arrière-plan. Puis les images – criantes d'horreur – des autopsies : gros plans sur leurs visages livides, sur leurs yeux vides et leurs pupilles translucides. Plans plus larges sur les cadavres dans leur intégralité à la morgue. Zoom, enfin, sur les multiples plaies qui abimaient le souvenir de ce qu'elles avaient un jour été : poitrines et organes génitaux mutilés, ongles arrachés, pulpe des doigts brulée, étrange symbole gravé au cutter sur la cuisse.

Peu importait qui était ce type, il était un être aveuglé par sa propre folie. Oui parce que s'il y avait bien une chose dont Drago était certain, c'était que le monstre qui avait ôté la vie de ces femmes était un homme. Trop de connotations sexuelles, la haine de la femme et de ce qu'elle représentait suintait à travers chaque cliché. Non seulement le tueur les violait avant de les tuer, mais avant il prenait le soin et le temps de les souiller. Les déshumaniser. Les anéantir. Entre ses mains, elles devenaient des morceaux de viande qu'il s'autorisait à corrompre. Elles étaient réduites à des sacs de chairs et de sang dont il pouvait se servir, qu'il pouvait salir, qu'il pouvait punir. Et il punissait. Et elles souffraient. Nul doute qu'elles souffraient longuement, lentement, dans l'expectative de voir – enfin – la Mort les emporter et les soulager de leur interminable tourment et de la torture qu'il leur infligeait.

Un bon gros taré dont Drago était sûr qu'il avait été, lui aussi, maltraité, battu, voir violé pendant sa propre enfance. L'Homme ne fait souffrir que lorsqu'il a déjà lui-même expérimenté la souffrance. Il applique ce qu'il a connu, parce qu'il n'a jamais connu autre chose. Violence, vengeance, insatisfaction. Prenez tout et répétez le schéma. Encore. A l'infini.

Brrr. Brrr.

Le bruissement du vibreur de Harry arracha le blond de la bulle opaque de ses réflexions et de sa sinistre contemplation.

- Potter, dit le brun en décrochant. Hun hun… Il y a combien…

Mais Drago n'écoutait déjà plus. Il avait replongé le métal de ses iris dans l'océan cauchemardesque du pêle-mêle. Debout face au panneau, maladroitement adossé contre la tranche du large bureau, les jambes croisées au niveau des chevilles, Drago inclinait légèrement la tête sur le côté droit.

Cercle. Triangle. Droite verticale.

Des sociopathes, des violeurs, des hommes qui s'étaient laissé entraîner dans leurs propres ténèbres, le monde en avait connu par centaine. Il y en avait eu, il y en aurait toujours. L'espèce humaine était bien la seule à prendre du plaisir dans la mort de ses congénères. Les animaux s'entretuaient pour leur survie, pour leur territoire, pour leur faim. L'Homme lui, faisait ça par pure désir. Parce qu'il se délectait de la douleur des autres, de ce qu'il voyait de leurs yeux, de ce qu'il entendait dans leurs cris. Il se complaisait dans ce qu'il sentait dans le sang qu'il faisait couler. Il s'abreuvait de l'horreur et il en redemandait.

Mais lui. Lui, il éprouvait le besoin de les marquer, de laisser son empreinte. Comme une trace indélébile de son passage dans le monde, du carnage qu'il y laissait et de l'excitation qu'il éprouvait à chaque fois qu'il commettait ses atrocités.

Et parmi toutes ses victimes, il y avait cette inconnue. Jusqu'à la fin de ses jours, elle porterait sa trace sur elle. Un mémento perpétuel de ce à quoi elle avait échappé – par il ne savait quel miracle – et sur lequel elle poserait les yeux à chaque fois qu'elle croiserait son reflet dans un miroir. Ce dessin la suivrait tous les putains de jours de sa vie, comme un boulet qu'elle traînerait derrière elle jusqu'à l'échafaud. Sa peine. Son fardeau. Son seul souvenir.

- He oh, Drago ?

- Excuse-moi, tu disais ?

Harry avait appris à ne plus faire cas des absences de son coéquipier. Il savait reconnaître lorsque celui-ci se laissait happer par le flux sombre et tourbillonnant de ses pensées. Pour un peu, il pouvait presque les voir s'agiter dans leur course folle à l'intérieur de sa tête. Il évitait de l'en extirper quand il s'en rendait compte. Drago n'était jamais plus efficace que lorsqu'il ne disait rien, lorsqu'il contemplait sans vraiment les voir les dossiers et les rapports étalés devant lui.

- Le poste de Leyton a appelé, il faudrait que je passe les voir, répondit Harry en faisant glisser sa veste sur ses épaules. Je n'ai pas tout compris.

- Ok.

Et Drago regarda son collège disparaître dans le couloir après avoir refermé la porte derrière lui. Il avait traité l'information et l'avait rapidement relégué dans un espace encore vide de son esprit, sans y prêter plus d'attention.

Savoir quand il était nécessaire d'accorder de l'importance aux faits et quand il était acceptable de les ignorer était un des autres talents du blond. Réussir à analyser une situation, un acte, un geste ou une parole, et être en mesure de la classifier selon son niveau d'intérêt et d'utilité lui avait toujours été inné. Aller à l'essentiel.

C'était ce qui faisait de lui l'homme et l'enquêteur qu'il était.

Si d'extérieur Drago paraissait austère et froid – et peut-être l'était-il réellement d'ailleurs – il était avant tout très observateur et possédait un esprit cartésien. Tout avait nécessairement un sens. Du moins, il s'attachait à penser que tout en avait un. C'était sa logique, son mode de fonctionnement et il l'appliquait pour toute chose. Un autre tour de magie du psychisme humain : le besoin de tout rationaliser pour exercer une parfaite maîtrise de soi.

Il avouait, à contre-cœur, tenir ce trait de caractère particulier de son père, Lucius. Le grand Lucius Malefoy. Le magnat de l'immobilier qui avait hérité de la fortune de sa famille avant de parvenir à gonfler la sienne et son ego. Les Malefoy étaient riches, vivaient dans une opulence écœurante et se pensaient au-dessus de tous. Et Drago avait été élevé et éduqué pour suivre le chemin, pavé de diamants et de voitures de luxe, tracé de toutes pièces par ses parents. Ecole privée, internat, puis Cambridge. Faculté de droit, de médecine, qu'importe. Il fallait devenir quelqu'un, un homme de haut rang et surtout, surtout, faire de l'argent. Beaucoup d'argent. Epouser la première gosse de riches venue, parce qu'après tout, pourquoi faire autrement ? Puis donner naissance au futur petit Malefoy pour qui la vie serait également prévue d'avance. Voilà. Le programme de sa vie était ainsi, établi dès qu'il était venu au monde et contre lequel Drago avait longtemps cru n'avoir rien à redire.

Mais son regard sur ce tableau si lisse et déjà peint à l'avance pour lui avait changé lorsqu'il était encore à l'internat. Alors désolidarisé de l'autorité paternelle, Drago s'était surpris à enfin parvenir à réfléchir par lui-même. Peut-être avait-il trop souvent regardé de documentaires en cachette avec son ami Blaise, mais son intérêt pour la criminologie était né à cette époque. Il dévorait tous les livres de la bibliothèque de l'école, le soir dans son lit fait au carré. Il découpait les articles relatant des faits-divers qu'il découvrait dans les journaux. Il s'intéressait – plus que de raison – à tout ce qui touchait de près ou de loin à cet univers qui lui était jusqu'alors totalement étranger. Et ce qui le fascinait le plus, dans tout ce qu'il apprenait, c'était de tenter de comprendre comment fonctionnait le cerveau des criminels. Leurs modes de pensée, les mécanismes dysfonctionnels qui les amenaient à faire ce qu'ils faisaient. Une véritable passion pour l'adolescent qu'il était.

Il se souvenait encore de la fureur rouge qu'il avait lu dans les yeux de Lucius, à la fin de son année de terminale, quand il lui avait annoncé qu'il renonçait à entrer à l'université. Il renonçait à la gloire, à l'argent, aux faux-semblants et à l'abondance. Il renonçait à suivre les pas de son père pour entrer à l'école de police.

Il se souvenait également de la magistrale gifle que Lucius lui avait collé sur la joue avant de lui dire, avec une haine non dissimulée, qu'il le déshéritait sans attendre. Tout comme il se souvenait des larmes glacées qui avaient inondé le visage anguleux et fier de sa mère, Narcissa, au moment où son père l'avait mis à la porte.

Il n'avait jamais revu Lucius ni remis les pieds dans leur manoir depuis ce jour. Parfois, sa mère l'appelait. D'autre fois, il la retrouvait dans un salon de thé aussi guindé que pompeux pour boire le thé. Elle l'étreignait fébrilement avant de le regarder s'éloigner dans la rue.

En somme, l'idée de famille unie était pour lui une notion abstraite. En revanche, il remerciait intérieurement, et un peu malgré lui, Lucius de lui avoir transmis son aptitude à compartimenter chaque chose. Il conservait une affection particulière à l'égard de Narcissa. Point.

Un rayon de soleil rasant filtra entre les stores couleur crème et illumina le visage du jeune homme, le forçant à plisser les paupières. La lumière mordorée était vive. A l'extérieur du bureau, elle se reflétait en miroir sur les toits de la ville. Londres semblait s'être littéralement enflammé dans le petit matin.

Et soudain, les paroles de l'inconnue du St Mary flashèrent dans son esprit. Comme un éclair claquait pendant l'orage. Brutal et fugace. « Je crois qu'il faisait jour. Il y avait de la lumière. Blanche et forte… Ça m'aveuglait. » Peut-être l'avait-elle été. D'une certaine manière. Il était probable que le sociopathe qui l'avait kidnappée l'ait soumise à la lumière.

Drago imagina la petite brune ligotée aux chevilles et aux poignets à une table, un lit, une chaise, la gorge enserrée. Un halo de lumière froide braqué vers elle, éclairant son visage strié d'angoisse et de larmes. Et son subconscient, dans une échappatoire dissociative d'autoprotection, avait assimilé cette source de lumière – quelle qu'elle fût – à l'éclat blafard du soleil. Le soleil comme point de repère pour oublier les heures de souffrance qui s'étiraient. Une fugue mentale, un refuge.

Probable privation sensorielle, donc… Les avait-il toutes contraintes de la sorte avant de les mettre à mort ? Attachées, isolées, torturées pour les soumettre à sa volonté et à ses désirs pervers ? La question se répétait en boucle dans l'esprit du blond. L'hypothèse était plus que plausible.

L'homme les enlevait, les retenait captives dans un lieu inconnu et les droguait. Venait ensuite les supplices divers qu'il leur infligeait : lacérations, brûlures, agressions sexuelles à répétition. L'enquête avait établi qu'il s'était passé trente-six environ entre la disparition et l'heure de la mort. A chaque fois. Un des schémas de son mode opératoire, donc. Un besoin compulsif de recréer la scène, de la revivre encore et encore. Et l'insatisfaction évidente du tueur après le meurtre, qui le poussait à recommencer avec une autre fille. Le cercle vicieux de la folie.

- Hermione Granger !

Drago se retourna dans un sursaut vers Harry qui venait d'ouvrir la porte vitrée du bureau. Un sourire vainqueur courait sur son visage arrondi et il tenait entre les mains un épais porte-documents beige.

- Quoi ?

Depuis combien de temps le brun avait-il quitté le poste de police ? Une fois de plus, Drago s'était laissé aller à ses spéculations, ses réflexions, sans tenir compte des heures qui s'étaient écoulées. Il avait oublié de regarder l'aiguille qui trottait sur la pendule, avait oublié de traiter les dossiers qui attendaient toujours sur son bureau, avait oublié de manger aussi.

Il regarda Harry lui adresser un haussement de sourcil moqueur en s'asseyant sur le bord de son bureau. Puis le brun abattit le porte-documents qui s'écrasa dans un bruit sourd sur le bureau.

- Hermione Jean Granger, articula Potter d'une voix claire. Née le 19 septembre 1979 à Livingston en Ecosse.

Drago continua de fixer Harry dans l'attente de la suite qui semblait ne jamais venir. Son collègue savait faire durer le suspense, il devait l'admettre.

- C'est elle, la fille. Notre inconnue… acheva-t-il enfin après un instant de silence.

L'estomac de Drago se tordit légèrement. Son cœur manqua peut-être un battement dans sa poitrine, il n'en fut pas totalement certain. Ce dont il était persuadé, néanmoins, c'était de l'intérêt et de l'excitation presque malsaine qui naquirent au fond de lui. Un flot de questions inonda son cerveau et il se fit violence pour les retenir de sortir toutes en même temps lorsqu'il ouvrit les lèvres pour répondre.

- D'où est-ce que tu sors cette info Potter ?

- Ne doutes jamais de mes talents de fouineur, répliqua Harry, un brin moqueur, avant de reprendre. Je reviens du commissariat de Leyton, à Walthamstow. Une certaine Luna Lovegood est passée hier après-midi pour déclarer la disparition d'une de ses amies, Hermione Granger…

Nouvelle seconde d'arrêt, tandis que l'impatience du Drago continuait d'enfler inlassablement.

- Elle n'avait pas de nouvelle de sa copine depuis cinq jours. Elle ne répondait pas à ses appels ni à aucun de ses messages ou de ses mails… Elle s'est inquiétée et a opté pour la solution la plus sûre : contacter les autorités.

- On est sûr que c'est bien notre fille ?

Harry arqua un sourcil défiant auquel Drago répondit par un sourire en coin dont lui seul détenait le secret. Naturellement. Harry était minutieux, il vérifiait toujours ses sources avant de, potentiellement, considérer les informations qu'on lui présentait.

- Lovegood avait apporté une photo de son amie avec elle. Prévoyante, la nana…

- Et les gars de Leyton ont fait le rapprochement d'eux-mêmes ?

Le brun haussa les épaules d'un air nonchalant et entendu. La réponse était dans la question. Non que Drago fût stupide ou long à la détente, loin de là. Il avait conscience que son collègue avait besoin de toujours tout codifier. Mettre des mots sur des faits le rendait plus concrets, plus palpables, leur donnait une consistance.

Cette affaire de meurtres en séries faisait les choux gras des médias. Elle était retranscrite en gros titres dans tous les journaux, passait en boucle à la télévision et sur les ondes radio. N'importe qui à Londres en avait entendu parlé et, évidemment, tous les postes de police à des kilomètres à la ronde étaient sur le qui-vive. La moindre information pouvant s'apparenter de près ou de loin à l'enquête était distillée, analysée et prise en compte avec le plus grand soin. Les agents communiquaient et c'était essentiel.

- Hermione Granger, souffla Drago du bout des lèvres en vrillant le regard vers le tableau.

La petite brune de la Tamise était donc quelqu'un. Elle avait une vie, un âge, un nom, désormais. Elle avait des amis, peut-être de la famille, un emploi, très certainement. Ses yeux couleur tabac, sur le papier brillant, semblaient renvoyer à Drago son regard intense.

- Tu as pu lui parler, à cette Lovegood ?

- Pas encore, répondit Harry en se redressant. Mais je l'ai appelée en quittant Leyton et je lui ai demandé de passer pour répondre à quelques questions. Elle devrait arriver.

- Parfait. Allons manger un morceau avant qu'elle ne débarque.

Drago ne laissa pas le temps à Potter de refuser et le tira par le bras vers le couloir. Il ignora l'objection de son collègue et tous deux allèrent avaler un sandwich et une nouvelle tasse de café qu'ils achetèrent en vitesse dans une excellente boulangerie, à deux pâtés de maisons des locaux de Scotland Yard.

En revenant au bureau, Katie – une de leur collaboratrice – leur indiqua que leur jeune témoin venait de se présenter à l'accueil. Ils la remercièrent avant de gravir les escaliers qui menaient à leur bureau, au troisième étage.

Une jeune femme patientait sagement sur l'une des chaises du couloir, visiblement absorbée par un magazine qu'elle feuilletait silencieusement.

De longs cheveux blond clair, semblables à ceux de Drago, encadraient un visage presque juvénile. Elle avait de grands yeux bleus et un style vestimentaire tout à fait singulier. A ses lobes pendaient des boucles d'oreilles en époxy en forme de radis rouges.

- Mademoiselle Lovegood ? demanda Drago en s'approchant d'elle.

- Bonjour, inspecteurs.

Sa voix était aussi douce et chantante que celle d'un enfant. Elle leur adressa un sourire qui étira ses lèvres, faisant naître de petites fossettes dans les creux de ses joues.

- Enchanté, dit Harry en serrant la main qu'elle tendait vers eux, avant de les présenter l'un et l'autre et de reprendre. Nous allons nous installer dans le bureau si vous le voulez bien. Après vous…

Ils invitèrent la blonde à prendre place sur l'un des fauteuils trônant face au bureau de Harry. Elle avait le pas léger et donnait l'impression de flotter au-dessus du linoléum gris lorsqu'elle marchait. Sa tignasse peroxydée ondulait négligemment autour d'elle.

- Mademoiselle Lovegood, nous vous remercions d'être venue, commença Harry après avoir retourné le tableau de liège. J'imagine que votre amie, mademoiselle Granger, doit également vous être reconnaissante.

- Oh, répondit la jeune femme d'un air rêveur, c'est normal. C'est ce que font les amis, n'est-ce pas ? Ils s'inquiètent et veillent les uns sur les autres… Je suis persuadée que Hermione aurait fait la même chose pour moi.

- Vous avez sûrement raison.

- Mademoiselle Lovegood, depuis q…

- Appelez-moi Luna.

- Hum… Luna, reprit Drago, légèrement déboussolé par l'indolence émanant de la jeune femme. Depuis quand connaissez-vous mademoiselle Granger ?

Luna sembla faire appel à sa mémoire un court instant, posant l'index de sa main droite sur sa mâchoire, les yeux perdus dans le vague.

- Une dizaine d'années, je crois… Nous étions dans la même école de journalisme. Hermione a vite abandonné le cursus mais nous sommes restées en contact et nous sommes devenues amies.

- Vous êtes journaliste ?

- Iconographe, en réalité. Mais j'ai terminé mes études de journalisme, en effet.

- Iconographe ?

- Une chasseuse d'images, si vous voulez, précisa Luna. Pour The Guardian, le plus souvent.

- Ça doit être passionnant.

- Ça l'est !

- Et votre amie, vous avez dit qu'elle avait abandonné l'école ? demanda Harry.

- Elle est devenue photographe. Une photographe de rue, comme on dit… termina-t-elle dans un nouveau sourire.

Photographe. « Allez savoir pourquoi, je suis capable de vous décrire chaque étape du développement d'une photo argentique. » Drago retint silencieusement un petit rire nerveux. Bien sûr… Evidemment que la fille était photographe. Peu de gens étaient capables de connaître les spécificités du développement photo. Il fallait l'avoir expérimenté souvent.

Il se flagella intérieurement de ne pas avoir su lire entre les lignes et décrypter plus précisément les propos de la jeune femme sur son lit d'hôpital. Toutefois, la nouvelle était prometteuse. Son cerveau n'avait peut-être pas complètement grillé. Elle avait gardé en mémoire certaines de ses connaissances, de ses habitudes, semblait-il. Si tout le reste était enveloppé d'un épais brouillard, une certaine partie de son cortex était resté intact. La drogue qu'on lui avait administrée finirait par être éliminée de son organisme. Il était possible qu'elle retrouve naturellement ses souvenirs une fois entièrement remise.

- Elle est très douée, vous savez ? reprit Lovegood sur le même ton cotonneux et bienveillant. Elle est indépendante et vend ses meilleurs tirages seulement aux journaux qu'elle estime les mériter. Elle est très sélective. Ils se les arrachent tous…

- Quel genre de photos exactement ?

- Des scènes de vie, principalement. Dans les rues, les bureaux, les jardins. Des moments bruts, particulièrement expressifs.

Drago dodelinait de la tête dans un rythme régulier tandis que Luna continuait ses explications, tout en notant les informations qu'il récoltait sur un petit calepin en cuir grainé. La moindre petite information était bonne à prendre et pouvait leur permettre d'avancer.

- Et concernant sa vie privée ? interrogea le blond en relevant le nez. Que pouvez-vous nous dire ?

- Eh bien… Elle possède un appartement à Walthamstow, qui lui a été légué par son oncle à son décès. Un ancien atelier d'artiste. Il était sculpteur. Un très bel endroit où vivre…

- D'accord. Savez-vous si elle partage sa vie avec quelqu'un ?

De nouveau, la blonde se perdit dans ses pensées un bref instant avant de secouer la tête de droite à gauche en signe de dénégation. Elle entortilla une de ses boucles blondes autour de son doigt et la déroula lentement.

- Je ne crois pas, fit-elle, Hermione est très discrète à ce sujet. Ca fait partie de son jardin secret, je crois… Nous en avons tous un, n'est-ce pas ?

Cette fille semblait être tombée tout droit d'une autre planète. Ou de la Lune, comme son prénom l'indiquait. Ses yeux rêveurs glissaient sur Harry, sur Drago, sur le paysage urbain qui s'étendait de l'autre côté de la fenêtre. Son visage n'exprimait aucune autre expression que la bonté la plus pure, chacun de ses gestes était souple, fluet, presque timide et son vocabulaire était léger. Son imposante chevelure tombant comme un rideau d'or dans son dos donnait à l'ensemble un aspect éthéré. Elle était la représentation de la douceur la plus parfaite.

- Oui, probablement, répondit Harry en baissant les yeux. Pouvez-vous nous dire si elle sortait souvent ? Quels sont ses rapports avec ses amis, sa famille ?

- Nous avons quelques amis en communs. Nous sortons dîner régulièrement tous ensemble. Pour ce qui est de sa famille, elle n'a plus personne en dehors de ses parents.

- Ils ne se sont pas inquiétés de ne pas avoir de nouvelles de leur fille ? demanda Drago en levant un de ses sourcils.

- Ils vivent très loin… Ils ont déménagé en Australie il y a plusieurs années.

- L'Australie, dites-vous ?

- Tout le monde n'est pas forgé pour supporter Londres et son mode de vie…

Simplicité. Aucune forme de cynisme. Rien que des faits et une vérité un peu crue mais réelle. L'agitation de la ville, une vie qui paraît ne jamais vouloir s'arrêter, le rythme effréné de la circulation, le bruit constant. Drago songea qu'il y avait beaucoup de réalisme, sans fatalité néanmoins, dans les paroles de la jeune femme. Lui-même avait eu beaucoup de mal à s'acclimater à ce style de vie, lorsqu'il avait quitté le calme paisible du domaine familial du Wiltshire.

- Nous les contacterons pour les prévenir, assura-t-il. Il faudrait que vous nous donniez la liste de ses connaissances, des gens qu'elle a l'habitude de fréquenter ainsi que ceux avec qui elle peut être amenée à collaborer dans le cadre de son activité.

- Bien sûr.

- Une dernière chose avant que vous ne puissiez vous en aller.

- Je vous écoute.

- Pourquoi avoir attendu presque six jours pour informer la police de sa disparition ?

- Oh eh bien… Il arrive souvent qu'Hermione ne passe quelques jours sans donner de signe de vie. Lorsqu'elle est sur un projet qui lui tient à cœur ou qu'elle a besoin de temps pour elle, j'imagine. Cette fois, ça m'a interpellé parce qu'elle devait me proposer des clichés pour l'une de mes mises en page et elle ne l'a pas fait malgré plusieurs relances…

- D'accord, c'est noté.

Harry remercia sincèrement la blonde fantasque avant de l'inviter à prendre congé. Alors qu'il posait la main sur la poignée de la porte du bureau, il se tourna vers elle aux trois-quarts.

- Vous êtes une bonne amie, Luna. Mademoiselle Granger aura certainement grand besoin de vous dans les jours à venir. Merci pour votre temps…

Les lèvres pâles de Luna s'ourlèrent en un large sourire qui illumina littéralement son visage. Elle lui adressa un petit signe de main, agitant ses doigts dans l'air, et quitta le bureau de sa démarche flottante.

Harry referma la porte.

- Un drôle de personnage que cette troublante jeune femme, dit-il.

- Ouais. Autant elle que notre inconnue.

Et c'était le cas. Réellement. Drago était troublé par les informations qu'ils venaient d'obtenir. Bien qu'ils n'aient rien appris qui soit tout à fait probant, le tableau de la personnalité de Hermione Jean Granger commençait à s'esquisser doucement.

Trente-et-un ans, fibre artistique prononcée, de nature solitaire et réservée, vraisemblablement célibataire. Apparemment sélective, également, comme le prouvait les dires de Lovegood concernant la cession des œuvres que la photographe produisait. Pas du genre à refiler tous ses clichés contre un peu de fric. Elle choisissait avec soin.

- Il faut que je la vois, déclara Drago en sortant de ses pensées.

Harry cimenta ses pupilles de jade dans les siennes, l'air tiraillé entre scepticisme et approbation. Il savait parfaitement ce que cette simple phrase signifiait pour le blond. Il le savait pour l'avoir souvent entendu la prononcer et ce qu'elle amenait indubitablement.

Interrogatoire. Audition. Des mots un peu trop forts pour décrire réellement ce qui allait se passer, bien que ce fût plus ou moins le cas, dans les faits. La réalité, c'était que Drago allait parler à la jeune femme, qu'il allait utiliser l'ensemble des connaissances et le don spécifique qu'il possédait pour tenter de raviver les souvenirs verrouillés dans les méandres de sa mémoire. Il réussirait ou il échouerait, mais il se devait d'essayer. Et Harry en avait conscience. Il ne connaissait personne qui soit aussi compétent que son coéquipier pour cet exercice. Pas même un psychiatre.

- Elle doit encore être sous le choc. Sans doute fragile et il y a peu de chances pour qu'elle soit en état de parler, le tempéra-t-il toutefois.

- Je dois tenter le coup.

- Je sais…

Il était inutile d'essayer de repousser l'inéluctable.

- Je suppose qu'ils vont la laisser sortir du St Mary, maintenant qu'elle a retrouvé une identité et un toit. Laissons-lui le temps de rentrer chez elle et de reprendre un peu ses marques avant de la faire passer devant la « machine ».

Drago esquissa un rictus à l'entente du ridicule surnom dont Harry l'affublait. Il y avait néanmoins une part de vérité dans cette dénomination. Il était une machine et c'était pour cela qu'on l'avait engagé.

- Quarante-huit heures, fit le blond, intraitable.

- Ca semble convenable. On profitera de ce laps de temps pour avancer dans la paperasse et pour contacter son entourage. Il y a pas mal de comptes-rendus et…

- Et de PV en retard, termina Drago.

Les enquêteurs de Scotland Yard échangèrent un regard entendu avant de rire de concert. Dieu que la paperasse les agaçait. Une véritable perte de temps et d'énergie selon leur avis. Mais rédiger des rapports, traiter les dossiers en cours et s'abimer les yeux devant leurs écrans d'ordinateurs faisait – aussi – partie de leur travail. Le métier d'enquêteur, c'était l'équilibre précaire entre l'action du terrain et l'immobilisme dérangeant du grattage de papier.

Ils s'y attelèrent finalement en prenant place derrière leurs bureaux respectifs.


Hello !

Voilà pour la 2ème partie de cette petite histoire qui j'espère vous plaira. J'essaye d'alterner entre TOTD et L'inconnue en postant un chapitre une semaine sur deux (pour faire durer le plaisir ahah)

Bisous bisous !