Chapitre Dix

La flèche vint se planter avec force dans la cible de paille en face de lui. Son souffle était court et il peinait à maîtriser les émotions qui s'emparaient de lui. Elle le détruisait. Elle était la raison même de sa perte. Elle réveillait en lui un océan d'émotions qu'il ne comprenait pas. Jamais encore, il ne s'était senti ainsi avec une femme. Même Myranda n'avait pas éveillé en lui ce sentiment si particulier. Et il avait envie de plus. Toujours plus… Elle était sa déraison, sa folie.

Elle le détruisait peu à peu et il la maudissait pour ce fait. Elle le détruisait et il s'était laissé faire. Il l'avait laissé entrer dans sa vie sans une once de retenue. Il avait vu clair dans son jeu, dès le départ, mais il n'avait rien fait pour empêcher cela. Car Ramsay était avant tout un homme joueur et la fille Stark était un défi de taille à ses yeux.

Elle était devenue son obsession. Et le désir qui envahissait son ventre à chaque fois qu'il croisait son regard et fixait sa peau pâle le tuait à petit feu. Elle avait réussi l'exploit de dompter sa folie, au point que l'entendre hurler de peur et de souffrance ne le comble plus. Il ne savait plus ce qu'il souhaitait réellement avec elle.

Ramsay s'était toujours cru de marbre, un être froid et sans cœur qui ne vibrait que pour faire du mal. Il avait toujours pensé que sa seule faiblesse serait sa cruauté.

Mais désormais, Sansa était sa faiblesse. Et cela le dérangeait plus que de raison.

Il arracha les flèches de la cible avec rage et les rangea dans un tonneau de bois sous le regard du Maître d'Armes qui ne prononça pas un mot. Puis tout en soupirant, il se dirigea vers l'intérieur du château. Il était exténué, il sentait la sueur et ses vêtements lui collaient à la peau tandis que le froid lui mordait le visage. Quelques mèches de ses cheveux bruns avaient même gelé au froid et dégoulineraient bientôt sur son front dû à la chaleur des feux de cheminées. Il monta lentement les escaliers, redoutant, quelque part, une nouvelle confrontation avec Sansa. Cela aurait dû l'amuser, mais il n'était en rien la raison de sa rage et cela le dérangeait. Ses pas le menèrent bien plus vite qu'il n'aurait cru à la porte de sa chambre, et il soupira avant de rentrer en celle-ci.

Il la vit immédiatement, allongé devant la cheminée, sur le sol. Elle dormait.

Était-ce cela que l'on apprenait aux femmes du Nord ?

Un rire silencieux franchit ses lèvres alors qu'il s'approchait de sa malle de vêtement d'un pas qu'il voulait le plus léger possible. Il en sortit un pantalon fait de tissu fin et une chemise épaisse et brune. Il ne sortirait plus dehors avant le lendemain matin de toute façon. Distraitement, il se changea, tout en fixant la jeune femme endormie devant la cheminée.

Lómion s'était blotti contre son ventre plat, ses yeux grands ouverts, il fixait Ramsay. Lorsqu'il sera grand, le limier serait un excellent chien de garde pour sa maîtresse.

Mais le regard gelé du Lord se reporta bien vite sur la jeune femme endormie. Sa chevelure rousse s'étendait sur la peau de bête dans un désordre presque risible, laissant apparente sa gorge blanche.

D'un geste las, il vint passer sa main dans ses cheveux désormais humide, puis lassa son pantalon avant de se diriger vers son épouse endormie. Ce fut à cet instant qu'il se rendit compte des petits gémissements de Sansa… Sa respiration était forte, saccadée, sa poitrine se soulevait de manière irrégulière et de ses lèvres s'échappaient quelques gémissements de terreurs qui s'étouffaient dans la fourrure d'ours. Ses doigts quant à eux se crispaient contre sa propre peau, laissant des marques d'un rouge vif.

Il soupira tout en s'accroupissant à ses côtés, et il remarqua enfin les larmes qui roulaient sur ses joues rosies.

La mâchoire de Ramsay se contracta avec violence et il passa maladroitement une main sur le visage de la jeune femme. Elle était brûlante. Non pas de fièvre, mais son corps tout entier semblait en ébullition. Elle était brûlante de terreur. Il passa l'un de ses bras sous ses jambes et l'autre sous son dos et avec douceur la souleva de la peau de bête avant de la porter jusque dans leur lit. À peine sa peau rentra-t-elle en contact avec la fraîcheur des draps qu'elle poussa un soupir de bien-être. Cela le fit sourire de manière incontrôlée.

Il prit le temps de rédiger encore quelques lettres à destination d'autres maisons vassales, puis de nourrir Lómion avant de lui-même aller s'allonger à ses côtés, épuisé et soucieux. L'obscurité avait envahi la chambre, seules les flammes crépitantes dans la cheminée donnait une atmosphère chaleureuse à la pièce. La jeune femme se crispait un peu plus dans ses bras et il la serra avec force.

Il n'y avait que lui qui pouvait la tourmenter ainsi jusque dans ses rêves. Lui et personne d'autre. Il haïssait son père pour cela. Son père et tous ceux qui avaient pu lui faire du mal auparavant. La seule personne qui pouvait tourmenter, torturer ou baiser Sansa, c'était lui. Lui

Lui. Lui. Lui. Et seulement Lui.

Elle n'était qu'à lui.

Elle lui appartenait.

Et il tuerait tous ceux qui oseraient désormais prétendre le contraire.

Ce n'était en aucun cas un attachement sentimental envers elle. Elle était son jouet, son nouvel animal de compagnie… Et comme il l'avait signalé quelques jours auparavant à Lady Frey, il n'était nullement partageur.

Alors pourquoi se sentait-il si faible ?

Sansa bougea légèrement dans le lit, pas assez pour qu'il la sente totalement contre lui, mais assez pour que ses fesses frôlent son bassin.

Il soupira.

Elle était allongée dos à lui. Ses cheveux roux désormais éparpillés sur l'oreiller en un cercle presque parfait. Elle respirait doucement depuis qu'il l'avait pris contre lui et elle ne pleurait plus. Peu à peu, le sommeil le gagna à son tour, alors il s'allongea plus confortablement encore, son visage se nichant dans ses cheveux et son bassin épousant parfaitement la courbe de ses fesses. Il n'aurait jamais pu croire que dormir ainsi contre elle serait si satisfaisant, et pourtant, c'était la chose la plus jouissive qu'il lui était donné de faire chaque jour.

Dormir contre son jouet… Contre sa femme.

Le soleil caressa avec douceur sa joue, ses paupières papillonnèrent et elle se sentait pour la première fois reposée et en sécurité depuis l'agression… D'un mouvement presque félin, elle s'étira avec plaisir se débarrassant des derniers résidus de sommeil qui ankylosaient son corps. La douleur qui s'émana de ses articulations tandis qu'elle étendait ses bras lui fit se rendre compte à quel point son corps était douloureux… Lentement, Sansa vint se masser la nuque tout en réalisant où elle se trouvait.

Elle n'était plus au sol, vers Lómion, mais dans son lit, enroulée dans ses draps. Elle n'avait pourtant aucun souvenir de s'être réveillée et d'avoir changé de place. Un soupir traversa ses lèvres tandis qu'elle se tournait. La place à ses côtés était vide. Mais elle sut qu'il avait dormi ici, à ses côtés. Les draps étaient défaits, l'oreiller affaissé et son odeur imprégnait encore celui-ci. La jeune femme caressa du bout des doigts les draps, ils étaient froids.

Alors elle se leva, balayant rapidement l'idée que c'était grâce à sa présence qu'elle eut si bien dormie… Lentement, elle se dirigea vers une table où résidait une vasque emplie d'eau fraîche. Enlevant sa chemise de nuit de la veille, elle entama un brin de toilette qui lui fit un bien fou, l'eau froide semblant chasser toute trace de sommeil et de tristesse.

Elle ne savait pourquoi, mais en ce jour de lune montante, elle souhaitait plus que tout passer à autre chose. Elle devait tourner la page de l'incident avec Roose Bolton et aller de l'avant. Elle devait aller s'excuser auprès de Ramsay pour son comportement de la veille… Elle avait faibli, la terreur ayant rongé son esprit, mais désormais, elle devait reprendre le tissage de sa toile autour de son époux.

S'il n'était pas trop tard...

Elle coiffa sa longue chevelure rousse en une tresse large et évasée, avant de mettre une robe noire et bordeaux, ainsi qu'une fourrure grise qui devait appartenir à Ramsay. Ce fut en passant celle-ci sur ses épaules qu'elle réalisa qu'elle finissait toujours par prendre les manteaux de son époux... Mais à chaque fois qu'elle avait tenté de coudre les siens, elle avait fini par renoncer par manque de matériel.

Yvana rentra au même moment que Sansa commençait à donner à manger au chiot.

« Lady Bolton ! Vous êtes habillée…

- Oui Yvana, je pense qu'il est temps de me reprendre en main…

- Souhaitez-vous un petit-déjeuner ?

- Non merci.

- Sansa, cela fait plusieurs jours que vous ne mangez presque rien… »

La familiarité nouvelle et le ton inquiet de la jeune femme firent sourire la Lady qui secoua la tête.

« Ne t'en fais pas pour moi, Yvana. Je vais bien.

- Que souhaitez-vous faire ?

- Rejoindre mon époux, il faut que nous parlions.

- Il était au niveau de la lice lorsque je suis sortie, il y a un instant à peine.

- Merci. »

Sansa laissa le chiot à Yvana avant de partir en direction des remparts.

La jeune femme appréciait chaque moment de liberté dans Winterfell, remerciant intérieurement les Dieux que Ramsay lui fasse assez confiance pour permettre cela. Le froid lui mordait la peau avec délice tandis que le vent agitait un peu sa chevelure rousse. Il allait bientôt neiger, elle le savait, elle le sentait, comme si cela était sa seconde nature.

Elle s'en voulait quelques peu d'avoir agi ainsi avec Ramsay. Non pas qu'il ne méritait pas ses paroles acerbes, mais elle ne savait encore à quel point ses actes avaient entaché leur relation et si Ramsay accepterait des excuses sans broncher ni même la frapper ou torturer pour la punir de ce manque de tact.

Il avait tué son père… Mais l'avait-il réellement tué pour la protéger ou bien quelque chose de plus sombre avait motivé son acte ?

Elle avait aussi appris le départ précipité de Lady Walda dans le Conflans, retournant auprès des siens. Sansa en fut presque heureuse pour elle. La Grosse Walda n'était pas faite pour la vie dans le Nord. Elle avait bien trop besoin de son confort. Et puis… Peut-être était-ce mieux pour sa propre sécurité et celle de son bébé ?

Ses pas la menèrent bientôt au niveau de l'arsenal, endroit en hauteur qui lui offrait une vue parfaite sur la lice. Mais elle ne regarda pas tout de suite, se laissant encore l'espace d'un instant bercé par le bruit ambiant. Le bruit du fer et du marteau… Des armes s'entrechoquant au cours d'entraînement, des hennissements des chevaux et des aboiements des chiens. Elle entendait également les rires des enfants et elle ne put retenir un sourire, l'espace d'un instant, elle crut entendre les cris de joie de Rickon et Bran. Elle se souvenait que ses parents adoraient venir observer leurs fils s'entraîner depuis ce lieu.

Ses doigts effleurèrent le bois, ses yeux se perdirent l'espace d'un instant dans le vide avant de se reporter à ce qu'il se passait sous ses pieds. C'est là qu'elle vit un spectacle des plus étranges. Il se tenait là, une épée à la main, contre un garçon plus jeune. L'adolescent devait avoir quinze ans, tout au plus. Elle constata que celui-ci était fier de se battre contre le Lord de Winterfell. Sansa les observa, se demandant si Ramsay se comportait de manière aussi cruelle avec « son peuple » qu'avec ses serviteurs.

Elle ne signala pas sa présence et observa le combat à l'épée qui se déroulait sous ses yeux. Ramsay était bien meilleur que le garçonnet, il maîtrisait son épée et prédisait les mouvements de l'adolescent. Pourtant, Sansa pouvait dire qu'il n'excellait pas dans l'art de l'épée et qu'il semblait même mauvais.

« Il se concentre trop sur sa rapidité et trop peu sur le mouvement de son épée.

- Que… »

Sansa se retourna vivement pour tomber nez à nez avec un homme de grande stature et sûrement plus âgé qu'elle. Peut-être avait-il l'âge de son père ?

« Qui êtes-vous ? »

La voix de Sansa était froide, même si on y décelait sans mal un malaise. Elle était sur ses gardes face à cet homme qui la dominait d'au moins deux têtes. Ses cheveux étaient courts et retombaient sur le côté en une mèche grisonnante. Ils avaient dû être par le passé d'un noir de jais, tout comme sa barbe taillée mais longue.

Il était bel homme, du moins, il aurait pu l'être pleinement s'il n'avait pas eu une cicatrice barrant son œil gauche. Il lui esquissa un sourire doux, presque paternel, avant de s'avancer un peu plus vers elle et de s'accouder à son tour à la rambarde de bois.

« Édric, Lady Sansa. Je me nomme Édric. »

Ils restèrent silencieux. Sansa reprit place, après un instant, observant à nouveau le combat qui s'offrait à eux. Ramsay esquiva avec aisance une attaque de son adversaire avant de le manquer à son tour. La jeune femme se demanda un instant s'il l'avait fait exprès.

« Vous voyez ? Il se concentre beaucoup trop sur ses jambes et pas assez sur sa lame. L'importance dans un combat à l'épée, c'est la manipulation de son arme. L'épée doit être une extension de notre bras. Le jeu de jambes est également important, mais moins. Ramsay a beaucoup de facilité à l'arc, car c'est une arme de longue portée, elle demande plus de concentration et moins de mouvement que l'épée.

- Je ne doute pas que vous soyez un bon combattant, Lord Édric. Mais vous paraissez… Sûr de vous. Loin de moi l'idée de vous contredire, je n'y connais absolument rien en arme. Mais…

- … Je ne suis aucunement Lord, Lady Sansa. »

Sansa haussa un sourcil tandis que l'homme à ses côtés reprenait, le regard toujours fixé sur les deux hommes se battant en contre-bas.

« Je ne suis qu'un bâtard. Je suis Édric Snow, fils illégitime de Lord Mors Omble...

- Freuxchère… »

Sansa porta une main à sa bouche à l'évocation du surnom dégradant de l'homme. Elle ne connaissait en aucun cas Mors Omble, elle avait seulement entendu les nombreux récits de son père à son sujet. Eddard Stark aimait beaucoup les Omble, bien qu'ils soient des êtres plus têtus que n'importe quels autres Nordiens. Lord Mors Omble était un homme fort et alcoolique, il devait son surnom à son œil manquant, dévoré par un corbeau qui le croyait mort. Les rumeurs racontent que l'homme arracha la tête de ce même oiseau d'un coup de dent et que désormais son œil n'était pas un simple œil de verre, mais un œil en verredragon.

Édric ne sembla pourtant nullement offensé et ria même de bon cœur avant de répliquer :

« Mon père est un vieillard étrange, il est vrai.

- Je suis sûr que c'est un homme respectable.

- Je ne sais pas si l'on peut le qualifier de respectable. Mais je pense que le fait que le bâtard des Bolton siégeant en tant que Gouverneur du Nord l'emmerde au plus haut point.

- Pardon ? »

Le regard noisette de son interlocuteur vint percuter les prunelles saphir de la jeune femme.

« Je vous prie d'excuser mes paroles à l'égard de votre époux, Lady Sansa. Mais vous connaissez sûrement mieux que moi le franc-parler de la maison Omble.

- Vos paroles pourraient vous couter votre langue.

- Prenez plutôt mes paroles comme gage de ma fidélité aux Stark. »

La jeune femme ne savait quoi répondre. L'homme en face d'elle semblait d'une répartie digne de la Reine des Épines.

Un sourire incontrôlé vint fendre son visage au souvenir d'Olenna Tyrell et Édric sut immédiatement que ce sourire ne lui était pas destiné. Mais il ne releva pas.

Elle laissa son regard se reporter sur le combat des deux hommes qui s'épuisaient et reprit.

« Que faites-vous à Winterfell, Édric ? Vous êtes loin d'Âtre-lès-Confins.

- À la suite du renvoi de l'ancien Maître d'Arme de Fort-Terreur, Locke, Lord Roose Bolton a décidé que je serais le nouveau Maître d'Arme. Je vivais à Fort-Terreur depuis quelque temps. Les Bolton payaient bien et je n'ai pas de bon rapport avec mon père. Lorsque Ramsay est venu à Winterfell, il m'a demandé de la suivre. J'ai accepté. Je conçois de ne pas avoir le talent de Ser Rodrik Cassel, mais je me débrouille plutôt bien. »

Sansa esquissa un sourire tout en se remémorant la gentille de Ser Rodrik. Mais alors qu'elle allait reprendre la parole, un bruit de métal puis un cri les firent tous deux fixer la lice en contre bas : le jeune garçon était à genoux devant le Lord, les mains jointes, il suppliait. Et Sansa comprit immédiatement sa réaction lorsqu'elle vit son époux, le sang coulant abondamment de son bras. Il était touché.

« Pas assez rapide, cette fois, il s'épuise trop. »

Édric analysait la situation, mais Sansa, elle, se précipita vers l'escalier de bois le plus proche. Elle savait que le jeune garçon risquait la vie et elle ne tolérerait pas une telle cruauté envers un innocent.

Un bruit trancha l'air. Un bruit sourd, un bruit qu'elle ne connaissait que trop bien. Le bruit d'un objet qui vous frappe. Ramsay tenait un bâton assez long dans une main et fouettait le jeune garçon qui encaissait sans rien dire. La mâchoire serrée.

« Lord Bolton ! »

L'homme en question releva la tête, croisant le regard azur de sa femme. Plusieurs émotions différentes traversèrent son visage. D'abord croyant voir un fantôme, il esquissa ensuite un sourire goguenard.

Sa femme était de retour.

« Lady Sansa ! Ma tendre épouse, vous vous êtes enfin décidé à descendre de votre perchoir ! »

La jeune femme ne laissa rien paraître, mais elle resta surprise. Depuis tout ce temps, il savait qu'elle était là. Sansa s'approcha, prête à lui ordonner de lâcher le garçon, mais au lieu de cela, Ramsay prit les devants et glissa le bâton qu'il tenait dans la main de son épouse.

« Je… »

Il rit devant la confusion de Sansa, la folie s'imprégnant dans son regard de glace. Il n'était plus lui-même, son besoin sadique de violence le submergeait. Elle était là sa vengeance.

« Montrez-moi, non… Prouvez-moi que je peux vous faire confiance. C'est lui, ou vous. »

Elle ne comprit pas. L'espace d'un instant elle resta interdite devant la demande de son époux avant de comprendre. Il lui faisait payer en cet instant la cruauté dont elle avait fait preuve la veille. Ramsay se plaça lentement derrière elle et la jeune femme tenta de garder un visage impassible tandis qu'elle fixait le jeune garçon terrorisé devant elle. Il devait être à peine plus âgé que Rickon… Elle hoqueta, non pas de peur, mais de désespoir. Ramsay était définitivement pervers.

Lentement, elle tendit le bras. Elle était contrainte de le frapper, elle n'avait aucunement le choix.

C'est lui, ou elle…

Frapper un innocent, ou retourner dans ce cauchemar incessant qu'était la vie aux côtés de Ramsay Bolton.

Elle se mordit la lèvre si profondément que quelques perles de sang apparurent sur sa lèvre inférieure. La haine battait dans ses veines, et le visage d'Eddard Stark lui apparut un instant. Son père… La droiture et la sagesse… Jamais il n'aurait cautionné un tel acte de cruauté. Un soupir quitta ses lèvres.

Elle frappa.

Le bruit de la branche fendant l'air pour venir s'écraser sur sa joue résonna probablement dans toute la cour. Sansa ravala avec difficulté son angoisse, lâchant l'objet du délit qui tomba lourdement au sol. Elle planta son regard azur dans celui de son époux, tentant, tant bien que mal, de le garder froid et impassible. Ramsay, quant à lui, la fixait, un air incrédule sur le visage tandis que ses doigts se portaient à sa joue désormais sanguinolente.

Elle venait de le frapper.

Le jeune garçon n'avait pas attendu qu'on lui dise qu'il avait déjà fui. Et Sansa était désormais seule face à son époux qui la fixait d'un air étrange. Elle venait de s'opposer à Ramsay pour la première fois de sa vie. Elle venait de briser le peu de confiance qui régnait entre eux pour sauver un gamin de quelques coups… Était-elle devenue folle ? Non… Elle était juste. Comme son père. Comme son frère. Elle était juste. Et la justice qui régnait dans son cœur lui interdisait de frapper un innocent pour son propre bien-être.

« Ne vous avisez plus jamais de m'imposer un tel ultimatum. »

Sans un mot de plus, elle tourna les talons, sous le regard interloqué de son époux, puis, tandis qu'elle jetait un dernier regard en arrière, elle croisa les yeux rieurs d'Édric.

Elle ferma la porte avec violence et laissa tomber sa cape sur un fauteuil tandis qu'un soupir mi-soulagé, mi-affolé franchissait ses lèvres. Le frapper ainsi l'avait en quelque sorte soulagée. Et même si elle craignait les répercussions, elle ne pouvait nier le sentiment de joie que cela lui avait procuré. Pourtant, son cœur battait avec angoisse.

Yvana n'était pas là, ni Lómion. La jeune servante avait dû emmener le chiot se balader en extérieur. Sansa adorait promener Lómion, mais elle n'en avait pas eu l'occasion ces derniers temps. Sa robe grise et bordeaux était trempée de neige et elle sentait déjà le froid lui mordre la peau. Elle devait se changer sinon elle allait tomber malade. Sans attendre, elle laissa glisser sa robe le long de son corps avant de la mettre proche du feu pour que celle-ci sèche. Se trouvant en robe de dessous faite dans une fine dentelle blanche, elle s'approcha de sa malle pour en sortir une robe de chambre. Mais à peine ses doigts se posèrent-ils sur le bois du coffre que la porte de la chambre s'ouvrit et claqua avec violence.

Un frisson de terreur parcouru l'échine de Sansa qui dut prendre un courage inimaginable pour se retourner et se retrouver face à son époux.

Quelle idiote avait-elle été de croire qu'il ne la suivrait pas...

Ramsay avait toujours sa plaie sanguinolente à la joue, et en son regard glacial résidait désormais une lueur que Sansa ne pouvait déchiffrer.

Elle se releva lentement, et recula d'un pas tandis qu'il fermait la porte à clé avant de lancer celle-ci à travers la pièce sous le regard consterné de Sansa.

Il était plus sournois, plus joueur encore qu'un chat sur le point de sauter sur sa proie.

Lentement, d'un pas souple, digne d'un prédateur, il s'approcha d'elle. Sansa, quant à elle, reculait, se maudissant intérieurement d'avoir cru qu'elle était en sécurité dans cette chambre qui n'était nullement la sienne.

« Ramsay… Je… »

Elle était incapable de parler, son cœur battait trop fort, ses tempes bourdonnaient et la nausée venait lécher sa langue tandis que les mots mourraient dans sa gorge.

« Sansa… »

La voix rauque de Ramsay trahissait son apparence calme. Il bouillonnait de rage. Il s'approcha un peu plus d'elle, encore et encore, jusqu'à se retrouver devant elle, si proche que seulement un parchemin pouvait passer entre leurs deux corps. Si proche… Que l'odeur de sueur et de sang lui attaquât la gorge et lui donna plus encore l'envie de vomir.

Elle l'observait, silencieusement, il était impossible pour elle de quitter son visage des yeux. Elle était intimidée, mais une force nouvelle en elle l'empêchait de détourner le regard.

Le sang avait séché dans sa barbe naissante, son regard glacial était braqué sur elle. Elle se sentait telle une souris prise au piège entre les pattes du chat. Le souffle de Ramsay était court, sa mâchoire se contractait avec violence. Et pourtant… L'angoisse n'était plus la même pour Sansa. Plus la même qu'au début de leur relation, ni la même qu'elle avait ressentie face à Roose Bolton. Cette fois, elle savait qu'elle s'en sortirait. Comment ? Elle n'en savait rien, mais elle s'en sortirait.

Un poing de Ramsay vint frapper le mur juste derrière elle, a quelques millimètres à peine de son visage, tandis que l'autre vint frôler sa taille. Ses yeux emprisonnèrent les siens, et Sansa pouvait y lire une rage intense. Pourtant, la peur quitta peu à peu ses membres.

« Sansa… »

Sa mâchoire se contractait toujours avec violence, par à-coups durs et lourds. Elle ne l'avait encore jamais vu ainsi, et pourtant, la peur continuait de quitter peu à peu chacun de ses membres. Elle se sentait sûre d'elle. Et Ramsay semblait le voir.

« Tu devrais avoir peur, Sansa. Je ne te veux aucun bien. »

Ses yeux scrutaient le visage de la jeune femme avec vivacité tandis qu'elle restait impassible. Puis sous son regard fou, Sansa leva la main, et lentement, elle caressa la plaie qu'elle-même lui avait faite.

« Je n'ai plus peur de toi, Ramsay. »

Elle le sentit frémir sous son geste. Il était si proche d'elle… Elle ressentait tout, chacun de ses mouvements, aussi infimes, soient-ils. Son souffle se heurtait contre sa bouche et leurs yeux restaient entremêlés dans un combat singulier.

« Tu devrais. »

Lentement, elle secoua la tête en signe de désaccord tout en continuant à bouger lentement son pouce sur la joue de l'homme en face d'elle.

« Non. J'ai cessé de te fuir. »

Il continua à la fixer avec une lueur indescriptible dans le regard.

« Sansa… »

Sa voix était plus rauque encore, et alors que la jeune femme allait répliquer, sa bouche fut capturée par celle de Ramsay avec une violence sourde. Ce n'était pas un baiser empli d'un désir fiévreux, ni l'un de ceux qui étaient purement théâtraux et mauvais. Non. C'était un baiser possessif, brutal. Un baiser sans arrière-pensée. L'un de ces baisers qui vous retourne le cœur et le ventre. Et tandis que les mains gantées de cuirs de Ramsay plaquaient un peu plus Sansa contre lui, elle répondit à son baiser avec une avidité qu'elle ne se connaissait guère.

Les mains de Ramsay parcouraient son corps sans réellement tenter de lui faire mal. Elles caressaient simplement sa peau pour qu'elle sente qu'il était là, qu'elle était à lui. Et alors que la jeune femme qu'elle était devenue profitait de ce court instant de répit avec avidité. Une adolescente rêveuse, enfouie au fond de son corps, se souvenait. Elle se souvenait avec délice du premier baiser qu'elle eut connu. Non pas de la part de Ramsay, mais d'un chien défiguré. Oui, elle se souvenait, un baiser similaire aux saveurs de sel et de fer et à l'arrière-goût de vin. Elle se souvenait, oui. Mais désormais, c'était un autre qui l'embrassait ainsi, et elle aimait cela. Elle aimait le contrôler ainsi, elle gagnait cette partie d'échecs, elle gagnait et Ramsay serait bientôt son pantin.

À bout de souffle, ils finirent par se séparer. Ramsay plaqua son front encore humide contre celui de Sansa qui le fixait avec un feu Ardant dans les yeux. Elle souhaitait plus, pour la première fois depuis longtemps, elle désirait plus.

« Tu es mienne… Tu es ma louve. »

La jeune Stark frissonna. Elle était habituée à tant de surnoms faible et fragile, soulignant sa beauté et son tempérament juvénile. Et pour la première fois, quelqu'un lui montrait qu'elle était un être fort. Celui qui avait tenté de la détruire lui donnait désormais un statut de dominance.

Son bras droit entourait sa taille avec force tandis que l'autre vint caresser sa joue avec une tendresse qu'elle ne lui connaissait pas. Sansa réfléchissait, encore et encore, à en perdre la raison. Tombait-il réellement dans le piège ? Ou alors lui en tendait-il un ? L'apprivoiser… Pour mieux la trahir.

« Tu es à moi Sansa. Tu es ma femme et tu ne seras jamais rien qu'à moi. »

Sa poigne se referma légèrement sur ses cheveux, une lueur presque cruelle brillant dans ses prunelles acier. Lueur qui n'effraya nullement Sansa.

« Je suis à toi.

- Cesse ces idioties. Dis-moi à quel jeu tu joues ! »

Tous deux se fixèrent un instant, sa poigne se resserra sur ses cheveux et la jeune femme reprit.

« Je suis ta femme, et je veux que nous avancions ensemble. Que tu le veuilles ou non, tu as besoin de moi pour tenir le Nord. Les Omble et les Karstark ne suffisent pas. Il faut qu'ils soient tous fidèles au Gouverneur du Nord. Les Nordiens ne ploieront pas le genou face à quelqu'un par peur ou intérêt. Non. Ils ploient le genou, car ils ont confiance en leur souverain.

- Alors tout cela n'est que purement politique ?

- Non. »

Elle venait de répondre sans laisser place au silence, elle-même n'avait pas réfléchi avant de répondre, et ce simple mot suffit à Ramsay pour qu'il relâche sa chevelure et s'écarte d'elle. Il sembla hagard, sonné par les propos de son épouse. Il se recula avant de ramasser la clé de la chambre et de se diriger vers la porte. Sansa esquissa un geste vers lui, comme frustrée qu'il disparaisse ainsi. Le Gouverneur du Nord se retourna vers elle, il sembla chercher quelque chose à dire, mais rien ne vint, il se retourna et ouvrit alors la porte, mais cette fois, Sansa rompit l'espace tendit la main en direction de son visage, mais se ravisa avant de toucher sa propre main.

« J'ai besoin de toi. »

Elle venait de murmurer cela, un murmure si bas qu'elle pensa que Ramsay ne l'avait pas entendu. Celui-ci ne montra d'ailleurs aucun signe que c'était le cas ou non. Mais au fond d'elle, elle savait qu'il avait compris. Ramsay faisait partie de ces personnes qui avaient une ouïe si fine qu'ils entendraient une souris couiner dans un trou.

Le Lord referma la porte et Sansa se laissa glisser contre celle-ci, les yeux écarquillés et le souffle court. Que venait-il de se passer ? Elle n'en savait rien.

L'air redevenait peu à peu respirable, chacun de ses muscles se détendit. La nuit tombait peu à peu sur Winterfell. Les jours devenaient de plus en plus courts, l'hiver venait et sa gorge se serrait. Survivraient-ils à l'Hiver ?