Après 103 ans d'attente, me voici de retour, fraîche comme le printemps (ou pas) avec zéro excuse, hormis le temps qui disparaît on sait trop comment, la vie qui fait des siennes, et la galère, que dis-je, l'immense galère de cette première scène. Plus jamais je me lance dans une consultation astro les gars, c'est dit. On peut d'ailleurs remercier Miaro sans qui cette scène aurait très probablement été ellipsée et résumée après-coup (mais elle m'a dit : NON. C'est ça qu'on veut lire ! Magnanime, j'ai pris acte). Et à vrai dire elle avait bien raison, j'ai découvert moi-même plein de trucs sur Hermione en l'écrivant et c'est ma scène préférée du chapitre (i know. mais bon, entre deux, trois rides au cerveau on découvre des choses).

Par contre, je préviens. Le chapitre est obèse. Et je pèse mes mots (abyssale, je l'ai quand même faite). J'avais déjà dit que l'auto discipline et moi, c'était une affaire qui roulait 2 fois sur 36, mais ne voulant en plus pas faire plus de 5 chapitres, tout en ayant un (vague) programme pour chacun (plus ou moins, les personnages s'autonomisent trop), on est passé d'un 1er chap aux alentours de 7k mots à… quasi 30k pour celui-ci. Prenez votre téléphone dans les transports, votre ordi à la plage (on peut rêver) ou découpez votre lecture, bref, faites vos affaires, mais vous êtes prévenu.e.s, j'ai un peu craqué sur la longueur.

Un grand merci pour vos reviews sur le dernier chapitre et pour les ajouts en fav/follow, je me répète mais miel à mon coeur. Immense coeur en particulier pour celles qui ont commenté ici ou sur ao3, merci à Orlane, feuf, BlackButterfly, Baccarat, Lolkis05 et Katymyny, vous êtes mes soleils.

Sur ce, très bonne lecture !

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— Leçon numéro une Miss Granger. Nous sommes le vendredi 16 décembre 1973 », il fait mine de relever sa manche, y découvre un poignet blanc, grignoté par l'extrémité d'un tatouage qu'elle ne peut discerner, « il est 17h00 et nous avons 1h30. » Son sourire de lame. « Quel plaisir.

— Est-ce que vous pratiquez l'astrologie qui se veut scientifique et postule une influence entre astres et événements terrestres ? Ou plutôt l'astrologie symbolique ?, attaque-t-elle d'emblée, sans relever le simulacre de rapport de pouvoir qu'il instaure en retrouvant son ton professoral.

— On a fait ses devoirs ? » Son rictus n'atteint pas ses yeux. « L'astrologie que je vous offre n'a rien à voir avec la pratique divinatoire de comptoir, le déterminisme magique ou celle de Xenophilius Lovegood. Elle puise dans une histoire ancienne et profonde qui formalise à sa façon le coeur de notre existence : la tendance à n'accomplir que soi-même. Elle rappelle ce fait très simple que la victimisation ne cesse d'occulter : la vie ne s'impose pas à nous, nous y participons ; mais parce que l'homme est persuadé que le monde le malmène, il oublie sa propre puissance, son libre-arbitre.

Astrologie et libre-arbitre. Il enchaîne, elle n'a pas le temps de s'indigner du paradoxe.

« Vous voyez, Hermione Jean Granger, née le 16 septembre 1948 à Hogsmeade, au coeur des montagnes, à 12h09, il y a deux choses essentielles dans un thème. Saturne et vous.

— Saturne, la planète observée pour la première fois en 1610 par Galilée, constituée d'hydrogène et d'hélium ?

Elle entend bien que ce petit discours inaugural l'a poussée dans les recoins les plus caricaturaux d'elle-même. Tout, pour ré-insuffler un peu de réel dans cette mythologie.

— Saturne a émasculé son père et dévoré sa progéniture. Pendant longtemps, on en a fait le symbole porteur de l'infortune. L'ancienne astrologie la considérait comme la brebis galeuse, la planète maléfique. C'est pourtant au coeur de son énigme infernale que réside notre liberté, car sans connaissance du Mal, le Bien est sans valeur. Sans le Diable qui l'accompagne, Dieu n'est rien. » Sa voix est douce, elle s'installe dans la pièce et déroule ses énoncés comme une vieille habitude. Il s'accorde un instant de contemplation avant de corriger : « Saturne n'a pas été découverte, elle a toujours été là — les Babyloniens l'appelaient Ninib, l'incendiaire.

— C'est ça que vous offriez à vos élèves ? La promesse d'une existence libérée des contraintes morales pour embrasser… leur Saturne ? Et s'immoler sans peur ?

— T-t-t-t, Miss Granger, je pensais que vous étiez bonne élève. La caractéristique de la bonne élève est d'écouter avant d'interrompre par des questions subsidiaires. Nous parlons de vous en ce moment, pas d'eux.

Hermione tente d'étouffer sa frustration, elle force son silence, s'accroche à la tension qui l'agrippe depuis qu'il a posé la main sur son thème et elle se dit qu'elle y parviendra : écouter pour mieux entendre entre les silences, trouver une brèche dans son discours et attaquer. Elle fixe son visage froid, sa peau étirée dans l'impassibilité et elle voit, malgré lui— toute sa délectation à lui enseigner quelque chose, à Azkaban, entre la brume et ses sourcils froncés.

« Saturne, c'est l'autre visage, celui qu'on dissimule par pudeur. Excès de civilité. C'est notre pendant refoulé et craint, tout ce que l'humain tient pour "hors de lui", "non lui", pour cet animal prêt à mordre. » Un éclat brusque traverse ses yeux. « Et qui ressurgit, à ses dépends, violemment.

— Vous voulez dire, ce qui ressurgit sous forme de projections ? On projette ce qu'on refoule sur autrui, sur une institution, c'est de ça dont vous parlez ? Le "retour du refoulé" ?

Hermione se retient d'enchaîner sur un exposé freudien qui rendrait à son petit déroulé astrologique une assise psychologique, clinique et scientifique. De toute façon, il ne l'écoute pas, ses mots glissent sur son autorité et le plaisir qu'il tire de la voir forcée à l'écouter, ici.

— En déterminant la position de Saturne et ses relations aux autres éléments du thème, vous ciblez vos faiblesses. C'est l'endroit où vous vous sentez inadaptée, là où vos défenses se lèvent rigides pour dissimuler la déficience. Là où vous êtes bornée et pathétique, où vous commettez vos erreurs, où se répètent souvent les schémas généalogiques.

Elle ne peut s'empêcher de s'avancer légèrement et d'attendre la venue des mots, comme un écoulement qui risquerait de se tarir. Son pull chaud lutte contre les infiltrations, ses mailles l'enveloppent, montent jusqu'à son cou. Il penche la tête sur le côté et la fixe sans ciller :

« J'offrais un réceptacle à leurs troubles.

— Vous disiez à vos élèves qu'il y avait une raison derrière leur sentiment d'inadéquation ou leurs désirs inappropriés, traduit Hermione, résolue à s'engager dans la brèche. Vous leur disiez de les… libérer.

— Quel ton accusateur. Vous seriez si réfractaire à la liberté individuelle Miss Granger ?

— Lorsqu'elle débouche sur un suicide obscur ou un incendie généralisé, j'ai du mal à discerner un choix libre et éclairé professeur.

Mais sous ses incriminations factuelles, Tom Jédusor ne cède pas — ni à la justification, ni au plaisir. Il réitère simplement ce sourire lent, indéterminable, doucement cajoleur.

— Il n'y a rien d'obscur dans ces immolations Hermione.

— Non ? » Il doit voir la tension avec laquelle elle serre son stylo. Elle n'a pas pris le magnétophone cette fois ; elle notera. Pas de traces de ce qu'elle vient faire. « Aucune expression extrême d'une douleur retournée contre soi ?

— Non. Ils exprimaient leur volonté de vivre pleinement — sans contraintes. Ils n'ont simplement pas su le mener jusqu'à son bord vitaliste. Rien d'obscur, répète-t-il. Il ne leur restait que la mort. Mais vous, avant toute chose. » Sa confirmation s'évapore avec le rappel de ce pacte informulé auquel elle a consenti. « Nous allons regarder votre Saturne.

— Et le "moi" alors ? » Elle le fixe sans ciller, elle ne veut pas que son corps trahisse la résignation qu'elle consacre. C'est toujours lui qui mène la danse. « Le second critère d'importance dans un thème.

— Vous avez raison », sourit-il et il y a quelque chose d'appréciateur qui étire ses lèvres. Écoute, écoute, charme le serpent. « Un thème n'est significatif qu'incarné par une existence, un « je » qui donne sa chair. Sur le papier, les tracés ne signifient rien, c'est un thème mort. Les planètes sont des potentiels miroirs que votre personnalité et votre vie ont activé ou nié selon le déroulé de votre existence.

— Donc vous pouviez tirer toutes les informations biographiques - et vulnérables - de vos élèves avec ce petit discours, sans en avoir l'air ?

La meurtrière renvoie l'éclat crépusculaire du ciel sur son visage— un tic dérange sa commissure.

— Je pouvais faire toute une série de choses Miss Granger. » Une douce vapeur s'échappe de son souffle alors qu'il la force à soutenir son regard. « N'oubliez pas qu'ils sont venus consentants. Vous aussi.

Elle referme son poing sur le tissu de sa jupe noire. Oui, elle est venue consentante. Car elle ne craint rien.

« Votre moi biographique est important parce que l'astrologie sérieuse ne prédit pas l'avenir. Elle opère sur un mode analogique : les constellations de votre naissance ne sont qu'une image des potentialités qui vous constituent.

— Je pourrais être réduite à trois tracés en couleur sur une feuille A4 tout simplement parce qu'elles me renseigneraient sur des potentialités en moi ?

— Ah, l'orgueil. Vous voyez, dit-il, vous avez Vénus » il glisse un doigt sur le cercle qui termine en croix, « Pluton », en rouge, l'icône a l'air d'ouvrir les bras, « et Saturne », son ongle caresse la boucle, elle titille la limite entre les deux signes, « en Lion. » Hermione fixe le lion, voudrait lui arracher son secret qui humecte le sourire de Tom Jédusor, mais tout ce qu'elle voit dans ce carré relié aux trois planètes, c'est une grande queue de cheval. « Et avec ce Jupiter en Sagittaire, votre idéal de vous-même est élevé, très élevé ; dévorant, fier. Vous aimez et désirez le regard appréciateur de ceux d'en haut. » Son regard déshabille son malaise. « Où en sont vos petites ambitions Miss Granger ?

Typique de l'astrologie, se répète-t-elle. Ces affirmation vagues et dévalorisantes qui ne confirment rien d'autre que des projections et des biais. Il reprend la phrase où il l'avait laissée plus tôt, avant ses intrusions brumeuses et son dégradé planétaire.

« Le thème est une métaphore ; les planètes, leurs relations, et les angles sont des personnages. Certains ont été activés par votre vie, d'autres ont été niés et frappent à la porte : tous ont des besoins qui disent ce qui est en gestation en vous. » Il sourit et ça fige son masque. « Vous êtes votre propre avenir. L'astrologie est un miroir ; la psyché est un destin.

— Je ne comprends pas. Vous venez de dire que vous ne faisiez pas d'astrologie prophétique.

Écoutez. » Ses traits s'avivent, découpent l'injonction. « Le futur, c'est soi-même : c'est ce que l'on est capable de déployer à partir des courants contrariés qui nous animent.

Elle imagine des ruisseaux éhontés et frondeurs jaillir de la pierre, transgresser les lieux, la feuille de papier étirée, son corps.

« Votre Saturne est d'une grande violence Hermione. Il s'oppose à la lune, le lieu de la blessure, et alourdit considérablement votre thème. Il fait ployer ce qui pourtant s'offre comme un thème peu commun — riche. Beaucoup d'air », murmure-t-il et ses yeux caressent les icônes. Elle ne peut résister à ses mains qui frôlent les symboles, leur offre une révérence qu'elle n'a jamais trouvée sur son visage jusque-là. « L'élément air : celui de la survalorisation de la pensée, du goût et du don pour l'expression, le logos et l'intellect. Avec ce soleil en Vierge, ce Mercure en Balance et un Jupiter en Sagittaire, il y a une grande force de la pensée en vous. » Les planètes captivent son visage, elle se surprend à scruter leur effet sur ses traits. Quelque chose gronde dans sa fixité. « Vous aimez l'équilibre et les étiquettes, tout cela vous rassure et vous êtes à votre aise dans le monde des lois. Cette association en air-feu, ce Jupiter qui donne tant de force à votre Mercure… attention à vos petites condescendances », sourit-il. Elle pourrait lui arracher ce visage sardonique. Il soupire, pointe une planète — Saturne, reconnait-elle encore —, hausse une épaule, et son sourire prend l'eau. « Mais si vous vous accrochez autant aux murs de votre rationalité Hermione, c'est parce que votre socle est faible. Si faible. C'est un thème d'une instabilité terrible », le diagnostic coule, aisé, brûlant, « coupé en deux.

— Coupé en deux ? », répète-t-elle. Hermione aimerait réchauffer sa vigilance, mais elle s'échappe, s'enfonce dans la pierre.

L'index caresse une ligne, suit sa traversée nette, rejoint la lune. Elle reconnait le signe du poisson, la barre féroce qui tient les deux tiges ensemble, se rend face à la forme plus petite qui les côtoie. Elle ressemble à la version noire et rapiécée de la lune. Ses pupilles avalent l'information qu'il extorque à ces relations de papier, se relèvent soudain déversent son attention sur elle.

— Il semble qu'il y ait eu quelques troubles dans votre enfance ». À son ton, elle l'entend goûter ses révélations. « Vous voyez, Saturne intensifie les peurs associées au signe natal — Vierge —, donc ce qui a trait à l'inconnu, au mystère et à l'incompréhensible. Dans certaines situations, il accentue votre terreur de ne pas contrôler par l'intellect. Il accentue aussi tout ce qui se rapporte à l'isolation, aux surcompensations… et à tous les événements qui génèrent des vulnérabilités. Et ici, susurre-t-il, avec cette petite lune en poisson, conjointe à la lune noire, au fond du ciel et opposée à Saturne, vous ployez sous un héritage féminin qui vous précède largement. Sous les générations de femmes sortant chacune des mêmes ventres meurtris, ravalés.

En elle, quelque chose se détache. Un nerf tressaute, un morceau d'angoisse la cogne ; ça crie. Elle contraint l'afflux, tais-toi, ses vertèbres résistent.

« Il y a la recherche inlassable d'être reconnue par le monde, le désir d'être bien vue, que vous semblez forcer contre un héritage qui, au lieu de vous rassurer et vous ancrer, effrite le sol de votre naissance. » Il trace une ligne entre son soleil en Vierge et le Milieu du ciel. « Vous êtes écrasée par des lignées non résolues, et ce quelque chose crie revanche. » Il la scrute, elle pourrait jurer avoir vu un voile rouge imbiber son oeil. « Votre mère… était-elle absente ? A-t-elle disparu ?

Il semble se délecter du fil qu'il vient de tirer et qu'il s'apprête à dérouler d'un geste méticuleux.

— Vous saisissez le lieu commun de la psychologie professeur ?, force-t-elle depuis le monstre rigide qui a élu domicile en elle.

Elle attaque, mais le professeur savoure sa victoire. Ses yeux luisent et son rictus les atteint presque.

— Vous ne prépariez pas vos questions sur la mienne, Hermione ?

Merope Gaunt, Merope Gaunt, se répète-t-elle, Merope Gaunt, c'est d'elle dont je veux parler, elle, pas l'autre. Pas la sienne.

« Vous avez fait… ou pas fait, plutôt », se corrige-t-il, à l'affut du moindre signe qui la découvre, « quelque chose qui vous hante, Hermione. » Il étend sa main sur la feuille, écarte les doigts, et sa paume appuie sur le coeur du thème. « Là, regardez votre lune. Tout ce qui l'hypersensibilise est intensifié au centuple par sa relation avec Mars et Uranus. Les deux violentes. » Une boucle fugitive trace un anneau noir sur son front. « Qu'est-ce que l'enfant en vous pleure ?

La formule flotte un instant entre eux deux, suspend la charge cruelle qui la constitue ; il n'y a pas d'empathie lorsque sa bouche échappe l'enfant. Puis Hermione avale les mots, se laisse infecter par les souvenirs qu'ils tirent.

« Il y a quelque chose ici qui hurle l'abandon, poursuit-il. » Hermione a l'impression d'avoir retourné un couteau contre elle, lui avoir offert sa peau, ses pudeurs qui rougissent sur la table. « Mais…

« … mais… », et l'attention d'Hermione est ramassée dans la boucle, son balancier, sa courbe, sa neutralité, sa… « Ce n'est pas elle qui vous a abandonnée, poursuit-il, c'est vous. » La boucle s'immobilise. Ce n'est pas une question, simplement le plaisir de celui qui prépare un effondrement et attend sa chute. « C'est ce que vous vous racontez.

— Je ne l'ai pas abandonnée », murmure-t-elle enfin. Sa voix lutte contre la pièce, tente de s'affirmer. « Elle a dû partir.

Tom Jédusor attend. À la première blessure trouvée, le sang finit toujours par s'écouler de lui-même. Mais en Hermione les mots se coagulent, forment des morceaux de culpabilité, d'horreur et de vertige qui se heurtent les uns aux autres, elle ne peut pas. Face au silence qui s'étire, il vient la chercher.

— "Elle a dû partir", dit-il en affichant son mépris. Vous êtes ici pour faire taire les fantômes, pas pour répéter votre petite mytho-biographie personnelle qui vous aide à dormir. » Son autre main rejoint la table, glisse vers elle. Il répète : « Que n'avez vous pas fait, Hermione ?

Ses doigts s'écartent autour des planètes, les caressent un bref instant ; puis se referment d'un coup.

« Car vous voyez, c'est un grand motif de votre thème. Le conformisme. Votre ambition de reconnaissance est filtrée par des signes qui tirent leur énergie du statut, de la hiérarchie. Soleil en Vierge, souffle-t-il, associé à votre Jupiter et à ce Saturne en lion. » Il retient sa condescendance au coin des lèvres. « Vous voulez briller aux yeux de l'institution. Tellement petite face à la transgression, murmure-t-il. Votre petit rêve de fonctionnaire.

Elle entend distinctement la condescendance dans fonctionnaire. Entre ses dents, elle parvient à dire :

— Je pense que ma présence ici témoigne pour moi du fait que la conformité à l'institution n'est pas ce qui me guide en premier. Vous n'êtes pas sans savoir - puisqu'apparemment vous avez vos informations - que la direction du Bureau était contre au départ.

Elle a envie de planter son arme d'urgence dans sa main, de voir sa veine bleue répandre son pardon, dire l'homme qui doit bien exister derrière ce plâtre cruel.

— Vous êtes ici parce que vous y croyez ou parce qu'en prétendant la faire évoluer, vous avez envie de croire en l'institution ? » Il prend une infime pause, laisse l'atmosphère à elle-même. « Il y a une faute morale qui tache votre coeur d'enfant sage.

En suspend, la phrase tache l'air. Puis son ton convie, lentement, sans avoir l'air d'asséner son invitation : « Elle a été emmenée sous vos yeux, avec votre accord. On l'a brutalisée, et vous n'avez rien dit.

Quelque chose de violent et hideux croit en elle ; ses doigts palpent sa peau sous son collant, le fil qui s'échappe de ses mailles.

— Ce n'est pas vrai, jette-t-elle, et elle sait, elle sait que son émotion la trahit, mais elle ne peut pas le laisser dire. « Elle a été emmenée pour son bien et pour le nôtre, parce qu'il fallait éloigner la violence d'elle et de nous.

— Vous répétez la petite formule du psychiatre qui est venu vous examiner ou bien vous pensez chaque mot Hermione ?

Clac— la sentence défait un noeud. Psychiatre. Comment a-t-il deviné ?

« Moi aussi un psychiatre est venu me voir, poursuit-il, comme pour répondre à sa question silencieuse. Il avait des mots charmants sur la violence et la frustration. Un joli récit sur comment la canaliser, ne pas la faire rejaillir sur les autres.

Le cerveau d'Hermione attrape l'information au vol et s'escrime à comprendre de qui il parle. Elle essaie de réfléchir aux différents psychiatres qui ont tenté de l'examiner ici, mais elle n'en voit aucun qui puisse correspondre, dans les résultats — si parcellaires — qu'elle a pu lire, à cette injonction consolatrice, presque paternaliste. Oh.

— Dans votre orphelinat ?

Il sourit, et le froid attaque ses yeux.

— Je ne suis pas certain que les paroles de ce psychiatre vous aient rassurée. En surface, elles devaient vous sembler si cohérentes : éloigner une figure dysfonctionnelle et la placer sous contention pour la préserver elle-même de ses propres troubles. Une approche si humaniste et sensible, moque-t-il.

Il y avait eu les bains. Les sangles pour emmailloter les corps et les maintenir immergés six heures au moins dans les pics de glace — foi de médecin. Ses lettres. « C'est eux qui sont fous. Où êtes-vous ? vous me manquez et je vois vos ailes toutes douces ». Ses grands emportements face à certaines infirmières qui les alignaient comme des chiens. La cellule d'isolement quand elle chantait trop fort, dérangeait la nuit des autres. Il y avait eu ce moment — quelques jours, un mois ? — où on l'avait mise au premier étage, là où les folles se tiennent sages, ont leur propre chemise de nuit, et baissent les yeux quand on leur parle. Les aristocrates. Hermione n'avait pas vu tout ça, pas tout. Mais elle avait vu.

« Mais, au détour du moindre moment heureux ou au fond de votre lit dans le noir, quand les monstres sortent les crocs, ça devait vous cueillir : cette culpabilité. » Il répète ses mots d'un peu plus tôt : « Qu'est-ce que l'enfant pleure en vous ?

— Elle n'était pas maltraitée, elle n'était pas… », elle tente de se défendre, mais ça s'essouffle. « Elle avait tellement de mal à vivre à la fin, il fallait bien que… » Entre les larmes qui attaquent sa gorge, les images qui plantent leurs affects et retournent leur violence contre elle, Hermione voit son regard sombre qui avale ses confidences, et ça l'enrage. « Oui, Tom », et elle dit son nom, comme une rébellion, « j'ai laissé ma mère dans cet hôpital. Je l'y ai laissée parce que c'était le seul endroit où elle était prise en charge, où…

— Il va vous falloir l'accepter Hermione, l'interrompt-il d'un geste sec.

Un rire désabusé manque de monter en elle. Bien sur que Tom Jédusor ne dit pas : tu n'étais qu'une enfant, que pouvais-tu faire ? Tu as eu un courage extraordinaire de protection, comme avait pu doucement lui souffler Cho quand elle avait fini par le lui confier. Il ne dit pas : Granger, tu peux pas souffrir une peine qui n'est pas la tienne. Ne porte pas la douleur de ta mère — Pansy, et sa compréhension brute. Ni même cette pudeur encourageante de Kingsley : J'ai lu votre dossier médical et vos antécédents familiaux Granger. Vous êtes la bienvenue ici— cessez de le porter comme un héritage.

Rien de ce qu'elle peut dire ne pourra provoquer sa pitié ou sa réprimande morale — sait-il même ce que c'est ? Souffrir pour quelqu'un. Hermione revoit les moues commiséreuses, l'épaulement maladroit, les sourires difficiles, étirés par la pitié, après le : Oh, ma mère ? Elle n'est plus vraiment là. Chez lui, rien de tout ça, rien de toute cette mascarade sociale, de ses sentiments qu'on a l'impression d'extorquer aux gens, de ces bouleversements de faciès qu'on sème, des mots-réconforts, les mots-valises interchangeables et qui obligent à dire merci. Ce n'est pas grave. Je vais bien. Non, rien de tout cela ici.

— Je lui rendais visite dès que je le pouvais, commence-t-elle, sa voix déroule le souvenir sans son accord. L'hôpital était en ville, il fallait que mon grand-père m'y emmène ou que je prenne le bus. Il n'y en avait qu'un par jour qui montait presque jusque chez moi, il passait tous les matins à 7h43. Je montais dedans, j'ouvrais mon livre et je lisais chaque mot à m'en faire saigner les yeux, je voulais tout lui raconter et lui répéter de mémoire.

— Vous ne pouviez pas apporter d'objet jusqu'à elle.

— Elle était dans un des pires espaces de la clinique, conçu sur le modèle totalitaire ; carcéral et isolé. Mon père m'accompagnait, pour que je puisse entrer ; puis, il nous laissait. Ils l'avaient classée parmi les psychotiques dangereux après…

Elle s'interrompt. Peut-elle tout dire ?

— Elle vous avait attaquée.

— Oui, cède-t-elle et sa poitrine prend l'eau. Elle ne le voulait pas, mais… Elle voyait toujours cette même figure qui lui disait que nous étions envahis par des ennemis obscurs qu'il fallait chasser. Parfois ça passait simplement, ou mon grand-père parvenait à la ramener à elle-même. Nous avions nos tactiques. Il y avait plein de moments merveilleux avec elle, plein de… » Parfois, il lui arrive encore tomber sur une odeur, une phrase, une vision furtive et de sentir passer en elle l'éclat brouillé de ces moments heureux. « Mais cette fois-là, c'était plus violent sous la douceur apparente. Elle voulait me dire quelque chose, elle parlait, parlait et je ne comprenais pas.

— Vous étiez jeune.

— J'avais neuf ans. Ce n'est pas si jeune », et Hermione retourne les mots comme des lames contre elle. « Je jouais derrière l'un des murs de la maison, près des glycines qu'elle adorait. Elle portait une très belle robe ce jour-là : lilas, avec des plis sur les hanches. Elle avait l'air paisible quand elle s'est approchée, ses longs cheveux noirs, son sourire. "Hermione, ma chérie. Ça ne peut plus durer, tu sais."

— Elle était lucide en vous attaquant.

— Non, elle semblait paisible, mais elle n'était pas lucide, elle ne savait pas… », ce qu'elle faisait, a-t-elle envie de poursuivre, mais au fond le sait-elle ? « Je l'ai laissée m'emmener derrière l'étable, tout près de la rivière. C'était le printemps, l'eau était froide, mais il y avait les fleurs blanches du cerfeuil qui s'ouvraient tout le long. C'était si beau.

— Est-ce qu'elle vous parlait en vous dirigeant vers l'eau ?

— Oui. Elle disait des choses que je ne comprenais pas. Elle évoquait des invasions, des—des doubles à visages animaux. Une sirène. » Elle s'interrompt, les paroles sont inscrites quelque part en elle, mais elles résistent, s'endorment sous un masque de poussière. « Ce n'était pas si étrange », souffle-t-elle. Ses yeux cherchent les siens. « Puis elle m'a parlé de sa mère.

Il les relève.

— Elle a parlé de traumatismes.

— Oui ». Sa voix trouve presque un rythme, mais désarticulé, menacé. « C'est ce qui a commencé à me faire peur. Elle disait qu'elle ne pouvait plus porter ça et qu'il fallait "rompre la transmission".

"Ramasse ce fil tu dois apprendre à ramasser tous les fils sans cela tu ne sortiras jamais d'ici". [1]

— Des douleurs, offre-t-il.

— De la passation de la douleur. » Un sourire étrange glisse sa douleur d'une commissure à l'autre. « Elle m'a pris la main, l'a serrée très fort, elle a souri : "tu vois, Hermione, ça s'arrête ici avec nous. Plus personne ne nous fera de mal après ça." Et puis, elle nous a plongées dans l'eau.

Le choc. Plus d'air. L'eau en milliers de lames froides. Plus de repère, ni haut, ni bas, la main qui la lâche. Elle ouvre les yeux. Non, les referme. Toujours pas d'air.

— Elle était si profonde ?

Sa voix écarte les milliers de lames froides. Il faut qu'elle continue maintenant, elle n'a pas le luxe de se laisser prendre par le souvenir.

— Pour moi, oui. Je ne voyais rien, tout était recouvert d'eau. Elle, je pense qu'elle devait courber son corps et s'accrocher aux… » Hermione hausse une épaule pour chasser la boule, incapable de continuer.

— C'est votre grand-père qui vous a secourues.

— Il m'a d'abord tirée de l'eau et de sa prise, inspire-t-elle. Il m'a fait recracher l'eau. Je me souviens juste de ma tête à l'envers, de l'eau qui glissait, hoquetait en dehors de moi. » Des filets de vase dans la trachée, le sang évanoui dans les tympans. « Ensuite, il l'a tirée elle, mais elle n'était plus consciente. Il l'a rentrée à la maison, l'a déposée sur le lit, emmitouflée de couvertures…

— Ce n'est pas lui qui a appelé le centre hospitalier le plus proche.

Elle le fixe longtemps. Elle aimerait trouver dans ses yeux, quelque chose comme de la compréhension, de l'écoute, ou même de l'horreur, un choc, un sentiment qui ouvre un espace où la douleur de ses mots puisse être partagée, un temps. Mais il n'y a rien, rien qu'une attention dévorante qui l'engloutit. Il est comme les murs d'ici, étanche, insensible. Elle lâche.

— C'est moi. C'était moi. Je voulais qu'elle guérisse et qu'elle me revienne. » Ses mots glissent au sol, à peine audibles. « Je pensais qu'elle me reviendrait.

— Vous aviez un téléphone près de vous ?

— Non. J'ai dû marcher jusqu'au village. J'ai demandé à la libraire deux pièces pour l'appel. C'était un appel de signalement, ils sont venus trois jours après, le temps de déterminer si c'était une fausse alerte, si…

Les sensations remontent, l'odeur cuivrée de la pièce dans sa paume, la panique de ses mouvements, ses cheveux encore humides, sa respiration en un, deux, trois, quatre temps. Et pourtant, l'étrange calme aussi, l'apaisement venu porter sa main sur le téléphone. Le sentiment de faire ce qu'il fallait. De faire quelque chose.

— Votre grand-père a confirmé votre version ?

La question la déstabilise. Elle a l'impression d'une main qui retransperce la vase, l'aspire dans son étau. Ce n'est pas ce qu'il est censé dire, personne ne dit ça, personne.

— Ma version…? Elle m'a plongée dans l'eau.

Il balaye nonchalamment son effroi, comme s'il ne s'apprêtait pas à détruire le seul in-attaqué par elle-même : que sa mère était bien malade, que c'était bien un fait, et que sans la réduire, ça déterminait tout, tout.

— La maladie, le malade. N'est-ce pas simplement une autre version de la même expérience ? La maladie est un langage en lui-même. » Sa voix enroule les consonnes, distille son venin comme du velours. « Votre grand-père a choisi le votre, de langage, ou celui de sa fille ?

— Il a détaillé la scène comme elle s'était passée, crache-t-elle, mais l'ardeur retombe vite. Quelque chose en lui s'est éteint ce jour-là, mais ce n'était pas contre moi. Ni contre elle. » Sa lèvre tremble, le souvenir titube au bord. « Il ne m'accompagnait pas souvent la voir, parfois il montait seul sans notre chien jusqu'au col le plus escarpé du Mont. Le col des Embrumes. J'y suis allée une fois. » Elle sent la boule qui durcit, enfle. Pourtant, son ton est doux. « Il avait planté une mare de fleurs d'Oxalys — elles prennent une teinte grenat dans l'ensoleillement. On les appelle les trèfles pourpres.

— Et vous, vous êtes-vous éteinte ce jour-là ?

— Non. » Silence. Hermione ne veut pas s'engager dans ce chemin fourbe, elle ne comprend même plus ce qu'il cherche— lui faire retrouver tous les lieux où elle s'effondre ? L'en exorciser ? La trouver faible sous sa carte brillante de jeune Auror. Pourtant, elle a du mal à s'arrêter maintenant. « Ils l'ont laissée longtemps dans le couloir d'isolement, bien plus que ne l'autorisait leur protocole pourtant déjà si punitif. Je ne pouvais rien apporter, seulement la voir pour une heure, à dix heures. On ne pouvait même pas aller dans le jardin. » Ses yeux la piquent, elle sent la honte et la tristesse— mais non, elle ne cédera pas. « Comment pouvait-elle guérir ?

— Est-ce que ce sont les malades qu'il faut guérir ou le monde qui les pervertit ?

Devant sa question sifflée, le coeur d'Hermione se trouble, accuse l'étrange insinuation, prend un chemin de déroute. Elle ne répond pas.

« Pensez-vous qu'en allant côtoyer les monstres modernes dans leur cellule obscure vous allez faire la paix avec vous même ? Pensez-vous que voir le mal de plus près, l'analyser et le psychologiser, vous exonère d'aller fouiller le votre ? Celui qui a tenu votre main contre le téléphone, soutenu le regard du psychiatre quand il a égrené ses recommandations, forcé votre tête à accepter la liste des interdictions.

— Ce n'est pas…

— Vous êtes dévorée par votre culpabilité Hermione et vous cherchez à l'abrutir dans la poursuite et la rationalisation du mal, alors que la seule chose que vous pouvez espérer, c'est l'accepter enfin.

— L'accepter ?

— Votre ombre.

— Encore un de vos concepts sorti de votre longue incarcération ?

Son ton est fatigué, elle lutte pour conserver sa tension et ne pas s'abandonner aux moments épuisés qui suivent les confessions. Il sourit.

— C'est un concept venu de votre champ pourtant. Un psychiatre suisse allemand, Carl Gustav Jung. Vous pourriez le lire. Un étrange psychiatre - loin, loin de ceux que nous avons côtoyés, vous et moi -, qui a beaucoup échangé sur un lien possible entre le psychique et le physique, entre l'esprit et la matière, avec l'un de mes vieux professeurs de Physique, Wolfgang Pauli. Il développe un concept qui pourrait vous intéresser dans vos recherches.

Vous et moi.

— Mes recherches sur vous, vous voulez dire ?, objecte-t-elle. Je vous ai donné beaucoup professeur, c'est à votre tour.

— Ne voyez-vous pas que je vous donne déjà ? » Son visage durcit, avant de retrouver son vernis. « L'ombre. Notre part destructrice, ravalée, qui regroupe tous les aspects les moins acceptables de notre personnalité ; tout ce que la conscience a exclu de noirceur apparente. Imaginez une femme en négatif qui vivrait en vous, dans sa façon obscure et dangereuse, et qui, si vous la reconnaissiez, éclaterait la petite image complaisante que vous entretenez de vous même. Cette femme, c'est vous aussi. Plus vous la ravalez, plus elle s'exprime violemment. » Tom se penche ; rien d'autre ne bouge, pas elle, surtout pas elle. « Vous connaissez l'histoire de la Belle et la Bête ? » Elle ne peut s'empêcher de dire "oui". Bien sûr. « Est-ce que La Belle aurait pu rester la Belle si elle n'avait pas d'abord regardé la Bête pour ce qu'elle est, inhumaine et violente ? Non, sourit-il, la Bête ne devient Prince qu'après coup : qu'après reconnaissance honnête par la Belle.. » La table est dure sous la paume d'Hermione— sans secours. « Il y a la Belle en vous. Et la Bête. Il faut avaler la Bête et la faire sienne. Car à la fin, c'est la Bête qui vous tient la main. C'est Saturne.

Elle ne peut s'empêcher de tressaillir face au creux vorace qui ouvre son regard— la Bête qui vous tient — à la fin.

« La Bête, en vous, est bien peu héroïque. Elle craint si bien de se laisser aller à l'énergie de cet ascendant scorpion, attiré par la transgression et le hors normes, qu'elle fait du zèle bureaucratique ». Sa voix est un lac profond qui caresse des monstres marins, nourrit son ventre. Une ridule tranche l'étendue, ironise. « Osez me dire que vous n'êtes pas souvent la dernière dans les bureaux, à vous épuiser sur un dernier dossier, travailler celui d'un autre, reclasser par ordre d'importance les archives exhumées. » Il penche la tête. « Votre ombre est un jouet du système, un perroquet de la belle institution. Celle qui vous pousse à ne piper mot devant l'enfermement de votre mère ou… d'autres choses internes.

D'autres choses internes ? Hermione manque de trouer le papier sous la pointe du stylo qu'elle écharpe. Il ne… ? Bien sûr qu'elle pense à Ron et à cette après-midi entre les casiers des Aurors qui a tout déchiré. Elle se force à relever la bille pointue de son carnet— un trait appuyé tranche une ligne. Il ne sait pas. Il ne sait rien, il observe, attend dans l'ombre, décortique, subodore, s'invite, et au moindre glissement qui trahit, frappe.

— Que voulez-vous dire ? » Ses épaules luttent pour sembler relâchées. Tenues.

— Que vous êtes malhonnête envers vous-même et envers les autres. Vous vous lancez dans des projets dangereux, non par courage, mais pour fuir votre lâcheté. Votre faiblesse devant votre mère n'était que la première pierre d'un schéma qui a dû se répéter.

Hermione secoue la tête, veut le chasser en dehors de cette piste, mais se retrouve à nouveau près de sa mère, son errance, sa trahison ; c'est pathétique, elle le sait.

— J'ai tenté de venir la chercher après. J'ai imaginé une façon de la faire sortir, même sans autorisation.

— Et où est-elle maintenant ? » Sa fausse sollicitude masque à peine l'attente carnassière — qui pressent déjà.

— Elle ne m'a pas suivie. Elle est encore là-bas. » Hermione agrippe l'un des bords de la table, affronte son regard terrible. « Je ne suis pas lâche, je suis là, devant vous.

— Vous êtes un jouet de l'institution. Un beau jouet, huilé et débrouillard.

— Je ne suis pas un jouet de l'institution, dénie-t-elle encore, j'ai—

Il la coupe dans ses justifications qui trébuchent.

— Vous aimez l'ordre, Hermione. Celui d'en haut, qui formate vos discours, vous rassure, et loue la raison pragmatique qui avance à coup de preuves et méthode. Vous pensez aider la misère du monde, mais quand vous êtes confronté au choix le plus difficile de votre vie, c'est à l'institution que vous vendez votre âme. Vous n'auriez pas choisi les rangs de ceux qui l'appliquent le plus violemment, sinon.

— Et vous ne l'aimez pas peut-être cet ordre ? Sous forme de disciples bien peignés prêts à lécher vos pieds. Ça vous émoustille de recréer des colonnes fascistes ?

— Ce que j'aime, c'est le chaos bien ordonné.

— Ordonné par un tyran à sa tête.

— Par une force prête à se dévouer à la cause, voyons », et sous l'ironie moqueuse, le poids du dévouement ne laisse que peu de doutes.

— C'est ce que j'ai toujours eu du mal à comprendre professeur. » Elle voudrait rattraper ses petites manières protocolaires qui font croire à l'interrogé qu'elle en sait long sur lui et qu'elle dispose de trois analyses d'avance. Mais elle n'en a plus la force là, et elle laisse les pages du dossier entre eux, empilées et sages. « Le chaos ordonné par votre grande cause. Qu'est-ce que vous défendez au fond, à part vous-même ?

Il rit, silencieusement, seulement le haut de sa poitrine qui s'agite, comme pour dissoudre l'idée.

— Est-ce que l'homme doit être défini par une cause ? Ou ne se suffit-il pas à lui-même, celui qui vit et s'accomplit selon sa puissance ?

— Vous recommencez avec vos paroles énigmatiques qui ne disent rien. Ce n'est pas juste, je vous ai donné ce que vous attendiez.

Ah, "juste". » Son ongle se fond dans l'éclat décoloré de l'éclairage alors qu'il recouvre sa lune. « Ce qui pourrait paraître attendrissant pour certains, n'est rien d'autre qu'une faiblesse que vous devez tuer Hermione. En vous, il y a cette scission profonde entre un intellect condescendant et rationnel, et cet espoir naïf en un changement possible du monde et de ses statuts quo. Votre lune en poisson et ses rêveries idéalistes vous dévore parce qu'elle ne peut s'exprimer que sur le fond de votre immense insécurité. Cette ambivalence vous déchire parce que vous ne maîtrisez pas vos affects : vous pensez tout déterminer et évaluer à l'avance, mais à la fin, c'est le sentiment qui parle.

— Et bien sûr, la part du sentiment est faible pour vous. Est-ce qu'à vos élèves aussi vous disiez d'oublier leur sensibilité pour obéir aveuglément ?

Il lui jette un regard méprisant qui déforme un instant sa beauté.

Rien n'est faible, en soi, Hermione, s'il est compris et intégré au conscient. Vous n'écoutez pas. Vos sentiments sont faibles, car ils vous avalent. Vous dénoncez votre mère par terreur devant la perte - de votre contrôle, de la relation maternelle, de l'inversion des rôles -, vous essayez de le recouvrir par une décision rationnelle, "c'est mieux pour elle, c'est mieux pour nous". Mais vous y croyez si peu que ça vous hante et ça vient vous chercher dans le noir. Vous êtes poussée plus tard par le désir de la "libérer" - ce n'est pourtant ni la raison, ni un plan précis de guérison qui vous soufflent l'idée. C'est l'excès violent de culpabilité, de compassion, de pitié pour ce corps qui vous a élevée et que vous délaissez à ses bains gelés et à sa camisole, aux mains de psychiatres sadiques.

— Je ne comprends pas où vous allez ». Sa voix est blême. Fantôme. « Ce n'est—

— Vous êtes convaincue d'agir de façon réfléchie parce que vous louez la Raison Procédurière. » Il l'interrompt sans l'écouter, comme si c'était à son tour, désormais, de livrer son verdict. « Mais vous finissez toujours par faire le mauvais choix, parce qu'à la tombée du jour, c'est le sentiment qui vous rattrape. Et qui brouille cette puissante alliance. Feu, air, Mercure. Jupiter, répète-t-il.

— J'agis parce que je sais

— Vous ne savez rien, tranche-t-il et sa voix l'étouffe comme un serpent au cou. Vous amassez des données comme un petit chercheur empirique, vous tracez des lignes de conduite et des hiérarchies morales. Vous êtes convaincue d'agir pour le bien — mais vous trébuchez sans cesse sur la violence de vos propres émotions. » Brusquement, sa voix se rabat sur ces eaux tranquilles et il demande, presque doux : « Combien de diplômes avez-vous ?

Et quelque chose lui donne cette envie de répondre sur le champ.

— Deux, murmure-t-elle. Un diplôme de psychologie, un autre de criminologie. » Elle tente d'éclaircir sa voix. « Et je suis la formation de terrain du Bureau des Aurors.

Il chasse la fin de sa phrase, la regarde avec un léger rictus.

— Comment s'est passé votre stage obligatoire en clinique psychiatrique ?

— Très bien, répond-elle, et sa langue cogne contre ses dents.

— Les cris des femmes ne vous rappelaient pas trop votre mère ? » Son rictus s'accroit tandis que sa langue continue son travail de sape dans la douceur. « Les souffrances des corps prisonniers des sangles, le sang qui tache les draps, celles qu'on oublie à l'isolement. Vous avez dansé avec vos fantômes, Hermione ?

Elle a conscience de la table entre eux. Du garde, retiré, qui fixe le mur, les mains croisées. De la pellicule de sueur qui commence à recouvrir son front ; l'humidité de la pièce ; son coeur qui trébuche sur un battement, se reprend.

— Et les vôtres de fantômes, Professeur : ils viennent vous rendre visite dans votre cellule la nuit ou bien vous parvenez à dormir sur vos deux oreilles, infatué de vous-même et du sillon de meurtres que vous avez laissés ?

— Vous ne l'avez pas fait ce stage, Hermione. Ne me mentez pas, susurre-t-il. Vous n'avez pas pu.

Hermione a l'impression poisseuse que l'air aussi a choisi son camp ; il frissonne, se fige, s'alourdit entre eux.

« Qui a signé pour vous ? Une main tolérante, une corruption en douceur, une effraction dans des bureaux ? Qui a signé la convention ?

Elle offre un long silence à cet air traître, mais elle ne se demande pas comment il a pu deviner. Elle se demande seulement qui, du chasseur ou du loup, lui convient le mieux.

— J'ai signé moi-même. » Puis avec un petit sourire qui ne trompe personne, elle ironise en lui renvoyant ses mots : « Petit joué huilé du système, si conformiste.

— Et vous vous rattrapez tous les jours, pour ce péché qui entache les débuts de votre brillante carrière. » Elle pourrait lui arracher cet air satisfait moulé aux pores, savamment condescendant. « Lorsque l'on n'est pas un jouet du système, Hermione, on ne tente pas par tous les moyens de s'y confondre. On le fait brûler.

Et ses Hermione paternalistes.

— Vous êtes en très mauvaise position pour donner des leçons, professeur. Vos diplômes, vos distinctions, vos apparitions jubilatoires dans les congrès les plus prestigieux, vos collaborations avec les cercles de Serdaigle. Vous ne l'avez pas beaucoup fait brûler, "le système" — il vous plaisait bien.

Tom Jédusor est secoué par le même rire silencieux qui bouscule sa posture impassible — et ses mots roulent sur lui avant de retomber, dissous. Ses yeux ravalent un éclat brut.

— Je compte sur vous pour ne pas mourir tragiquement avant de voir, alors.

Le sous-entendu glisse son souffle glacé en elle.

— Vous avez été condamné jusqu'à votre mort. Et Azkaban ne fait jamais de remise de peine.

Il se contente de figer son sourire. Une boucle ombre délicatement ses yeux ; il fait un infime mouvement arrière, comme pour se retirer.

— Il nous reste peu de temps Hermione. J'espère vous revoir bientôt.

Elle serre son bloc notes avec hargne, une angoisse diffuse qui rampe. Elle a échoué. Elle échoue.

— Vous ne m'avez rien donné sur vous.

— Aujourd'hui, c'était vous Miss Granger, » ses lèvres caressent le vous, « à vous que je donnais sur vous. Alors laissez-moi vous résumer mon cadeau : vous êtes une rationalité froide et brillante captive d'une enfant sentimentale et terrorisée. Vous évoluez dans les normes et les formules, recherchez la logique derrière chaque expérience, vous traquez l'erreur et le Mal, mais il n'y aucune logique derrière vos crises émotionnelles. Il n'y a qu'une petite fille sur laquelle le sang de générations de femmes traumatisées coule, terrassée par le fantôme de ses actes et de ses non-actes, à peine consolée par un choix de carrière dangereux. Votre sentiment de supériorité morale ne dure qu'un temps— dès que la situation se trouble, vous êtes comme Job devant la furie destructrice de son Dieu, vous vous écrasez devant la norme. Vous vous accrochez aux preuves avec la hargne de ceux qui n'ont pas de socle. Mars en maison 12 : une énergie volcanique patiente en vous, mais vous la contrôler, lui hurlez de se tenir ; et vos gencives saignent sous le coup du contrôle. À la fin, l'indignation vous mange ; comme la peine. Vous ne rêvez pas à des avènements possibles, vous rêvassez d'utopies sentimentales.

Il la fixe avec une intensité qui l'arrime à sa chaise. Ses poignets effleurent la table et il passe une main douce au-dessus des figures astrologiques.

« Mais il y a quelque chose d'autre en vous qui rêve de crever la surface. » Sa main prend doucement en coupe le sigle "AC", son accolement à l'étrange M traversé par sa flèche. « Donnez à mars ce qu'il souhaite, rejoignez votre ascendant scorpion et son goût pour l'invisible, pour la transgression. Vous êtes une bombe en lutte constante pour se désamorcer. » Son index effleure la conjonction qu'il a désigné plus tôt. Celle de ses émotions, pathétiques et violentes— elle a retenu la leçon, finalement. « Mais que la lutte est vaine ; et peine. Il faut la laisser sortir : tirez la Bête à vous, retrouvez la force qui git en Saturne. L'ombre a soif de conscience, Hermione, c'est parce qu'elle veut accéder à la conscience qu'elle se manifeste aussi brutalement. L'ombre est amorale, elle ne tient ni dans une main de juge, ni dans celle d'un prêtre. Sans reconnaissance de notre totalité, nous ne sommes rien. Embrassez-la.

L'invitation envoûte, au bord de ses lèvres, et Hermione comprend ce que cela veut dire pour lui, embrasser l'ombre : ce n'est rien d'autre qu'embrasser une part impure, affreuse, ravalée par la société.

« Il n'y a pas d'autre question que celle-ci, Hermione : "Qui vit en moi ? Et pourquoi ai-je peur de lui ?". » Ses lèvres se troublent à peine sous le passage des mots mais Hermione les sent grimper en elle, imbiber ses tissus. « Vous n'êtes pas ici pour rien.

Elle tente une dernière fois de prétendre qu'elle aussi exige des réponses. Son questionnaire git, froid, sous les pages.

— Est-ce que Marcus Flint a embrassé son ombre en s'immolant pour vous ?

Il renifle, mais il ne balaye pas l'incise, comme elle le pensait. Le merci qui monte dans sa gorge la pétrifie — encore cette reconnaissance au bord des lèvres, ce réflexe déplacé et servile.

— Flint était un être médiocre et cruel qui rêvait de grandeur. » Il hausse une épaule, précieux. Mais ses mots ne le sont pas. « Je l'ai désencombré de ses limites morales, j'ai brisé ses défenses, l'ai rendu malléable et sans guide. Il a expulsé sa douleur d'être en vie dans ce monde avec un fanatisme qui n'était que la forme aboutie et extrême de ce qu'il avait en germe— il aurait pu prendre un autre chemin. Il était si faible. » Et c'est droit dans les yeux qu'il ajoute : « Même ça, il l'a raté.

C'est la première fois qu'il met des mots sur le processus d'emprise — et de fanatisation — qu'il a exercé sur ce groupe d'élèves, mais Hermione n'a pas le temps de s'y attarder, il ajoute, ses yeux toujours versés dans les siens :

« Ce n'est pas ce que je souhaite pour vous.

Son coeur prend une embardée, rejoint la ligne d'urgence, s'arrête. Repart à vive allure.

— Vous ne désirez pas que je m'immole en votre nom ici ? Moi, entre tous, cela ferait les gros titres, pourtant.

Son ironie cynique tente de calmer la fièvre qui vient de s'allumer. Il lui sourit, et cette fois elle a dû mal à y déceler l'animosité monstrueuse qui habite sa distance. Il a presque l'air… sincère.

— Non, Hermione, ce n'est pas ce que je souhaite.

Sa voix s'attarde sur la dernière syllabe de son prénom, la phrase a coulé, caressante et hypnotique.

Et Hermione n'a jamais autant ressenti la nécessité de fuir.

Alors, lorsqu'elle entend les pas qui se rapprochent d'eux et qu'elle devine Beacon à quelques mètres, elle n'attend pas qu'il ouvre la porte pour arracher le dossier et le plaquer contre elle. Elle se lève sans cérémonie, toutes ses pensées concentrées dans la nausée qui se jette contre elle, ne prend pas la peine de ranger sa chaise. Elle n'a pas la force d'arborer son sourire professionnel, ni les phrases d'usage ; elle n'y pense même plus à vrai dire. Elle ne voit plus que le siège conducteur, le retour de la mer, le passage de l'autre côté, la mise à distance. Mais quand elle parvient à la porte au moment où Beacon la déverrouille, elle entend sans mal sa voix :

— Trouvez votre mythe personnel, là où la puissance rejoint votre thème. Vous en valez peut-être la peine.

Elle sent son sourire, dans son dos. Avant que la porte ne claque, elle lance sans se retourner le nom confessé malgré elle :

— Au revoir, Tom.

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La Dodge s'enfonce dans la pluie. Il fait si sombre. Hermione n'entend plus que le tapotement des gouttes sur la vitre. Lorsqu'elle éteint le moteur, le ciel est sec. Elle s'essuie les joues.

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— Granger, c'est ça que vous appelez courir ?

Ses foulées avalent l'ironie de Fol'Oeil, cessent de taper la terre, tentent de s'assouplir. L'herbe n'a pas encore été coupée le long du lac et des tiges laissent des traces humides sur ses mollets. Elle veut se redresser, mais sa trachée lui commande de s'arrêter, trouver un banc, une zone retirée, un pan de terre dérobée à la vigilance de leur entraîneur, s'allonger, rattraper son souffle, inspirer la terre, expirer le goût du sang, voilà, un, deux, comme ça, un, deux, la terre, le sang, inspire, expi—

— Ce n'est pas mieux, Granger, c'est pire ! Ce que vous me faites depuis 1h c'est la course d'un chien sur trois pattes.

Elle n'a même pas la force de se sentir honteuse. Le rouge lui est déjà monté aux joues, féroce et détrempé. Ce parcours n'est pas humain. Elle aperçoit Dean devant qui enjambe un premier tronc, le plot, agrippe la corde, bascule de l'autre côté, le tout, souple, félin. Mais il ne devrait pas être aussi dur que ça— elle a l'impression d'une masse de fer qui lui écrase la poitrine, de ses cordes vocales pincées à l'étouffement.

— On se redresse ! Et on fixe un point, on tempère son souffle. Calme, Granger. Calme. Arrêtez de vous étouffer, qu'est-ce que vous me faites ? Voilà, le tronc, bien. Rattrapez-vous bon dieu, où sont vos appuis ?! Là, un, deux, le souffle, tem-pé-rez, la foulée, le saut, la corde, on ne crispe pas les vertèbres, vous allez vous faire le cou du lapin ! , le dos, la respiration qui accompagne tout, la tension dans les bras, et on tire, maintenant, Granger ! Ti— mais non pas comme— GRANGER—

Boum. La douleur déchire ses sens un moment, elle essaie d'inspirer, donner du sens, mais non, le souffle coupé, ça tournoie, elle ferme les yeux, le goût du sang atteint ses gencives. Elle entend quelques bruits précipités. Inspire. Le noir se stabilise derrière ses paupières. La douleur remonte, mais honnête cette fois, sans l'engourdissement. Expire. C'est sa cheville, elle a l'habitude. Peut-être l'épaule. Ça ira.

— Granger, revenez à moi. » La voix glisse vers sa droite. « Thomas, aidez-moi. On va l'accompagner chez Pomfresh.

Elle aimerait dire que tout va bien maintenant, son souffle a retrouvé ses repères, elle n'a pas vraiment mal. Mais tout ce qu'elle voit en rouvrant les yeux, c'est un sourire, la brume, des planètes qu'on lui fourre dans la gorge.

Parfois, elle a l'impression que son histoire est en miettes et qu'elle est condamnée à courir derrière elles.

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Elle a lu Jung. Un ouvrage, du moins. Sa prose est claire, précise et ardue, elle charrie des concepts qu'elle n'a encore jamais croisés, mais ses descriptions sont fondées sur sa pratique de psychiatre, elles ne cèdent ni au sensationnalisme, ni au voyeurisme. Elle ne sait pas si elle aime, ça la dérange. Elle n'est pas certaine de le suivre dans ses envolées mythiques qui déploient l'alchimie grecque, latine, arabe, parle de l'Érythrée et de Siegfried, pourtant elle dévore les cas cliniques sur la schizophrénie, la paranoïa. Un passage vient la trouver, quelque part, sur la parole des fous. Elle est touchée par l'écoute, la dignité qu'il rend à leurs mots, certes mangés par les symboles et l'hallucinatoire, creusant dans les couches archaïques de l'inconscient, mais qui ne cessent jamais de dire. Son doigt tressaille quand elle arrive à l'ombre, il grippe la page.

Oui, il écrit que l'on ne peut se connaître réellement qu'en assumant les aspects obscurs de sa personnalité, elle le lui accorde. Mais il ne dit pas que l'ombre est à absorber — pas comme Tom. Il dit : reconnaissez la part inférieure, faites attention à ce que chaque pôle, survalorisé, relègue, infériorisé, et intégrez-là sans orgueil. Puis faites le choix moral de ne pas l'incarner.

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— Hermione, assène Pansy et de son prénom, elle détache chaque lettre. Il faut que tu sortes. Ne m'oblige pas à appeler la brigade Weasley.

Depuis ses couvertures ramassées contre elle, Hermione ne peut pas voir Pansy, mais elle la devine, sourcils inflexibles, mine sévère, le poing froissé contre la hanche. Elle pourrait presque dessiner la façon dont sa posture capte la lumière et mange l'encadrement de la porte.

« Aussi crucifiant que soit le chemin qui me mènerait jusqu'au dortoir de Ginevra Weasley, si la menace de ses hurlements d'entraineuse Harpie », et Hermione entend comme elle savoure l'ironie du nom d'équipe, « et de ses douze répliques féminines pouvaient te sortir de cette hibernation d'eunuque, je le ferais.

Les boucles éclatées contre le matelas, des livres en quantité grotesque, étalés sur son lit et sous elle, touchant ses avant-bras, contre sa poitrine, Hermione sait qu'elle doit faire peur à voir — ou peine à voir ? Mais ça va, pourtant, ça va, répète la voix contre ses tempes et son sang pulse à peine contre sa peau pour la contredire. Elle s'agrippe à une couverte dure qui lui parait glissante et froide entre tous ses livres qui l'entourent. Un, en particulier, se tient près d'elle, tout contre son ventre, et elle y accroche ses doigts.

« Déjà que tu m'as préféré ton encyclopédie d'astrologie - entre tous - vendredi soir, je suis à deux doigts de saisir le Bureau des dépressifs.

— Ça va, Pansy », souffle-t-elle finalement. Mais sa voix atone peine à convaincre. « Je suis juste fatiguée.

— La dernière fois que ma cousine a passé ses journées à se vautrer dans le sommeil, elle venait d'être mariée de force à son cousin — germain, dois-je le préciser ? — pour conserver la grandeur Parkinson et étouffer sa fausse couche avec le jardinier.

L'information traverse les fibres de sa couette, l'apathie protectrice qu'ont choisi ses pensées, et Hermione ne peut s'empêcher d'imaginer cette pauvre fille qu'on a forcée dans des bras inconnus et indésirables, venus normer le scandale.

— Ta cousine… ?… a fait une fausse couche ? » Elle se redresse légèrement. « Est-ce… est-ce qu'elle va bien ?

— T'es vraiment un spécimen rare, ricane Pansy. Il suffit de faire ricocher deux, trois causes perdues sur ta cervelle pour réveiller Mère Sympathica. Relax, ajoute-t-elle en avisant l'humeur mauvaise qui se couche sur son visage, elle n'est pas morte. Pas encore, en tout cas.

Maintenant que les draps lilas ne lui dérobent plus sa chambre, Hermione peut discerner Pansy depuis son recoin. Elle porte sa fourrure des jours volontaires et des talons qui lui filent le vertige, rien qu'en les détaillant de loin.

— Est-ce que tu sors ?

— Granger », et le soupir de Pansy s'étend sur dix longues secondes, avant qu'elle n'extirpe une cigarette élancée de son micro-sac porté à l'épaule. « On est mercredi.

— Oui…?

Sa moue irritée creuse deux rides impatientes sur son front.

— Le mercredi, on sort, Grangie. C'est le deal de survie dans cette fac. » Elle agite sa vogue pas encore allumée. « Dois-je également devenir secrétaire de madame la ministre ? Étaler des petites croix sur son emploi du temps ?

Hermione suit le mouvement de son amie, sa main qui enveloppe la cigarette malgré l'absence de vent, le briquet qui la heurte, l'étincelle à l'embout, puis la flamme qui bondit avant de grésiller en rouge sombre. Pansy recrache l'aspiration sur leur gauche, mais assez de fumée s'échappe et infiltre le nez d'Hermione pour rompre la vision.

— Non, grimace-t-elle, et elle retient son inspiration suivante, je n'ai pas oublié. Mais on avait dit un mercredi par mois l'an dernier, et je t'ai accompagnée Aux trois Mustang il y a deux semaines.

Au début, elles avaient eu cette tradition hebdomadaire de couper la semaine en deux pour se soustraire à l'effervescence étouffante de l'université, son tourbillon d'élèves, de professeurs, ses quarante couloirs et treize terrains de foot. Hermione, parce qu'elle avait eu le mal terrible de ses montagnes natales et de leur silence escarpé à son arrivée, que ni le lac, ni la forêt attenantes, n'étaient parvenus à adoucir. Pansy, comme elle aimait le répéter, parce qu'interagir avec une bande d'aspirants héros cinq jours sur sept et sans répit était au-dessus de ses forces — aussi, parce que depuis la sociabilité forcée de son enfance au Manoir Parkinson, tout ce qui reproduisait de près ou de loin ces pratiques de Cour, où on se place dans des relations sociales animales, lui donnait envie de fuir.

Puis Hermione avait endossé la mission de Schaklebolt et de l'ACAV — Arrestation des coupables d'acte de violence —, débuté la préparation des entretiens, les heures fatiguées avec Cho à tenter de formaliser un questionnaire, les questionnements existentiels, l'excitation d'être sur une nouvelle approche, folle, passionnante, pertinente, les échanges avec Dean et les entretiens eux-mêmes, leur duo complémentaire, leur sang-froid combiné à son charisme à lui, sa détermination à elle, qui pressaient les réponses au-dehors des criminels— enfin, jusqu'à l'interview de Bellatrix Black. Et la tradition du mercredi soir avait vite fondu en réclamations parkinsoniennes chaque semaine et en sortie grangerienne accordée une fois sur quatre.

— Code Rouge, contre-attaque Pansy entre deux expulsions mentholées. Tu fais peur à voir depuis trois semaines, t'as un besoin pressant de remontant.

Hermione soupire, sa tête bascule à nouveau contre le matelas. « Je sais pas si j'en ai la force, là. J'en ai certainement pas le temps, en tout cas. » Elle précise, avant la riposte qu'elle prévoit : « Non, je n'hiberne pas par dépression, tout va bien et je n'ai pas couché avec le jardinier. Je suis juste un peu dépassée », et elle grimace, car elle hait ce mot appliqué à elle, son honnêteté stupide, triviale, « et j'ai besoin de faire le tri.

— Tu feras mieux le tri une fois tes neurones aérés. C'est non négociable de toute façon ». Son amie contourne le lit, dépasse le bureau enseveli et atteint la porte du placard. Elle farfouille une minute, ponctue son archéologie vestimentaire de mon dieu et par Morgane, avant d'extraire une longue combinaison noire. « Tiens, tu mettras ça. Avec le manteau que je t'ai donné et un peu de khôl, tu feras fureur.

— Bien sûr que la combinaison te plait, rit Hermione. C'est toi que me l'as offerte.

— C'est important la beauté Grangie ». Elle lui lance un regard terriblement sérieux depuis l'armoire. « Si tu te sens laide, le monde te trouvera laide. Et on a assez de laiderons comme ça.

Hermione lève les yeux au ciel.

— Entrée numéro 4 du Lexique Parkinson "Pour un monde meilleur", c'est ça ?

— Je plaisante pas. » Ses yeux se plissent alors qu'elle l'interrompt. « Il faut que tu te sentes en confiance. Forte. Comment tu veux leur faire face sinon ?

Et l'humeur mi amusée, mi sermonneuse d'Hermione fond, glisse de son visage au sol. Petite flaque.

.

— Il fallait vraiment que tu choisisses le film le plus arriéré de la sélection. T'avais le choix entre Clint Eastwood version XL, vingt-cinq mètres sur douze, ou… », Pansy plisse le nez devant le panneau qui clignote par intermittences, «… Flics et voyous » et Hermione réprime son sourire en haussant un sourcil, « … et tu choisis une antiquité hongroise avec des nonnes possédées par Satan ?

— Polonaise, corrige Hermione. Je crois que c'est bien.

Mais sa pauvre assurance retombe devant le rictus de Pansy.

Bien ? Tu me forces à troquer mon plan pour une séance cinéma à 22h et tu oses justifier ton choix par un adjectif aussi médiocre ?

— Quoi ?, se défend la brune. Je peux rien t'assurer, j'ai jamais vu ce film. Mais tu conviendras quand même que des héros à poncho vert on en a vus bien assez », Hermione prétend ne pas sentir les ongles qui s'enfoncent dans sa peau, ni recevoir l'indignation stridente dans le tympan, se penche pour déchiffrer l'affiche en face, « ou que… "le road movie noir et baroque de deux amoureux criminels qui sèment la mort jusqu'aux Badlands" », son sang pulse contre sa peau soudain, elle déglutit, « ne va pas spécialement raviver la joie de vivre, et puis… », son regard passe rapidement sur les autres noms qui clignotent en rouge, « bon, le reste, c'est juste des enquêtes criminelles, tu vas partir au milieu du film, comme la dernière fois, parce que "c'est nul et nous représente mal". Et puis, Mean Streets ? Ça te donne envie un film qui reconduit le premier cliché venu ? » Hermione approche son regard de l'affiche, plisse les yeux. « Je suis sure que ce… Scorsese va demeurer inconnu parmi les inconnus ».

Elle enfonce ses mains plus profondément dans les poches avant de hausser les épaules. « Donc, oui, vraiment, la rediffusion d'un vieux film polonais qui parle de religieuses hantées par des démons ça m'attire plus.

Elle n'ajoute pas que c'est tout ce dont elle a envie : être happée par un univers étrange qui frappe la difformité de son réel et l'en éloigne.

— Tes goûts me dépriment Granger. On va se farcir un couvent démoniaque en noir et blanc avec des nonnes hurlantes. Cite moi pire perspective.

Hermione réajuste son bonnet avant de se tourner vers elle et de lui offrir son sourire le plus angélique.

— Tu as dit que j'avais carte blanche, n'est-ce pas ? Allez Grangie, je te laisserais même choisir le film. » parodie-t-elle Pansy. « Et moi, je dis, c'est ce film arriéré ou le retour au dortoir de la déprime pour la révision des examens du mois prochain.

Elle ponctue sa courte imitation d'une fossette facétieuse, une boucle incidemment replacée à l'oreille.

« En plus, c'est peut-être anticlérical, qui sait ? Un film soviétique à San Francisco qui fait jouer des femmes possédées, ça a quelque chose d'un peu excitant, non ?

— C'est toi qu'on va pouvoir exorciser avec une telle définition du terme, grogne Pansy en dernière instance, mais elle s'engouffre à sa suite dans le cinéma à grosses colonnades monté sur un étage, et ses talons crissent sur le bitume.

« Deux places pour Sainte Marie Mère des Jeannes, débite-t-elle d'une voix mécanique, en regardant droit devant elle.

— Pansy, non— j…

— Merci !, sourit cette dernière au guichet sans prendre en compte la face circonspecte du type et sa correction, « "Mère Jeanne des anges", vous voulez dire ? », et elle pince Hermione en déposant le billet. « C'est bon », murmure-t-elle furieusement, « on a déjà eu cette discussion cent trente-deux fois, laisse-moi dilapider l'argent sale de Papa Parkinson. »

C'est vrai que c'est une discussion qu'elles ont eue des dizaines de fois. À l'intérieur, les affiches de cinéma bataillent pour attraper le regard et elles se fraient un chemin entre les néons rouges et l'étalage tape-à-l'oeil. C'était surtout l'assurance avec laquelle Pansy avait déposé les billets pour elles deux qui l'avait heurtée, la première fois. Elle n'avait pas pensé sur le principe. Simplement cette évidence sociale révélée à tous — à l'employé du cinéma, aux gens derrière, à elles, surtout. Parce qu'elle a plus d'argent, parce qu'elle devine en un clin d'oeil qu'Hermione ne peut se le payer, parce qu'elle le peut. Hermione n'avait pas pu résorber l'humiliation, les joues qui prennent feu, les émotions contraires qui la frappent au vent (car, reconnaissante, elle l'était aussi — un peu). Et même si un équilibre précaire avait fini par s'assoir entre elles deux — Pansy paye, rachète l'asymétrie arbitraire entre elles, Hermione fait du zèle dans les cours qu'elle lui donne, les examens qu'elles révisent ensemble, comme pour se racheter — elle ne peut pas s'empêcher de recevoir l'offre en plein coeur à chaque fois, la laisser dessiner son arc humiliant dans sa chair. Ce que l'offre dit de l'état de fait. Tu ne serais sans doute pas là, sans moi. Le pire, c'était peut-être de faire coïncider cette image dégradée d'elle-même avec la joie qu'elle avait ressentie en vivant dans les montagnes. Ce bonheur sans limites, inconscient de ses propres conditions et du monde extérieur, et qui s'était fracassé contre la vie à San Francisco. Sans limites. Le mensonge afflux, comme la nausée.

Non, ça n'avait pas été une bulle gourmande, protégée des douleurs. Mais du gouffre économique — et tout ce qu'il implique d'existence — qui tranche entre les vies, riches, pauvres, délinquants, déviants ? Oui. Ce gouffre rendu à sa visibilité maximale dans ce San Francisco qui reçoit et recrache tout, de Pacific Heights et ses villas victoriennes, edwardiennes, à Bayview-Hunters Point et son délabrement de logements temporaires, vestiges de la guerre et du racisme. Le ventre de la ville amasse tout, addicts, déshérités, grand bourgeois, propriétaires industriels, étudiants politiques, marginaux, fils-à-papa, prostitution, blancs riches, white trash, noirs pauvres, réprimés, battus, minorité noire bourgeoise, artistes subversifs, contre-culture contestataire recluse dans des bars, visible, détonnante, élite culturelle légitimée, entretenue, chiens errants, chiens de flics, chiens de garde, chiens— là bas, chez elle, sur la crête étroite de la Yellow Bute, on ne trouve que des bergers, éleveurs, et paysans, des gens aux muscles durs. Il faut descendre pour se prendre la disparité en face. Mais même dans la vallée de Hogsmeade, les riches se déclinent en fils de pharmacien et filles de libraires, loin, loin, de la royauté financière de Sea Cliff.

Pansy la force à s'installer au deuxième rang — si je dors, personne ne pourra témoigner devant le juge —, lui jette un regard, fronce les sourcils devant son visage froissé dans ses pensées, la fixe une seconde plus, puis d'un geste sec tape son avant-bras.

— Je vais peut-être m'ennuyer mortellement devant ce film, mais essaie de ne pas affecter cet air constipé, s'il te plait ». Elle réajuste sa robe sur ses genoux alors qu'elle prend ses aises dans le fauteuil. « Qu'au moins, quelqu'un ait l'air d'apprécier ce moment…

— Tyran, grogne Hermione alors qu'elle se masse le bras.

—Tyran de la joie de vivre, précise Pansy, l'air le plus ennuyé qui soit, commodément installé sur ses traits. Je veux que tu t'amuses. Ne suis-je pas l'amie dont tout le monde rêve ?

Elle allonge un rictus mauvais qui finit par arracher un sourire à Hermione. Elle n'a pas tort. Puisqu'elles sont là maintenant… Hermione tente d'étouffer la litanie familière et la forme obsessionnelle de ses pensées. Ce n'est qu'une question d'ego, chuchote la petite voix en elle. Car si elle va au fond de la blessure, au fond de ce je te paye, non arrête j'ai ma dignité, il y a cette fierté dure et rocailleuse au creux du ventre, qui la tient peut-être droite sur sa colonne et force le respect dans le regard des autres, mais qui l'inhibe tout autant, l'empêche de recevoir.

"Et avec ce Jupiter en Sagittaire, votre idéal de vous-même est élevé, très élevé ; dévorant. Où en sont vos petites ambitions Miss Granger ?"

— Bonne projection, Pansy, glisse-t-elle doucement, et sa main effleure le bras de son amie.

Seule une pression lui répond. Du coin de l'oeil, elle l'aperçoit rabattre son sac sur ses genoux puis tout s'éteint et l'écran prend vie.

Pendant les premières images du film, elle est déroutée, mais emportée dans ce noir et blanc sec qui convoque des lieux rustiques et montagneux qu'elle aime regarder. Un prêtre, chargé de comprendre pourquoi les nonnes du couvent sont possédées par les démons, de les exorciser et de rétablir Dieu dans les lieux contaminés, dépose son existence solitaire dans une taverne aux abords du village, et Hermione se surprend à sourire. Il — Joseph Suryn, le prêtre — découpe son pain comme son grand-père, tranches fine, papier parchemin, qui fait dire à son interlocuteur aux tranches épaisses ce merveilleux paradoxe : « Moi je crois qu'au fond, vous êtes un grand gourmand ». Bientôt, pourtant, son sourire coule et l'inquiétude gagne les plans. Suryn passe à côté du bûcher qui a calciné le dernier prêtre venu accomplir sa mission d'exorcisme — son prédécesseur, possédé à son tour, et brûlé pour son échec ; un paysan laisse entendre que les nonnes simuleraient la possession démoniaque ; des enfants tourbillonnent avec innocence ; les plans sont des photographies qu'elle aimerait voler ; enfin, après un aveu sur sa vie protégée — élevé dans un couvent, il ne connait rien ni du monde, ni des femmes —, Suryn intègre le couvent, l'horreur et la naïveté au coeur.

À l'intérieur, les nonnes agissent parfois comme des enfants chahuteurs, elles dansent, gigotent, éclatent de rire ; parfois comme des esprits malveillants ou terrifiés qui laissent des traces sur les murs. Les regards caméras de Suryn et des religieuses la clouent à son siège, c'est la première fois qu'elle a l'impression d'être prise à parti dans un film, qu'on lui signifie aussi éhontément : Tu participes, toi aussi tu juges. Ce n'est pas la première rencontre avec la Mère supérieure, Mère Jeanne, la plus possédée des possédées, qui fait naître cette émotion trouble chez Hermione, c'est plus loin dans le film, de scènes en scènes, qu'elle se laisse envahir.

Il y a cette scène au milieu, ou au début, elle ne sait plus, ça se mélange, une scène qui l'attrape. Les images défilent fébriles devant ses yeux, pourtant tout est chorégraphié comme une danse précise et implacable. Mère Jeanne doit se soumettre à un exorcisme public ; toutes les nonnes sont dans l'Église, présidées par un cheptel d'hommes en noir. Elles sont sous possession, elles lèvent les bras, puis la tête, regardent quelque chose, le plafond, mais quoi ? — un ailleurs inaccessible ? Le ciel, leurs démons ? Dieu ? Elles se mettent à tournoyer follement, c'est un ballet de robes blanches en rythme saccadé, dans le vide, contre les bancs, autour de la Mère supérieure. Elle, elle titube en dansant, semble lutter contre des assaillants invisibles, court, puis se pétrifie, avant de repartir de plus belle — et Hermione est happée par cette posture audacieuse qui court d'un bout de la pièce à l'autre, démesurée, irrévérencieuse, cette débandade de corps dans le coeur d'une Église. Mère Jeanne roule au sol, tantôt prie, tantôt injure, puis roule encore, roule roule ; plan sur son visage, puis sur toutes les nonnes, image glacée, elle se déchaîne. Deux hommes se lancent à sa suite, deux autres précipitent un banc, on l'attrape, on l'attache. Tout le monde la regarde. Elle se débat, gémit, on la cloue plus fort au banc, ils sortent des cordes, les enroulent autour d'elle, contiennent ses mouvements et l'emprisonnent. Et entre ses gémissements et ses imprécations, quatre croix transpercent le champ et foncent sur elle : elles montent, descendent, remontent, descendent encore, la tiennent en joue, l'image est magnifique et effroyable. Les voix masculines avalent le cadre, commandent : « humilie-toi » et son corps convulse contre les cordes, elle répète « non, non, non », le regard fou, presque la bave aux lèvres. Avant que tout ne retombe : l'effervescence, elle. Elle tombe au sol, tous s'approchent. Ils prient pour son âme, élèvent la voix en latin, ré-enserrent la pièce, récitent, récitent, récitent, contre les démons, contre elle, comme un insecte sommé de se relever, et les autres nonnes se mettent à tomber à leur tour. Au sol, elles s'allongent sur le ventre, écartent les bras. Elles ressemblent à Jésus sur la croix, mais un Jésus à cape blanche, face contre terre.

Hermione regarde, avale, les images injectent ses pores. Des doigts sales se sont glissés en elle, des phrases remontent. C'est stupide pourtant ! Ce n'est qu'une femme hantée qu'on attache, à qui on dit : reviens et humilie-toi. Pourquoi est-ce qu'elle sent les cordes marquer son buste, à elle ? Sur le corps de Mère Jeanne se surimposent des scènes, une, deux, des remontées acides de l'enfance qu'elle avait pourtant scellées loin d'elle.

"Ce n'est pas elle qui vous a abandonnée, c'est vous. On l'a brutalisée, et vous n'avez rien dit."

C'est lui, lui, qui a dit tous ses mots, qui s'est permis de marcher sur ce qu'elle tenait froissé et oublié dans un lieu lointain, lui qui est venu exorciser ces infâmes souvenirs.

"Mais, au fond de votre lit dans le noir, au détour du moindre moment heureux, ça devait vous cueillir : cette culpabilité." Le goût humide de l'oreiller, ses mèches salées. "Vous avez dansé avec vos fantômes, Hermione ?" Ses doits agrippent l'accoudoir, elle réarme son attention, la force à retourner au film.

La scène suivante est une allusion. Entre Mère Jeanne et le prêtre, rien n'est dit, rien n'est montré : sauf le passage de l'autre sur l'autre. Entre les coups de mortification, les corps prostrés dans des recoins opposés du grenier, les larmes, l'image qui capte ce vol d'oiseaux en noir, on sait. Ils sont passés à l'acte. Mais quel acte ? Libération des corps, acceptation du désir ? Possession de Suryn, lui aussi ? Les scènes défilent, la seule religieuse non possédée est une hirondelle joyeuse qui tombe amoureuse loin du couvent et chante, danse, boit de l'alcool, dans une liesse inégalée et inégale. Hermione respire mieux, entre la mandoline et ses éclats de rire. Il y a l'humour des taverniers, la séduction réciproque, le chant polonais.

Puis à nouveau, une scène l'attrape, appuie ses mains sur elle. Mère Jeanne courbe ses longs doigts sur des branches qui servent à étendre le linge, plaque le menton contre ses mains et, mine souffreteuse et jubilatoire à la fois, demande : « Tu crois que c'est Dieu qui m'a laissé posséder cette voix ? ». Tout qui semble dire : même si ce qu'on a fait est irréparable, c'est bien Dieu qui l'a voulu, non ? Plus tard, Suryn la traîne dans les couloirs, avec sa longue cape noire qui doit dire le bon, le juste, et sa forme blanche à elle, elle sanglote, possédée perdue, étalée sur le sol et traînée entre les arcades de pierre.

Suryn la laisse, descend sous terre, va voir un « Juif » qui détiendrait des secrets sur le Livre et sur les démons, l'interroge : comment s'en sortir ? Mais c'est le même acteur. C'est un face-à-face avec lui-même duquel il ressort davantage perdu et horrifié. Car il sait qu'il sait, mais il ne peut ni avouer ni reconnaître qu'il sait.

Il ne peut que courir, se précipiter à l'intérieur, et succomber davantage à l'appel : Mère Jeanne l'attend derrière une grille en bois qu'il a commandée à des paysans pour mieux réprimer leurs désirs. Ça ne marche pas bien sûr. Elle plaque ses mains contre les barreaux, il avance son visage, promet : « J'absorberai tes pêchés. » Elle sourit doucement, mais la lueur un peu folle dans l'oeil : « Ça me donne de la joie d'être possédée, qu'on se souvienne de moi. Que les démons me tourmentent moi plus que les autres. » Suryn est si amoureux à ce niveau qu'il accepte cet aveu et l'inflation de l'ego, attrape plus fort le bois, s'accroche à l'espoir : « Tu n'es pas perdue, je te guiderai ! ». Elle pourrait rire, mais elle approche son visage du sien. « « Mais pour aller où ? Quel chemin veux-tu me montrer ? Tu aimerais que je sois calme et petite, ordinaire ». Un des carrés de la grille en bois cadre son visage tandis que ses deux mains accrochent la branche transversale, elle parait possédée et libre en même temps, démesurée et en paix avec elle-même. Elle souffle sa confession : « Si je ne peux pas être sainte, alors je veux être un démon ».

Et Hermione ne sait plus si c'est sa mère qu'elle doit plaquer sur ce visage, ou bien un autre, des boucles sombres, une étrangeté glacée, deux yeux qui absorbent l'espace.

C'est vrai, pourtant : que cherche Suryn, maintenant qu'il sait ? Maintenant qu'elle a avoué qu'elle simule, qu'elle joue à la possédée pour se dérober aux normes, vivre ses désirs, courir, rire, absorber la chair de l'autre. Il continue par amour — lieu où il est tombé —, ou orgueil ? Celui de sauver. Libérer.

Mère Jeanne ploie la tête, larmoyante contre la grille, et son regard intense reprend. « Je veux être retournée sur toutes vos langues. Oh, cette vie, cette vie éternelle ! J'ouvre mon âme et laisse entrer les démons ». Elle veut l'embrasser, leurs visages sont tout proches, il la regarde avec de la révérence pure, murmure pour contrer ses paroles, la sauver une dernière fois : « Toute rédemption est dans l'amour, l'amour est aussi fort que la mort ». Elle ferme les yeux une larme glisse entre ses cils démesurément longs et elle fixe le hors champ avec la fureur, la tristesse et l'intensité du désir, on dirait de la foi à nouveau. Puis elle répond : « Fais de moi une sainte ».

La caméra plonge sur elle, puis sur lui, leurs visages s'accueillent, ils se penchent, vont s'embrasser… Mais à la dernière seconde, Suryn est gagné par l'horreur et il se dérobe en hurlant, comme s'il ne pouvait le faire là, devant nous, profil en plein jour. Au plan suivant, des nonnes se lamentent, morceaux de souffrance qui s'élèvent en plaintes alors qu'elles errent, parcourent les couloirs en pierres à travers cette danse étrange d'oiseaux, un oiseau qui ne battrait que d'une aile, se heurterait au mur, battrait de l'autre, se heurterait au mur opposé, mais qui parviendrait tant bien que mal à avancer.

À la fin du film, les images sont amères. Un crime est commis, Suryn est avalé par l'ombre et Mère Jeanne pleure en serrant les mains de la nonne amoureuse délaissée — car même celle que l'on pensait libre est abandonnée par son Prince.

En Hermione, le malaise et la peur ont remplacé la tristesse déchirante. Elle pense : c'est un film sur la liberté qu'on reprend sur les normes, un film contre les sangles de cuir. L'envolée des nonnes est magnifique, leurs désirs déballés contre le couvent, l'humour reprend aussi ses droits, elle se surprend à sourire. Mais ses pensées retrouvent Mère Jeanne et sa démesure qui la touche si fort et elle ne sait plus où elle en est. Elle aime ce geste fou contre la répression qu'elle subit, les ordres qu'elle fait valser, l'humiliation masculine dessous la soutane, sa phrase à Suryn : quel chemin veux-tu me montrer ? Tu aimerais que je sois calme et petite, ordinaire. Puis : son ego, sa soif, ses yeux dévorants, qui prennent le pas sur tout. Fais de moi une Sainte.

Qui est le diable dans Mère Jeanne des anges ? Suryn contaminé, Jeanne qui simule avant d'embrasser les démons, les normes qui les font exploser tous les deux, le véritable Diable qui rode ? Le malaise, la terreur, la curiosité insatiable. Avait-elle péché par orgueil à force de vouloir se confronter aux normes qui régissent et violentent sa vie ? Choisir la possession comme libération — mais pour quelle liberté ? En Hermione tournoient les visages cramoisis des victimes de Tom, ils se surimposent aux danses désarticulées des nonnes. … "Ils exprimaient leur volonté de vivre pleinement — sans contraintes Ils n'ont simplement pas su le mener jusqu'à son bord vitaliste il ne leur restait que la mort…"

Des images la traversent violemment sous l'afflux contradictoire. "Ne se suffit-il pas à lui-même, celui qui vit et s'accomplit selon sa puissance ?" Vitalité, puissance, advenue à soi. "Il y a quelque chose d'autre en vous qui rêve de crever la surface ; il faut la laisser sortir : tirez la Bête à vous."

Sous ses paupières, des flash de l'enfance, de l'adolescence irisent le rouge. Ce qu'il lui fait revivre. Il y a ce qu'elle pensait consigné dans de vieux journaux intimes, lointains et dépassés. Il y a ce qu'elle avait confié à certains amis pour expliquer, justifier, décharger la peine. Rationaliser le désir d'entrer à Ilvermorny, celui d'accepter la mission de la Criminelle.

Elle revoit ses réponses neutres sous les interrogations précises, sèches, de Kingsley, son dossier médical sous la main avec ce devoir de la tester. Certaines conversations tardives avec Cho censées la préparer, muscler le sentiment face aux entrevues qui l'attendaient ; les choses partagées avec Dean, dans leurs trajets en Dodge devenus routiniers, entre la vapeur du café et les contrecoups des confessions aigres — elle n'avait pas flanché. Elle n'avait pas capitulé devant — l'émotion.

Certes, des larmes avaient coulé avec Harry, Pansy, elle avait dégluti avec violence dans le cabinet de Cho, s'était laissée aller dans l'étreinte de Dean. Mais, sa difficulté à parler au téléphone, avec son grand-père ? Ce départ précipité de l'entretien avec Tom Jédusor ? Ces émotions brutales face à un film de 1961, presqu'entièrement plongé dans un couvent de la campagne polonaise.

"Vos sentiments sont faibles, car ils vous avalent… ça vous hante et ça vient vous chercher dans le noir… quand les monstres sortent les crocs…"

Les crises. Elle en avait eu. Il n'y avait que seule avec elle-même qu'elle se laissait avaler véritablement. Avalée par la déflagration du souvenir qui venait la cueillir sous forme de sentiments troubles : enroulée sur elle-même, broyant les ombres sur son lit, elle glissait dans cet état catatonique dont elle ne sortait que plusieurs heures après — parfois jours, dans les pires crises.

Ça ne lui arrive plus aujourd'hui. Plus si souvent— ces moments de détresse suffocante. Quand porter son corps devient trop lourd, n'être que cet habit sale, roulé en boule.

Oui, cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas coulé dans cette flaque de mauvais souvenirs, images non résolues — elle pensait avoir dépassé cet amas d'enfance ! L'avoir rangé dans un coin stable, ordonné, du cerveau. Elle avait mis un terme à ces crises émotionnelles qui avaient commencé tardivement — seize ans ? Dix-sept ? Treize ans, peut-être — et qui contrastaient avec sa volonté, sa méticulosité extrêmes. À cette structure psychologique qui la maintenait scindée en deux : d'un côté, l'acharnement, la rigueur, la besogneuse, celle qui apprend, parfait, dépasse ; de l'autre, la terreur collée dans le revers de la peau, le doute, l'illégitimité, l'émotion débordant la vase de celle qui se perd, ne sait jamais assez, trébuche.

Hermione n'a pas eues de ces crises depuis de longs mois — une année peut-être. C'est Harry qui l'avait trouvée cette fois-là, juste avant de partir. Cette étrange conversation qu'ils avaient tenue tous les deux assis sur son lit, lui et sa mine désordonnée, tous ses traits partis dans la terreur et les visions qu'il était seul à voir ; la dernière entre ces murs. Elle avait interrompu son monologue désarticulé comme elle avait pu avec ses questions et son inquiétude, ce qui avait eu le mérite de la tirer hors de ça — ce mal chronique qui la poursuivait.

Harry.

C'était l'un des seuls à savoir, pour ses moments de crise, avec Pansy. Pansy avait vu malgré elle, l'avait aidée à sa manière, à son arrivée ici, lorsqu'elles s'étaient faites violentes. Ce premier hiver rugueux, sans fond, qui était venu la chercher. Tout cet hiver de première année où elle avait eu l'impression de s'allonger sur une plage désolée, à voir des bouts de bois flotter et des couteaux nacrés à l'odeur de laitue de mer — avec ce sentiment d'un deuil qu'on ne finit pas de répéter.

Elle avait toujours eu du mal à s'intégrer aux nouveaux lieux, à trouver des repères et des figures stables, avec qui avancer. Elle n'y était pas habituée : être parachutée dans un lieu inconnu, fourmillant, et y trouver sa place. Elle connaissait le bruit de la montagne, la couleur grise et rêche des roches, le nombre de brebis qu'il fallait accompagner dans la transhumance, et tous les noms des personnages d'Austen, Steinbeck, Brontë, McCullers. Hermione avait cru s'y préparer en dévorant la littérature qu'une de ses professeure l'aidait à dénicher ; mais la littérature ne prépare à rien. La réalité du dehors l'avait attrapée, cogné un coup sur sa bulle protectrice, puis rendue à des émotions qu'elle avait crues dominées. Brossées.

"… Il n'y a qu'une petite fille sur laquelle le sang de générations de femmes traumatisées coule, terrassée par le fantôme de ses actes et de ses non-actes."

Tout s'était rouvert, salement et brutalement, petites plaies mal suturées sur peau hypersensible. Sa mère. Les autres. L'école. Les disparitions. Confrontée au jeu cruel des enfants, à la maladie dont on avait étiquetée sa mère, à ce que ça fait que d'être élevée là par un vieil homme tendre, mais sans mains maternelles. Harcèlement. Démence. Solitude.

Pourquoi pense-t-elle à tout cela ? Hermione ne voit même plus les noms défiler sur l'écran. Car elle avait tenu. Tout allait bien.

Il y avait eu, bien sûr, la masse salvatrice de matières nouvelles à apprendre : que de livres, manuels, traités de droit sous lesquels s'ensevelir. Les entraînements de Fol'Oeil aussi, auxquels elle pliait son corps avec avidité, le soulagement de libérer l'émotion dans l'effort ; l'estime qu'elle était parvenue à arracher à ses professeurs, puis au Bureau, et qui venait combler ce trou infini de confiance ; la main secourable de Harry avec qui elle était venue ici et qui lui tenait l'épaule, ses problèmes à lui qui resurgissaient, violents, et qui l'inquiétaient elle, la sortaient de son vertige ; la gentillesse maladroite de Ron qu'Harry et elle avaient rencontré avec sa soeur à un rassemblement étudiant, sa bonhomie douce, ses tâches de rousseur qui éclataient contre son sourire, ses propositions de sortie, jamais assorties à Hermione — match de football, concert des Jefferson Airplanes, tournoi d'échecs de San Francisco —, mais toujours tendres — ce pique-nique improvisé entre le phare et le Golden Gate Park. Sa détermination obtuse à désirer évoluer dans la criminologie, quitte à épuiser tout le monde, cet infatigable désir de changer les choses, faire progresser la recherche, pas seulement attraper les méchants. Par comme Ron et Harry qui avaient choisi la voie tracée.

Et puis.

Jusqu'à l'événement avec Ron. Sa trahison. Laquelle, laquelle, laquelle ? Celle de Ron, ou bien la sienne ? "Celle qui vous pousse à ne piper mot devant l'enfermement de votre mère ou… d'autres choses internes." Non, non, non, elle ne veut pas y penser, ce n'est pas juste. Elle avait fait ce qu'elle avait pu, ce qui lui semblait bien. Il n'avait pas le droit. La replonger dans tout ça.

Oui, elle a mis tout cela derrière elle. Sa mère et son absence, sa capture brutale dans cet hôpital. Sa solitude de petite fille face aux autres. Car il ne fallait pas non plus réécrire le passé, Hermione avait été heureuse : à s'enivrer de ses après-midi sauvages, de ses poules belliqueuses, des contes sur le loup et des rumeurs de son retour, de la couleur du feu brouillée par le poêle, de ses soupes chaudes dans lesquelles il traçait des sourires. Ses descentes à l'école du village — elle aimait le bruit de ses bottes crissant la neige, le froid brutal qui rougissait sa peau, l'ambiance mystique des tempêtes sur le col, même lorsque les arbres et les buissons ressemblaient à des sorcières dans la nuit d'hiver. Sa joie à dévorer les manuels, à apprendre à aligner des lettres, puis des pensées, à s'abreuver de tous les possibles qu'on lui offrait pour réfléchir et s'évader dans ce lieu fait pour ça. Son bureau en noyer, les mots laissés dans le pupitre, les morceaux de colle entre ses cahiers. Her-mione, Her-mione, la mormonne. Les mots remontent, colorent l'image.

Tous les élèves ne l'avaient pas été, bien sûr — cruels. Ils ne s'amusaient pas tous avec les bribes mauvaises que leur confiaient leurs parents — ces murmures de villageois voyeuristes —, ne trouvaient pas de ressources infinies de jeux à harceler la broussailleuse, descendue des montagnes, vivant seule avec son grand-père, sa mère, tarée. Folle. Puis, sans plus de mère, après qu'on la lui ait retirée. C'est là qu'elle avait rencontré Harry, après tout. Ça avait été comme une évidence avec ce presque frère et son passé spectaculaire collé à la peau, la mort fulgurante de ses parents, exécutés sauvagement par le réseau de vente illégale d'animaux exotiques qu'ils avaient tenté de démanteler. En un sens, faits l'un pour l'autre. Celui qui ne pouvait faire un pas sans que l'aura sacrificielle ne le précède, cette non-naissance depuis le ventre de sa mère, mais venue des journaux qui avaient titré en masse "Mort des deux reporters stars de la décennie ; un bébé leur survit !" ; et celle dont on savait si peu, hormis qu'elle vivait dans un lieu reclus et sauvage, à peine éduquée, où elle devait surement pousser comme du mauvais chiendent. S'ils savaient. La beauté de son grand-père, la joie de sa mère — quand elle était là. Ils haïssaient aussi sa façon d'accumuler des informations sur tous les sujets possibles, comme un enfant assoiffé courant après les sources. Elle avait renvoyé sa souffrance d'être exclue sur eux en les méprisant, affichant cet air condescendant et supérieur dès qu'elle s'asseyait en classe, dos droit, bras déjà brandi. Sa campagne pour la défense du loup avait été la goutte de trop— encore ces lubies de hippies dans leurs montagnes. Alors qu'eux-mêmes avaient des brebis. Ils savaient ce dont ils parlaient.

Hermione a mis cela derrière elle, avec acharnement, avec… Pourtant, il avait suffi de quelques phrases pour faire revenir la boue.

…"Elle a été emmenée sous vos yeux, avec votre accord"…

"Vous êtes convaincue d'agir pour le bien — mais vous trébuchez sans cesse sur la violence de vos propres émotions".

"Qui vit en moi ? Et pourquoi ai-je peur de lui ?"

Quand les lumières du cinéma se rallument, Hermione comprend que tout ce qui l'a traversée avec fureur n'a pris que le temps du générique. Elle fixe un instant l'écran beige qui a retrouvé son inertie, devine la main de Pansy qui la secoue doucement :

— Hermione ?

Elle la regarde, tombe sur son regard affolé et ses ongles noirs plantés dans son bras. Hermione a l'impression d'être brutalement ramenée dans son corps. La sensation du siège derrière elle, ses doigts tordus sur eux, son souffle rapide.

« Tu pleures ?

Elle porte une main à ses joues. Sous sa paume, son sourire tremble et elle sent ses dents qui appuient contre la lèvre.

"Trouvez votre mythe personnel, là où la puissance rejoint votre thème. Vous en valez peut-être la peine"… La peine.

Ça la saisit, là, alors que la salle se vide — à peine six personnes se lèvent — et que Pansy la scrute, son rouge à lèvres qui accuse la stupeur. Non, Hermione n'est pas terrassée par la détresse paralysante dont elle a l'habitude. Ce ne sont pas des larmes d'impuissance.

Elle pleure de rage.

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Elle a convaincu Pansy d'aller rejoindre Zabini sans elle. Le froid plonge ses doigts frileux sous sa combinaison alors qu'elle traverse la pelouse du campus, quasi déserte en ce mercredi frappé par décembre et l'approche des examens. La nuit est tombée depuis plusieurs heures déjà, le vent siffle quelques notes disharmonieuses le long des branches et Hermione presse le pas. La porte beige et son odeur chimique de peinture fraîche la cueille comme à son habitude, aigre et familière. Elle dépose à peine son sac, sa veste, enfile ses mules molletonnées et attrape une couverture qu'elle glisse sur ses épaules, fourrage dans un dossier en évidence, sur le bureau, estampillé Tom Jédusor. Pour une fois, elle ne pince pas les lèvres en éprouvant sa minceur, la petite voix habituelle — si peu d'informations sur lui ! Ah, toi qui te targuais… — se tait, et elle agrippe une cassette, « Conférence — 1966 », cylindrique et noire. La clef du sous-sol cliquette entre ses doigts. Elle prend garde à la troisième marche glissante de l'escalier, à peine éclairée par sa lampe torche.

Hermione se dirige sans hésitation vers la troisième porte, « Réservée au personnel », enfonce la clef ; clic. Elle n'aime ni l'aspect clinique de la pièce, sa vétusté blanche, le manque criard d'efforts esthétiques, ni l'absence de luminosité — une ampoule clignote par intermittence au dessus de son crâne. Mais elle n'en a cure, elle referme la porte, se presse vers le cube de Formica laqué bois et ses quatre pattes qui soutiennent l'écran. En dessous, l'une des grandes nouveautés techniques du département : le magnétoscope Betamax. Rectangle métallique truffé de touches, points d'encâblement, une poignée de rainures sur son front. La jeune femme soulève la languette quasi religieusement, glisse la cassette, tourne la molette, comme le lui a montré Dean. Lorsque l'écran s'allume et commence à rembobiner l'image, le petit grésillement troue la pièce et elle ne peut s'empêcher d'avoir le souffle coupé, comme la première fois. S'y habituera-t-elle un jour ? Voir des images captées ici, dans cet endroit privé, le cinéma comme à la maison. Video Home Player. L'image se brouille puis s'immobilise.

Le caméscope dévoile une salle en noir et blanc, immense, qui s'ouvre sur une cascades de sièges en descente. L'amphithéâtre est étrangement cadré, on y voit surtout l'estrade lustrée, le pupitre et les gros rideaux qu'on étire, avant que tout ne bascule soudain sous l'afflux d'élèves, doctorants, professeurs, passionnés venus voir. Une véritable fourmilière qui grouille depuis les portes de chaque côté des sièges, venue assister à l'une des fameuses conférences du prochain Nobel de Physique. Quelques silhouettes se glissent dans le fond de la pièce. Hermione discerne les mêmes visages que la première fois : certains juvéniles, identiques, non-identifiables et massés dans la foule. D'autres bien connus : ces figures politiques qui l'avaient prise de court la première fois. Les journalistes, aussi. L'alignement de flash et de chapeaux courbés sur le front le long des murs. Toujours cet étrange imbroglio de représentants politiques, médiatiques, académiques, et la masse juvénile d'élèves ou d'aspirants élèves. Ce que lui avait dit Marcus Flint résonne encore : « Tout le monde venait. Il attirait par son aura, son langage… et parce que les rumeurs avaient commencé à ce moment-là ». Son souffle, heurté. « Les rumeurs ? » Rictus tassé dans la masse de cicatrices rosacées sur la joue. « Qu'il avait commencé déjà, à convaincre. À inviter — au feu. »

Les bruits s'effondrent alors que Tom Jédusor traverse l'estrade. Hermione suit ses mouvements lests du regard — c'est la seconde fois seulement qu'elle scrute la vidéo et qu'elle le voit, debout. Son costume sombre épouse son allure lente, douce. Tom Jédusor prend toujours son temps — avec cette gravité qui suspend le monde à ses gestes. Ses doigts jaillissent plus décolorés que jamais dans la surexposition du caméscope et ils tranchent dans la peau sombre du décor. La personne qui filme zoome sur lui, cadre son visage neutre, ses cheveux noirs, la boucle qui s'échappe et puis le rictus qui trace son triomphe. Car c'est ce qu'elle y voit : maintenant qu'elle a été témoin, en vrai, de l'homme — de ses manies doucereuses qui s'étirent en charme glacial. Elle ne comprend pas comment l'on peut manquer l'allure triomphale que prend son visage alors que ses yeux parcourent son public : c'est quelqu'un qui s'abreuve de tous les regards lancés vers lui. Elle le voit distinctement, dans sa pause théâtrale, dans la lueur qui trouble ses pupilles noires. Oui, le triomphe et… cette impression là. Être vu. Perçu, estimé — par ce parterre d'illustres. Éminents représentants de leurs fonctions.

Oui, Hermione perçoit distinctement la jubilation primaire de celui qui atteint la reconnaissance. Si étrange, détonnante, chez ce professeur estimé depuis longtemps déjà. Elle tente d'arrêter les images sur les têtes blanches qu'elle pourrait reconnaître, mais la personne qui filme ne semble avoir cure du public et n'a d'yeux que pour le Professeur. Il zoome davantage sur son visage et elle peut plonger à loisir dans cette harmonie géométrique. Pommettes, cils, lèvres — rougies. La beauté de Tom Jédusor se découpe en traits vifs, polaires qui viennent bouder leur douceur contre ses lèvres. Hermione revoit le fan club qu'il est parvenu à amasser derrière lui, le nombre d'articles parus dans les journaux de masse pour le défendre, l'amas de lettres qu'il reçoit chaque jour en prison, et elle pense au privilège de la beauté. À ce qu'elle capture et cimente dans son piège séducteur. Si elle se retourne contre des femmes comme Lavande Brown, victime de leurs attraits façonnés, violentés, dévorés, la beauté est une arme en plus pour Tom — létale.

Tom. Le nom brûle sous son crâne. Même elle — même elle. Succombe : à ses mots qui glissent depuis sa bouche, ses exposés clairs, précis, ses mains qui prennent soudain appui sur le pupitre, arment ses épaules et son visage qui s'abaisse : « C'est une toute nouvelle théorie sur la réalité, messieurs. » Sa pause envoûtante. « Mesdames ». Et elle sait qu'il joue, elle sait qu'il avance masqué et fourbe sous sa forme d'adonis, mais elle se retrouve, comme la première fois, soumise à la capture leste de ses mots. « Laissez-moi vous proposer un cheminement audacieux dans des régions encore obscures et problématiques de l'expérience humaine. » Leur envolée grisante. « Où la conscience et l'espace, sont la même chose ».

Qu'est-elle venue voir ? Le visage du monstre ? Le visage qui prend le pli du démon. Ce qui le tient fascinant parmi tous les autres : ce chaud froid qu'il souffle, son extrême intelligence et hyper-adaptation qui vont pourtant main dans la main avec ce mysticisme para-psychologique et cette marginalité destructrice, sanglante.

Elle est venue voir le visage de l'ennemi. Se le rappeler. S'immuniser contre son fiel et l'observer sans être soumise à son regard-scalpel à son tour.

Hermione se passe la cassette une fois, deux, elle perd le compte, sans s'attarder sur les explications complexes qui la perdent. La vidéo n'est pas si longue : 18 minutes 57 qui s'arrêtent en pleine phrase. Elle ne sait pas si le filmeur s'est trouvé à court de pellicule, si l'image prend soudain les scintillements et le film le plante ou bien si c'est son corps qui le plante et le trahit, désireux d'abandonner le média et de regarder par lui-même. Elle avait été rapidement estampillée : "Pièce intéressante pour la suite du dossier", après avoir été retrouvée chez Le Basilic après son arrestation. Qui l'avait filmé ? Rien n'était dit de son identité, seuls l'année et le lieu marquaient le front de la cassette. Mais ce qui les avait davantage intrigués, c'était sa présence, ici, chez lui. Pourquoi la conservait-il dans cette armoire lustrée, au bois profond et épais sous le détail ouvragé, délicatement disposée dans son coffret métallique ? Était-ce pour se regarder ? Glisser la cassette, puis son doigt, rembobiner la scène, se découvrir, soi, à travers l'autre : filtre machinal, mais qui trompe si peu sur les pensées de celui qui tient l'appareil, fasciné par son objet. Ce premier plan fébrile sur le déversoir du public, puis la précipitation sur son apparition, le rapprochement, ce zoom avant et plan fixe, pour ne plus le lâcher — visage, torse, à peine les mains posées sur le pupitre. Et s'il l'utilisait vraiment pour se voir, qu'est-ce que cela provoquait chez lui ? Tom avait-il aimé se voir à la fois de si près et du dehors, sorti de lui-même ?

Peut-être s'admirait-il. Se repaissait de ce triomphe, cette reconnaissance, ce moment tant attendu depuis son orphelinat sinistre du Vermont, au grillage usagé.

Hermione fixe pour la énième fois l'image qui défile et absorbe le détail, le lent mouvement de ses lèvres. Ses pauses marquées, son attention à son public, ce hors-champ auquel elle n'a pas accès, mais qui habite si fort à travers lui, comme s'il était toujours légèrement sur ses gardes. Sur le qui-vive : prêt à se mouvoir, adapter son ton, son regard, se transmuer.

Oui, peut-être Tom Jédusor ne faisait-il que s'observer pour apprendre. Parfaire son visage.

Et alors que la nuit finit d'écraser les bâtiments, Hermione se laisse happer, images en boucles, interrogations à l'infini. Qui es-tu Tom Jédusor ? Sous tes traits versatiles qui finissent toujours par givrer.

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Il faut qu'elle aille voir Harry. Sa mule droite accroche un coin de la moquette alors qu'elle retrouve son étage, un des fils se détache. Ses pensées se heurtent les unes aux autres, compulsives, fiévreuses, sous ses pieds qui traversent le couloir silencieux. Harry— sait. Des choses. Tant pis pour ses retenues morales et ses sentiments, pour son désir de le préserver, ne pas tout lui dire — ou au moins : pas ça —, ne pas l'entraîner là-dedans, encore ; tant pis pour son instabilité, ses vertiges, et, et, et, tout ce que ça pourrait réveiller. Ce n'est pas qu'elle le veut. La poignée tourne, froide, sous sa main. Elle le doit.

Hermione tâtonne dans le noir, heurte un livre, le pied de sa chaise, trouve son lit, ses couvertures piquantes qui sentent les vieux draps et le lin, elle s'y terre, ferme les paupières, laisse les larmes monter au secours de ses yeux asséchés par les heures au sous-sol, et s'abandonne. Le rouge l'attrape. Dans le revers de ses paupières, elle voit des venaisons blanches qui traversent la chair, des visages pâles. Des formes irisées fourmillent à l'envers, palpitent en vagues difformes. Avant de s'engourdir complètement, elle se répète, Harry, Harry, Harry, tu vas m'aider. Elle ne pense pas pour la science ou pour l'essai de Cho, elle ne pense pas à Kingsley, elle ne pense pas non plus aux familles des victimes abandonnées aux conjectures — pourquoi cet acte, pourquoi mon fils, pourquoi ce suicide. Non, son corps s'alourdit, s'abandonne au dernier gramme de conscience. Il faut qu'Harry l'aide : pour elle. Pour Le sortir d'elle.

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— Tu… tu lui diras de venir nous voir. S'il veut. Quand il veut. » La voix trébuche et ses hésitations résonnent dans la voiture. « Il est le bienvenu. Toujours.

— Bien sûr Ginny.

Hermione force un sourire, tente d'y ramasser tout ce qu'elle peut de réconfort. D'assuré.

— Enfin, il le sait sûrement », se reprend Ginny en tentant de laisser échapper un rire, « avec les cadeaux de maman, les appels de Ron… », mais le son qu'elle laisse échapper s'étrangle et elle resserre les doigts autour du volant. « … tu peux lui rappeler. Lui redire.

Hermione effleure l'épaule de la rousse, sa posture tendue, électrique, contre son siège. Elle a cessé de la regarder et visse son regard au pare-brise, les lèvres mangées.

— Promis, souffle la brune. Je lui dirai », et elle ponctue ses mots d'une pression douce. « Merci de m'avoir conduite jusqu'ici. Je sais que ce n'est pas facile.

— Non, c'est rien, balaye Ginny. C'est…

Sa phrase achoppe, et Hermione devine tous les mots qu'elle retient par peur qu'ils ne figent la situation— l'entérinent. Elle hésite, pas certaine des paroles de réconfort, mais peut-elle faire autrement ? Devant sa détresse, son corps nerveux.

— Tu sais, amorce-t-elle, tu peux entrer avec moi si tu veux. Le saluer, puis…

Puis, quoi ? Retrouver, comme par magie, la relation d'avant ? Hermione pourrait glousser sa stupidité si elle n'avait pas le désir de s'enterrer vivante devant son incapacité et les mots qui se dérobent. Elle s'en veut d'être si mauvaise. De ne pas être en mesure de dire : Viens ! il a tant envie de te voir.

Un rire bref, sec, secoue Ginny. Ses yeux marrons retrouvent ceux d'Hermione, ils brillent d'un chagrin familier qui lui serre le coeur, mais elle sourit malgré eux.

— Tu aurais fait une chef d'équipe vraiment très médiocre, Hermione.

— Moi qui rêvais pourtant de postuler aux prochaines sélections », feint-elle de déplorer. Elle force la plaisanterie, elle retombe, à peine éclose.

— Oublie, il faut être soi-même convaincu par ce qu'on dit. Même si c'est un mensonge.

Elle a prononcé ce mot avec un tel désenchantement qu'Hermione est immédiatement propulsée en dehors de cette maigre tentative d'humour et elle revoit leur première rencontre. La douceur de Ginny sous sa fougue et ses airs bravaches, la main ferme qu'elle lui avait tendue, "Enchantée Hermione. Je commençais à me demander si Ron n'avait pas fumé l'intégralité de la réserve de joints de Fred et Georges à force de parler d'une fille imaginaire. Ravie de voir que t'existes ". Son clin d'oeil hilare sous la gêne cramoisie de Ron, ses tentatives de fuite, et puis, à son tour, les délicates marbrures rouges épanouies sur le cou à mesure que Harry lui parlait. Ça lui semble si loin à présent. Presque une vie antérieure, une bulle d'adolescence tardive où Hermione avait découvert les heures paresseuses sur la pelouse universitaire (jamais trop longues, jamais trop paresseuses), la bière après 15h, les confidences spontanées et les concerts sur pouce, à même le parc ou bien la plage. Ça n'avait pas duré plus de deux ans tout ça — jusqu'au rendez-vous avec Kingsley. Avaient alors commencé : les dénégations répétées aux propositions de sortie, les dossiers macabres qui côtoyaient ses cours de criminelle, le retour de l'enfermement besogneux et des obsessions troubles, inquiètes.

Ron n'avait pas compris. N'avait pas voulu comprendre. Avec cette fausse posture morale qui avait ulcéré Hermione, son refus net de la voir s'embarquer dans des interrogatoires aussi "immondes", "à croire que tu vas chercher quelque chose là-bas ! Que ça t'appelle !", son syndrome de sauveur et de "chic flic" qui ne devait pas franchir la ligne entre victimes et criminels. Il n'avait pas non plus compris le problème de Harry. Ses hallucinations grandissantes. Son instrumentalisation par Scrimgeour. "C'est juste dégueulasse tout ça".

Hermione n'avait pas supporté sa réaction si violente à l'inflexion de sa carrière et elle en avait été terriblement blessée — peut-être que la suite n'avait fait qu'éclore à partir de ça. Cet ami-amoureux, ce début de romance qu'ils avaient, sa peau chaude sous elle. Disparus, ravalés dans la coupure nette qu'il avait décidée tout seul. Elle ment. Ça avait commencé comme ça bien sûr, mais la cassure était venue plus tard. Plus nette. Elle aussi, pourtant, abhorrait la façon dont le Bureau avait embarqué Harry dans cette chasse aux « hallucinations-indic' ». La façon dont tous ces supérieurs hiérarchiques, si exemplaires et dévoués avaient utilisé les étranges intuitions d'un jeune de vingt ans, à peine formé ou protégé, en proie à des fulgurances qu'il payait au prix fort — migraines, insomnies, pertes d'appétit, images inlassables tourbillonnant sous ses paupières —, et duquel on préférait tirer le suc jusqu'à l'épuisement plutôt que de proposer une thérapie.

« Tu sais bien que je ne peux pas entrer. Il n'a pas envie de me voir, il me l'a dit.

Hermione secoue la tête.

— Non, il a pas dit qu'il ne le voulait pas, ce n'est pas vrai. Je sais que tu lui manques, Gin', je sais. Il est juste… », elle cafouille dans ses mots, pas certaine, elle-même, de ce qu'elle cherche à décrire. « … dans un mauvais lieu. Mauvais état mental. » Hermione fixe les arabesques qu'ont tracé des doigts dans la poussière du tableau de bord. « Mais il va nous revenir, je le sais. Ce n'est pas la première fois qu'il a ces moments de repli sombrer. Tu sais bien qu'il revient toujours.

Elle rit, presque, mais sa voix s'enroue. Elle aperçoit Ginny agiter la tête et passer rapidement une main sous son oeil.

— Oui, oui, je sais. C'est— passager. » Ses cils accrochent un peu d'humidité. « Je suis au courant (et elle fait un geste de la main qui englobe des scènes fantômes) de tout ça, il m'en avait parlé. » Elle se retourne brusquement vers elle, ses yeux fixes, désemparés. « Ça fait juste plusieurs mois maintenant et je pensais qu'après tout ce temps, il irait mieux, ou qu'il accepterait enfin notre aide, nos lettres. Qu'il voudrait bien nous voir. » Sa voix chute. « Me voir.

— À moi aussi il manque. » La voix d'Hermione rejoint la sienne, basse. « Je te promets que je te ferai un compte-rendu détaillé de la discussion et de son état. Que je lui parlerai.

Un pâle sourire sur le visage de Ginny, puis une inquiétude qui monte, un air sérieux qui la prend. « Toi aussi, Hermione. Tu viendras nous voir. » Avant qu'Hermione ne puisse se dérober à l'invitation en prétextant les cours à rattraper, les examens qu'elle a manqués, qu'elle doit repasser, briller, la vie sérieuse et ses mille implications administratives, le retard qu'elle accumule avec Cho, mais que bien sûr, elle tenterait de venir, passerait saluer tout le monde, remercier Arthur pour ses notes sur l'ingénierie mécanique, Percy pour son professionnalisme, un peu plus tard, courant mars, avril, peut-être ? , Ginny l'arrête.

— Mione. Tu ne peux pas faire comme si tout ça ne t'affectait pas ». Elle souffle brusquement, comme pour expirer des mots tenus longtemps. « On en parle entre nous, tu sais ? T'es plus jamais avec nous, tu fuis les entraînements de Ron, les miens, les réunions qu'on propose le samedi soir, les parties chez Rosmerta. Luna m'a dit qu'elle allait seule, maintenant, à la clinique de Haight Ashbury...

À la mention de la "free clinic" de Haight Ashbury, à laquelle elle a dédié des heures et des heures de volontariat, une honte aigre déboule en elle — elle revoit ces couloirs de psychopharmacologie débordés d'addicts en quête d'écoute, de mères ravagées par la drogue et la peur de perdre la garde de leur enfant, ses matelas empilés, et puis ces murs ré-appropriés, gagnés par les mosaïques bigarrées, rêves psychédéliques en Technicolor. Le petit Colin, veillant sur son père intoxiqué. Luna. Luna et ses grands yeux bleus éperdus d'écoute décalée et douce, ses aller retour inlassables auprès de sa propre mère. Elle n'y est pas allée depuis des semaines. Elle a si honte.

« Et… et je comprends que tu ne veuilles plus voir Ron, c'est votre affaire, vous n'avez pas à tourner la page, comme ça, sans rien. Mais Hermione, ça fait six mois qu'on dirait que tu nous évites, nous aussi. » Sa voix ralentit, retombe. « Et là, depuis… (Sa main retrouve ce geste qui dit nous savons de quoi je parle). C'est encore pire. Comme si tu te laissais lentement avaler.

Elles se fixent un instant, les pensées agitées au fond des yeux, et Hermione ne peut pas empêcher son élan : son ventre heurte la boîte de vitesses, sa veste remonte alors qu'elle enveloppe Ginny de ses deux bras. Elle aimerait insuffler tout l'espoir et la douceur du monde dans cette étreinte, quelque chose qui les rassure toutes les deux, combatte les pressentiments et l'atmosphère crue, mais il y a quelque chose de d'inconsolable dans la façon qu'elles ont de s'accrocher à l'autre. Elle murmure : Oui, oui, je vais venir. Elles restent longtemps comme ça, tenues l'une à l'autre. Puis Hermione la presse une dernière fois contre elle avant d'agripper la poignée d'une main.

La portière s'ouvre dans un grincement sur les docks qui filent à l'embarcadère. Un dégradé de marron tartine le ciel et une bruine froide l'accueille à sa sortie. Ce temps hivernal, pris entre la crue, le reflux humide des nuages et le Pacifique, dont San Francisco a le secret. Tous les ans Hermione se dit qu'elle préfère la neige et son ciel bleu, même lorsqu'elle monte sur quatre mètres, colmate sa fenêtre et la force à déblayer la porte au petit matin. Tout, plutôt que cette bouillasse informe de gris-blanc qui tire la gueule à n'en plus finir.

Elle se retourne sur Ginny et sa petite Fiat Gryffon couleur grenat, tente de ne pas être rattrapée par l'affliction qu'elle aperçoit derrière le pare-brise, ses beaux yeux de biche, tourmentés et éteints, respire, et lui adresse un signe de la main, un sourire, avant de faire volte-face.

Ginny l'a déposée sur les docks. Juste à la pointe de Rincon Hill et de sa chaîne d'usines, entrepôts, ateliers et fonderies, cet étalage industriel qui poisse les récifs de South Market depuis le début du siècle. Tatum and Bowen, Golden West Plating, Pacific Hardware and Steel, toutes ces entreprises qui s'étaient attaquées à cette zone portuaire après les ravages du tremblement de terre de 1906 et avaient offert leurs premiers succès aux futures fortunes de la ville, s'y amassent. Comme les Black. Black Steel et son usine métallurgique assise sur l'exploitation de miniers et le fracas des machines à vapeur, concasseurs de roches, treuils, derricks, ce golden complexe de la Seconde Guerre mondiale. Avec l'exportation de leurs métaux et de l'artillerie militaire dans toute l'Europe, les Black avaient retrouvé l'argent, la puissance et leur nom blanchi.

Un sourire amer lui échappe alors que ses bottes évitent une flaque de boue et qu'elle dépasse leur usine mère. Sous les lettres vert sombre qui luisent sous la pluie, on peut lire, à peine écaillé : Toujours Pur, et Hermione ressent le même désir de mordre que la première fois. Ce Toujours Pur accolé au premier groupe de métallurgie de Californie, comme si le métal raffiné et exporté n'était pas né des heures ensanglantées des miniers des docks, comme s'il n'était pas forgé à éclater, déchirer, défigurer la peau d'Ennemis européens. Mais surtout, comme s'il n'était qu'un slogan marketing venu moderniser une aristocratie délabrée, émigrée à l'Ouest après les affres de la Civil War, et non une devise ancienne, vieille comme les premiers colons britanniques et leurs relents racistes. Car Toujour Pur, ce n'était pas juste une promesse métallurgique, une formule bien trouvée. C'était un rêve colonial : toujours intact dans sa blancheur— pas de sang noir souillant les veines ou la tapisserie familiale, même pas pour ce quarteron qui avait emporté l'une des dernières filles.

Car avant ça, avant cette fortune industrielle campée sur ces vieilles falaises ensablées et son déversoir portuaire précieux, les ancêtres Black étaient venus du Sud. Hermione se rappelle des confidences rageuses de Harry — dégoutées et tristes, habitées par la compassion et la rébellion de ce cher parrain qui avait rompu avec cette famille. Débarqués aux débuts de la colonisation américaine, parmi les premiers pionniers qui se rêvaient fondateurs mythiques et Pères d'une nouvelle culture, ils avaient surtout fui leur expropriation foncière en Angleterre, la révolte de leurs paysans et la parcellisation de leur domaine, profitant des terres faciles du nouveau continent. Ils s'étaient lancés avidement et conséquemment dans cette conquête. Qui l'eut cru ? Que de tels représentants de l'aristocratie européenne puissent se reconvertir en capitalistes de la première heure — la voilette et le sucre de canne. Ils avaient choisi le Sud, bien sûr — la Virginie. Tout leur avait plu : ce modèle économique où les immenses plantations de tabac et de coton leur rappelaient les parcs domaniaux du vieux pays, l'importance fondamentale de la famille qui offrait à leurs valeurs aristocratiques un nouvel espace où s'ancrer, et la main d'œuvre. C'était un cadeau du ciel — cette loi de 1661 de Virginie. Légalisation de l'esclavage. Mais surtout, surtout, ce Code Noir de 1680, qui interdisait aux esclaves de quitter la plantation, égrenait la panoplie de sévices autorisés, encouragés, mis dans la main du maitre, presque — fouet, exposition au pilori, mutilation, pendaison. Ce Code Noir dont ils pouvaient se revendiquer : Black comme dans Black code, réglementation, encadrement, appropriation des Noirs. Ça oui, ces années glorieuses du XIXe siècle, à faire rougir la fortune de la sueur de leurs esclaves courbés de l'aube au crépuscule.

Ils n'avaient pu se résoudre à fuir au Nord après le Grand Déchirement. 1865 et son abolition de l'esclavage. 1865 et cette révolte sur leurs terres : soixante-quinze esclaves levés au petit matin pour les égorger dans leur sommeil. À peine matée par les soldats confédérés qui étaient arrivés au bon moment, l'insurrection avait quand même emporté le père, Nigellus, et sa soeur, Elladora. Ils avaient retourné la haine profonde contre les traîtres du pays, ces yankees du Nord, ses républicains* abolitionnistes et ses congrégationalistes putassiers qui avaient détourné le message de la Bible pour en faire une ode à "l'égalitarisme", "la démocratie", "l'affranchissement" — ils ne pouvaient décemment pas y trouver refuge. Ils avaient choisi l'Ouest : tout à reconstruire sur ces nouvelles annexions de terres où exporter leurs valeurs. Un boom industriel, une nouvelle ligne de fer, un nom inconnu là-bas, un nom à laver, et une série de « guerres indiennes » où épancher leur rancoeur. Ils avaient retrouvé foi en leur pays avec ce système de réserves — tous ces indiens parqués sur eux-mêmes, à échanger leurs vermines sur trois bouts de terre.

Leurs descendants s'étaient lancés dans l'exploitation minière. Avaient profité des ravages de la nouvelle industrie, ses failles grossières dans le tissu de San Francisco qui avaient déversé sa première main d'oeuvre à bas coût. Ils avaient bien profité de ces années dorées de 1910 et leur conversion à l'armement de guerre. 1914 et la fortune, retour à la richesse qui leur était due.

La plupart étaient morts aujourd'hui — Sirius avait trépassé trois ans auparavant et Bellatrix hurlait à la mort derrière les barreaux.

Bellatrix Black était née de ce rêve nostalgique : un Sud mythifié, aux maisons de planteurs assises sur la mise au pas d'inférieurs ; contre les rêveries décadentes et marginales de ce San Francisco sous psychédéliques, avec son Summer of love et sa litanie de progressistes. Elle avait trouvé amusant et terriblement à propos de détourner l'armement de sa famille pour faire exploser la place du gouvernement où 50 000 étudiants scandaient leur refus et leur haine de la guerre du Vietnam. L'explosion, immense, assourdissante. Des morceaux de peau éclatés aux quatre coins. Des passants en avaient retrouvés sur la plage, des mois plus tard.

Hermione secoue les mauvaises pensées qui la talonnent sur ce quai poisseux. Elle essaie de ne pas imaginer un monde où le chemin de Bellatrix Black aurait croisé celui de Tom Jédusor et elle tourne à l'angle de Mission Street, dépasse les taquerias qui clignotent, ses immeubles qui grimpent et les petites tables en plastique où s'accoudent des proxénètes et leurs filles, puis enchaîne sur Fremont Street. Là, à l'intersection précise de Fremont St et Market St, un renfoncement de briques glisse en son sein un immense Manoir à double étage. 12, Square Grimmaurd. Hermione resserre les pans de sa veste alors qu'elle monte les marches noirâtres qui combattent l'humidité et les araignées et réprime son frisson en pressant la sonnette. Elle déteste cette maison. Cette anomalie de richesse décadente qui avait marqué le siècle par ses dorures, ses figures stylisées sur le fronton, sa voûte en briques rouges et cette gueule de serpent ouverte sur la porte — on passait des baraquements pauvres et leur suite de bidonvilles amassés sur le flanc des métallurgies à cette puissance financière qui reproduisait un style victorien gagné par des choix architecturaux tortueux et sinistres, plongeant dans les interprétations occultes de la Bible. Des gargouilles à gueule béante s'appuient sur les fenêtres, tandis que des demi dieux à visage maladif se pressent dans les arcades. Même en son temps de beauté, lorsque la maison se tenait fière contre les briques, elle avait dû détenir quelque chose de dérangeant, comme une femme cruelle à la beauté macabre. Là, décatie et voutée, elle a simplement l'air de souffrir en exhalant un dernier souffle.

Elle ne comprend pas comment Harry peut choisir d'y vivre. Entre son histoire et sa généalogie funestes, ses anciens habitants et le vent du Pacifique qui y a ses privilèges, Hermione ne parvient pas à concevoir qu'on y vive délibérément. Car ne n'était pas comme si Harry était démuni : ses parents lui avaient légué des sommes ronflantes héritées de la famille Potter et de ses raffineries de sucre, il aurait pu s'en servir et acheter un appartement loin, loin de cette maison et son passé. Mais Sirius y avait vécu. Oui, Sirius y avait vécu un temps avec lui et ils avaient eu leur rêve doré tous les deux — parrain, filleul, retrouvés.

Peut-être que la sonnette ne marche plus. Peut-être qu'Harry a pris soin de sectionner les câbles avec l'une des mille reliques à bout pointu essaimées dans la maison. Hermione tord le fil angoissant de ses pensées, tente lui aussi de le débrancher, et frappe trois coups secs sans toucher au heurtoir à forme de serpent. Quelques lampadaires s'allument dans la faible luminosité. Elle s'approche d'une des fenêtres qui encadrent la porte et porte ses mains à son front en collant le nez à la vitre. Tout est plongé dans un noir épais duquel percent quelques formes étranges dont elle a vaguement le souvenir. Une main tordue, doigts éperdus de souffrance pointant vers le haut. Une table basse avec… Bong ! une face luisante se colle soudain à la sienne et… Aaaah, mais qu'est-ce que c'était que ça ? Hermione recule d'un coup, son talon se prend dans une plante débraillée qui pousse contre l'absence de jardinier, manque de dévaler les trois marches en sens en inverse et se rattrape juste à temps au piquet qui tenait l'ancien portail. Mon. Dieu. Son coeur s'agite dans tous les sens contre son corps tendu, elle tente de calmer son souffle dans sa nouvelle posture. Que vient-elle de voir… ? Elle plisse les yeux. Bien cadrée par le carreau sale, une tête recouverte de poils noirs appuie son museau— pile à l'endroit où elle avait collé son front, de l'autre côté de la vitre. Un chien…?

— Qui est là ?, brusque une voix à sa gauche.

Elle tourne la tête et avise la porte, tout juste assez entrebâillée pour laisser échapper un visage blême, attaqué par une masse de cheveux hirsutes. Elle est tellement frappée par la présence du chien et de ses immenses babines aqueuses qu'elle n'a pas le temps d'être soulagée par son apparition.

— Harry ! Il y a, il y a…

Elle agite un doigt sans terminer sa phrase. « Là !, insiste-t-elle.

— Hermione… ?

Il ouvre grand la porte, plisse les yeux dans la luminosité pourtant faible, remonte ses lunettes, avise sa posture.

« Pourquoi t'es en train de reproduire la position numéro 9 du programme Vigilance constante de Fol Oeil sur mon perron ? T'as des ennuis ? » Ses yeux se mettent à scanner fiévreusement l'allée et les échoppes qui papillotent. « J'ai des ennuis ?

— C'est quoi ça ?, expulse-t-elle en désespoir de cause.

Hermione aime les chiens lorsqu'ils ont le poil doux, rappellent la domestication du loup et guident des brebis. Pas quand ils collent leur truffe suintante depuis un manoir lugubre.

— Hein ? » Harry sort vraiment, cette fois, se rapproche d'elle. Elle note son t-shirt blanc froissé, la couverture jetée sur les épaules, ses pieds nus. « Oh, tu veux parler de Touffu ?

Touffu ?

Tout ce qui traverse Hermione à cet instant c'est que Ptolémée lui manque, qu'Harry a vraiment mauvaise mine, qu'il ne peut décemment pas y avoir moins seyant comme patronyme pour cette version canine à crocs saillants, qu'Harry doit avoir les pieds transis, que peut-être Cerbère aurait mieux convenu, que son ami a l'air de ne pas avoir dormi depuis six jours, qu'au moins c'est représentatif de cette masse capillaire, qu'il faudrait vraiment qu'ils pensent à rentrer tous les deux, mais que d'où vient ce chien par Merlin ?

— C'est un vieux chien, y'a pas plus inoffensif, offre-t-il pour toute explication. Tu peux baisser ta garde, ajoute-t-il avec un léger sourire. Le pire que le molosse puisse faire c'est te charger avec dix litres de bave. T'en as vu d'autres.

Hermione grimace, elle n'avait vraiment pas envie d'être parasitée par l'image, mais relâche ses muscles. Après un dernier coup d'oeil méfiant jeté à Touffu, elle se rapproche de Harry. Ses yeux remontent le long de sa chair de poule, l'aspect tranchant de sa silhouette, sculptée dans la maigreur, et les cavités sombres qui dévorent son regard.

— Harry…

— Ça fait un bout de temps, pas vrai ?

Quatre mois. Le ton n'accuse pas, il rase les faits, rauque et abîmé, comme un chant mélancolique.

— Harry, je suis tellement désolée. J'ai voulu te voir des dizaines de fois, des centaines. J'ai essayé de t'appeler sur la ligne du Manoir mais elle a l'air coupée et je…

— Rah, pas la peine, balaye-t-il avec un petit geste éteint. T'en fais pas, je connais ta capacité à crouler sous le travail et à oublier le monde. C'est pas comme si j'étais dans mes meilleures disponibilités.

— Non, non, je veux pas que ce soit si facile, c'est—» Elle souffle. « J'ai été une amie affreuse. À te voir, là…

— Ne prends pas ce ton, Mione. » Son sourire fait ressortir les ombres désabusées. « Tu sais bien que la pitié ne me réussit pas.

Elle hésite avant d'insister, se ravise. Puis elle propulse une main vers son visage, caresse une mèche doucement.

— Tu me fais entrer ?

— Seulement si tu promets de ne pas maltraiter Touffu.

.

— Je me doutais que tu venais pour ça. Dès que j'ai aperçu ton réflexe de combat, ton regard de guerrière, je me suis dit : Elle est pas là pour m'apporter ma dose de chocolat. Et Kingsley étant passé l'autre jour… j'ai boutonné Pierre avec Paul.

Hermione se redresse sur une épaule. « Quoi ? Kingsley est passé ? Qu'est-ce qu'il te voulait ?

Son ton est pressant et sec, trahi, presque. Elle suit les volutes de fumée qui s'enroulent au-dessus du visage de Harry, les sourcils froncés. Il hausse les épaules — autant qu'il le puisse, du moins, allongé de tout son long sur le baldaquin de l'ancienne chambre de Sirius.

— Officiellement, prendre de mes nouvelles. Me demander quand est-ce que je serais prêt à revenir sur le "terrain". Officieusement, il voulait voir si j'étais pas mort — histoire qu'on relance pas une nouvelle enquête interne, ricane-t-il, et le cas échéant prendre la température, voir si je pouvais être utile à nouveau. » Il inspire une bouffée, rejette la fumée par le nez. « Apparemment vous avancez comme des pros.

Un dégout brutal bouillonne dans son ventre, mais Hermione se laisse retomber sur le lit aux côtés de son ami. Elle a pris la peine d'enlever ses chaussures avant de s'étaler sur les draps, plus par réflexe poli que nécessité pratique — les draps blancs cassés dégagent des relents d'humidité et quelques taches y sont visibles. Elle n'a pas la force de hurler contre une affaire qu'elle a perdue depuis longtemps, même si elle ne peut s'empêcher d'insister.

— Il continue, donc ?, émet-elle d'une voix plate qui contraint sa rancoeur.

— À croire que mes petites hallucinations ont leur chance ? » Harry ricane. « Faut croire.

— À exploiter, tu veux dire, ton régime hallucinatoire et à te contraindre à mettre ta vie sur pause pour te lancer sur la piste de criminels que tu n'as même pas encore été formé à arrêter ! Comme si… comme si tout ça était non seulement scientifique, mais ne risquait pas de te tuer.

Au temps pour la colère qu'elle a voulu contenir, ses mots vibrent entre ses dents serrées. Harry est secoué d'un léger rire, à sa droite.

— T'es sure que t'en veux pas un ? » Il lui désigne son propre joint, l'extrémité encore brasillante. « Ça ralentit le rythme cardiaque comme il faut.

Hermione le fixe d'un air qui veut tout dire, avant de rapatrier son regard dans les moulures qui stylisent le plafond au-dessus d'eux. Des traces de suie ont y niché leur délaissement. Elle prend une profonde inspiration pour récupérer une voix calme.

— Je suis sérieuse, Harry. C'est pas normal de te traiter comme ça. Tes insomnies, tes migraines… si ton corps a lâché il y a quatre mois, ce n'est pas pour rien.

— Parce que c'est beaucoup plus normal de te laisser interroger des criminels hors normes dans des prisons de haute sécurité ? À 25 ans ?

Son regard vert l'épingle de profil, et elle ne peut s'empêcher de laisser une place à la petite voix qui se joint à sa remarque — même si c'est certainement loin, très loin, d'être la même chose.

— Tu sais bien que ça n'a rien à voir. C'est une idée que j'ai proposée, avec Cho. Ils n'ont fait que nous assurer la possibilité de la mettre à l'épreuve et de produire des résultats scientifiques à partir d'entretiens préparés », et elle sape d'un coup sec la pensée qui la nargue : si préparée, Hermione ?, « et protégés. » Elle secoue la tête en même temps. « Je l'ai cherché et je l'ai eu, c'est tout. Personne ne m'exploite, ni ne me demande plus que ce qui m'est physiquement et psychiquement possible.

— T'es sure de ça Mione ? Parce que, autant te le dire maintenant, t'as une sale tête. T'as l'air de survivre sur du café et de l'adrénaline. Tu peux pas venir me faire de leçons sur mon état quand la seule différence entre nous, c'est que j'ai accepté l'épuisement et que j'ai craqué ici, entre ces murs…

— … je n'ai pas de migraines qui me forcent à rester allongée dans le noir un gant mouillé sur les yeux, ni cauchemars qui me prennent n'importe quand, l'interrompt-elle, mais il poursuit sans le prendre en compte.

— … et je suis prêt à offrir mon visage à Touffu que dès que tu prendras une seconde pour toi, que ce soit un jour de congé que Fol' Oeil aura forcé sur toi ou une séance de spiritisme initiée par Luna, tu vas disjoncter. » Harry bouge légèrement sur le côté. Il peut la fixer pleine face maintenant. « On sait comment tu disjonctes Hermione : tu te recroquevilles sur tes terreurs et tes culpabilités d'enfant, dans le noir, sous la couette, pendant des jours. Et force à celui qui saura t'en faire sortir.

Hermione ne sait pas si ses mots l'ébouillantent ou la soulagent. Qu'il la connaisse si bien dans ses recoins noirs. C'est toujours un coup porté à son image orgueilleuse, digne, celle qu'elle a tant voulu cultiver dans cette nouvelle ville, ce nouveau départ ; ça l'érafle toujours aussi fort d'être rappelé à ses insuffisances. Ses moments d'écroulement. Et pourtant, qu'elle ne puisse pas prétendre avec Harry qu'elle sait où elle va et qu'elle saura traverser tout ça sans tache, vient la trouver — dans ce petit lieu de réconfort.

— Tu sais Harry, commence-t-elle et sa voix érafle les colonnes de noyer, si je ne suis pas venue te voir juste après ton départ, enfin, si je n'ai pas insisté, hurlé à la porte, trouvé un coin de fenêtre où passer…

— … comme tu aurais été capable de le faire, sourit Harry.

— … c'est pas seulement parce que je ne voulais pas te mêler encore à Jédusor. » Elle surveille son ami, mais il ne tressaille pas à l'évocation du nom. « Même s'il y avait une grande part de ça : ne pas te forcer à replonger dans les enquêtes auxquelles ils t'ont soumis, ne pas réouvrir la boite de pandore à visions…

Elle ne rattrape pas le mot. Visions. Elle l'a lâché, cette fois, la première à voix haute, peut-être. Elle se l'était refusé toute cette longue année où l'équipe de Kingsley avait décidé de croire que les hallucinations de Harry avaient bel et bien la capacité de leur offrir des indices pour la capture.

« J'avais si honte. » Elle sourit et ça accuse son air triste. « Mais c'est aussi parce que j'en pouvais plus d'être ramenée à tout ça : le passé, ma mère, Hogsmeade, Ron. Tout ce que tu es me le rappelle. » Elle sent la tête de Harry s'appuyer contre la sienne, doucement. « Tu es ce qu'il y a de plus invariant dans ma vie. Tu es avec moi depuis les débuts, depuis la toute première horreur », elle sent les doigts de Harry lui presser le poignet, « au chemin que je me suis frayée ici. Tu sais tout ce qui me constitue d'affreux », elle inspire la fumée qu'il expire, « et de faible, et je peux pas, je peux pas y arriver, dans cette mission, si je me libère pas de ça. Si je ne l'oublie pas.

— Je sais Hermione. Je t'en veux pas. On a tous des choses à régler.

— Mais moi, si. Moi je m'en veux. Parce que ça marche pas ». Elle secoue la tête, répète, avec cette même cassure dans le regard. « Ça marche pas. Je ne suis pas si forte. » Elle murmure : « Et il le sait, et il en profite.

Les doigts de Harry agrippent son poignet et serrent, mais il ne tourne pas la tête. Ses cils noirs sont fixes.

— Hermione, dis-moi comment ça s'est passé. Ce qu'il a fait.

Des images de Tom Jédusor frôlent ses yeux secs, elles passent comme des fantômes. Elle revoit le pli vorace de son visage alors qu'elle cède aux confessions. Son propre soulagement halluciné à tout déballer face à lui. L'accueil dévorant de ce qu'elle avait à dire.

— J'imagine que j'ai subi ce qu'il fait subir à ses élèves, lâche-t-elle. Le feu en moins, bien sûr », et elle a presque envie de glousser en noir. « Le sentiment de se sentir écouté, accueilli, jamais jugé… et en même temps, éventré, appelé à tout dire par cette confusion étrange qu'il arrive à forcer entre le désir qu'on a à l'intérieur de soi de se confier et l'ordre qu'il impose. Bref, » bouscule-t-elle parce qu'elle sent encore le pouvoir hypnotique des images sur elle, « la totale. Emprise, extorsion d'informations personnelles, brouillage de repères de confiance, entre ce qu'on pense vouloir dire et ce qu'on pressent qu'il veut qu'on dise… et qu'on a envie de satisfaire. Presque. » Harry n'a pas bougé. Elle murmure : « Cette grande brutalité sous ses invitations doucereuses.

— T'as quand même l'air moins subjuguée qu'eux, si ça peut te rassurer, glisse Harry, mais en le regardant, elle voit bien qu'il n'a pas l'air si serein.

Elle se tourne complètement sur le côté, agrippe son bras.

— Harry. Tu dois me donner des explications. J'ai besoin de ton aide ». Elle souffle, sa voix bascule d'une petite cassure à l'autre. « Je l'ai laissé faire mon thème astral. Mon thème astral. » L'intitulé laisse toujours son goût sale sur ses lèvres. « Moi.

— Oh », laisse tomber Harry et ses yeux s'écarquillent. « Tu— wow. Ok. » Il cesse de fixer le plafond, absent, pour se redresser à demi. Sa façade rassurante se fissure et il secoue la tête. « Attends, Hermione, je comprends plus. Je croyais que ces visites en prison c'était pour faire avancer la… », il se gratte le front, un épi se décolle, « … "science de la criminalité" ou un truc comme ça. Pas pour accepter de jouer selon les règles du tueur. Jédusor par dessus-tout !

Elle voit bien que ça le sidère et l'inquiète qu'elle soit allée jusque-là, mais tout ce qui la surprend sur le coup, c'est que surpris, en revanche, il n'en a pas l'air.

— Tu savais qu'il faisait des thèmes astraux à ses élèves ?, accuse-t-elle. Je veux dire, à ceux qu'il avait attirés dans son cercle spécial du soir.

— Ouais, lâche-t-il et sa gêne la renseigne assez pour que la colère se ravive dans son ventre.

Elle se redresse en position assise et lui lance un regard brulant ou bien trahi, qui le force à abandonner sa positon avachie sur un coude pour l'imiter.

— Combien de choses connais-tu sur le cas Jédusor que j'ignore ? », elle demande, les dents serrées. « Je sais que t'as été entraîné dans l'affaire et tu sais que c'est pour ça que je suis là : te demander tout ce à quoi t'as eu accès et qui m'a été dissimulé. Mais ce genre de détail capital aurait être dans le dossier.

Elle s'énerve, alors qu'elle ne devrait pas s'énerver, mais c'est plus fort qu'elle, c'est toujours la même histoire : elle pense trouver une méthode originale pour attraper le crime depuis un autre angle, produire des données scientifiques qui font avancer les choses, et elle a trois coups de retard, parce que personne ne lui livre ses infos.

— Hermione, tu sais que c'est l'affaire sur laquelle on ne pouvait rien dire. Motus mortel, se défend-il. Et moi, encore plus que les autres. J'étais pas censé faire partie de l'enquête, je suis une ombre sur les compte-rendus internes. J'existe pas. » Ils sont tous deux en tailleur maintenant, le dos d'Harry contre une colonnade, celui d'Hermione, raide et alerte. « J'étais persuadé que Kingsley t'avait transmis le dossier complet avant de t'envoyer dans la gueule du loup.

— J'ai eu accès qu'à une retranscription charcutée par le service du haut. » Son visage prend l'ombre. « Mais je pensais qu'on avait seulement retranché certains noms et indicateurs, par procédure et précautions, et que quantité de zones d'ombres demeuraient. Je pensais que c'étaient pour elles que Kingsley avait accepté que j'y aille, pour les éclairer : psyché, modalités d'embrigadement, hypnose collective.

— Oh, y'en a encore plein, t'en fais pas », soupire Harry. Il rallume le bout délaissé de son mégot. « On en a su juste assez pour le coincer.

Hermione hoche la tête lentement, sans cesser de le fixer.

— Le meurtre du père et le sillage d'auto immolation », et elle le dit comme une confirmation, même si maintenant, un gouffre d'inconnues s'est ouvert.

— Ouais ». Harry inspire une bouffée, grimace. « Mais tu sais, ça a pas été difficile, une fois que Fol'Oeil et Kingsley sont parvenus à trouver le moyen de le coincer en interrogatoire. » Il s'interrompt un instant, fronce les sourcils, plus très sur : « Tu sais ça non ?

— Qu'ils ont réussi à avoir un mandat d'arrêt grâce aux dessins et à l'expertise sur la calligraphie ? » Elle roule des yeux. « Harry.

Il lève une main pour s'excuser, mais c'est la mauvaise, le joint atterrit à quatre centimètres du visage d'Hermione et elle est prise d'une congestion instantanée — traits tordus, rougeurs et toux qui recrache l'assaut de fumée.

« Harry !

— Pardon, pardon, pardon, précipite-t-il, les yeux mortifiés, mais la queue d'un rire réprimé aux lèvres. J'éteins ça tout de suite.

— Rrrh, donne-moi ça ». Sa main fauche la menace et l'écrase rageusement dans une tasse où surnage une fin de café. « Tu sais que je déteste la fumée. Même Dean fait plus attention que toi.

— Herm— non ! C'est de l'excellente ! », se plaint-il et elle ne peut s'empêcher de rouler des yeux devant sa mine déconfite et le papier à cigarette qui s'imbibe de café froid.

Bref. » Sa voix enraye la petite scène doloriste qu'il s'apprête à lui faire et elle agite sa main devant elle— les dernières volutes s'éparpillent en petits spectres. Elle claque des doigts. « Le mandat d'arrêt fondé sur une étude graphologique. L'expertise en écritures et documents qui confirme les concordances. Et ses aveux en interrogatoire.

Harry porte une main à ses lèvres comme pour tirer sur le mégot, mais seul son fantôme déforme ses doigts, et il la laisse retomber en aspirant le vide. Hermione a l'impression qu'elle pourrait toucher sa fatigue rien qu'en allongeant le bras.

— Effrayants, lâche-t-il.

Le souvenir a l'air de marcher sur son visage, frais et sec, et trois sacs de pierre dégringolent dans le ventre d'Hermione.

— T'étais ?, s'estomaque-t-elle. Harry !

— Derrière la vitre. » Il passe une main devant son visage, chasse sa surprise comme si elle n'avait pas lieu d'être et que le simple fait de ne pas avoir été dans la pièce changeait tout. « Il ne pouvait pas me voir.

Et ? », le presse-t-elle. Sa voix est fébrile et l'impatience qu'elle ressent lui offre une soupape pour respirer loin de ce sentiment de trahison qui remonte.

— C'était très court ». Harry hausse une épaule, mais le geste est emprunté, rigide. « Et très bizarre. Dérangeant, en fait. » Ses yeux se perdent sur la tapisserie, glissent dans le souvenir. « Il avait l'air presque content de nous vomir tout ça. Content et fier. Je me rappelle son petit C'était pour moi comme s'il l'avait murmuré hier.

— "C'était pour moi" ?, répète-t-elle, déconcertée. Pourquoi pas "c'était moi" ?

— C'est ça le truc. Tout était absolument réfrigérant chez ce type, Hermione », et il rabat ses yeux dans les siens, le vert intense, « du moment où il est entré et a souri d'un air presque satisfait jusqu'aux explications des flics sur sa présence. » Il s'interrompt, son visage durci. Hermione pourrait presque goûter son dégoût. « Mais le pire, ça a été ce moment d'aveu. Fol'Oeil et Lupin l'ont pas joué particulièrement subtile, ils se sont dit que pas grand chose marcherait, certainement pas la pression, parce qu'on avait face à nous un esprit bien méticuleux et rationnel. » Il approche d'une main la petite boite de fer et son contenu poudreux, mais se ravise devant sa mine. « Ils lui ont exposé les faits et les soupçons, comme ça. Photos du dessin, des mots envoyés à ces élèves et de la lettre interceptée qui revendiquait l'influence sur les immolations. Il était impassible et en même temps terriblement attentif. Il avait pas l'air tendu, pas particulièrement… juste en attente. Comme s'il attendait la venue de quelque chose. » Hermione scrute son visage intensément, à l'affût de tout indice informulé. Elle voudrait pouvoir plonger dans ses souvenirs comme dans un bain. « Il buvait les mots comme un écolier très propre sur lui, sage et assidu, mais avec un… une sorte d'expectative. Et c'est quand on a fini et mentionné le nombre exact d'immolations — 117 —, le nombre qu'on pouvait lui attribuer grâce à l'expertise calligraphique et l'enquête sur le réseau interne d'action au sein de l'université, qu'il a commencé à sourire. » Harry la regarde, mais Hermione le voit, lui. Son rictus. « À sourire. On lui disait qu'on le tenait, qu'on le coinçait surement après des années à courir après le fameux Basilic pyromane et le mec a tranquillement froissé son gobelet de café, croisé les mains, et souri, avant de lâcher : "Oui. C'était pour moi".

Pour moi, pour moi, pour moi. Dans sa boîte crânienne, l'expression danse. Elle invite le visage de Tom, mais pas celui d'Azkaban. Celui aux cheveux plus courts, penché au-dessus de son public, l'expression claire et distincte, gagnée par le plaisir.

— La jubilation d'être reconnu », dit-elle. Harry lève un sourcil. « Il voulait dire que ces crimes avaient été commis pour lui. » Elle hoche la tête à mesure qu'elle revoit ce triomphe en fanfare sur ses traits secs. « Oui, on s'immole pour lui. Cho avait développé cette hypothèse dans sa pratique clinique avec les grands narcissiques, avant que l'on commence l'enquête criminologique. La façon dont la perte de la capacité d'aimer demeure sous une autre forme, une forme médiée par un besoin de reconnaissance, d'admiration, ou de révérence, qui a encore à voir avec le "besoin d'amour". » Sa main glisse sur le drap, elle défroisse les plis machinalement. « Je pense que c'est ce qu'il aime avant tout chez moi — et chez nous. » Elle regarde Harry. « En le prenant au sérieux, nous sommes une reconnaissance de ce qu'il est.

— Une reconnaissance désirée des flics ?

Harry fronce les sourcils, mais Hermione poursuit le fil de ce ton docte qui la ré-ancre à ce qu'elle est.

— Oui, même si ça parait aberrant au vu de tout ce qu'il a accompli académiquement et ce à quoi il était promis s'il n'avait pas incendié toute une jeunesse. » Sa main se referme sur le morceau de drap et elle secoue frénétiquement la tête. « Harry, c'est un motif essentiel chez lui : il a besoin d'être vu dans sa puissance— et sa petite emprise sur un groupe d'élèves ne pouvait pas rester dans l'ombre. Il y a toute une ambivalence entre sa grande précaution et son désir de notoriété. » Elle croise les bras sur sa poitrine pour s'empêcher d'agiter les mains, mais son corps parle pour elle ; sa concentration enthousiaste emplit la pièce. « Je pense que le premier moment d'éclatement de son ego a été la lettre de Myrtle Warren dans le Washington Post. Tu sais ? Quand elle a commencé à appeler les autres à s'immoler pour protester contre les conditions d'un monde invivable. Là, il a pu voir l'étendue de son emprise.

— "Ce qui est vulnérable meurt et vous nous avez rendus vulnérables : le désespoir est l'arme finale et seul Tom Jédusor l'a compris", cite Harry de mémoire et Hermione peut voir la couleur du chagrin au fond de ses yeux.

Myrtle Warren, surnommée Mimi Geignarde pendant toute sa scolarité, avait transformé son suicide en affaire criminelle fédérale et allumé le "premier incendie spontané" en-dehors du cercle rapproché d'élèves de Jédusor. D'immolations éparses et inquiétantes, le phénomène avait muté en terreur paranoïaque dévorant tous les foyers de l'Amérique. La contestation était un acte de souffrance, un cri morbide et individuel, sans aucune forme de revendication politique, mais qui reliait tous les cris individuels du pays avec sa référence au Basilic — Tom Jédusor et ses écrits sur la force, le feu et la rébellion du désespoir. À l'époque, ses actions au sein de l'université n'étaient rien d'autre que des rumeurs, et aucune preuve concrète ne permettait de l'incriminer, lui, ses méthodes et son influence. Mais l'immolation de Myrtle avait tout changé : si une avait pu le faire, tous pouvaient. Et dans les foyers, à table, aux arrêts de bus, ou sur le chemin de l'école, la psychose avait mûri, allongé ses tentacules.

— Il est obnubilé par sa puissance autant que par sa réception publique. » Hermione s'extirpe du souvenir de Myrtle, de la presse ravie et des gros titres en gras. « La reconnaissance par le milieu criminel pendant cet interrogatoire - par l'ennemi - ça a été le second moment mégalomane. Ça ne m'étonne pas qu'il ait exulté.

— C'est peut-être là qu'il a commencé à sourire d'ailleurs. À la mention de Myrtle.

Le récit de Harry rampe le long de ses connexions et elle aimerait pouvoir l'enregistrer, noter les silences, les hésitations, le pli au coin de sa bouche sous tel mot, son oeil qui papillonne, et pouvoir tout disséquer au calme. Elle soupire, enfonce les paumes dans le matelas.

— Et c'est tout ce qu'il a dit ?

— C'est tout ce dont on avait besoin à vrai dire. » Harry passe une main dans ce nid capillaire, un nouvel épi se dresse. « Ils ont bien essayé de creuser, il a plus rien dit. Un vrai silence de mort. Ils ont envoyé des psychiatres en prison après, mais…

Il fait un geste flou qui pointe vers l'échec, et Hermione l'attrape au vol :

— … ça, au moins, je sais Harry, crois-moi. "Le patient est hautement récalcitrant, il refuse de s'exprimer." etc, à n'en plus finir, récite-t-elle, pincée. Il m'a pas beaucoup facilité la tache. » À nouveau, ce rire émoussé qui monte. « Il y en avait un qu'il haïssait plus que les autres, il a fait une grève de la faim pour être exempté de le voir.

Il n'y avait pas de photos de Tom en prison, si l'on exceptait celle de son entrée, avec sa chemise sapin sombre et ses yeux immobiles. Mais elle avait eu le temps de l'imaginer dans son jeûne, prostré, tendu sur son lit, la main repliée contre son ventre pour l'empêcher de crier. Maintenant qu'elle sait comment il est, c'est une toute autre vision qui l'infecte : elle le voit debout, ou bien en tailleur, droit et calme, fixant les gardes sans morgue apparente, mais la maigreur aiguisant l'arrogance.

« J'ai vu un peu comment il parvenait à déstabiliser Harry, reprend-elle, yeux fixés sur leur propre cinéma. Il arrive à s'introduire en toi comme un serpent, ce n'est pas pour rien que ses élèves l'ont surnommé ainsi. Il y a quelque chose de troublant chez lui, parce que c'est insidieux, c'est comme… une invitation très amorale. La possibilité de tout dire sans ne jamais être soumis au jugement retour. Oui, amoral. Comme la représentation du serpent dans la cosmologie grecque, murmure-t-elle.

Harry fait jouer ses sourcils, complice ; pourtant, quand sa voix résonne, les mots perdent leur épaisseur comique.

— "Mais le serpent est froid et destructeur ; il ne rampe pas, il charme".

Il ne rampe pas, il charme.

"Fascinant et hypnotique, il est capable de la plus grande cruauté. Faites attention les jeunes !" », complète Hermione en souriant. Quelque chose de doux et nostalgique au coin de la bouche. « Hagrid. Toi aussi tu connais encore ses cours par coeur.

— Comment ne pas s'en souvenir ? Devoir marcher toute une nuit dans la forêt de pins pour trouver la race de champignons psychotropes, être forcé de s'approcher sans défense de sangliers pour les étudier de plus près, faire un devoir sur la force des créatures mythiques, comme le centaure, sur l'imaginaire des animaux d'aujourd'hui ? Comment ne pas être durablement impacté par l'homme ?

Il a propulsé ça avec un sourire en coin qui désarme son air tragique.

— Je vois que c'est la dissertation sur les centaures qui t'a le plus marqué.

— Huit pages de souffrance, confirme Harry, main sur la poitrine.

Hermione aimerait doucement se laisser prendre par la main des souvenirs communs et retrouver un chemin d'enfance au soleil. Mais elle chasse l'envie d'un revers de boucles, les attrape dans une main pour les plaquer plus fort sous son bandeau, et les nuages reviennent, concentrés, intacts.

— Organisé, révéré par le milieu de la recherche et par ses étudiants, manipulateur et destructeur, jouissant des immolations nées en son nom, égrène-t-elle. J'ai l'impression qu'il n'y a rien d'autre, derrière, que cet attrait mégalomane pour la puissance. » Perdue, elle cherche chez Harry quelque chose qui la guide. « Pourtant, il a parlé de style.

Elle lui répète ses mots exacts sur le message, le style, en omettant la petite leçon nietzschéenne. Elle les a tant écoutés depuis, qu'elle a le sentiment de les avoir inscrits en rouge dans sa chair. Harry se laisse retomber contre un coussin et soupire en regardant le cadre du baldaquin.

— Tu sais Mione, je me demande si y'a pas une grande part de manipulation et de… comment tu dis ça, déjà ? Gonflement narcissique ?, dans son soit-disant indice sur son "style". Cet homme n'est pas une énigme qui pointe autre part que vers lui-même. Y'a pas de message dans ses crimes : juste lui et ses délires de puissance et de tueries de masse. Sans jamais allumer l'étincelle concrètement.

Il s'interrompt et le silence s'enroule autour de leurs pensées préoccupées. Quelque chose dans la version de Harry la dérange. Comme l'intuition fraîche et entêtante qu'une pièce manque— ou qu'ils passent à côté de ce qui s'étale le plus simplement sous leurs yeux. Est-ce que Parkinson, Scabior, et Malefoy n'avaient pas un autre rôle que celui de le hisser dans la bonne société californienne ?

Elle sursaute quand son ami reprend, la voix légèrement rauque :

« Et en même temps…

Son poil se hérisse. Ses pensées s'arrêtent. Se tournent vers Harry et son visage fourré vers le plafond.

— … en même temps ?

Son expression se contracte, hésite, il a l'air de batailler sur un radeau qui prend l'eau, en piétinant pour éviter l'inondation.

— Je sais pas, tout ça est tellement étrange et—, je sais pas, coincé. Dans ma tête. » Il baisse ses yeux vers elle, trouve sa compréhension. Elle lui prend la main, lui offre un sourire réconfort. « Y'a quelque chose d'autre, surement. » Il retourne au plafond, le cadre stylisé du noyer, les souvenirs qui s'y accrochent. « On avait des pistes qui nous dirigeaient dans des lieux plus troublants, mais qui finissaient par mener nulle part.

Son coeur s'agite, rejoint sa température qui monte en flèche. C'est fou comme elle est en attente de toute information. N'importe laquelle.

— Comme ?, presse-t-elle.

— Comme, déjà : que ses premières victimes indirectes — par feu — étaient peut-être ciblées.

Hermione fronce les sourcils, ne comprends pas d'où il le sort. Mais les turbines à cent à l'heure.

— Ce ne serait pas des immolations revendiquées en son nom de façon spontanée, mais lui qui aurait… ciblé ? Incité des gens en particulier à s'enflammer ? Ou… les aurait enflammés ? » Elle s'interrompt, digère la possibilité. « Vous aviez établi un profil type des premières victimes ?

"Il n'y a rien d'obscur dans ces immolations Hermione".

— Les cinq premiers. Trois garçons et deux filles, tous entre vingt et vingt-deux ans. Il y avait la récurrence de la classe sociale. Élite financière ou politique, membre d'une dynastie des Grandes Fortunes - parmi les vingt-huit. D'autres similarités, dont certaines, étranges. Il faudrait revoir le dossier. » Sa voix se perd dans les coins. « Puis avec les immolations qui ont explosé, plus rien ne concordait, le schéma était complètement rompu et la spontanéité, l'imprévisibilité des nouvelles, ont noyé la potentielle identification. On a été obligé de lâcher la piste pour se concentrer sur un moyen d'autoriser la perquisition et l'interrogatoire. » Il secoue la tête. « Avec les lettres, on avait quelque chose de plus tangible qu'une théorie douteuse.

Hermione se mange la lèvre, enroule un doigt autour d'une boucle échappée, embarque dans le raisonnement.

— Tu penses que ses écrits qui se passaient sous le manteau, circulaient dans les universités, étaient un moyen de provoquer ce mouvement d'ampleur et écarter l'idée de premières victimes ciblées ? Générer autant d'immolations pour noyer le poisson, noyer les possibilités de mener à lui et ses motifs en le faisant passer pour des embrasements spontanés.

— Je me demande si ça ne lui a pas échappé.

Il a émis ça comme une conjecture pas si révolutionnaire, pas si déterminante dans la caractérisation de l'individu, comme si quelque chose pouvait échapper au Basilic. L'objection la traverse et Hermione a le sentiment d'une brique qui tombe sur elle.

Échappé ?, répète-t-elle d'une voix étranglée. Harry, c'est…

Il lui lance un regard, c'est la première fois qu'elle remarque qu'il a l'air vraiment gêné. Il se tortille, hésite, puis finit par se redresser et sortir du lit. Elle le suit du regard alors qu'il fouille dans une armoire débordée de paperasse, objets pointus, gobelets en carton vides, punaises jaunes et rouges.

— Ah ! Voilà, triomphe-t-il avant de se hisser sur le lit avec un dossier taché entre les mains.

Elle n'a pas le temps de s'interroger longtemps sur son contenu, ses yeux grappillent Tom Jédusor très vite et son sang pulse, virulent, intempestif.

— Ne me dis pas que tu avais le dossier chez toi Harry !

— Quoi ?, il relève brusquement la tête et ses lunettes bondissent sur son nez. Le dossi— Ah ! », et elle peut suivre la lueur de compréhension qui irrigue son visage. « Non, ce sont des pistes plus ou moins tronquées qu'on avait fini par abandonner.

— Des fausses pistes ? Que tu aurais conservées ? » Elle le tance, ironique. « Tu fais collection, Harry peut-être ?

Il a au moins la décence de se tortiller sous son regard. « Non, pas des fausses pistes. Des pistes délaissées par la brigade, mais que j'ai voulues garder pour… par…

Elle hausse un sourcil, l'invite à se dépêtrer de ses balbutiements et plus rapidement que ça.

« Bref, abandonne-t-il, des pistes intéressantes qui n'ont intéressé personne. Tu sais, à partir du moment où on l'a mis derrière les barreaux, tout le monde a respiré, un, deux, trois, puis a voulu passer à autre chose. C'est simple. J'ai juste emporté le carton.

— Par intérêt.

— Et professionnalisme.

Hermione lui sourit et sa grimace lui tend douloureusement la mâchoire.

— Encore quelque chose que tu me cach—

— Attends, attends, regarde !, l'interrompt Harry et il propulse une feuille à lignes bleues devant elle, dactylographiée, comme une excuse.

Elle laisse le soin à trois secondes de sourcils froncés de lui signifier ce qu'elle pense de ses manières, avant de céder à la curiosité. Elle s'empare du papier, il est sec et râpeux sous ses doigts.

« Regarde, lui explique Harry, c'est un entretien avec Adrian Pucey.

Elle lui jette un regard torve et complète pour lui :

— Un de ses anciens élèves ayant réchappé. » Elle ajoute, le ton trempé d'accusation : « Il a refusé de me parler.

Harry grimace, remonte ses lunettes.

— Ouais, il a… un peu replongé après l'interrogatoire de Fol'Oeil. Il y est pas allé de main morte. Bref, c'est l'un des seuls — avec Flint, à qui t'as pu parler — de ses élèves qui n'est pas mort et qui était là dès les débuts. » Il lui reprend la feuille et désigne le nombre de […] et de vides laissés en vrac. « On n'a pas pu en tirer grand chose, pour tout te dire. Mais il a quand même dit un truc qui m'est resté en tête longtemps après. » Il retrouve ses yeux. « Il a dit : "il avait pas prévu l'ampleur". » Hermione se répète les mots : il avait pas prévu l'ampleur. Si simples et pourtant— débordés par l'image d'un Jédusor autre, étonné par sa propre puissance. « Il a décrit une scène en la qualifiant de "premier moment de violence". Apparemment il ne considérait pas le petit test d'entrée comme de la violence.

Hermione liquide l'observation d'un diagnostic éclair qui ouvre une fenêtre sur le nombre d'heures dédiées à cerner la psychologie des initiés.

— Dans son esprit, ça ne devait être ni plus ni moins que la logique de recrutement des Fraternités menée à son point le plus extrême.

Des heures vaines et frustrées à se heurter au manque d'information, à cavaler derrière le moindre aperçu. "On était digne d'entrer à partir du moment où on s'était montré digne". Hermione lui avait posé la question, sans peur, directe à l'os : "Et toi, Flint, qu'est-ce que t'as dû faire pour prouver ta dignité ?" Son petit rire mouillé. "T'as pas envie d'entendre ça Granger." Sa mâchoire boulonnée aux maxillaires, à devoir rappeler qui elle était et quelle formation elle suivait. "Viens me chercher Flint". "Comme tu veux".

— Ouais, renifle Harry. Enfin, en tout cas, c'était dans le cadre d'une séance d'initiation sur "l'omniprésence du futur", apparemment. » Il désigne l'expression sur la déposition de Pucey. « J'ai toujours pas compris ce que c'était.

— C'est une des conditions aprioriques de l'hypothèse de Jédusor sur la théorie de la double causalité, renseigne-t-elle machinalement. Il faut considérer que le futur est déjà toujours réalisé, mais selon des versions multiples qui autorisent un changement. Elle est secondée par le postulat que nous bénéficions d'un libre-arbitre producteur de choix qui ne dérivent pas uniquement du passé.

Harry la fixe, légèrement éberlué.

— J'ai toujours rien compris ». Il cligne des yeux. « … tu fais vraiment jamais tes recherches à moitié.

Ses sourcils se froncent si bien que sa vision se scinde en demies-lunes.

Harry. C'était un chercheur émérite. Très fier de lui-même, secoue-t-elle. Évidemment que ses travaux font partie du portrait et des informations à analyser ! » Elle ajoute, un poil accusatrice : « Et puis, ça, au moins, c'était d'accès public, sans cachotteries.

— Oui, marmonne Harry, bref. » Il retourne à la feuille. « Il aurait demandé à une élève — Hannah Abbot — si elle était capable de "lire les signes" de l'expérience pour tester la théorie en "provoquant les coïncidences". Enfin, je t'épargne le charabia, Pucey avait l'air possédé en récitant les termes, et je sais pas si lui-même a compris comment on était passé d'une simple consigne "expérimentale" à une auto-immolation.

— Il faut se mettre en conditions, murmure Hermione. Pour retrouver ce libre-arbitre capable d'influencer le futur, précise-t-elle à son intention. Il faut une espèce de déconditionnement, quelque chose qui rende muettes les illusions mentales dans lesquelles nous vivons - selon la théorie. Ça revient à se mettre dans un état particulier qui brouille nos repères ». Les possibilités tournoient en comètes brulantes, de l'horreur liquide qui la gagne. Qu'est-ce que Tom avait bien pu conseiller ? « Il y a des détails sur les conditions dans lesquelles elle a cherché à… tester la théorie ?

— Mmh, farfouille Harry à la recherche d'une page qui complèterait la version parcellaire. Non, pas vraiment, on a que ça apparemment. » Il rebascule son attention vers Hermione. « Mais en tout cas, ça l'a complètement fait vriller et elle a pris feu. Volontairement, d'après Pucey. Et ça aurait pris de court Jédusor.

Hermione fait un effort terrible pour reloger dans un coin éloigné les images qui se mettent à enfler, prendre toute la place. Il n'avait pas prévu cette première immolation. Son retentissement. Est-ce à ce moment-là, si l'on poursuivait l'hypothèse de Harry, qu'il avait saisi son potentiel d'arme directe, maquillée par des suicides spontanés ?

Elle retourne à ce premier moment, origine de l'origine. Révélateur.

— La révélation de lui-même à lui-même. », murmure-t-elle. C'est presque pire. « Il a embrassé l'embrasement. Par son immolation, Hannah Abbot lui a offert une arme : d'abord comme moyen de diversion, si on te suit, de ses victimes ciblées, puis comme paranoïa généralisée. » Ses cils patinent contre la buée, mais elle ne peut pas empêcher l'horreur d'y perler. « Harry, il ne l'avait pas prévu, mais il a découvert qu'il aimait ça. Il aime ça. Pratiquer la terreur. S'insérer partout. Découvrir son influence sur les autres et la voir se répercuter de maisons en maisons, la découvrir palpable et destructrice. » Son souffle rejoint le fantôme de la fumée de Harry, filet acre. « Il s'est trouvé une arme improbable dans tous les foyers de l'Amérique : l'art de dire, je peux être partout, puisque vos enfants sont vos menaces. Craignez pour leur vie, ça voulait dire, craignez moi. » Elle retombe sur les pattes de mouches de Adrian Pucey qui signent la déposition. « Il ne l'avait pas prévu. Mais il l'a adoré.

Harry la rejoint dans son horreur, cette espèce de trou à découvert d'où pourrissent des morceaux d'âme de Jédusor. Toute sa noirceur ré-éclatée en petits morceaux de terreur.

— Il a dû aimer tenir cette épée de Damoclès au-dessus des foyers de tous les parents américains, complète-t-il.

Elle évacue pour plus tard l'idée d'une vengeance de classe — profil type, avait dit Harry : tous des fils et filles d'élites économiques ou politiques —, d'une vengeance d'enfance.

— Ça expliquerait pourquoi toutes les immolations ont plus ou moins cessé après son arrestation. C'était la peur, tu te souviens ? Qu'il ait allumé quelque chose d'insatiable, une violence morbide incapable de s'arrêter. Mais hormis les six jeunes qui sont passés à l'acte lorsqu'il a pu atteindre le téléfax en 1970, il n'y en a eu que deux de plus. Une de protestation contre sa mise sous verrous, l'autre sans justification écrite. » Elle se caresse le sourcil, droite, gauche, droite. « Si les premières n'étaient pas spontanées, mais provoquées directement, elles ont cessé avec ses moyens d'action réduits à néant— logique. Quant aux suivantes, même si elles lui ont échappé, et ont succédé à Myrtle, aux lettres suivantes, et à la vague de psychose, le mouvement s'est enrayé de lui-même : c'étaient des adolescents, des jeunes, en souffrance extrême, qui avaient besoin d'une incitation particulière, de quelque chose… de déclencheur. Sans lui et avec la fin de ses lettres, c'étaient des papillons sans flammes ; perdus, mais saufs. » Elle peut suivre le déroulé de ses mots sur le visage de Harry, il a son air des jours de formation sous la pluie, quand il faut plisser les yeux en fentes pour percer l'eau et la brume. « Le téléfax, c'était un moyen de confirmer sa puissance : de se révéler à lui-même, répète-t-elle. Test des plus fructueux puisqu'il suffisait d'un appel pour entraîner six morts.

La pensée d'un tel pouvoir contenu dans la voix d'un homme lui file un vertige sans nom, une nausée familière et entêtante qui remonte.

— Tu parles de l'ego du type, balance Harry pour réchauffer les murs froids.

Ça ne marche pas tellement. Elle est trop occupée à tenter de percer l'énigme ; comme si c'était possible désormais, avec ces miettes arrachées à un Harry éreinté et un dossier classé sans suite. Hermione aimerait qu'un livre s'ouvre devant elle avec toutes les réponses, n'avoir qu'à suivre les lignes, déchiffrer les lettres, absorber leur netteté sans ambivalence.

— Est-ce que c'était simplement du plaisir, Harry tu crois ?

— Je sais pas, Mione. » Il se rappuie contre la colonnade et enroule un bras autour de ses genoux. « À quoi tu penses ?

Elle secoue la tête, pas sure d'elle-même. Des idées éparpillées qui traversent son cerveau avant de mourir.

— Une diversion ?, tente-t-elle. Certes, une diversion spectaculaire, mais…

Elle s'interrompt brusquement à la vue d'une autre feuille, glissée sous la déposition de Pucey. C'est une photo, un portrait militaire, soulignée d'un titre à la main.

— Harry, que fait le Secrétaire de la Défense ici ?

— Ah, grimace-t-il. Ça. C'était la théorie personnelle de Tonks. J'étais d'accord. D'autres aussi. » Il hausse une épaule. « On pensait qu'il y avait autre chose dans cette poursuite d'excellence. Ça semblait incohérent qu'il ait autant cherché à s'acoquiner avec les milieux financiers et politiques, sans espérer autre chose que leur éclat. Malefoy, au département de la défense nucléaire, Parkinson, Officier à la retraite mais au bras long, Black, notoirement connus pour leurs liens avec le département industriel et logistique. Y'avait ce dénominateur commun qui nous avait interpellés : l'armée. Tonks et Shaklebolt ont essayé de fouiller, mais… » Son regard veut dire : tu sais.

Non, elle ne sait pas. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

— Quel rapport entre Tom Jédusor et l'armée ?

Elle ne sait pas, mais une intuition nébuleuse grimpe dans son oesophage. Peut-être qu'il n'a jamais été question de ce feu-là, spontané et symbolique, mais d'un autre. Palpable.

— C'était ce qui les rendait fous à la Crim. Son degré d'implication dans toutes les sphères. Il avait des hommes partout. C'est ce qui faisait de sa capture une affaire aussi complexe ; tant de gens prêts à le protéger, à se porter "garants" de son "intégrité". En fait, il avait peut-être des liens avec le Ministère des Armées, qui sait. Comme je te disais, Tonks s'est démenée pour creuser la piste, elle a même appelé le Ministre en personne via Shacklebolt. Mais ça a rien donné. Soit ils le protégeaient, soit c'était vraiment une fausse piste.

— Il travaillait sur un projet pour eux.

Elle l'a dit sans point d'interrogation à nuancer. Parce qu'elle se souvient maintenant pourquoi ce visage lui semble familier, elle l'a vu dans un autre espace, noyé dans une foule sur des gradins, balayé par un camescope et rembobiné des dizaines de fois. La conférence.

— Franchement, c'est peut-être n'importe quoi, t'emballe pas Hermione. » Elle grince des dents et il capitule sous l'assaut de sérieux qu'elle parachute. « Oui, bon, peut-être une arme. Mais tu remarques comme je n'arrête pas de dire "peut-être" ? C'est pas pour rien : pour le coup, on a quasiment nada. Niente. Alors ne me fixe pas de ton air des grands oraux, j'ai l'impression d'avoir un examen dans dix minutes. Merci, c'est mieux, mais ce serait encore mieux si tu fronçais pas autant les sourci— ok, ok. Donc, oui. Une arme. Peut-être. À grande échelle. Peut-être.

— Qui mette à profit ses connaissances inégalées en physique des particules et théorie de la fission. » Elle n'a pas attendu qu'il ajoute un peut-être pour prendre la suite. « Un projet susceptible de le séduire assez par son exigence et par l'étendue de sa capacité destructrice. Il faut au moins ça pour pallier son désintérêt vis-à-vis de la cause nationale. Parce que Tom Jédusor n'a qu'une patrie : la sienne. » Elle regarde le coin mangé de la tapisserie prêt de la porte ; c'est ça la brume, l'humidité. La moisissure. Remonte vers Harry, le fixe sans ciller, lâche : « Une bombe.

Il projète une main vers son visage, agite l'autre dans un non, non, non, attends, frénétique, met en garde :

— Rien n'est avéré. » Prenant note de la défaillance de ses mouvements face à Hermione, il répète en détachant les mots : « Rien- n'est- avéré.

— Bien sûr, bien sûr. Mais…

— … rien. n'est. avéré.

— … mais, Harry, si c'était le cas, ce serait…

— Absurde ? Sidérant ? Vertigineux ? Non avéré ?

— … absolument effrayant. Utiliser une incarnation moderne de… de… du Léviathan pour une arme de destruction massive ? C'est un cauchemar.

Elle a brusquement envie de se farcir de chocolat noir, celui consolateur et acidulé que leur distribuait Rémus à leurs débuts. Harry agrippe son bras.

— Hé, je répète : t'emballe pas. Il est sous les verrous, très loin de ses petits calculs et de l'oreille des Armées, et rien n'a fuité. C'était surement juste à l'état de projet — voire, de rumeur.

Mais ses paroles rassurantes achoppent sur l'intuition et les visions d'horreur qui viennent de se loger sous ses paupières.

« Hey Mione. C'est rien. Il ne peut rien faire de là où il est. Il est coincé.

Tout le monde lui répète ça. Personne n'a vu son air tranquille, son assurance qui se nourrit de la puissance— mais de laquelle ? Il ne peut pas se nourrir éternellement de sa propre arrogance, il doit avoir autre chose pour rester si sûr de lui, si satisfait. C'est bien cela que personne n'a pu voir.

"Je compte sur vous pour ne pas mourir tragiquement avant de voir, alors".

« De plus, toi », lui rappelle Harry et il plante un doigt dans son épaule, « c'est de son profil psychologique dont tu dois t'occuper et uniquement de ça.

— Oui, oui. » Elle souffle. « Je sais. Je suis pas là pour mener une contre-enquête. C'est juste…

Mais à nouveau son regard bouscule la feuille et remonte sur une autre, interrompant sa pensée. Elle bute sur une "expertise" calligraphiée à l'ancienne, avec les lignes qui se chevauchent, élégantes. Datée de 1944, elle tire sur le jaune. « C'est quoi ça ? Une expertise sur son enfance ? » Elle remonte un regard fébrile. « Harry ? On a quelque chose sur lui, jeune ?

Toute cette après-midi la bascule d'un étonnement à un autre, elle aurait envie de souffler, aller courir le long du Pacifique, confier ses pensées erratiques aux mouettes, mais son autre moi, féroce et avide de savoir, la cloue ici.

— Oh », relève Harry, aussi déboussolé qu'elle par le changement de sujet. Il inspecte la feuille. « Rien de très concluant. C'est tronqué, regarde. » En effet, la plupart des phrases sont recouvertes de noir. « Mais oui, c'était le psychiatre qui travaillait dans l'orphelinat où il était, enfant.

Quelques phrases remontent. "Moi aussi un psychiatre est venu me voir". La marque glacée sur son visage. Elle cherche avidement l'en tête. Dr. Horace Slughorn, psychiatre de l'enfance, diplômé en aide médico-psychologique.

— Horace Slughorn…? Quoi ? » Elle écarquille les yeux.

— Oui, sourit Harry. C'est fou hein ? Le psychiatre multi récompensé, poussé à la retraite après la célèbre affaire du traitement à l'hypnose ? » C'est assez confus dans l'esprit d'Hermione, mais quelques bribes du cas remontent à la surface. Une expérience à grande échelle sur sa patientèle, des refus de prescriptions pour approcher d'autres méthodes. La disparition de quatre malades, ensemble, retrouvés après avoir foncé sur une voiture de police, dans un état second. « C'était son premier psychiatre.

— À l'orphelinat », murmure-t-elle. Elle parcourt les ébauches de phrases sans ligne d'arrivée, les espaces noircis. « Pourquoi ça a été tronqué ? Il faut que j'aille le voir, Harry, ça se trouve y'a quantité d'informations sur son enfance qui éclairent celui qu'il est aujourd'hui. Ses prétentions, ses réactions…

— Bonne chance. On a essayé de le contacter, mais c'est tout ce qu'on a pu obtenir de lui : un vieux compte-rendu clinique à moitié illisible qu'il n'a pas daigné compléter par autre chose que : "Je mets tout ça derrière moi. Merci d'en tenir compte. H. S."

Il en faut bien davantage pour bouleverser Hermione, secouer son entêtement. Tout ce qu'il parvient à faire, c'est cimenter son intérêt.

— Il pratique encore ?

— Ouais, en fait il a continué à pratiquer, même après l'affaire d'hypnose. » Harry se redresse un peu et la scrute avec un demi-sourire. Elle ne sait pas si ça va lui plaire. « Un peu différemment, dans un statut hybride de semi-retraite avec l'aval de l'académie de médecine— qui a eu l'air de digérer son "manquement" plutôt bien.

— Quand tu dis différemment… ?

— Disons qu'il a changé de cible. » Hermione le voit ménager son suspense, profiter de son débit au compte-gouttes. « Des enfants il est passé… de l'autre côté.

Non.

— Si, si. Un peu comme toi. Tu peux jouer là-dessus, peut-être, parce qu'il fait un peu ce que tu fais dans le fond. Il interroge les cas les plus extrêmes, mais comme une sorte de psychiatre itinérant, tu sais, ceux qui vont de prisons en prisons pour quelque mois : les autres les appellent les "mercenaires". Ils arrivent, ils prescrivent et ramassent la thune. Enfin, bon, Slughorn c'est encore moins net que ça, ça le passionne vraiment. Ceux qui l'intéressent le plus sont les multi criminels. » Il hoche la tête, amusé par les yeux ronds d'Hermione. « Mais il est pas lié pour deux sous à la Crim'. Il a jamais voulu nous aider, le vieux.

« Il a pas voulu nous parler non plus, même après insistance, pour Tom. Il doit y avoir une forme de culpabilité : il parait qu'il l'adorait à l'époque. Et puis on n'a pas forcé non plus, on avait autre chose à se mettre sous la dent. » Il ricane en jaune. « Mais c'est moi qui étais chargé de faire un portrait du gars pour tenter de l'approcher au mieux, je peux te dire que c'est vraiment un tordu ». Il remonte vivement les yeux vers elle et précipite : « Enfin, non pas parce qu'il s'interroge sur ces cas-là », mais ça fait sourire Hermione et il se détend. « C'est une espèce de "chasseur de cas". Ce qu'il aime par dessus-tout, c'est avoir accès aux cas les plus dysfonctionnels et les collectionner comme des trophées personnels de carrière. Apparemment, il aurait même une collection d'anciens objets leur ayant appartenu.

Le portrait n'est pas en la faveur du personnage et Hermione en ressent un vague dégout qui lui rappelle tout ce qu'elle déteste chez ces voyeuristes du sordide. Mais il pourrait lui être si précieux. Il a connu Tom, enfant. Bien connu. Peut-être même a-t-il conservé un objet de l'ancien orphelin ?

« Il parait qu'il l'appréciait beaucoup et qu'il est allé le voir une fois en prison.

— Tom n'est autorisé à voir personne, balance-t-elle vivement, mais son objection est rattrapée par la honte d'avoir dit Tom.

— Faut croire qu'il a pu se faufiler, balaie Harry.

Hermione glisse lentement contre le coussin. Quelques plumes d'oie s'en détachent. Elle soupire en revoyant l'ampleur de ce qui lui a été dissimulé. Tout ce qu'elle avait à peine effleuré. Une immense désillusion monte en elle, un reflux acide qui referme son poing sur son estomac.

— Je ne comprends pas pourquoi Kingsley m'a dissimulé tout ça, lâche-t-elle finalement. Ni toi, omet-elle d'ajouter, mais son regard s'attarde sur sa mine hagarde, le chagrin émacié aux joues et elle tempère son ressentiment.

Harry hausse une épaule.

— Comme je te l'ai dit : c'était top secret. » Il inspecte les quelques feuilles qu'il a étalées entre eux, remonte sur elle : « Et puis, y serais-tu allée ?

— L'ampleur de la tâche ne me fait pas peur, tu sais ça Harry. » Ses sourcils retrouvent leur ardeur froncée.

— Ce n'est pas une question de difficultés, Hermione. C'est une question de risque. Celui que tu prends à entrer toutes les semaines dans cette prison.

— Je ne prends pas de risque.

Elle a l'impression d'avoir répété cette phrase cent fois depuis le début de ses entretiens. C'est la première fois que son coeur flanche.

— À quel point un lieu est-il protégé quand on y fait entrer le virus en son sein ?

Ils se fixent quelques instants, la fenêtre laisse tomber le début de la nuit sur le visage de Harry. Elle voit le moment où il décide de retourner à Slughorn. « Il est réceptif aux appâts je crois. Le vieux Dumbledore nous avait conseillés cette approche avant que Kingsley ne décide de délaisser son cas.

— Dumbledore et ses conseils », sourit Hermione. Souvent étonnants dans leur forme, mais fins et directs. Sans recul devant rien.

Appâts. Son cerveau se jette sur les informations, avale et régurgite ce qu'il peut. Peut-être a-t-il vraiment conservé des objets de l'enfant Tom.

— Je peux lui apporter des mois de recherche psycho-criminologiques sur Yaxley et Greyback, médite-t-elle. Des entretiens.

Harry la fixe d'un air ahuri et elle sait à quoi elle doit ressembler. Une autre petite groupie prête à tout. Ça n'a rien à voir, pourtant. Elle a une mission— faire parler— produire des données— analyser— publier— améliorer les filatures, les profils suspectés— remettre de l'intelligence dans cette Brigade. De l'analyse méticuleuse et procédurière. Sans la matière, elle ne peut rien.

— Parfois, ta détermination me fait peur, Mione. » Il tente de secouer son expression par un rire, vite chassé par une inquiétude qui infuse son visage. « Tu serais prête à partager des trucs encore confidentiels ? Sans l'aval de Cho et Kingsley ?

— Non, je suis prête à lui faire croire que je lui offre quelques bribes sensationnelles, tout en conservant le plus important. L'appâter. Rien de plus », pondère-t-elle, même si l'image qu'il lui renvoie d'elle-même lutte avec celle qui bataillera coûte que coûte pour mener à bien son travail. « Quoi de mieux que deux "illustres" du meurtre en série ? », elle sourit, mais l'ironie a un goût aigre.

Cette fois, elle n'empêche pas Harry de se rouler sa feuille. Elle se déporte simplement sur sa droite, contre une autre colonne, et se dérobe à la fumée qui grimpe. Elle voit bien qu'il a quelque chose d'inquiet au fond du regard, une manière d'inspirer sa petite drogue, détendre ses traits, tout en la contemplant à travers les volutes, sérieux et familier. Ça lui rappelle toutes les fois où elle l'a attendu à l'arrêt de bus, celui qu'il fallait rejoindre entre deux plateaux, descendre la crête pour Hermione, monter de quelques mètres pour Harry. Il avait toujours cet air attendri quand il l'apercevait de loin et avisait sa posture frigorifiée. "T'attends depuis combien de temps, Mione ? Le bus passe pas avant sept minutes". Son air docte, sa voix fluette : "Quelques minutes, pas plus. J'ai eu le temps de finir mon chapitre, c'est on ne peut mieux". Autant dire qu'elle poireautait depuis bien trente minutes. "Je comprendrais jamais comment tu peux être à la fois si rigoriste, ordonnée, tout en me proposant de sécher les cours de Miss Barbouse." Son petit reniflement hautain. "Ses cours sont affreusement ennuyeux. On apprend beaucoup plus en suivant Hagrid au musée de la ville, tu le sais très bien".

Oui, il a ce même air doux et perçant, là, face à elle, les jambes recouvrant à moitié les siennes.

— Tu n'es pas venue, car ils te l'interdisaient aussi, pas vrai ? Je sais pour qui ils me prennent là-bas. Un dérangé précieux. Un bocal de visions pas très stable.

Ce n'est pas une accusation, mais Hermione le prend comme telle et la culpabilité tempête en elle.

— Kingsley me l'a interdit, oui. "Vous avez son équilibre psychique entre les mains, Miss Granger. Je crois savoir que c'est quelque chose qui vous tient à coeur". Mais j'aurais pu venir quand même. Je sais.

— En dépit de toutes les crasses qu'on a pu faire à Rusard, ou les petites modulations déontologiques auxquelles t'es prête à céder avec Slughorn, t'as toujours eu quelque chose de si respectueux envers eux Hermione. » Il sourit. Elle ne sourit pas du tout. « Un peu comme si tout ce que tu faisais de subversif, c'était pour mieux leur rendre service.

L'écho rebondit sur l'une des parois de son crâne, sur l'autre. "Vous êtes ici parce que vous y croyez ou parce qu'en prétendant la faire évoluer, vous avez envie de croire en l'institution ?" Qu'ont-ils tous à vouloir la disséquer comme ça ? La colère écrase le malaise.

— Je ne suis pas venue non plus Harry, pour une autre raison, qui doit bien te titiller quelque part », lui renvoie-t-elle. Elle observe le tic qui lui agite le coin des lèvres. « Tu vois très bien de quoi je parle. On peut pas dire que la dernière fois se soit très bien passée.

Elle laisse le soin aux images qui remontent de combler l'allusion. Ses bottes noires qui piétinent dans la boue, la porte qui s'ouvre à demi, Harry qui la toise, mauvaise humeur cousue aux pores, défiance, refus de la laisser entrer tout de suite, l'air dévoré par l'insomnie et l'hallucinatoire. Les bouts de trahison coagulés en elle.

— Je me suis excusé. On en a parlé, contre-t-il.

Elle voit bien qu'il n'est pas à son aise, qu'il lutte contre sa mauvaise foi, et elle s'accorde le luxe de quatre secondes de plaisir à goûter sa gêne et ce qu'elle laisse entrevoir de honte, avant de soupirer et d'être elle-même rattrapée par la culpabilité.

— Je ne t'en veux plus, Harry, c'est passé. » Il avait simplement fallu quelques mois, quelques crises et finalement ce télégramme, reçu dans sa chambre : "Excuse-moi Mione. J'étais mal. Les migraines. Pardon."

— Moi non plus, ose-t-il lui renvoyer. Je ne t'en veux plus.

« Pour Ron », précise-t-il et à la mention, une porte claque dans son esprit, elle ordonne à son coeur de bien se tenir, lutte contre la rougeur qui attaque ses joues, l'imbroglio de sentiments empêchés et contradictoires qui grondent, et ne répond rien.

« Il faudra bien que vous vous reparliez un jour. C'est triste. Et c'est pas grand-chose à réparer.

Pas grand chose ? Un rire désabusée lui chatouille la gorge, meurt avant d'avoir pu éclore.

« T'as fait quelque chose de terr…

— C'est beaucoup, l'interrompt-elle. N'en parlons pas. » Il lève les mains, abandonne. Elle le fixe : « Et, toi, Ginny ?, contre attaque-t-elle. Tu lui manques, tu sais.

— Je sais.

Elle regarde les ombres redessiner le chagrin sur ses joues.

— Elle t'attend, murmure-t-elle, plus douce. Elle comprend. Ce n'est pas insurmontable Harry.

— Je l'ai délaissée six mois sans autre justification que "désolé je suis légèrement déglingué" et elle m'attend ?, lui jette-t-il, amer. Et même si c'était le cas, rien ne dit que ça me rattrapera pas Mione. Ni que je parviendrais à me supporter de lui avoir fait subir ça, ou à vivre avec la hantise des visions.

— Il faut que tu te soignes. Et que tu arrêtes de laisser le Bureau t'exploiter. Ce n'est pas parce que tu as eu des visions fulgurantes, des intuitions de pistes, ou des… hallucinations qui les ont, potentiellement, menés vers de bons indices, que tout ça est stable et que tu leur dois quelque chose. Tu ne leur dois rien, mais à Ginny, si. » Elle répète doucement, en s'asseyant près de lui. « Elle t'attend.

Harry écrase le mégot dans un pot de fleur sans fleurs, sur la table de nuit. Il ne répond rien. Hermione pose sa tête sur son épaule, elle défait son bandeau, ses cheveux glissent dans son cou. Elle murmure : « Tu m'as manqué, Harry », et il laisse sa joue s'appuyer contre elle. Un vent froid tempête contre la fenêtre. Ils regardent le feu rougeoyer dans son âtre, les braises refroidir. Les colonnades du lit déploient des ombres démesurées et filiformes sur le plafond, évitent la lumière du réverbère qui perce à peine le carreau. La nuit avale les bruits et les remplace par d'autres sons, plus diffus, et Hermione s'endort, épuisée et encore assise, tout contre son ami.

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Re les amies.

Si vous êtes là à lire cette note après ce monstre, déjà sachez que : je vous aime. C'était le chapitre le plus informatif (même si on a eu droit à une dosette de Tom), mais j'espère que ça vous a plu quand même. Je me suis amusée sur plein de détails, j'avoue, comme le titre des films qui pouvaient passer au cinéma en 1973 à San Francisco (y'avait vraiment 30 000 films de flics, j'ai pas menti) ; mais aussi sur la caractérisation socio-idéologique des Black ou avec le film Mère Jeanne des Anges, et peut-être que c'était superflu ? Je suis super preneuse de vos retours sur la longueur de certains passages, est-ce que c'était cool, est-ce que c'était trop, est-ce que vous aussi vous avez envie d'être astrologisées par Tom ?

Je me rends compte que c'est peut-être pas du tout clair cette affaire de « je mène des études d'un côté », « j'aide le Bureau de l'autre », j'ai simplement fait un mix entre la nouveauté d'étudier la psychologie criminelle proposée par Holden (de Mindhunter) et la posture inhabituelle de Clarice (du Silence des agneaux) qui accompagne son chef dans les enquêtes tout en poursuivant ses études.

[1] c'est une phrase copiée du Vantail de neige, de Emily Coleman.

J'ai aussi piqué une formule de Jung : un morceau de phrase prononcée par Tom dans sa conférence filmée, « un cheminement audacieux dans des régions encore obscures et problématiques de l'expérience humaine » est tiré de la préface de Synchronicité et Paracelsica.

Sinon.

Pour le chapitre 4 : préparez-vous à de l'action, un super caméo de Sluggy Slugs, mais aussi d'Ombrage et de Greyback, et à une grosse dose de Tom. Tout va s'accélérer et bouger et donc forcément comporter bien 82% de moments avec El Basilico.

Je vous dis à bientôt ! (j'espère). (mais puisque je n'ai pas à passer des années sur l'astrologie, ça devrait aller). (mieux, en tout cas).

Bisous et n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé, ça fait ma journée (mon mois : j'avoue).