Derek ne savait pas comment il en était arrivé là, mais le voilà allongé sur ce lit, un Stiles alcoolisé et endormi dans ses bras. S'étaient écoulées de longues minutes avant que l'hyperactif ne cède à l'appel du sommeil, dont il manquait apparemment cruellement. Sans doute dormait-il très peu ces temps-ci.
Cela faisait sans doute déjà une demi-heure que Derek se trouvait dans cette position, qui n'était pas des plus confortables, car il avait besoin de bouger son bras, sous Stiles. Néanmoins, il n'en fit rien et continua de le serrer contre lui. De son autre main, il passa son pouce sur la joue encore humide de l'adolescent. Il avait tant pleuré… Derek ne le reconnaissait plus. Ce garçon, dans ses bras, n'avait en commun avec Stiles que l'apparence et la voix. Ou alors… Peut-être était-ce le vrai Stiles ? Un hyperactif perdu, tourmenté par un traumatisme indicible réactivé par il ne savait quoi. Un adolescent qui en était venu à boire, se descendre une bouteille à lui tout seul. Autant dire que tous ces éléments ne rassuraient pas le moins du monde le Hale.
Derek appréciait boire quelques verres de temps en temps, mais n'en aimait pas pour autant l'odeur. Stiles dormait la bouche entrouverte et les relents d'alcools agressaient son odorat surnaturel. Pourtant, encore une fois, il ne bougea pas. Son petit confort personnel n'avait aucune importance à cet instant, seul comptait Stiles. Quiconque verrait les deux jeunes hommes allongés à cet instant seraient surpris par leur proximité et par le regard de Derek. Ses orbes turquoise clair montraient une extrême douceur, qualité qu'on ne lui connaissait pas forcément. De la peur, aussi. Peur de voir le Stiles qu'il connaissait disparaître définitivement. Parce que c'était ça le problème, il avait l'impression que l'adolescent qui était entré dans sa vie avec Scott deux ans plus tôt commençait à s'en aller petit à petit. Il ne voulait pas qu'il disparaisse. Oui, il était hyperactif, agaçant, fouineur et beaucoup d'autres choses encore, mais ça allait à Derek. C'était Stiles, le seul, l'unique. Personne ne lui arrivait à la cheville. Derek était tellement préoccupé par son état qu'il n'avait même pas remarqué quel tournant commençaient à prendre ses pensées.
Dans son sommeil, Stiles se rapprocha encore un peu plus de Derek, si bien qu'il se retrouva collé contre lui, plus qu'il ne l'était déjà. Sa tête se nicha dans le cou du loup, ce qui permit par ailleurs à celui-ci de moins sentir les relents d'alcool, qu'il ne remarquait presque plus tant sa préoccupation concernant le plus jeune était grande. Lui qui aimait avoir son espace retrouvait celui-ci complètement envahi, mais ce n'était pas grave. Il en vint même à passer sa main libre dans ses cheveux bruns doux, qui commençaient à peine à devenir gras. Ça aussi, il s'en fichait.
Derek avait des choses à faire, une réunion de meute à préparer, des pistes à éplucher, des tours de garde à distribuer selon les idées de Scott… Mais il restait là, avec Stiles. Il devrait partir et pourtant, il ne le ferait pas. Pas tant que Stiles dormait. C'était peut-être absurde, mais Derek ne se voyait pas le laisser en plan pendant son sommeil. Dans cet état, il paraissait si frêle, si fragile, si vulnérable… Et le loup-garou ne pouvait pas oublier qu'un homme en avait après lui, pour il ne savait quelle raison. Déjà, comment avait-il pu s'introduire dans la maison du shérif ? De plus, il avait semblé connaître Stiles… Décidément, tout le poussait à rester, à protéger Stiles. Car c'était de cela qu'il s'agissait : protéger l'adolescent. Objectivement, l'hyperactif était dans un état de faiblesse : même éveillé, il semblait trop perturbé pour pouvoir penser à se défendre correctement. Si l'on ajoutait à cela sa maladresse presque surnaturelle et son corps fin ne comportant que quelques muscles, Stiles n'était pas un grand modèle de self-défense.
… Et Derek ressentait de plus en plus cette envie irrépressible de le protéger, autant des autres que de lui-même. Hors de question qu'il devienne alcoolique pour oublier ses problèmes.
Sans même s'en rendre compte, Derek laissa ses yeux se fermer et sombra dans un sommeil sans rêve, son bras libre entourant Stiles.
Stiles avait mal à la tête et pourtant, il n'avait même pas encore ouvert les yeux, ne s'était pas encore confronté à l'agressivité de la lumière du jour. Ou bien… À l'obscurité du soir. À l'obscurité du soir ?! Sans même avoir capté, il avait fini par relever ses paupières et constatait que sa chambre était plongée dans la pénombre, vaguement éclairée par les rayons de l'astre lunaire, bien haut dans le ciel. Stiles fronça alors les sourcils, au fur et à mesure qu'il retrouvait l'usage de son corps et des sensations liées. Il était contre quelque chose de chaud, ou plutôt quelqu'un. Comment ça, quelqu'un ? Un frisson d'horreur le parcourut et la peur l'envahit d'un seul coup. Il sentait clairement un bras l'entourer et presque aussitôt, son corps se mit à trembler. Il ne fit même pas attention à l'odeur familière qui chatouillait son nez. Il commençait déjà à angoisser, cette situation lui rappelant d'atroces souvenirs. Il revoyait cette silhouette baraquée et beaucoup trop intimidante aller et venir au-dessus de lui avant de le prendre dans ses bras pour l'empêcher de s'en aller. Stiles ferma les yeux fortement et retint à grand-peine les larmes qui menaçaient de s'échapper de ses prunelles chocolat. Il avait envie de fuir, s'en aller, s'éloigner de cette silhouette-là, pas tout à fait pareille à celle de ses souvenirs, s'il y faisait attention. Cependant, il était trop perdu et apeuré pour remarquer ce genre de détails. Son corps était comme… Paralysé, incapable d'esquisser le moindre mouvement pour sortir de cette étreinte. Tout ce qu'il arrivait à faire, c'était de trembler.
Que faire ? Il était coincé. Coincé entre ces bras et la liberté. Sa peur ne manqua pas d'augmenter à chaque minute qui s'écoulait, si bien qu'il commençait à sangloter. Il ne voulait pas qu'on lui fasse du mal, pas encore… À moins que cela ne soit déjà fait ? Stiles ressentait quelques symptômes de la gueule de bois la bouche pâteuse, un mal de tête comparable à des coups de marteau portés à sa boîte crânienne, un sentiment de perte d'équilibre. Et il n'avait absolument aucun souvenir de ce qu'il s'était passé lorsqu'il avait bu.
Stiles se raidit brusquement en sentant du mouvement du côté du corps étranger. Il tenta de réduire le bruit de ses sanglots, en vain. Le silence dans la pièce était total, si l'on exceptait la légère nuisance causée par ses pleurs. Même en étant discret, il avait sans doute été entendu. Était-ce mauvais ? Pour Stiles, terrorisé, il ne faisait aucun doute que la réponse était oui. Il était dans un tel état qu'il en oubliait sa gueule de bois, qu'il oubliait tout ce qui pouvait être rationnel.
La silhouette bougea encore et Stiles eut l'impression qu'elle l'appelait. L'adolescent ne répondit pas, tentant plutôt de réprimer ses sanglots ou du moins, de tenter encore une fois d'en réduire le bruit. Il ferma fortement les yeux et ramena ses bras contre lui, comme pour se protéger et essayer d'enrayer la crise de panique qui était en train de pointer le bout de son nez. Sa peur augmenta considérablement lorsqu'il entendit le bruit d'un interrupteur que l'on actionne. Il commença à se perdre dans son esprit, à imaginer le pire.
- Stiles, Stiles ! Ouvre les yeux, Stiles…
Une voix grave, douce, familière, qui mit du temps à atteindre l'adolescent. Les limbes des ténèbres s'écartèrent doucement et laissèrent Stiles émerger lentement vers la réalité.
- Stiles, c'est moi, n'aie pas peur. Je suis là.
L'hyperactif crut reconnaître la voix, mais il n'en était pas sûr. La seule chose dont il était certain, c'est bien qu'il ne s'agissait pas de celle de l'homme qui le hantait. Peut-être y avait-il un espoir.
- Ouvre les yeux, Stiles, s'il te plaît…
L'étonnante douceur de cette voix le poussa à s'exécuter, avec appréhension tout de même. Les larmes qui brouillaient sa vue ne l'aidèrent pas de prime abord. Il porta une main tremblante à ses yeux et les essuya de manière peu assurée, avant de découvrir le visage inquiet face à lui, éclairé par la lumière tamisée d'une lampe de chevet.
Derek.
La silhouette, c'était Derek.
Stiles ne put s'empêcher de soupirer de soulagement et ses pleurs commencèrent à se calmer doucement.
- Stiles… Souffla le loup.
- Pardon, murmura le concerné, soudainement mal.
Il fallait être honnête, l'adolescent était pris d'une honte sans nom comment avait-il pu prendre Derek pour lui ? Mais en même temps… Que foutait-il ici, dans sa chambre d'hôtel, avec lui ? Pourquoi l'avait-il dans ses bras ? Il détourna le regard, refoulant d'autres larmes.
- Pardon, je t'ai… Confondu avec quelqu'un d'autre.
Peut-être qu'il n'aurait pas dû faire cet aveu, il est vrai. Cependant, son choc était tel que, pour le coup, il ne faisait pas vraiment attention à ce qu'il disait. Avant même de laisser le temps à Derek de réagir, Stiles lui demanda d'une voix faible et enrouée :
- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Tu ne t'en souviens pas ? S'étonna Derek avant de se reprendre. Enfin, avec tout ce que tu as bu…
- J'ai… Un peu abusé ? L'interrogea honnêtement Stiles.
- Plus qu'un peu, si tu veux mon avis. Je suis resté avec toi parce que je ne pouvais pas te laisser seul dans ton état. Tu faisais n'importe quoi.
Stiles finit par remarquer quelques détails qui avaient leur importance. Tout d'abord, ce ton doux qui ne quittait pas la voix de Derek. Puis ce regard clair qui le transcendait et ne cachait rien de son inquiétude. Et ça le toucha plus qu'il ne le voudrait. Il frissonna lorsqu'il vit et sentit la main de Derek sur sa joue. Son cœur tressauta en comprenant qu'il essuyait ses larmes et ce geste le bouleversa. Il ne put alors s'empêcher de lui poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis son réveil :
- Pourquoi m'avoir pris dans tes bras ?
Derek stoppa tout mouvement et la confusion s'inscrivit sur son visage.
- Ça te dérange ?
Pour accompagner sa question et lui montrer qu'il était libre, Derek commença à s'éloigner de lui.
- N-non, avoua Stiles, peu assuré.
L'absence de raté au niveau de son cœur rassura aussitôt Derek. Il ne mentait pas. Stiles ferma alors les yeux et murmura :
- Je veux juste pas déranger… Ou que tu t'obliges à rester parce que je suis pathétique.
- T'es pas pathétique, rétorqua tout de suite Derek en se rapprochant à nouveau de lui.
- J'ai pleuré comme une merde devant toi…
- M'en fous. Viens là.
Derek ouvrit ses bras et Stiles se réfugia tout de suite dans son étreinte, qu'il savait cette fois être la sienne. Protectrice, rassurante. Il chassa ses pensées sombres, conscient qu'il s'agissait des bras de Derek et pas des siens. Tant pis s'il avait l'air faible ou pitoyable. Tant pis aussi s'il avait accepté trop rapidement la proposition du loup, au risque de passer pour le gamin fragile qu'il était.
Il avait besoin de ça pour tenir.
- Désolé, murmura-t-il à nouveau.
- Dors, répondit plutôt Derek en fourrant sa main dans sa tignasse brune.
Le téléphone de Stiles sonna aux alentours de sept heures du matin et même si l'hyperactif ne l'entendit qu'à peine, cela suffit à réveiller le loup, qui avait l'ouïe beaucoup plus fine. Bien qu'il râla et maugréa contre ce stupide cellulaire, il réfléchit un peu et se rappela d'une chose : nous étions en semaine et Stiles avait cours. Stiles qui, actuellement, se trouvait toujours dans ses bras et ne semblait pas vouloir s'en détacher. Pour sa plus grande surprise, il vit ses paupières s'ouvrir sur un regard brun vitreux, un peu absent. Et même si l'hyperactif était mignon à cet instant, Derek ne put que se rappeler la nuit affreuse qu'ils venaient de passer. Stiles avait pris peur en se réveillant aux alentours de trois heures du matin et s'était mis dans des états pas possibles. Ses tremblements d'angoisse et le bruit de ses sanglots avaient éveillé les sens aigus du loup qui avait tout mis en œuvre pour le faire revenir à la réalité, le rassurer, le pousser à se reposer. La suite avait été agitée. Après s'être rendormi, Stiles avait enchaîné les cauchemars et Derek avait dû le calmer et lui faire reprendre ses esprits de nombreuses fois.
Encore heureux qu'il ait pris la décision de rester avec lui cette nuit. Stiles avait besoin qu'on soit là pour lui.
Et autant dire qu'aucun des deux n'avait envie de se lever ce jour-là.
Stiles essaya, pourtant. La gueule de bois le rattrapa tardivement et le fit grimacer tant sa tête lui faisait mal.
- Recouche-toi, dit doucement Derek en se levant.
Stiles maugréa des choses inaudibles lorsqu'il fut obligé de lâcher le loup.
- Je reviens, je vais prévenir Scott de te prendre les cours. Non, tu n'y vas pas aujourd'hui. T'as vu comment tu es ? Tu restes là et puis c'est tout. Je reviens, Stiles.
Quelque chose ressemblant à un petit « ok » sortit de la bouche de l'adolescent qui n'arrivait pas à garder les yeux ouverts plus de cinq secondes. Si toutes les nuits de Stiles ressemblaient à celle qu'ils venaient tous deux de passer, Derek comprenait mieux pourquoi il manquait tant de sommeil. Un peu groggy de ce réveil prématuré parmi les autres, le bêta resta debout quelques instants sans bouger, le temps de retrouver son équilibre, car il s'était levé un peu vite. Puis, il alla prendre son téléphone et la carte magnétique de la chambre de Stiles, sur le bureau. Enfin, il sortit, le temps de passer son coup de fil. Ce matin, il ne valait mieux pas qu'il écrive quelque SMS que ce soit ou bien ceux-ci seraient vaguement incompréhensibles. Après s'être assuré que la porte s'était bien fermée derrière lui, Derek s'en alla dehors et l'air frais matinal lui permit de se réveiller un peu mieux. Sans perdre trop de temps, le loup déverrouilla son cellulaire portatif et appela Scott. Nul doute qu'il le réveillerait, mais peu importe. Derek ne voulait absolument que Stiles aille en cours ce jour-là. Était-ce son inquiétude pour le jeune homme qui parlait ? Peut-être.
Scott ne décrocha pas au premier appel, mais bien au troisième et sa voix ensommeillée n'étonna même pas Derek.
- Pourquoi tu m'appelles genre… Si tôt ? Mon réveil doit sonner dans dix minutes… J'avais encore le temps de dormir…
- Aujourd'hui, tu dis que Stiles est malade et tu lui prends ses cours.
La voix un peu pâteuse de Derek sembla surprendre Scott qui sembla tout à coup plus réveillé :
- Attends, quoi ? Il lui est arrivé quelque chose ?
- Non, pas vraiment, mais je préfère qu'il se repose aujourd'hui.
- Derek… Il va falloir m'en dire plus, tu le sais ça.
Le loup de naissance soupira.
- Il est dans un hôtel, tu sais. Hier soir, je suis passé le voir. Il avait bu plus que de raison, alors j'ai décidé de ne pas le laisser seul cette nuit et autant te dire qu'il n'a pas beaucoup dormi. Je te raconterai tout plus tard, je voulais juste t'informer. On se voit plus tard.
- Attends, De-
Mais Derek raccrocha. Il avait dit ce qu'il avait à dire, maintenant il pouvait aller retrouver Stiles et le lit, par la même occasion. Puis… Il avait cette impression étrange. Il n'avait pas envie de laisser l'hyperactif seul trop longtemps. Il ne le pensait pas capable de faire une connerie, seulement… Impossible pour Derek de décrire ce qu'il ressentait, ce dont il avait peur. Néanmoins, c'était là.
Rentrer dans la chambre de Stiles et le voir allongé en étoile de mer sur le lit fut presque un soulagement. D'un geste souple malgré sa fatigue, le loup ferma les rideaux bordeaux, de manière à ce que la pièce soit plongée dans une pénombre douce. Il enleva ses chaussures et à peine se fut-il rallongé qu'il sentit Stiles se coller contre lui, comme s'il l'avait attendu. Un doux sourire naquit sur ses lèvres fines et il entoura l'adolescent de ses bras. Le voir agir plus ou moins normalement le rassurait un peu son état.
- Désolé…
Ce murmure si bas faillit ne pas atteindre les oreilles surnaturelles du loup-garou, qui soupira.
- Arrête de t'excuser et dors.
Il sentit le léger sourire de Stiles au ton de sa voix légèrement plus forte lorsqu'il lâcha timidement :
- Alors dors aussi, Sourwolf.
