Amelia n'était pas partie depuis longtemps, Melissa était passée i peine une demi-heure. Elle l'avait salué chaleureusement, avait pris des nouvelles de Stiles et regardé sa blessure à la jambe en privé, au cas-où. Si l'hyperactif avait apprécié l'initiative et la bienveillance de Mama McCall, il n'avait pu laisser sa reconnaissance s'exprimer comme il l'aurait fait habituellement. La rancune qui le rongeait était trop forte et surtout… Trop fraîche. Et maintenant qu'il était seul avec Derek au manoir, les choses s'avéraient un peu plus difficile encore.
Parce que Stiles pouvait comprendre le fait qu'Amelia puisse se sentir seule, qu'elle ait envie de changer d'air. Ce qu'il appréciait moins, c'était que la chose se soit faite dans son dos. Si la petite n'avait pas eu envie de le lui dire à lui… Soit, il l'acceptait même si ça faisait mal.
Mais que Derek ait préparé le départ d'Amelia sans lui en parler au préalable, ça, ça passait moins. Et après, il osait lui dire qu'il avait le choix ? La belle affaire. Dans la mesure où tout était prêt et organisé pour qu'Amelia puisse passer quelques jours à l'extérieur… Comment dire non ? Comment exercer librement son choix ? Puis à côté de cela, Stiles n'avait pas eu le temps de se préparer moralement, de comprendre les tenants et les aboutissants de ce qui avait mené à ce « choix »… Alors voilà, il se sentait quelque peu lésé.
Mis de côté.
Et ça, c'était quelque chose qu'il peinait à accepter pour la bonne et simple raison… Qu'il peinait réellement à se dire qu'il avait de la valeur et que son avis avait son importance. Or si on ne le sollicitait pas, cela signifiait qu'il n'en avait pas vraiment, non ? Qu'est-ce qui avait conduit Derek à se dire qu'il pouvait décider seul et ensuite lui donner l'illusion d'un choix qu'il n'avait en réalité… Pas ? Stiles se savait injuste mais il voyait ça… Comme un rapport de force, qu'il reliait automatiquement à des choses auxquelles il ne devrait pas penser. Un exemple tout bête : Stiles avait fait une tentative de suicide il y a quelques temps… Et c'est Derek qui avait pris la responsabilité de s'occuper de lui. Et s'il prenait son rôle trop à cœur ? Sa vision quant à leur relation était-elle en train de changer ? Être compagnons ne dispensait pas d'un respect certain, qui se devait d'être mutuel. Stiles refusait d'être lésé par un acte réalisé dans un moment de détresse inouï. Lésé par sa faiblesse qu'il savait due à un enchaînement d'évènements dingue. Lésé à cause de son manque d'implication dans le foyer. Lésé par son angoisse. Ça, c'était des choses qu'il voyait et dont il avait parfaitement conscience – parfois. Simplement, il n'arrivait pour l'instant pas à faire quoi que ce soit d'utile ou de bien, d'autant plus… Qu'il n'avait toujours pas pris de décision quant à la demande de son père.
S'il pouvait reconnaître le fait d'être potentiellement un fardeau quotidien, il refusait d'être mis de côté à cause de tout ça. C'était pour cette raison-là que Stiles n'arrivait pas à passer à autre chose, à se dire que ce n'était qu'un détail. Parce qu'il ne voyait dans cette situation qu'un moyen de faire les choses dans son dos. A côté de cela, il se doutait bien que les intentions de Derek étaient louables, pour la simple et bonne raison qu'il commençait à bien le connaître… A force de vivre à ses côtés.
A ses côtés, oui, et non avec lui.
Stiles ne pouvait s'empêcher de mettre en valeur cette distinction qu'il faisait entre ces deux formulations. Pour l'heure, il n'était qu'un colocataire… Au bagage psychique plus lourd que ses affaires.
Stiles voyait les choses de cette façon-là parce que… S'il était relativement objectif, il était obligé d'avouer qu'il n'arrivait pas à suivre le rythme de leur existence « commune ». En ce qui concernait les tâches ménagères par exemple, il n'avait pas à grand-chose – et non, pour lui, ses blessures, dont celle de sa jambe, n'étaient pas une excuse. Stiles se savait physiquement capable de mettre la main à la pâte. Or, il ne le faisait pas parce qu'il n'en avait pas la force mentale. Ou qu'il n'osait plus vraiment – difficile pour lui de faire la différence. Dans sa tête régnait un capharnaüm monstrueux qui laissait peu de place à une réflexion réelle et froidement logique. De même, se motiver à faire quelque chose représentait un effort trop important pour lui. Trop important parce qu'il se sentait épuisé en permanence. Tout ce qu'il réussissait à faire, c'était de combattre momentanément certaines pensées.
En outre, de garder la mainmise sur sa conscience.
Parce qu'à l'intérieur, ça n'arrêtait pas de divaguer. Son esprit tendait à vouloir se rappeler de choses qu'il désirait juste mettre de côté un moment, car les oublier n'était pas réaliste. Stiles savait que l'horreur était gravée en lui, que chacun de ses traumatismes l'avait marqué au fer rouge. Le tout était d'apprendre à vivre avec.
Le problème, c'est qu'il n'y arrivait pas vraiment… Parce qu'il ne savait pas comment s'y prendre et que chaque jour venait… Avec son lot de surprises, bonnes et mauvaises. Chaque difficulté, qu'importe sa taille ou son importance, avait sur lui un effet décuplé qu'il peinait à combattre. Ainsi, ce que lui avait fait Derek lui parut réellement difficile à avaler. Alors pour ne pas lui en vouloir à outrance, pour ne pas se sentir complètement trahi… Stiles se répétait en boucle tout un tas de choses positives au sujet de son compagnon, histoire d'arrondir les angles, de polir la pilule pour qu'elle passe plus facilement. Ainsi, ressentir cette espèce de colère lui fit autant de bien que de mal. D'une certaine manière, elle recentrait ses pensées sur le cas présent, et non sur le passé, lui permettant de ne pas rester axé sur la noirceur de certaines de ses idées.
Rouge contre noir.
L'ire contre cette douleur perpétuelle qui restait solidement accrochée à lui. L'image du boulet enchaîné à sa cheville lui revenait souvent : et il en voyait d'autre, accrochés à ses poignets, dont la peau, en-dessous, était striée de coupures – occasionnés par les bracelets traînant le poids trop lourd.
Stiles se prit la tête dans les mains en poussant un profond soupir. Quoi qu'il se passe, il ne savait pas sur quel pied danser ni même sur lequel tenter de s'appuyer. Quelle couleur le sauverait ? Au moins, il savait qu'il n'en voulait pas complètement ni consciemment à Derek. Cela ne voulait bien évidemment pas dire qu'il laisserait passer ça : au contraire, il ferait part de son mécontentement une fois que son loup aurait terminé de changer les draps, en haut. Stiles s'était proposé de l'aider, sans grande conviction et Derek avait dit non, en lui enjoignant de se reposer. L'humain n'avait ni insisté, ni ouvert la bouche depuis ce moment. « Se reposer. » Il ne faisait que ça, tous les jours. Son activité principale ces derniers temps ? Le néant. Fixer le vide tandis qu'une nuée de pensées le traversait de part en part. Des pensées dangereuses, à l'explosion parfois sourde et latente. Difficile pour lui d'éviter ce cas de figure : il ne contrôlait que peu de choses. Mais il savait que son avis comptait et il se raccrochait à cette idée pour ne pas céder à la facilité et se renfermer dans sa propre tête en s'accusant de tout et n'importe quoi. C'était ce genre de certitudes qui l'aidait, de tous temps, à garder la bouche et le nez hors de l'eau. Le reste n'arrivait pas à en sortir.
Et ça lui faisait peur. Parce que cette fois-ci, il se savait aidé : écouté, protégé, choyé. Pourtant, il avait l'impression que dans sa tête, rien ne bougeait. Il n'allait pas mieux. C'était bête, parce qu'il avait été plutôt stable ces dernières années, mais il avait suffi d'un retour, de cette réapparition qu'il n'avait jamais attendue et tout avait explosé. Depuis, le fil sur lequel il avançait à tâtons ne cessait de bouger, de trembler et l'équilibre était difficile à maintenir. En fait, Stiles avait l'impression de pouvoir basculer à tout instant.
La colère, malgré elle, réduisit quelque peu tremblements et ondulations intempestifs. Parce qu'elle était saine et suffisamment forte pour, momentanément, prendre le pas sur le reste.
Il y avait autre chose qui le poussait à l'ire et qui ne concernait pas Derek à proprement parler.
Sa jambe.
Bien qu'elle soit en voie de guérison, Stiles se savait dépendant de béquille pour un temps dont il ne connaissait pas la fin. Il avait conscience qu'il aurait pu demander à Derek de lui prendre la blessure qui s'y trouvait avec l'incroyable technique qu'il avait utilisée à l'hôpital – le loup-garou l'avait d'ailleurs voulu –, mais… Stiles trouvait que son compagnon en avait assez fait et que supporter sa présence chaque jour était déjà un bien beau cadeau. Il fallait cependant avouer que ne pas pouvoir gambader à sa guise le minait sérieusement. Sa plaie à la cuisse, plutôt profonde, le rendait d'ailleurs extrêmement vulnérable – plus qu'il n'avait l'habitude de l'être.
- A quoi tu penses ?
Stiles aurait pu sursauter tant il s'était perdu loin dans ses pensées, mais il réussit in extremis à contrôler son corps…
- En quoi ça t'intéresse ?
… Au détriment de ses paroles.
Les mots étaient sortis tous seuls, sans qu'il autorise leur existence. En somme, il n'avait pas pu se retenir et si dire ce genre de choses avait tendance à lui faire du mal, il fallait avouer que sur le coup, ça faisait du bien. Quoiqu'il regretterait sans doute très vite cette méchanceté qui n'était pas vraiment la sienne. Elle n'était même pas née de cette espèce de guet-apens qui l'avait bien surpris.
Elle existait depuis bien plus longtemps qu'il ne pouvait lui-même l'imaginer.
Stiles perçut du mouvement à côté de lui et sentit Derek s'installer à sa droite. Il ne bougea pas, ne tourna pas la tête dans sa direction.
- Tout ce qui te concerne m'intéresse.
La voix de Derek restait étonnamment posée et calme alors même qu'elle ne le devrait pas. Stiles s'imagina un instant lui dire la même chose, être aussi sec, en remontant des semaines en arrière. Le comportement de Derek à son égard aurait été très différent.
Aucunement doux. Plutôt brusque, instinctif, primitif.
Or, il avait conscience que Derek, quoi qu'il ressente, qu'importe la manière dont il avait reçu ses mots acérés, se contrôlait pour ne pas le blesser et faire en sorte de l'apaiser. Ça, c'était ce que sa partie lucide lui susurrait à l'oreille. L'autre, influencée par ses émotions, n'en avait cure. Cette dernière retenait simplement que Derek avait pris une décision sans lui demander son avis, à part lorsqu'il savait qu'il n'aurait l'occasion de ne lui donner qu'une seule et unique réponse. C'était bas, à ses yeux...
- Pas mon avis, apparemment.
… Alors, sa réponse l'était tout autant.
Sans qu'il ait à bouger la tête outre mesure, Stiles sentit la tension soudaine émaner du corps de Derek. Il n'en était nullement surpris : dans un sens, il l'avait volontairement provoquée. C'était peut-être méchant, mais il avait ressenti le besoin de lui faire comprendre – et non le lui dire directement, là était la nuance – le mal que sa façon d'organiser les choses lui avait fait. Peut-être qu'en d'autres circonstances, Stiles aurait passé outre. Néanmoins, en ce moment… Rien n'allait et il avait tout doucement l'impression que tout commençait à s'effondrer autour de lui. Que la situation en elle-même s'envenimait et ce, malgré la protection dont il bénéficiait et le calme auquel il avait droit. Alors oui, quelque part, une partie de ce qu'il ressentait chaque jour avec douleur hurlait son besoin de s'exprimer.
Finalement, peut-être que l'erreur de Derek n'était que partiellement fautive dans l'histoire.
Car l'on ne pourrait jamais enlever à sa colère, sa source véritable, son ancienneté réelle. Elle était juste là, latente. Plus il y pensait, plus il voyait cela comme une évidence.
C'était le tournant qu'avait pris sa vie qui rendait son ire froide et tremblante aussi forte. Il s'était agi de l'injustice à laquelle il avait dû faire face. De ces actes qui avaient détruit son enfance, condamné son existence. De cette façon que l'on avait eu de piétiner sa parole, son point de vue ô combien légitime. Ce qu'il vivait aujourd'hui n'était qu'un écho lointain provenant du passé et ça faisait mal et ce, même si les deux situations étaient incomparables.
- Ton avis a pour moi une importance capitale.
Et Stiles ne put retenir le rire jaune qui le secoua, un rire dont le simple son ne présageait absolument rien de bon. Il se trouvait dans le genre de situations où la solitude était ce qui lui seyait le mieux. Pourquoi ? Parce que l'absence permettait le silence. Seul, Stiles n'irait pas parler, reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit. Du moins, pas de façon directe. Il ne chercherait jamais à envenimer une situation et ce, parce qu'elle se retrouverait figée un instant.
Mais Derek était là, à ses côtés. Là, toujours là.
Pour une fois, Stiles apprécierait qu'il s'éloigne de lui quelques minutes, peut-être une heure. Pas que sa présence l'indispose de quelque manière que ce soit. Le problème résidait dans l'incapacité qu'avait Stiles de réfréner cette ire qui, si elle était saine au départ, pouvait à tout moment prendre un tournant non plus rouge, mais noir.
Se mélanger à ce qui l'empoisonnait depuis sept ans.
- C'est bien sûr pour cette raison que tu as attendu d'avoir tout prévu de ton côté pour finalement te dire que… Ce serait sympa de me prévenir.
- Stiles, je n'ai pas…
- Je suis sous ton toit et c'est toi qui décides, le coupa l'hyperactif d'un ton bas en secouant la tête. Techniquement parlant, je n'ai pas mon mot à dire.
Brève pause. Noir. Dans sa tête, des hurlements retentissaient ça et là – il les percevait sans réellement les entendre.
- Je ne l'ai jamais eu.
Lui qui se triturait les doigts les retrouva crispés sur le tissu de son pantalon de jogging. Dans son cœur, du noir. Des souvenirs sales qui se jouaient en filigrane et leurs pendants à agréables, ternis par sa colère – celle qu'il avait toujours gardée pour lui. Et c'était très mauvais car il pervertissait malgré lui des choses qui n'avaient de sombre que le contexte.
- Que ce soit avec toi, avec mon père, avec Emile… Ma voix n'a jamais eu la moindre importance.
Et elle tremblait, sa voix. Intérieure, extérieure. Celle qui sortait de sa psyché, de sa bouche.
- J'ai beau crier, hurler, ça continue ! Ma voix est muette. Et à côté de ça, on me laisse croire que j'ai le pouvoir de dire non, que je peux… Dire ce qui n'est pas bon, ce qui ne me plaît pas, ce qui n'est pas normal, ce qui me fait mal... Dire que j'ai le choix, mais ça n'existe pas. Je n'ai jamais eu le choix… Mon père m'a menti, tu m'as menti ! Vous m'avez tous menti !
Stiles tourna finalement la tête vers Derek, ancra son regard noir de colère dans les siens. Et la méchanceté que l'on avait créée ne demandait qu'à continuer de sortir, à empoisonner ce qui ne l'était pas encore. C'était mauvais, mais l'humain n'avait pas les moyens de se contrôler… Parce qu'il n'avait même pas conscience de la manière dont il était en train de déraper, de tout mélanger.
De lier ce qui ne pouvait l'être.
- Depuis le départ vous voulez juste… Me soumettre, être suffisamment gentils avec moi pour que je la ferme et que je dise oui à tout pour qu'à la longue, je ne distingue plus mes limites et que je redevienne… Le garçon silencieux, obéissant, brisé que vous voulez que je sois. Celui que j'ai été. Celui qui est facile à vivre et à contrôler parce qu'il n'a plus rien, tu m'entends ? Plus rien !
Se rendait-il compte qu'il pleurait ? Que des larmes au goût de sang s'écoulaient avec une lenteur sadique sur ses joues trop pâles encore légèrement bleuies par endroits ? Savait-il qu'il avait l'air d'un fou, les yeux écarquillés de colère et injectés de sang ? Était-il au courant du fait qu'il mélangeait tout ? Passé, présent ? Emile, Noah, Derek ?
Se rendait-il compte que ce n'était plus vraiment le visage de Derek, qu'il voyait ? Qu'autour d'eux, les murs avaient subitement pourri ?
Se rendait-il compte… Que le manoir s'était complètement évaporé ?
La mauvaise graine avait empoisonné une partie de lui encore relativement intacte. Et les mots que sa bouche continua de vomir étaient de sang.
Un sang qui le rendait aveugle à la terreur solidement ancrée dans les yeux de Derek.
