Chapitre 34 : L'Île de Lumière
Je me réveille avec Eiko dans mes bras : après les émotions d'hier, elle a refusé de dormir dans un autre lit que moi, et je ne peux pas dire que j'ai beaucoup protesté. Je reste allongée quelques instants à regarder le plafond. Je suis contente d'avoir passé la nuit avec Eiko, mais je me rends compte que j'ai surtout envie de voir Dagga et Djidane. Mon cœur bat un peu plus vite en pensant à eux, en partie parce qu'ils me manquent, même si je sais que c'est stupide de ma part et en partie parce que je n'arrive pas à m'empêcher d'éprouver une certaine angoisse à l'idée qu'ils aient changé d'avis depuis hier, ou bien que tout ça n'ait été qu'un rêve. Je pousse un long soupir en essayant de ne pas me laisser emporter par ces craintes irrationnelles, mais à chaque fois que je pense parvenir à reprendre un peu le contrôle de moi-même, je repense à la sensation de leurs baisers, et je me mets à rougir tandis que mon esprit se met à vagabonder dans toutes les directions qu'il souhaite sans que je puisse l'en empêcher en rien. Je finis par laisser échapper un long soupir en me levant aussi doucement que possible pour laisser Eiko dormir encore un peu. Mais celle-ci s'agrippe à moi, puis cligne lentement des yeux en se réveillant.
Nous sortons de notre cabine, et je fais le tour de l'aéronef pour demander au reste du groupe de se réunir afin de décider ce que nous allons faire ensuite. Lorsqu'ils sont tous là, je commence par expliquer qu'il n'est pas impossible qu'après notre retour de Terra, le monde soit passablement changé, et qu'il devienne impossible de visiter certains lieux :
« Dans mon jeu, Kuja détruit complètement Terra, ce qui relâche toutes les âmes accumulées par Garland, et répand de la Brume sur tous les continents, sans exception. De plus, cela réactive l'Ifa, dont les racines se mettent à pousser incroyablement vite, bloquant l'accès à toute sorte d'endroits. Mais ici, Kuja devrait être sous bonne garde, en tout cas, je l'espère, donc il y a des chances que ça ne se produise pas. Cela dit, je ne peux pas m'empêcher d'hésiter à nous rendre sur Terra tout de suite... Qu'est-ce que vous en pensez ?
- Tu nous as dit que les plans de Garland avaient sans doute été considérablement retardés, répond lentement Dagga, cependant, je préfèrerais que nous mettions tout à fait fin à ses entreprises le plus vite possible. Je sais bien qu'il n'y a pas vraiment d'urgence, mais... Nous ne savons pas exactement de quoi il est capable, n'est-ce pas ?
- Je suis d'accord, appuie Freyja. Cela dit, Claire, s'il y a vraiment quelque chose qui te paraît important, nous pouvons effectivement nous en occuper maintenant.
- Je... J'imagine qu'il n'y a rien de vraiment urgent, je fais en grimaçant. C'est sans doute seulement de mauvaises habitudes que j'ai prises en jouant, parce que je ne voulais manquer aucun objet. Ça paraît un peu débile ici, effectivement. Je préférais juste aborder la question avec vous, et en profiter pour vous parler un peu de ce qui nous attend à Terra. »
Je leur explique donc que le passage par l'Île de Lumière sera sans doute assez dangereux, mais j'espère que contrairement à ce qui se passe dans le jeu, nous pourrons continuer d'utiliser notre aéronef au lieu de devoir l'abandonner ici, car je ne suis pas sûre que nous pourrons récupérer l'Invincible, le vaisseau de Garland, pour le voyage de retour. Je décris aussi les paysages passablement psychédéliques et les monstres dangereux auxquels nous allons faire face. Je suis forcée de décevoir Kweena lorsqu'elle me demande s'il y aura de bonnes choses à manger sur cette planète, car presque aucune des créatures que nous y trouverons ne sera comestible, dans mes souvenirs.
« On devrait trouver Garland dans une ville qui s'appelle Branval, je poursuis. J'ai l'habitude d'appeler ceux qui y vivent les Génomes, mais je ne sais plus si c'est bien leur nom d'origine. En réalité, ce sont des réceptacles conçus pour accueillir les âmes des anciens habitants de Terra, actuellement en stase, une fois que leur nouvelle planète sera prête pour eux. Ils sont un peu comme les Mages Noirs, d'une certaine manière, au moins quand ils n'avaient pas encore de conscience. Les Génomes sont plus autonomes, mais ils n'ont pas vraiment de sentiments ou de pensées propres, ils se contentent de vivre en attendant qu'on leur dise quoi faire, sans jamais avoir de réaction personelle à quoi que ce soit. Cela dit, comme les Mages, ils sont capables d'apprendre à éprouver des émotions et à prendre leurs propres décisions. »
Là, je marque une pause et je me tourne vers Djidane, qui hoche la tête avec un sourire d'encouragement : lorsque je suis passée le chercher tout à l'heure, je lui ai demandé si je pouvais révéler au moins une partie de la vérité sur ses origines, pour être sûre de ne pas commettre d'impair. Je poursuis donc :
« Les Génomes sont... On les reconnaît facilement, car ils sont tous blonds et ont tous une queue de singe. »
Tout le monde se tourne vers le jeune voleur, qui se frappe le torse avec assurance :
« Ouais, les gars, apparemment, je suis un alien ! Ça claque, je trouve ! Enfin, de ce que dit Claire, au moins, moi, j'ai une âme, c'est déjà ça, non ? »
Mais je pense qu'aucun d'entre nous n'est vraiment dupe de ce qu'il ressent, et Dagga et moi nous approchons du jeune voleur pour lui rappeler que nous sommes là pour lui et que nous l'aimons, peu importe d'où il vient. Il nous remercie d'un hochement de tête et nous restons silencieux quelques instants, puis Bibi prend la parole :
« Je crois que j'aimerais rencontrer ces Génomes. Je... Je pense que ce serait bénéfique pour les Mages Noirs aussi...
- Dans mon jeu, on ramène les Génomes au Village des Mages Noirs, j'approuve. Et j'aimerais bien qu'on le fasse ici aussi. Je suis à peu près certaine que ça aide les deux... peuples, j'imagine que c'est le meilleur terme. En attendant, il faudra faire face à Garland. Dans l'histoire que je connais, il capture Djidane, qu'on aide à s'échapper. Il y a un combat, et c'est là que Kuja intervient. Garland lui révèle qu'il est destiné à mourir, ce qui le terrifie tellement qu'il entre en Transe et lance un sort d'Ultima si puissant qu'il détruit complètement Terra, comme je vous le disais tout à l'heure. C'est ) ce moment qu'il ouvre nouvelle porte dimensionnelle au-dessus de l'Ifa, qui conduit l'équipe dans un monde constitué des souvenirs de la planète, où vivent les monstres les plus dangereux que vous puissiez imaginer. Mais j'espère vraiment que cette fois, on pourra l'éviter...
- Il sera toujours temps de s'en préoccuper quand nous y serons, répond Freyja. Pour l'instant, notre objectif est donc d'aller à Terra, d'y trouver Garland pour s'assurer qu'il ne puisse plus réaliser son projet de détruire Héra, tout en évitant qu'il ne puisse s'en prendre à Djidane. Et si possible, nous essaierons de ramener les Génomes.
- Présenté comme ça, ça ne paraît pas si difficile, commente Bibi, songeur.
- C'est faisable, j'explique avec une confiance née de l'expérience. Cela dit, on ne doit pas sous-estimer Garland, il est extrêmement dangereux. Et je ne sais pas ce que mes actions ont pu modifier...
- Ne t'inquiète pas pour ça, me répond Dagga en me prenant par la main. Quels que soient les obstacles que nous rencontrerons, nous y ferons face ensemble. Mais pour l'heure, je pense qu'il est temps que nous partions pour Terra, si personne n'a d'objection. »
Tout le monde hoche la tête avec détermination, et je pars indiquer la direction de l'Île de Lumière à Antiope, qui tient actuellement la barre. L'Amazone obtempère sans manifester d'inquiétude, même quand je lui dis que le voyage ne sera pas de tout repos. Mais alors que je m'apprête à m'éloigner, elle me retient :
« Excuse-moi, je voudrais savoir quelque chose. C'est sans doute très indiscret de ma part, et tu as parfaitement le droit de ne pas me répondre, mais... La rumeur court que quand Sa Majesté, Djidane et toi êtes revenus hier, vous étiez... très proches... La protection de la famille royale d'Alexandrie fait partie du rôle des Amazones, et il serait impardonnable que je laisse quoi que ce soit arriver à une personne à laquelle Majesté tient. »
Je rougis comme une pivoine en me demandant comment lui répondre : c'est un sujet dont je n'ai pas encore parlé avec Dagga et Djidane, et j'ignore s'ils souhaitent réellement rendre notre relation officielle. Mais pour la première fois depuis que je la connais, je vois Antiope baisser le regard, soudain mal à l'aise :
« Désolée, explique-t-elle. Je te dis cela, mais en ce n'est qu'un prétexte pour masquer ma curiosité. C'était stupide et indélicat de ma part de te demander une telle chose, je te prie de m'excuser. La vie de sa Majesté ne regarde qu'elle, et il en va de même pour la tienne.
- Ça s'est décidé juste hier, je souffle sans pouvoir me retenir. La reine et moi, on sort effectivement ensemble. Et Djidane. Tous les trois.
- Oh, commente Antiope alors que je fixe le sol, le visage presque aussi rouge que le mien. C'est... c'est inattendu. Je veux dire, c'est déjà arrivé qu'un souverain ait une maîtresse ou un amant, bien sûr, mais en général, ça avait toujours été dans le cadre d'une relation exclusive. Du moins jusqu'à présent, il faut croire. Je dois t'avouer que j'ai peine à imaginer ce que cela va donner quand nous rentrerons, mais si c'est ce que sa Majesté a décidé, et que ça te convient aussi, et à Djidane aussi, j'imagine, les Amazones et moi-même continueront d'assurer votre protection. Et euh... Tu as aussi mon soutien, à titre plus personnel. »
Elle me regarde, visiblement mal à l'aise à l'idée de sortir de son rôle de soldate et de se montrer amicale. Je suis sans doute au moins aussi embarrassée qu'elle, mais cela me fait quand même plaisir qu'elle se soucie comme ça de moi, même si je ne la connais pas depuis longtemps.
« Bref, on s'en fiche, conclut-elle en se forçant à reprendre contenance. Tu vas voir, ça va aller, ne t'inquiète pas. »
Bien entendu, l'entendre dire de ne pas m'inquiéter ne fait que faire remonter toutes mes angoisses à la surface : et si rien ne marchait et que je blessais les deux personnes que j'aime le plus au monde ? Et Antiope a raison : Dagga est reine, et elle a des responsabilités envers son peuple. Techniquement, je le sais, et elle l'a bien dit hier, avant même que nous ne décidions de sortir ensemble tous les trois. Mais je dois être un peu idiote, parce que j'étais tellement occupée à la bécoter que je n'avais pas encore réellement fait le lien avec le fait que si on continuait comme ça, non seulement j'allais me retrouver reine-consorte ou quelque chose comme ça, mais en prime, j'allais partager ce titre avec Djidane. C'est sûr, les Alexandrins vont se révolter contre elle, et ça va être de ma faute !
Je me rends compte que je suis figée sur place, et je parviens à me forcer à bouger vers la poupe du navire, où je trouve Steiner. En temps normal, j'aime plutôt bien le chevalier, qui s'est toujours montré bienveillant avec moi, mais en ce moment, c'est sans doute la dernière personne que je souhaite voir ! Je tente de m'éclipser, mais il m'adresse un sourire et m'invite à le rejoindre. Comme je suis au bord de la panique, je ne parviens pas à trouver la moindre excuse pour m'enfuir, et je finis par m'approcher de lui, sans oser le regarder dans les yeux. Cependant, je parviens à me contrôler suffisamment pour prendre la parole :
« Je suis vraiment désolée... Je... Vous avez toutes les raisons d'être furieux contre moi, mais je vous promets que je ferai tout ce que je peux pour que Grenat soit heureuse. Je sais bien qu'à ce stade, mes promesses ne valent pas grand-chose, mais...
- Pourquoi serais-je en colère après vous ? me coupe le chevalier en fronçant les sourcils.
- Je vous avais juré qu'il ne se passerait rien entre Dagga et moi, et maintenant... Je sais bien que mes excuses ne servent à rien, mais...
- Ne vous en faites pas pour cela, mademoiselle Claire, me coupe Steiner avec un geste de la main. Si j'avais mon mot à dire, je vous avoue que je préfèrerais que sa Majesté passe son temps avec vous plutôt qu'avec Djidane. Mais elle m'a bien fait comprendre qu'elle était la seule à pouvoir décider de se vie sentimentale et qu'il m'en cuirait si je m'en mêlais.
- Alors... vous n'êtes pas fâché contre moi ? j'insiste.
- Non, répond le soldat. Pas une seconde. Il s'agit d'une relation certes peu ordinaire, mais j'ai vu le regard et le sourire de sa Majesté hier, et je ne lui ôterais cela pour rien au monde. Il va sans dire que si vous lui brisez le cœur, vous en répondrez devant moi.
- Bien entendu ! je réponds aussitôt. Je... Je vous promets que je ferai de mon mieux. Je veux dire, je suis nulle et je ferais sans doute tout capoter, et je finirai probablement par faire souffrir quelqu'un, mais je vais essayer, et je donnerai...
- Holà, du calme, me coupe Steiner en me prenant doucement par le bras. Il s'agissait d'une plaisanterie. Excusez-moi pour ma maladresse. J'essayais seulement de détendre l'atmosphère et d'oublier quelque peu mes propres inquiétudes. Je sais que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour assurer le bien-être de sa Majesté. Tout le monde a pu s'en rendre compte. »
Je reste sans voix pendant quelques instants alors que j'essaie de réaliser que Steiner n'est pas en colère après moi, et qu'il me fait confiance. Puis mon cerveau rattrape mes oreilles, et je fronce les sourcils :
« Qu'est-ce qui vous inquiète tant, alors ?
- Rien qui mérite que je vous en parle, répond le chevalier en détournant le regard.
- Si ça concerne Dagga, ou Djidane, ou notre relation, je me sens un peu concernée, quand même, j'insiste.
- C'est que... Ce n'est rien de grave, ni d'urgent, minimise-t-il. Juste un soupçon de préoccupation pour l'avenir. Après tout, sa Majesté a accédé au trône très jeune, et dans des circonstances qui plus est très délicates. Sa position est déjà très fragile, et je sais qu'elle désire réformer le royaume en profondeur, ce qu'elle ne pourra accomplir que si elle parvient à conserver l'approbation de la noblesse et du peuple. Et si elle doit en outre constamment faire face à des attaques concernant sa vie privée... Mais son bonheur est plus important que ces considérations politiques. Je n'aurais même pas dû vous faire part de ces préoccupations. Votre priorité doit être votre bonheur, à vous et sa Majesté. Ainsi que Djidane, j'imagine. »
Ouais. Nan, d'accord, je suis la seule à ne pas avoir envisagé les conséquences politiques de sortir avec une reine. Ce qui est effectivement un peu stupide de ma part, dit comme ça. D'un autre côté, pour l'instant, je suis surtout occupée à me rappeler la chaleur des lèvres de Dagga sur les miennes. Et cela me fait aussi me souvenir du goût de celles de Djidane. Et je me sens rougir et glousser comme la dernière des midinettes, sous le regard amusé et attendri de Steiner, qui a au moins la courtoisie de ne faire aucun commentaire. Cependant, je parviens peu à peu à renouer le contact avec la réalité. Objectivement, Steiner n'a pas tort de s'inquiéter, et une partie de moi se dit qu'il vaudrait peut-être mieux que je rompe avec Dagga et Djidane avant que ça ne devienne trop difficile. Mais je ne parviens pas à réellement m'en convaincre, et pour être tout à fait honnête avec moi-même, je n'ai juste aucune envie de renoncer à être avec eux. Malgré mes angoisses, je suis plus heureuse que je ne l'ai jamais été, et je ne veux pas que ça s'arrête.
« Vous savez, on n'a pas encore décidé de ce qu'on allait faire exactement, je finis par déclarer. Je veux dire, je n'ai aucune idée de si ça sera un truc officiel, ou quoi que ce soit d'autre. On n'a pas encore eu trop le temps d'en parler, pour être honnête. Au pire, je pourrai toujours être le secret de Dagga, non ? Après tout, il a dû y en avoir, des monarques qui ont eu des aventures pas toujours très nettes !
- Sans doute. Mais peut-être serait-il préférable que vous vous entraîniez à éviter ce type de commentaire en public, surtout si vous devez appartenir à la famille royale à l'avenir. »
Je me tourne vers lui, surprise par son reproche, pour constater que malgré son ton très sérieux, ses yeux pétillent d'une joie moqueuse que je ne lui ai jamais vue. Et je réalise alors que même si son sens du devoir le pousse à se préoccuper de l'avenir de Grenat avant tout, il est surtout sincèrement heureux du bonheur de sa protégée.
J'adresse un immense sourire au chevalier, avant de me diriger vers la proue. Nous nous approchons de l'Île de Lumière à toute allure : c'est un immense tourbillon de lumière parcouru d'étincelles et de runes étranges qui s'élève d'un archipel d'îles recouvertes de glace, près du Continent Perdu. Je ne peux m'empêcher de retenir mon souffle devant ce spectacle, jusqu'à ce que Dagga et Djidane s'approchent de moi. Le voleur commente alors :
« Y a pas à dire, c'est un sacré spectacle, mais ça n'inspire pas une confiance infinie, je dois avouer. T'es sûre qu'on doit aller là-dedans ?
Je hoche la tête avec le peu de détermination que j'arrive à avoir, mais Dagga me prend la main, et cela me rassure un peu. Djidane, quand à lui, commente :
« Bah quand faut y aller, faut y aller. En avant toute ! »
Je ferme les yeux et je serre violemment le bastingage au moment où nous nous apprêtons à percuter le tourbillon, mais contrairement à ce que je craignais, aucun choc ne vient. Lorsque je rouvre les yeux, les lumières multicolores qui m'entourent me font sourire, jusqu'à ce que j'entende un juron en provenance de la cabine.
Dagga, Djidane et moi courons dans cette direction, où Antiope s'exclame :
« Les machinistes disent que l'aéronef ne va pas tenir ! On est tirés vers le bas, le haut, et toutes les directions à la fois ! Si on ne se dégage pas d'ici rapidement, on va être réduits en miettes ! Quels sont les ordres ? »
Je regarde Dagga et Djidane, qui me sourient avec confiance, et je prends une grande inspiration :
« Tant pis, j'annonce à regret. Il va falloir qu'on saute. Antiope, toi et l'équipage, vous faites tout ce que vous pouvez pour sortir d'ici et retourner à Lindblum prévenir Cid, d'accord ? Nous, on s'en sortira, d'une manière ou d'une autre. »
Visiblement peu convaincue par mon autorité, ou par la confiance qui émane de moi, ou par l'idée débile que je viens de lancer, l'Amazone se tourne vers Dagga, mais celle-ci approuve d'un signe de la tête, et la soldate s'exécute sans protester. Nous rejoignons alors tous les trois le reste du groupe sur le pont et leur expliquons le plan, si on peut parler de plan. Tarask commente :
« Je savais que je n'aurais pas dû faire confiance à une mioche comme toi. Mais fichu pour fichu, hein. »
Il me prend alors par la main, et comme j'affiche un air stupéfait, il explique que si on ne veut pas être séparés en cours de route, il vaudrait mieux qu'on se tienne tous les uns aux autres. Nous acquiesçons, et prenons une grande inspiration avant de tous ensemble par-dessus le bastingage. Alors que nous tombons à toute allure, j'ai le temps de voir la Vouivre s'élever et parvenir à échapper au tourbillon, pour mon plus grand soulagement.
Les lumières qui nous entourent se mettent à défiler à toute vitesse, et j'ai un instant peur d'avoir commis une grave erreur : est-ce que je ne risque pas de me retrouver à nouveau projetée dans mon ancien monde, ou de mourir ?
Mais heureusement pour moi, le tourbillon se ralentit peu à peu, et nous pouvons nous apercevoir que le monde autour de nous a considérablement changé. Il est éclairé d'une lumière bleue, trop diffuse pour être celle d'un soleil, et qui ne semble émaner d'aucune source précise. De plus, d'immenses piliers à la forme étrange se dressent à perte de vue, chacun surmonté d'une ou plusieurs plate-formes rondes ou ovales. Certaines d'entre elles sont reliées par des ponts de verre qui semblent trop fins pour supporter leur propre poids, et une végétation disparate et profondément étrange est visible ici et là. Mais ce qui domine, c'est l'impression de mort qui se dégage du paysage, où il ne subsiste visiblement presque plus rien de vivant.
Oh, et aussi, nous sommes en train de chuter à une vitesse terrifiante. Lorsque je me rends compte que le sol se rapproche bien trop rapidement, j'ouvre la bouche pour hurler, mais aucun son ne sort. Heureusement pour moi, Dagga et Eiko ont de meilleurs réflexes que moi, et elles parviennent à lancer un sort de Lévitation qui nous permet de ne pas nous écraser au sol. Une fois à terre, je reprends ma respiration avec difficulté, avant de vérifier aussi discrètement que possible que je ne me suis pas fait dessus, juste au cas où (et je suis fière de constater que j'ai réussi à garder le contrôle de moi-même). Tarask commente alors avec un demi-sourire :
« Non, décidément, te faire confiance n'est pas la meilleure des idées si je veux mener une vie paisible. Mais ça tombe bien, ça ne fait pas partie de mes objectifs. Alors, où on va, maintenant ? »
Je fais de mon mieux pour prendre mes repères, mais nous n'avons pas atterri au même endroit que dans le jeu, et je suis un peu perdue. Après quelques instants de réflexion, je crois enfin reconnaître quelque chose qui pourrait bien être la tour sur laquelle se trouve Branval, le village des Génomes.
Nous nous mettons en route, et Dagga et Djidane ouvrent la marche à mes côtés, pour mon plus grand plaisir. J'en profite pour demander à ma petite amie (et dès que l'expression me vient à l'esprit, je sens mon cœur s'emballer) :
« Au fait Dagga, tu n'as jamais pensé à porter les cheveux courts ?
- Euh... non, je ne... Pourquoi me demandes-tu cela ? répond la reine en fronçant les sourcils.
- Dans mon jeu, tu... enfin l'autre version de toi décide de se les couper à un moment, et j'ai toujours trouvé que ça lui allait vraiment bien. C'est un peu débile, j'imagine, parce qu'elle ne le fait vraiment pas pour être belle, plutôt pour montrer qu'elle veut changer, mais... Je veux dire, tu n'as pas besoin de faire des efforts pour être belle, ce n'est pas ce que je voulais dire, et je ne suis pas en train de dire que tu n'as pas changé, ni de te demander de faire quoi que ce soit, c'est juste... Je vais m'arrêter de parler, maintenant, si ça vous va à tous les deux. »
Je sais que mon visage doit être rouge pivoine, et ma seule consolation, c'est que Dagga a l'air aussi embarrassée que moi. Décidément, je ne suis vraiment pas douée pour ces histoires d'amour. Je me tourne vers Djidane, en espérant qu'il ait quelque chose à apporter à la conversation, mais il fixe la reine avec la plus totale concentration, et quand j'essaie de lui demander ce qui lui arrive, il me coupe tout de suite :
« Chut ! Je suis en train d'imaginer Dagga avec les cheveux courts, et je ne veux pas gâcher ce moment.
- Djidane ! s'exclame la première intéressée. Sois un peu sérieux, s'il te plaît !
- Désolé, fait le voleur avec insouciance. C'est juste que tu étais à peu près aussi mignonne dans ma tête que dans la réalité, alors c'était difficile de me retenir. »
Puis il dépose un baiser sur la joue de notre petite amie, qui s'efforce de retenir le sourire qui lui monte aux lèvres et de rester fâchée après lui, en vain. Je pousse un soupir :
« Je suis désolée d'en avoir parlé... Je n'ai pas l'habitude de... tout ça, j'explique en faisant un geste qui essaie d'englober Dagga, Djidane, et ma nullité crasse pour tout ce qui relève des sentiments (mais il faudrait un geste bien plus grand que ça pour être exhaustive).
- Ne t'inquiète pas, répond la reine en me souriant tendrement, les joues toujours rouges. Je te trouve très belle aussi. Mais peut-être sera-t-il temps de parler de mode capillaire lorsque nous serons de nouveau à Alexandrie, qu'en penses-tu ? »
Je hoche la tête en essayant de ralentir les battements de mon cœur, qui s'est emballé pour une raison qui n'a rien à voir avec le fait que Dagga me trouve belle, promis. Un blob de gelée rouge de près d'un mètre de haut choisit ce moment pour se dresser sur notre chemin, et me ramène très vite à la réalité. Les cent yeux répartis sur son corps lui donnent son nom : un Hectoculus. Pas nécessairement le monstre le plus dangereux dans le jeu, mais il est capable de mettre K-O un personnage instantanément, et je préfère ne pas découvrir à quoi ça ressemble dans cet univers-ci : pour ce que j'en sais, cela pourrait signifier la mort de l'un d'entre nous ! Je veux dire, nous avons un stock de Renais, mais ce n'est pas une raison pour prendre des risques.
La flèche que je tire atteint le monstre à l'un de ses yeux, et un liquide rosâtre se met à couler de la plaie. Il se tourne vers moi pour contre-attaquer, mais Djidane est plus rapide que lui, et il lui porte un coup, juste avant que Steiner ne bondisse devant la princesse pour garantir sa sécurité, et n'achève la créature.
Nous reprenons notre marche, un peu plus prudemment, d'autant que le chemin se fait plus étroit et plus escarpé. Je suis très heureuse de ne pas souffrir de vertige, car nous devons traverser un long passage où la route a disparu et est remplacée par des amas de rochers volants dont j'ignore comment ils flottent dans les airs. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a aucun moyen de les contourner, et que nous devons donc sauter de roc en roc, par-dessus le vide, pour progresser. Même si j'arrive de l'autre côté sans encombre, comme le reste de mes compagnons, je ne peux pas dire que c'est une expérience que je désire renouveler, pour être tout à fait honnête.
Enfin, après un long périple, nous atteignons un long pont de cristal sur lequel nous attend une silhouette familière : une jeune fille blonde, vêtue d'une jupe et d'un genre de T-shirt blanc et rose, avec une queue de singe. C'est Mikoto, une des Génomes qui, comme Djidane et Kuja, a été dotée d'une âme. Elle adresse un sourire énigmatique en nous voyant approcher, mais s'éloigne avant que nous n'ayons pu la rejoindre. Nous traversons le pont, au bout duquel nous devons escalader un pilier : c'est une épreuve bien plus difficile que les rochers volants de tout à l'heure, mais grâce à l'aide de Djidane et de Freyja, même les moins doués d'entre nous (principalement moi) parviennent à s'en sortir. Au sommet, nous pouvons apercevoir le village de Branval.
Heureusement pour moi, la suite de l'ascension passe par une succession d'escaliers, certes raides, mais nettement plus abordables que ce que je viens de traverser. Mikoto continue d'apparaître régulièrement, comme pour nous inciter à poursuivre notre route, mais elle ne nous adresse pas un mot. La frustration de Djidane grandit tellement que nous pouvons tous la percevoir. Je m'approche de lui et je le prends par la main avec un sourire rassurant :
« Tout va bien aller, tu vas voir. Elle aussi, elle a une âme. Et elle a beau être un peu... particulière, je sais que vous vous entendrez bien. »
Le voleur pousse un long soupir, mais il prend sur lui et parvient à me sourire avant de m'embrasser délicatement pour me remercier.
Enfin, nous arrivons devant l'entrée de Branval : c'est un portail ouvragé surmonté d'une étrange sculpture. Alors que nous approchons, l'Invincible passe assez près de nous pour faire trembler le sol. Il faut dire qu'il est immense, bien plus grand que ce que je croyais. Pas étonnant que dans le jeu, il puisse accueillir tous les Génomes quand l'équipe s'enfuit de Terra : l'aéronef aux teintes vertes et turquoise doit faire la taille d'une petite ville !
Je m'inquiète tout à coup : j'avais complètement oublié qu'il apparaissait à ce moment, mais dans le jeu, il fait s'évanouir Dagga ! Cependant, quand je me tourne vers ma petite amie, elle ne semble pas aussi affectée que je le craignais, même si son expression montre clairement qu'elle se souvient encore de la destruction que l'aéronef a provoquée, tant à Madahine-Salee qu'à Alexandrie... La reine finit par pousser un long soupir en se détournant. Elle s'aperçoit alors que je la fixe :
« Y a-t-il un souci, Claire ?
- Non, je... Tout va bien, au contraire, mieux que bien. » je réponds avec un sourire.
Mikoto arrive alors par le portail d'entrée de Branval, et se dirige vers Djidane en nous ignorant complètement.
« Sois le bienvenu chez toi, déclare-t-elle d'une voix qui ressemble à celle du voleur, bien plus que je ne m'y attendais, mais sans la vitalité que celui-ci dégage habituellement.
- T'es qui ? demande celui-ci en tendant la main vers la Génome. Et comment tu me connais ?
- Je reçus le nom de Mikoto, répond la jeune fille avec un soupçon d'hésitation dans la voix. Pour le reste... Je ne peux répondre à tes questions. Rejoins-moi au laboratoire, tu comprendras enfin d'où tu viens. »
Puis elle se retourne et s'éloigne sans dire un mot, malgré les protestations de Djidane.
« Ouais, elle est particulière, comme tu dis, Claire. Pfff... Ça m'avance bien, tout ça... Qu'est-ce qu'on fait, du coup ?
- J'aimerais bien prendre le temps d'explorer un peu le village, j'explique. Et je pense que ce sera l'occasion pour tout le monde de mieux comprendre qui sont vraiment les Génomes. Par contre, c'est probablement une mauvaise idée que tu rejoignes Mikoto seul. Dans mon jeu, elle te convainc d'aller voir Garland, qui te capture et essaie de te laver le cerveau, et je ne sais pas ce que tu en dis, mais ça ne me paraît pas un bon plan. Du coup, on essaie de regarder un peu les alentours, et on se retrouve tous sur la place centrale d'ici une heure ou deux, si ça vous va ? »
Tout le monde acquiesce, et nous nous répartissons en petits groupes pour parcourir Branval. Dagga et Djidane me proposent de les accompagner, mais quand je vois le regard d'Eiko, je décide de rester avec la jeune fille, et je suis récompensée par son immense sourire. Par ailleurs, je me dis qu'il vaut peut-être mieux que le voleur découvre le lieu qui l'a vu naître sans moi. C'est la première fois pour lui, je veux qu'il en profite, d'une certaine manière, autant que possible, et sans que je sois là, à lui rappeler que je connais mieux que lui l'endroit dont il vient.
Eiko me prend par la main et se tient plus près de moi que d'habitude alors que nous explorons les rues de Branval, et je ne peux que la comprendre : outre la lumière verdâtre qui éclaire les lieux, le regard vide des Génomes qui se tiennent immobiles un peu partout dans une parodie de vie a quelque chose de profondément perturbant. Je fais de mon mieux pour ignorer le frisson qui me parcourt la colonne vertébrale, et je fais le tour des coffres au trésor dont je me souviens, avant de passer faire quelques achats auprès de Mogroc, qui se cache dans un vase à l'intérieur de ce qui doit être un entrepôt, vu la quantité de fatras qui y est entassé. J'en profite pour saluer Steelskin, qui est parvenu jusqu'ici :
« Tiens, ça faisait longtemps que je ne t'avais pas vue ! s'exclame le Mog voyageur en me reconnaissant. C'était à Condéa, je crois, non ? Comment est-ce que tu vas ?
- Ça peut aller. Il s'est passé plein de choses depuis ce moment, mais je m'en suis plus ou moins sortie, comme tu vois. Je suis contente que tu continues à voyager aussi de ton côté. Mais comment est-ce que tu as fait pour arriver ici ?
- Oh, répond Steelskin sur un ton débonnaire, tu sais ce que c'est. J'explorais le Continent Fermé, une drôle de lumière est apparue, alors j'ai voulu voir ce que c'était. Et je me suis retrouvé dans cet endroit étrange. Quand je raconterai à Hartemission, il ne me croira pas, j'en suis sûr ! Par contre, je me demande comment je vais revenir chez moi... »
Je le rassure en lui proposant de rejoindre notre groupe lorsque nous partirons d'ici, même si j'ai mes propres doutes. J'espère vraiment que nous pourrons nous emparer de l'Invincible ici aussi et nous en servir pour regagner Héra...
Eiko et moi disons au revoir aux deux Mogs, mais dès que nous sortons du bâtiment, une voix éraillée retentit : « Stop ! » Je vois mon amie s'arrêter, figée sur place et incapable de faire le moindre mouvement. Paniquée, je me retourne, et je me retrouve face à une silhouette imposante, dont le visage d'une pâleur de mort dépasse d'une armure noire : Garland.
« Ainsi donc, c'est toi qui m'as causé tant de soucis. » siffle le chevalier sombre avant de m'assommer d'un coup de poing.
N/A : Cliffhanger ! La fin des aventures de Claire approche, et bien plus vite qu'elle ne le pense : le chapitre 35 sera plus long que d'habitude, car c'est le dernier de cette fanfic (plus un épilogue, mais je n'ai pas encore fini de l'écrire...).s
