Chapitre 12 : Histoires de famille (3)

« Tu ne m'as jamais fait visiter le deuxième étage. » remarqua Harry en gravissant les escaliers.

« A la vérité, ça fait des années que je n'y suis pas monté. Vu la taille de la maison, il faudrait que nous soyons vraiment très nombreux pour occuper plus que le rez-de-chaussée et premier étage. » rappelai-je.

Sur le palier deuxième étage, le portrait d'Augustus Prince occupait un pan de mur entier. Vêtu d'une robe de sorcier ridiculement courte et drapé dans un tissu d'un bleu criard aussi grand que l'un rideau du salon, il étudiait son reflet dans l'immense miroir en pied qu'il avait fait peindre sur son portrait. Malgré les tentatives maladroites de Ferrucius Prince pour attirer son attention depuis un petit tableau accroché sur un mur perpendiculaire, l'ex-Ministre de la Magie ne daignait pas se retourner. J'allais interpeler moi-même le grand homme, ou supposé tel, de la famille, quand Spiritus Prince fit une arrivée virevoltante en s'invitant directement dans le tableau d'Augustus. Je notais qu'il était repassé par son propre portrait pour revêtir une cape habillée et un chapeau assorti.

« Augustus, cher ancêtre, comment vas ta Grandeur ? » s'écria-t-il en plongeant dans un grand salut.

« Ah, Spiritus, tu tombes bien. » articula le portrait d'Augustus Prince d'une voix pompeuse. « Tu vas pouvoir me donner de ton avis. »

C'est peu que de dire que mon grand-père semblait mortifié de voir Augustus Prince accorder à Spiritus un intérêt qu'il n'avait pas pour lui.

« Mon tailleur me conseillait toujours une tunique gris perle avec cette toge, mais je trouve qu'elle va mieux avec la blanc-cassé. Qu'en penses-tu ? » poursuivit Augustus Prince sans paraître s'apercevoir de notre présence.

« Il me semble que tu as raison. » approuva Spiritus d'un ton convaincu avant de poursuivre. « J'adorerais continuer à parler chiffons avec toi, tu t'en doutes. Mais nous avons la visite de deux de nos descendants qui aimeraient avoir quelques informations sur les habitants du Manoir qui a précédé celui-ci. J'imagine que tu dois avoir des choses à leur raconter. »

Augustus Prince daigna enfin nous jeter un regard.

« Par la barbe de Merlin, les tailleurs seraient-ils tous en grève à l'époque actuelle ? » demanda-t-il en regardant ma robe noire d'un air circonspect.

« A d'autres époques, il est regrettable que les tailleurs n'aient pas été en grève plus souvent ! » rétorquai-je vexé en examinant sa mise ridicule d'un air dégoûté.

« Plaît-il ? » m'interpela-t-il avec hauteur.

J'aurais beaucoup aimé pouvoir terminer de clouer le bec à ce paon emplumé. Mais je ne devais pas perdre de vue mon objectif. Je voulais faire plaisir à Harry en trouvant les réponses aux questions qu'il se posait à propos des tombes. Je changeais donc de sujet comme si je n'avais pas entendu la question :

« Comme vous l'a dit Spiritus. Mon fils ici présent est à la recherche de renseignements à propos des habitants du premier Manoir, ceux qui sont enterrés dans les plus vieilles tombes du cimetière. Je me suis laissé dire que vous pourriez en avoir. »

« Pensez-vous ! J'étais bien trop débordé au Ministère pour m'intéresser à ça. » affirma-t-il tout en jetant un coup d'œil en coin à son reflet dans le miroir.

Débordé au Ministère, tu parles ! Plutôt occupé à faire des essayages chez son tailleur ou à parader je ne sais où déguisé en empereur romain !

« Alors personne ne sait rien sur eux ? » s'inquiéta Harry avant que j'aie eu le temps de dire quoique ce soit.

« Peut-être mon père aurait-il quelques idées. » supposa le portrait d'Augustus Prince.

« Publius Prince, même étage, au fond couloir de gauche. » précisa obligeamment Spiritus quand je lui jetai un coup d'œil inquiet.

« Si vous songez à aller voir Père, » ajouta Augustus Prince sur un ton ampoulé. « je passe une toge de voyage et je vous accompagne. »

« Une toge de voyage ? Pour aller au bout du couloir ? » Je n'avais pas pu retenir mon exclamation.

« Eh bien, oui. Contrairement à vous, certains ont des garde-robes. » répliqua-t-il avec arrogance.

Il me tardait d'avoir l'occasion de remonter pour m'expliquer franchement avec ce crétin prétentieux. Mais cette réjouissance n'était pas à l'ordre du jour, pour le moment, Harry était ma priorité. J'attendis donc avec un semblant de patience qu'Augustus Prince ait quitté sa toge bleue pour en revêtir une pourpre frangée d'or, avant de pouvoir enfin emprunter le couloir de gauche indiqué par Spiritus.

Tout au fond du couloir, un tableau de taille modeste représentait le salon du Manoir avec un sorcier bedonnant dormant dans l'un des fauteuils. En arrivant dans le tableau, Spiritus alla directement se vautrer dans le fauteuil le plus confortable, sous l'œil réprobateur de mon grand-père qui s'était positionné dans un coucher de soleil en face du portrait de Publius Prince. Augustus Prince, debout près du fauteuil de son père, il tentait de réveiller ce dernier :

« Père, Père, vous avez de la visite. Il semble que ces gens aient des questions à vous poser à propos des habitants du premier Manoir. »

Publius Prince finit par se réveiller en sursaut :

« Hein ? Quoi ? Ah, c'est vous Augustus. Quelle heure est-il ? »

« 2012. » répondit Spiritus Prince

« Vous dites ? » balbutia Publius Prince

« 2012 ! » répéta Spiritus plus fort.

A la grande stupéfaction de Harry qui finit par lui demander à mi-voix :

« Pourquoi lui dites-vous « 2012 » alors qu'il a demandé l'heure ? »

« Vous ne croyez pas sérieusement qu'il s'intéresse à l'heure, alors qu'il ne sait même pas quel siècle, on est. » s'amusa l'intéressé sur le même ton.

D'ailleurs, la réponse ne sembla nullement troubler Publius Prince qui enchaîna tranquillement :

« Ah, si tard. Je crains de m'être assoupi. »

Puis se tourna vers son fils :

« Vous aviez besoin de moi Augustus ? »

« En effet, Père. » répondit celui-ci. « Comme je vous le disais, ces gens, qui malgré les apparences se trouvent être nos descendants, auraient besoin de vos lumières à propos des habitants de l'ancien Manoir. »

« J'aurais aimé savoir qui l'a fondé et quand. » en profita pour glisser Harry.

« Vous vous intéressez donc aux origines de la famille, jeune homme. » observa Publius Prince d'un ton débonnaire. « Eh bien, vous devriez vous assoir si vous voulez entendre toute l'histoire. »

D'un coup de baguette, je fis venir deux sièges situés sur le palier et je m'installai dans l'un des deux, pendant qu'Harry s'asseyais dans l'autre. Dans le tableau, Augustus Prince prit place dans l'un des fauteuils encore libres en prenant bien soin de ne pas froisser sa toge. Seul mon grand-père resta planté comme un piquet dans son coucher de soleil.

Publius Prince commença son histoire :

« L'ancien Manoir a été bâti au 11ème siècle. Il faut vous dire que c'était une période compliquée pour le monde magique. Les moldus de l'époque croyaient voir le diable dans le moindre acte magique. C'était un réel problème pour les sorciers qui devaient perpétuellement surveiller leurs enfants pour éviter que leurs premières manifestations de magie ne soient aperçues par des moldus. Mais les problèmes étaient bien plus grands encore pour les enfants sorciers nés parmi les moldus. Beaucoup ne survivaient pas à leur première magie non intentionnelle, sauf à ce qu'ils soient sauvés par des sorciers, car les moldus croyaient voir dans leur magie des actes sataniques. N'importe quel sorcier ayant connaissance d'un tel cas devait porter secours à un enfant accusé de diablerie. C'est ce qu'a fait Salazar Stratton, le sorcier qui a bâti le premier Manoir, pour un petit garçon. »

« Salazar ! » s'exclama Harry.

« Oui, Salazar Stratton était le petit-fils de Salazar Serpentard. Le fils de l'une de ses filles, prénommé ainsi en hommage à son grand-père. » expliqua Publius Prince.

Pendant ce temps, Ferrucius Prince réfléchissait à voix haute :

« Stratton, Stratton, ce nom ne me dit rien. »

« Ce n'est pas étonnant. » répondit Publius. « Salazar Stratton a été le dernier des Stratton, car il n'a pas eu de fils. Mais laissez-moi continuer et je vous explique tout. »

Publius Prince reprit son récit :

« Comme je vous le disais Salazar Stratton est allé porter secours à un enfant qui se trouvait dans une situation particulièrement délicate. C'était en effet le fils d'un puissant guerrier venu du nord, un grand chef viking. Il avait confié son dernier fils à l'église en gage de sa foi. L'enfant était donc élevé dans un monastère. Autant vous dire que ses premières manifestations de magie ont été mal perçues. Comme c'était l'usage lorsque les sorciers étaient avertis de ce genre de situation, Salazar Stratton a transplané là où l'enfant était retenu en attendant qu'on statue sur son sort, puis il a transplané avec l'enfant et l'a ramené chez lui. Comme sa femme et lui n'avaient qu'un seul enfant, une fille du même âge, ils ont gardé le petit garçon et l'on élevé comme le leur. Quelques années plus tard quand le gamin est rentré à Poudlard, le petit prince Magnus était devenu Magnus Prince, et tout le monde avait oublié le reste de son nom. Ou peut-être que l'enfant n'avait même jamais été capable de le donner, car il n'avait guère que quatre ou cinq ans quand il a été recueilli par les Stratton. Quoi qu'il en soit, Le patronyme de Prince lui est resté et il est devenu celui de notre famille. »

« Un né-moldu ! Le premier Prince était un né-moldu ! » hoqueta Ferrucius Prince d'un ton horrifié sans que personne ne lui accorde la moindre attention.

« Pourquoi le Manoir est-il resté à Magnus Prince plutôt qu'à la fille des Statton ? » demanda Harry.

« En fait, il est resté aux deux, puisqu'ils se sont mariés. » raconta Publius Prince.

« Et Salazar Stratton ne s'y est pas opposé ? » s'étonna Harry.

« J'imagine au contraire qu'il a tout fait pour favoriser cette union qui permettait que tous ses biens restent aux deux enfants qu'il avait élevé, sa fille et celui qu'il aimait comme son fils. » répliqua Publius Prince que tous les portraits présents écoutaient avec autant d'intérêt que nous, à l'exception de mon grand-père qui semblait en état de choc.

« Mais comment a-t-il pu favoriser cette union, alors que son grand-père, Salazar Serpentard, voulait interdire que Poudlard accueille les nés moldus. » insista Harry.

« C'est plus compliqué que ça. » dit le portrait de Publius Prince d'une voix apaisante. « Salazar Serpentard voulait que Poudlard n'accueille que les enfants élevés dans le monde magique, que leurs parents soient sorciers ou qu'ils aient été adoptés par des sorciers, comme Magnus Prince. En revanche, il s'opposait à ce que l'on forme les enfants qui vivaient sans problème parmi les moldus. Il pensait que cela risquait de mettre le monde sorcier en danger, au cas où devenus adultes certains de ces enfants formés à la magie se retourneraient contre nous. Une barrière hermétique entre les deux mondes, voilà ce qu'il réclamait Et c'est vrai que les fondateurs de Poudlard se sont très violemment opposés sur cette question … »

« Monsieur Prince, Publius. Qui est enterré dans les plus vielles tombes du cimetière ? » demanda doucement Harry quand le silence retomba.

« Les premiers à avoir été inhumés ici sont Salazar Stratton et son épouse, puis leur fille et Magnus Prince. » répondit-il sans hésitation.

« Personne avant ces quatre-là, vous en êtes absolument certain ? » osa insister Harry.

« Tout à fait certain. » confirma Publius Prince.

J'avais moi aussi de nouvelles certitudes. D'abord j'étais certain qu'Harry ne me disait pas toute la vérité. Sa préoccupation pour les tombes du cimetière allait bien au-delà de l'intérêt qu'il pouvait avoir pour une histoire familiale aussi lointaine. J'avais l'impression qu'il recherchait certaines tombes en particulier sans vouloir dire ni lesquelles ni pourquoi. Je ressentais d'ailleurs les énormes efforts qu'il faisait pour fermer son esprit, car conscient de ses faibles capacités en Occlumencie et mes aptitudes en Legilimencie, il devait craindre pour le secret qu'il s'efforçait de garder. Ensuite, j'étais désormais presque certain que Miss Granger-Weasley avait raison de prétendre que les objets qui envoyaient tant de moldus à Ste-Mangouste, provenaient du pillage de tombes de sorciers. Pour l'affirmer, la cousine d'Albus ne faisait sans doute appel ni à son imagination fertile ni à son intuition, elle l'avait tout simplement entendu. A croire que Madame la Ministre ne prenait pas assez de précautions quand elle parlait avec ses collaborateurs depuis chez elle, ou qu'elle avait oublié l'existence des Oreilles à rallonge autrefois inventées par les jumeaux Weasley. Mais tout cela ne répondait pas à la vraie question, à savoir pourquoi le Ministère refusait-il de dire la vérité à propos de ces objets ? J'aurais donné cher pour comprendre, ce qui se passait.