Se tournant et se retournant dans son lit à baldaquin, Harry ressassait les mots terribles d'Hermione : « Pourquoi ne veux-tu pas voir qu'il te hait ? » Il ne parvenait pas à s'expliquer comment son amie, d'ordinaire si perspicace, pouvait se méprendre à ce point sur le compte de Rogue. Certes, elle avait des raisons d'en vouloir au professeur de potions : durant toute sa scolarité à Poudlard, ce dernier n'avait cessé de la maltraiter, la traitant de « mademoiselle-je-sais-tout », ignorant systématiquement ses mains levées, allant jusqu'à railler la longueur de ses incisives. Mais, enfin, le dialogue que Harry avait entendu à l'infirmerie, il ne l'avait pas inventé ! Et la photographie de sa mère dans le livre de médicomagie, pas davantage ! Et Rogue, lorsqu'il l'avait interrogé dans le carrosse, n'avait nié ni les faits ni l'interprétation que Harry en avait faite.
Il n'empêchait, à bien y réfléchir, que les sentiments de Rogue à son égard n'étaient pas si clairs. Il revint à la mémoire de Harry la virulence avec laquelle son professeur l'avait repoussé dans le carrosse après s'être pourtant laissé embrasser. Comment il avait affecté de l'ignorer les semaines qui suivirent leur retour de France. Toutes les brimades et les humiliations qu'il avait continué de lui infliger en classe, comme si de rien de n'était. Et, tout récemment, pendant leurs leçons d'occlumancie, sa délectation à le déstabiliser en crochetant la serrure de ses souvenirs les plus touchants. Harry fut traversé d'une sueur froide. Et si, finalement, ses deux amis avaient raison ? Et si son professeur, sous couleur de vertu, était bien cet être insaisissable et sadique qu'ils lui avaient décrit ?
N'avait-il pas vu quelques jours plus tôt Malefoy, qui passait pour le favori de Rogue, arriver en cours avec un visage tuméfié et une mâchoire si douloureuse qu'il pouvait à peine parler ? La rumeur courait que c'était Rogue lui-même qui l'avait violenté après l'avoir surpris dans une situation compromettante. Quant à Zabini, broyé contre la muraille par ce même Rogue, personne ne l'avait revu et il se murmurait qu'il avait été renvoyé dans sa famille en état de choc. Rien ne justifiait une telle hargne à réprimer les deux amants : même si le règlement de Poudlard interdisait aux élèves d'entretenir des relations amoureuses – facteur bien connu de zizanie –, les rapprochements étaient tolérés en septième année. Du reste, Rogue n'avait rien découvert cette nuit-là : Malefoy ne faisait pas mystère de sa proximité avec Zabini, s'affichant main dans la main avec lui dans les couloirs – ce qui témoignait, de l'avis général, d'une forme de courage dans une école aux mœurs très conservatrices. Le jeune homme avait même réussi, au prix d'un chantage au suicide l'automne dernier, à faire accepter ses inclinations à son père. Il fallait donc supposer à Rogue, pour s'acharner ainsi sur son protégé, plus qu'un excès de zèle : un inextinguible plaisir de faire souffrir.
Harry crut trouver la confirmation de cette intuition le soir suivant, lors de sa huitième leçon d'occlumancie, plus éprouvante encore que les précédentes. Rogue le harcela sans vergogne, ne lui laissant aucun répit et se montrant d'une dureté sans égale. Son but semblait être de pousser Harry dans ses derniers retranchements. Au bout de trois heures, il y parvint en lui lançant d'une voix froide et désincarnée :
« Lorsqu'elle s'est retrouvée face au Seigneur des Ténèbres, votre mère a cru pouvoir échanger votre vie contre la sienne. Mais cela n'a pas empêché ce dernier, après l'avoir tuée, de tenter d'en faire de même avec vous, puisque c'était vous et seulement vous que visait la prophétie. Ne vous sentez-vous pas pris d'une pulsion de vengeance à cette idée ? »
Pour toute réponse, Harry se leva en sursaut, fit un pas de côté avant de vaciller et s'effondrer au sol. Des larmes se répandirent sur ses joues et des spasmes se mirent à agiter son corps amaigri. Quelques minutes auparavant, il aurait été mort de honte à l'idée de se livrer ainsi en spectacle. Mais les révélations que Rogue venait de lui faire l'avaient si profondément ébranlé que toute retenue l'abandonna. D'autant que Harry les traduisit par « C'est à cause de vous que votre mère est morte. » Mais aussi, ce qui était plus douloureux encore : « Je vous hais pour être à l'origine de la mort de votre mère. » Hermione avait raison, pensa Harry avec horreur. Rogue le détestait. Et ses pleurs redoublèrent.
Décontenancé par cette réaction qu'il n'avait, semble-t-il, pas anticipée, Rogue, raide comme un piquet, regardait ailleurs. Il finit par tourner le dos à Harry.
« Vous n'êtes vraiment bon qu'à pleurnicher », se borna-t-il à dire en reposant sa baguette sur sa table de travail.
À ces mots, Harry ramena ses genoux pointus contre lui et y étouffa ses sanglots.
« Force est de constater que depuis le début de nos leçons, vous n'avez fait aucun progrès, soupira Rogue avec une déception feinte. Et, pourtant, je ne nourrissais à votre endroit que des ambitions limitées. »
Son professeur s'éloignait de lui, les mains jointes dans le dos.
« Je n'arriverai jamais à rien avec vous. Vous êtes totalement irrécupérable. Faible, geignard, inconstant, comme votre père. Il faut savoir reconnaître ses échecs. Et comme vous comprendrez aisément que je n'ai aucune envie que la scène de ce soir se reproduise… »
Rogue se retourna brusquement vers lui :
« Vos leçons d'occlumancie s'arrêtent ici, Potter. N'oubliez pas de remettre ma table de travail en ordre avant de partir. ».
Rogue avait prononcé ces mots d'un ton sans réplique. Il fit mine de vouloir quitter le bureau. Mais au moment où il s'apprêtait à en franchir le seuil, les sanglots de Harry, dans son dos, devinrent déchirants. On aurait dit des pleurs d'enfant. Rogue s'immobilisa, la main sur la poignée de la porte, saisi d'une émotion qu'il ne lui fallut qu'une fraction de seconde pour s'expliquer. Le souvenir de la scène était encore si vivace, malgré les années. Il chassa une mouche invisible devant ses yeux.
Puis, tout à coup, le silence se fit, plus inquiétant encore. Rogue, qui s'obstinait à fixer l'encadrement de la porte, n'entendait plus que la respiration entrecoupée de Harry. Ce dernier se releva avec difficulté, fit quelques pas, puis se dirigea vers le fond de la pièce. Après une ultime hésitation, Rogue se retourna.
C'était ce qu'il craignait. Harry marchait d'un pas résolu vers une desserte qui supportait toutes sortes d'instruments de dissection. Le jeune homme s'empara d'un scalpel que Rogue utilisait pour éviscérer le petit gibier et, pivotant vers son professeur, en appuya le tranchant sur sa carotide. Le cœur de Rogue tressauta dans sa poitrine. En un bond, il était aux côtés de Harry :
« Pas de bêtises, Potter, donnez-moi ça ! », hurla-t-il en lui saisissant le poignet pour l'empêcher de se frapper.
Luttant pour se libérer de son étreinte, Harry le dévisageait par en dessous d'un air bravache. L'espace d'un instant – Rogue en était sûr – l'esprit du jeune homme fut traversé par l'envie de lui planter le scalpel dans le cœur. Mais Rogue, tendu comme un arc, lui tenait trop fermement le poignet pour qu'il puisse mettre son projet à exécution.
« Ne faites pas l'idiot ! répéta Rogue, d'un ton où il s'efforça de mettre moins de panique et davantage de fermeté. Lâchez ça ! »
Harry cessa tout à coup de se débattre. Il avait fermé les yeux. Des flots de larmes se mirent à ruisseler en silence sur son beau visage.
« Il est complètement cinglé », pensa Rogue, qui entreprit d'écraser le poignet de Harry pour lui faire lâcher ce maudit scalpel.
Sous la pression de la main de son professeur, Harry sentit ses doigts s'engourdir avant de s'ouvrir comme les pétales d'une fleur. Échappant à son étreinte, le scalpel rebondit plusieurs fois au sol avant de terminer sa course sous une table.
Il fallut plusieurs secondes à Rogue pour mesurer que le danger était écarté. Desserrant lentement l'étau de sa main autour du poignet d'Harry, sans toutefois le lâcher – qui sait si cet idiot, pour lequel il risquait quotidiennement sa peau, ne serait pas capable d'aller ramasser le scalpel ? – Rogue se remit à respirer. Son cœur cognait dans sa poitrine à lui faire mal. Si Harry continuait à ce rythme, il allait finir par devenir cinglé, lui aussi.
« Ne… ne me fais plus jamais ça, Harry », haleta-t-il, encore choqué.
Harry rouvrit brusquement les yeux : était-ce son professeur qui venait de parler ? Qui le tutoyait ? L'appelait par son prénom ? S'adressait à lui sans sarcasme ? Leurs regards se croisèrent. Harry ne rêvait pas : pour la première fois de sa vie, Rogue, défait, le regardait comme un être humain. C'en était trop pour le jeune homme. Son regard s'obscurcit. Tête la première, il tomba entre les bras de son professeur, se raccrochant maladroitement à sa cape.
« Mais qu'est-ce que vous fabr… », tenta de protester Rogue.
Harry arrima ses bras à sa taille, enfouit sa tête dans le creux de son épaule et se mit à pleurer de plus belle. Rogue sentait sa chevelure drue lui chatouiller la joue. Comment se tirer de cette proximité embarrassante ? Chacune de ses tentatives pour se dégager de l'étreinte de Harry n'aboutissait qu'à ce que le jeune homme s'accroche plus fermement à lui. Devait-il se montrer brutal, au risque de provoquer une catastrophe comme celle à laquelle il venait tout juste d'échapper ? Rogue n'en était pas certain.
« Convenez avec moi que cette séance a assez duré comme ça, s'aventura-t-il à dire. Vous êtes fatigué. Très fatigué, même. Que diriez-vous de vous reposer quelques jours ? Qu'importe si vous manquez des cours. Il sera toujours temps de les rattraper lorsque vous irez mieux. Je prendrai les dispositions nécessaires pour que mes collègues vous ménagent. »
Alors qu'il prononçait ces paroles, Rogue se surprit à caresser le dos de Harry, secoué de légers soubresauts. En retour, le jeune homme l'embrassa dans le cou, mêlant des larmes à sa salive, avant de remonter à l'angle de sa mâchoire puis à son oreille. Une douce chaleur envahit Rogue : le monde aurait pu s'écrouler, il aurait voulu que cet instant ne finisse jamais.
C'est ce moment précis que choisit l'infortuné Malefoy pour entrer, sans frapper, dans le bureau de Rogue. Il s'imaginait le trouver vide à cette heure. Lorsqu'il aperçut Rogue et Harry enlacés, il se figea sur place, les pieds comme plantés dans du plâtre frais. Puis, un à un, les cinq livres qu'il portait sous le bras tombèrent par terre. Au bruit que fit le premier à heurter le sol, Rogue releva la tête, repoussa Harry et recula de trois pas. Mais c'était trop tard.
Malefoy dévisageait alternativement Rogue et Harry, dans une tentative désespérée de trouver un sens à la position dans laquelle il venait de surprendre les deux hommes. Sa stupeur en était presque risible.
« Pro-profes-seur Rogue, balbutia-t-il enfin. Je venais… vous rapporter… les livres… euh, pour la retenue.
– Personne ne vous a appris à prévenir de votre arrivée, Mr Malefoy ? l'interrompit Rogue d'une voix aussi tranchante qu'un sabre. Ramassez ces livres et foutez-moi le camp. »
Il se promit de jeter un sortilège d'amnésie au jeune Serpentard dès qu'il en aurait l'occasion. Malefoy, qui ne parvenait toujours pas à s'arracher à sa sidération, bredouilla quelque chose comme « Pardon… » puis, tournant les talons, détala comme un lapin.
« Il aurait pu ramasser mes livres, cet abruti », maugréa Rogue.
Cette remarque arracha un éclat de rire enfantin à Harry, qui fut aussitôt neutralisé par le regard courroucé de Rogue.
« Excusez-moi, professeur, se reprit aussitôt Harry. C'est… que…
– J'ose espérer, Mr Potter, grinça Rogue entre ses dents, que vous avez conscience de la situation délicate dans laquelle vous me mettez. »
Une telle férocité brûlait dans les yeux noirs de Rogue que Harry eut le réflexe de mettre le bras devant son visage, comme pour parer un coup.
« Ne soyez pas stupide, Potter ! Je ne vais pas vous frapper… »
Rogue le fixait comme il aurait regardé une grenade dégoupillée. Son ton se radoucit :
« C'est juste que… personne ne doit avoir de raison de penser que vous bénéficiez d'un… traitement de faveur. »
Harry renifla bruyamment, l'air hébété.
« Bon, assez parlé, Potter, reprit son professeur avec brusquerie en l'empoignant par le bras. Suivez-moi à l'infirmerie. Madame Pomfresh va s'occuper de vous. Elle a d'excellents remèdes pour calmer les nerfs. Sa décoction de valériane et de passiflore fait des miracles, paraît-il.
– Mais je ne suis pas malade, Severus !
– Permettez-moi d'en douter », rétorqua Rogue d'un ton redevenu cassant.
Puis, se ravisant, son professeur ajouta abruptement :
« On peut savoir qui vous a autorisé à m'appeler par mon prénom ?
– Vous l'avez fait vous-même tout à l'heure, repartit Harry avec une pointe d'insolence.
– Mais moi, je suis votre professeur ! écuma Rogue, les narines dilatées. Et vous, mon élève. Alors changez de ton ! Croyez bien que si je ne vous savais pas la tête fêlée, j'aurais déjà demandé à votre directrice d'exiger votre renvoi de Poudlard pour outrage à professeur. »
Sur ce, Rogue le tira par le bras pour l'entraîner avec lui. Harry le suivit en regimbant. Pourquoi son professeur recommençait-il à lui parler comme à un gamin ? À lui soutenir qu'il était malade, à réduire ce qu'il venait de se passer entre eux à une crise de nerfs ? Au fond, Rogue ne le protégeait-il pas juste parce c'était ce que sa mère aurait voulu ? Cela voulait-il dire que, sans le haïr, il n'allait pas jusqu'à l'aimer lui ? Harry se remémora cette phrase énigmatique qu'avait eu Rogue dans le carrosse : « Je n'ai pas fait ça pour vous ». Tout s'éclairait. C'était atroce, insupportable. Il fallait qu'il lui dise.
« Vous ne comprenez rien, gémit Harry en tentant de freiner son professeur, qui remontait le couloir d'un pas implacable. C'est juste que je… que je…
– Quoi encore, Potter ? s'impatienta Rogue. Avancez, un peu. Vous me fatiguez à vous traîner comme ça. C'est toujours pareil avec vous.
– Je… je vous… »
La voix d'Harry s'éteignit dans un murmure. Son corps n'était plus qu'un poids mort au bout du bras de Rogue, qui finit par se retourner vers lui.
« … vous… »
Face à lui, le jeune homme était pâle comme la mort. Tout s'était mis à tourner autour de lui. Sa mère, son père, Voldemort, Rogue.
Harry trébucha, tomba à genoux, bascula en avant et seule la main de son professeur empêcha que son front ne heurte brutalement le sol.
« … aime », agonisa Harry avant d'être aspiré par un puits sans fond.
SRHPSRHPSRHP
« … une sorte de délire s'exprimant notamment par… un attachement pathologique à mon encontre », conclut Rogue avec une moue dédaigneuse.
Tout le temps qu'il avait parlé, Dumbledore l'avait écouté sans l'interrompre.
« Severus, dit enfin le vieux directeur en formant un losange avec ses doigts. Tout n'est pas clair pour moi. Auriez-vous une idée de ce qui pourrait expliquer ce « délire » de Harry, pour reprendre votre expression ?
– Il ne fait aucun doute qu'il faut en chercher la cause dans les séances d'occlumancie, répondit Rogue d'un ton pédant. À force de fouiller dans ses pensées, que Potter a toujours été incapable de me dissimuler, sans doute y ai-je – tout à fait involontairement – mis du désordre. J'imagine que des… confusions se sont produites dans son cerveau fragile et que ce garçon a projeté sur moi je ne sais quel… désir refoulé. C'est assez fréquent chez les… adolescents.
– Je ne pense pas qu'on puisse dire qu'à dix-sept ans, Harry soit encore un adolescent, rétorqua Dumbledore. Dans quelques mois, il ne sera même plus votre élève. Je crains que vous ne vous fassiez pas à l'idée de le voir grandir. Quant à votre affirmation selon laquelle l'occlumancie serait à l'origine de son désordre intérieur, qui est une manière indirecte de m'en rendre responsable – ne niez pas, Severus –, je la trouve bien hâtive : ne m'avez-vous pas vous-même dit que les premiers signes en étaient apparus lors de votre voyage en France, lorsqu'il a essayé de vous… voler un baiser, si j'ai bien compris ? »
Rogue cligna imperceptiblement des yeux.
« Or, si je ne m'abuse, à ce moment-là, les leçons d'occlumancie n'avaient pas débuté. Êtes-vous bien certain qu'il n'y ait pas d'autre explication ? »
Rogue haussa nonchalamment les épaules :
« J'avoue que je ne vois pas. Peut-être Har… »
Rogue se rattrapa :
« … Potter est-il victime d'un… d'un sortilège ? hasarda-t-il. Une expérience ratée de Miss Granger, qui aura utilisé son ami comme cobaye ? Ou alors… Vous n'ignorez pas que cet effronté adore se promener la nuit sous sa cape d'invisibilité : il se sera introduit dans ma réserve et y aura dérobé un philtre qu'il aura eu la stupidité de goûter. Mais vous-même, dans votre grande perspicacité, n'avez-vous pas une idée ? »
Les yeux de Dumbledore se plissèrent :
« La sorcellerie est une pourvoyeuse d'explications bien pratique, finit par murmurer le vieux professeur en se levant et en faisant le tour de son bureau. Mais je pense que les choses s'expliquent plus simplement. Il y a un point que nous n'avons pas encore abordé, mon cher Severus. Quels sont vos sentiments à l'égard de ce garçon ? »
Rogue se raidit complètement comme si on l'eût tiré d'un bain d'amidon.
« Vous savez bien, Albus, répondit-il d'une voix traînante, que j'ai juré, à la mort de sa mère, de le protéger.
– Vous ne répondez pas à ma question, mon ami, fit observer Dumbledore en lissant sa barbe. Comme à l'accoutumée, me direz-vous. On ne peut vraiment rien tirer de vous. Vous êtes sans nul doute le meilleur occlumens que l'histoire de la sorcellerie ait connu. Mais qu'importe. Ce qui se passe dans votre cœur, à supposer qu'il en reste encore quelque chose, ne me regarde pas. »
Dumblemore lissait tendrement le plumage rutilant de Fumseck.
« Pour en revenir à Harry, je crois utile de rappeler que mon rôle, en tant que directeur de cet établissement, est d'assurer la protection de mes élèves. Or comme vous avez pu le constater, l'état de Harry est gravement altéré. Et selon Miss Granger, aux bons soins de laquelle nous l'avons confié, c'est parce que vous occupez toutes ses pensées. Et comme il ne fait pas de doute que Harry souffrant est mieux à Poudlard que dans ce qui lui reste de famille, je vais vous demander à vous, Severus… de partir.
– Pardon ? se rengorgea Rogue, qui sentit le sol se dérober sous lui.
– Il est bien connu que le temps et l'éloignement sont les meilleurs remèdes aux peines de cœur. Vous reviendrez lorsque Harry ira mieux... Et comme cela sera vraisemblablement long, il se peut que sa peine s'achève en même temps que sa scolarité à Poudlard. »
Rogue avait l'impression d'avoir été précipité dans un lac d'eau glacé. Qu'est-ce que ce vieux renard de Dumbledore venait de dire ? De quoi l'accusait-il, au juste ? Il n'était pour rien dans cette histoire ! N'avait-il pas tout fait pour dissuader Harry de… ?
« Que me reprochez-vous, Albus ? Je n'ai fait que ce que vous m'avez demandé de faire !
– Je vous ai demandé de protéger Harry de Voldemort ! répliqua Dumbledore en élevant la voix, ce qui était rarissime chez lui. Pas de lui faire payer votre combat intérieur ! Et encore moins de passer vos nerfs sur Drago et Blaise parce que vous ne supportez pas de voir des gens s'aimer ! Lucius était à deux doigts de me demander votre tête ! Je vais finir par croire, Severus, que vous êtes un monstre !
– Vous vous trompez, protesta faiblement Rogue en se drapant dans ce qu'il lui restait de dignité. Pourquoi chercherais-je… »
À ces mots, Dumbledore, excédé, se détourna brusquement de lui :
– Vous me dégoûtez », dit-il d'une voix sourde.
Rogue baissa les yeux. Jamais Dumbledore ne lui avait parlé avec un tel mépris depuis qu'il s'était mis à son service.
« A moins que… vous ne me fassiez de la peine », reprit Dumbledore en le regardant d'un air songeur.
Le vieux directeur paraissait en cet instant, tout autant que son professeur de potions, tiraillé par des sentiments contradictoires.
« Mettons que je vous laisse le bénéfice du doute… et jusqu'à lundi pour réfléchir à ce que je viens de vous dire, poursuivit Dumbledore. Si dans l'intervalle vous n'avez pas changé d'attitude, alors il vous faudra quitter Poudlard. Mais croyez bien, Severus, que, malgré tout – malgré vous, aurais-je envie de dire – je ne veux que votre bien. »
