Kurisu.
Un corps encore chaud, du sang brûlant comme de l'acide sur mes mains, son regard vide perdu dans le mien. Ses mots mêlés de peur, de désespoir et de peine. Kurisu…
Makise Kurisu, une jeune femme précoce pour son plus grand malheur. Une scientifique de génie déjà publiée à dix-sept ans. Une femme encore si jeune, si prometteuse dont la vie s'arrête ici. Là où tout a basculé. Dans ce recoin sombre d'un couloir de Radio Kaikan. Je savais que c'était une mauvaise idée. Je m'étais attendu à échouer. Encore. Et encore. Et encore comme avec Mayuri. Mais ça… Pas ça ! Pas moi, pas moi… Pas moi qui tient encore épouvanté le couteau qui a pris la vie de Kurisu Makise. Pas moi qui tient encore à bout de bras le corps tremblant de la femme que j'aime le plus au monde. Pas moi qui ai assassiné Kurisu ! Et pourtant c'est bien ce qui vient d'arriver…
Je ne peux plus bouger. Je ne peux même plus respirer. Les yeux bleus de Kurisu commencent à perdre leur lueur, vont-ils se fermer ou rester ouverts vidés de leur âme ? Il y a un peu plus d'un mois, j'ai trouvé Kurisu sans vie, mais elle était retournée. Je ne l'avais vue que de dos. La flaque de sang dans laquelle elle baignait, et va encore baigner maintenant, ce rouge macabre que je n'arriverais sûrement jamais à oublier maintenant que je sais. Maintenant que je sais que c'est moi et moi seul qui l'ait fait couler.
Ce rouge sang me hante déjà. Il me hantait peut-être même déjà ces dernières semaines alors que Kurisu était bien vivante. Dans la ligne d'univers Alpha.
Kurisu a voulu se sacrifier, pour Mayuri. Et pour que je ne perde pas mon humanité à essayer à l'infini de la sauver ou encore que je la perde en abandonnant à son sort ma meilleure amie. Kurisu a réussi à me convaincre que c'était le bon choix, que c'était là la vraie trame du destin que nous devions suivre. Mais jamais je n'aurais accepté si j'avais su que c'était moi qui devais lui ôter la vie. Kurisu…
J'ai dû crier de rage, de folie même. Mon autre moi va arriver. Je me souviens vaguement de ce cri qui m'a attiré sur les lieux de cette choquante macabre découverte. La boucle est bouclée. Makise Kurisu est morte. Je voudrais mourir avec elle…
« Tonton Okarin ! »
C'est la voix de Suzuha, la fille de Daru. Pas la Suzuha que j'ai connue ces dernières semaines, que j'ai aidé, que j'ai sauvée. Cette Suzuha-là est une vraie guerrière. Une soldate et elle a une mission. Elle est déterminée et elle sait ce qu'elle a à faire. Elle me prend par l'épaule, me force à lâcher le corps désormais froid de Kurisu et m'entraine avec elle loin du cadavre de la jeune femme. Mon moi du passé ne peut pas me voir ici. Je le sais bien, ce serait un paradoxe. Ça remettrait en question tout ce que j'ai vécu ces dernières semaines, les pires moments de ma vie. Mais aussi ma rencontre avec Kurisu.
Kurisu… J'entends encore son rire, je l'entends encore me traiter de pervers ou d'imbécile. Ou des deux. Je revois ses yeux bleus en larmes, j'entends la détresse de sa voix.
Kurisu !
Je t'ai fait tant de mal… Je ne pourrais. Je ne pourrais jamais me pardonner !
Suzuha m'éloigne toujours plus du corps de ma « victime ». Je sens bientôt l'air chaud du mois de juillet et j'entends des cris d'oiseaux. On est sur le toit de Radio Kaikan. On y a si souvent été, Kurisu et moi. Elle s'allongeait là… Je suis Suzuha de force. Je sais où je suis mais les images que je vois me viennent de mes souvenirs de la ligne Alpha. Cette ligne-ci, ce monde-ci, cette réalité que Kurisu m'a forcé à choisir… Cette réalité que j'aurais aimé n'avoir jamais eu à choisir… Cette réalité est un cauchemar !
Kurisu ! Dis-moi que c'est un cauchemar, dis-moi qu'il existe toujours ta machine à transfert mémoriel. Dis-moi que je peux te rejoindre dans la ligne Alpha, dis-moi que je peux te rejoindre dans la mort ! Au diable la troisième guerre mondiale. Je n'ai accepté de voyager avec Suzuha jusqu'au 28 Juillet dernier que pour une seule personne : Kurisu.
La troisième guerre mondiale ne m'affectera jamais autant que sa mort. Les fragments du temps nous entourent à nouveau. Je me sens nauséeux comme à l'aller. Mais cette sensation, je sais qu'elle ne provient pas du voyage en lui-même. Je sens sans le voir le liquide rouge, chaud et l'une des causes de ma nausée. Le sang de Kurisu.
Son sang imbibe toujours ma veste blanche de scientifique fou. Quel scientifique fou ?! Hooin Kyoma ? Il n'existe pas. Makise Kurisu existait. Okabe Rintarô ? Je ne sais plus trop. Kyoma et Kurisu sont morts. Moi, … Moi je crois que je meure encore.
…
Les fragments du temps étaient toujours aussi beaux. Suzuha savait que cet échec était dur pour son oncle. Mais elle connaissait aussi sa mission. Et elle savait cet échec nécessaire. Son père le lui avait répété à tant de reprises… Elle savait qu'elle faisait ce qu'il fallait. Mais quand elle tournait son regard vers Okabe Rintarô, le meilleur ami de son père, le chef de la résistance et l'inventeur des machines temporelles, Suzuha voyait bien que son oncle vivait là un calvaire. Elle savait que c'était nécessaire. Nécessaire. Il n'y avait aucun autre chemin vers Steins Gate. Okabe Rintarô devait passer par cette douleur, par cette haine de lui-même. Suzuha avait juré de conduire Okabe à sauver Makise Kurise pour ouvrir la voie vers cette ligne d'univers idéale, Steins Gate.
Steins Gate… Sa vie tournait autour de ça. Le nom en lui-même était mystérieux mais ses parents et leurs amis y croyaient, ils avaient consacré leurs vies à permettre cet ultime voyage. Suzuha ne les décevrait pas. Elle devait avoir foi en ce plan. Elle se devait d'être forte et de ne pas penser au sang, au cadavre encore si frais de Makise Kurisu. Et aux larmes qu'essayait vainement de retenir son oncle. Le destin du monde était en jeu.
…
Mayuri raccrocha. Le voyage était fini pour elle et Suzuha. Son Altaïr brillerait à nouveau. Il le fallait. Tendre la main vers le ciel, c'était là l'unique geste auquel Mayushii pouvait se tourner. Son Altaïr brillerait à nouveau dans ce monde qu'elle allait quitter.
Amane Suzuha lui fit comprendre qu'ils allaient sauter à nouveau. Pour une destination inconnue. Mayuri avait un air triste, mélancolique sur son visage. Mais elle sentait dans son cœur se rallumer une flamme d'espoir et d'amour pour Okabe Rintarô. Pour Hooin Kyoma. Son ami d'enfance, son meilleur ami, son âme-sœur. Okarin…
Mayuri joignit ses mains en une dernière prière pour son étoile. Le chemin vers Steins Gate allait s'ouvrir. La troisième guerre mondiale ne se produirait plus. Les morts, les pertes, tout allait disparaitre. Avec elle. Et Suzuha. Et ce monde, la ligne Bêta.
« Bon voyage, Okarin. »
La machine temporelle finit de se dématérialiser et sombra dans un trou béant de l'espace-temps. Amane Suzuha et Shiina Mayuri furent happées par cette force mystérieuse qui les conduirait sans nul doute vers le néant.
…
Mayuri entendit qu'on raccrochait. Puis le silence. Il ne dura pas longtemps. La machine temporelle qui venait d'apparaitre s'effaçait déjà comme si elle n'avait jamais existé, comme si tout ça avait été un rêve. Mayuri ne comprenait pas vraiment ce qui c'était passé. C'était sa voix qu'elle avait entendue. Sa version future qui était revenue dans le passé pour lui parler, lui demander de ne pas laisser s'éteindre leur Altaïr. Mais qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Mayuri n'y comprenait décidément rien. D'abord Suzuha qu'Okarin semblait déjà bien connaitre, et elle l'emmène dans le passé pour sauver une jeune femme dont elle n'a jamais entendu le nom et qui lui semble pourtant familier. Et maintenant elle-aussi semblait voyager entre différentes époques. En tout cas à quelques jours ou semaines. Ou plus… Mais sa voix était la même. C'était plus fou que les théories d'Okarin sur son Organisation et les divers fantaisistes gadgets futuristes.
Aux côtés de Mayuri, Daru – Hashida Itaru – peinait lui-aussi à comprendre un traitre mot de ce qui se passait. Suzuha venait du futur. Et elle parlait de son père alors qu'il n'était pas là. Elle le regardait bizarrement. Et elle était partie dans cette machine qui ressemblait tant à un simple satellite. Et pouf ! Ils s'étaient volatilisés, elle et Okarin.
C'était vraiment bizarre… Et maintenant une autre machine, trop semblable à celle de Suzuha pour une coïncidence, et Mayuri avait l'air si… Si choquée et complétement perdue. Son téléphone avait sonné et Mayuri n'avait pas parlé longtemps avec son mystérieux interlocuteur. L'appel avait pris fin juste avant que la machine ne disparaisse.
Elle avait donc reçu un appel d'un voyageur temporel ? De Suzuha ? Ou de quelqu'un d'autre ? Daru cherchait encore à démêler les fils de cette étrange histoire quand il entendit un bruit sourd : la machine temporelle venait de se rematérialiser sur le toit, à quelques mètres d'eux. Mais laquelle des deux ?
…
Amane Suzuha soupira, soulagée, d'être revenue entière avec Okabe Rintarô de leur première tentative. « C'est maintenant que ça commence ! Pensa-t-elle. »
La jeune femme ouvrit les portes automatiques de la machine temporelle et laissa Okabe sortir le premier. Il était toujours aussi choqué, aussi désespéré et tremblant que devant le cadavre de Kurisu. Suzuha se répéta encore que c'était une nécessité. Il lui fallait passer par là.
Mayuri et son père étaient restés au même endroit. En voyant le sang sur la veste d'Okabe, la jeune fille, que Suzuha n'avait jamais pu connaitre mais dont elle connaissait très bien la tragique histoire, se précipita vers son ami. Elle était blanche. Sûrement croyait-elle que c'était son sang. Suzuha la détrompa rapidement, espérant la rassurer. Au fond d'elle, Amane Suzuha savait très bien que le fait que ce ne soit pas le sang d'Okabe mais celui de Makise Kurisu était bien plus terrible. Mais Okabe en était déjà bien assez conscient. Il ne parvenait sûrement pas à oublier les horreurs qu'il venait de voir. Les horreurs qu'il avait commises. Okabe pleurait, Mayuri ne semblait rien comprendre à la situation.
« Il faut y retourner, finit par dire Suzuha. »
La réaction d'Okabe ne la surprit pas. Elle savait qu'il commencerait par refuser. On le lui avait dit, ça aussi. Ils étaient passés par là. Son père, sa mère et leurs amis. Mais aujourd'hui, les choses devaient changer. Il fallait qu'elles changent.
Patiemment, Suzuha attendit que Mayuri tende la main vers le ciel comme on lui avait dit qu'elle ferait. La claque que fit siffler la jeune collégienne sur la joue de son ami la tira de ses pensées. Ce n'était pas ce à quoi elle s'attendait. Mais ça a l'air de fonctionner…
« Il est temps, murmura Suzuha. »
Elle s'avança vers le trio et leur expliqua la suite du plan monté de toutes pièces par le futur Okabe Rintarô de cette ligne Bêta. Okabe sortit son téléphone et vit que la vidéo qu'il avait reçu peu avant la conférence du Docteur Nakabashi était en fait un D-mail envoyé depuis l'année 2025. La vidéo était illisible mais Suzuha expliqua qu'il devait être passé par cette première tentative, qui devait se solder par un échec, pour voir la vidéo.
Elle savait que cette vidéo avait été enregistrée par Okabe Rintarô en 2025. Elle était née à cette époque, elle avait même déjà sept ans. Mais elle ne se souvenait plus de son contenu. Il n'y en avait pas de copies. Seulement la vidéo envoyée par D-mail jusqu'au téléphone portable d'Okabe Rintarô le 28 Juillet 2010. Elle savait aussi que cette vidéo était la clé du succès de sa mission. Mais elle ne s'attendait pas à ça. Non plus…
…
Okabe fut pris d'un violent fou rire nerveux – ou d'un rire nerveux de fou ?
La vidéo de son futur-lui était à la fois dingue, ses paroles semblaient n'avoir aucun sens. Mais elles en avaient. Et lui seul pouvait les comprendre. C204. Christina… Même dans quinze ans, elle allait continuait à hanter ses pensées, ses rêves et ses cauchemars peut-être. Il le savait déjà. Il savait qu'il n'arriverait jamais à oublier, ni la chaleur citronnée de ses lèvres ni la chaleur immonde de son sang sur son couteau, sur ses habits, sur ses mains, sur sa peau. Elle ne lui échapperait jamais : cette vision d'horreur. Ce cauchemar…
Mais son futur-lui était brillant. Il avait compris ce qu'il fallait faire pour sauver Kurisu. Et sans avoir à sacrifier Mayuri. C'était brillant. Et dingue. Et si simple également. Oui, c'était avant tout brillant. Et ça devait fonctionner. Il pouvait sauver Kurisu et Mayuri.
Ce n'était pas impossible. Ce n'était pas comme dans la ligne Alpha où il avait dû voir Mayuri mourir tant de fois, trop de fois. Pas cette fois, Kurisu ne mourrait plus de sa main. Ni d'aucune autre. Il allait tromper l'univers, tromper son lui du passé, il allait atteindre Steins Gate. C'était là son choix. Le Choix de Steins Gate. Le Choix d'Okabe Rintarô. Ça ne veut rien dire du tout. C'était son seul choix à lui. « C204 ». Son lui du futur n'avait jamais abandonné. Il n'abandonnerait pas l'espoir de sauver Kurisu.
Après s'être expliqué devant l'incompréhension de ses amis, il annonça quels préparatifs ils devaient organiser pour réussir leur mission. L'opération Skuld. Il allait la mener à bien. Et il le ferait sans aucun regret contrairement à toutes les autres dans sa vie.
…
Suzuha savait qu'il avait réussi. Makise Kurisu était en vie, même si elle était inconsciente, et Okabe avait réussi à garder intacts tous les événements qui allaient conduire son lui du passé à envoyer un premier D-mail pour l'envoyer dans la ligne Alpha d'où il finirait par se soustraire grâce au sacrifice de Kurisu. Et ici, elle allait le trouver et l'emmener accomplir cette dernière mission. L'opération Skuld était définitivement une réussite. Et Amane Suzuha s'en félicitait déjà.
Suzuha remarqua ensuite que le sang qui devait passer pour celui de Kurisu dans l'esprit de l'Okabe du passé – ou du présent, enfin l'original du 28 Juillet 2010 qui venait d'assister à cette conférence sur les machines temporelles. Ce sang… C'était celui d'Okabe. Il s'était fait poignarder ou s'était poignardé lui-même. Ou peut-être les deux.
Son plan n'avait pas dû fonctionner et il avait dû improviser. Peut-être était-ce aussi là un moyen pour lui de payer pour le meurtre de Kurisu qui devait toujours le ronger ? Et pour toutes les morts de Mayuri dans la ligne Alpha dont il doit se sentir coupable.
Dans tous les cas, il avait perdu beaucoup de sang. Beaucoup trop. Et il n'allait pas réussir à rejoindre la machine temporelle dans cet état. Suzuha prit à nouveau son oncle par l'épaule et l'aida à marcher, l'éloignant du simulacre de cadavre de Makise Kurisu.
Okabe la retint. Il la supplia d'attendre, il voulait voir son lui du passé trouver le corps de Kurisu. Peut-être pour s'assurer que tout était revenu à la normale ? Ou peut-être voulait-il encourager son lui du passé, lui souhaiter bonne chance pour le voyage et les épreuves qui l'attendaient. Ce fut un murmure mais Suzuha l'entendit. C'était la deuxième option.
…
Il avait entendu un cri. Pourquoi fallait-il qu'il se montre toujours aussi curieux ? Pourquoi devait-il toujours faire le malin ? Pourquoi ?
Aux pieds d'Okabe, le sang rouge vif malgré l'obscurité des lieux. Le sang de Makise Kurisu. A peine quelques minutes plus trop, il avait vu en elle une ennemie, un agent de l'Organisation. Comment aurait-il pu en être autrement ? Cette fille était bien trop brillante, publiée à seulement dix-sept ans, et bien trop belle. C'était forcément un agent infiltré de l'Organisation, chargée de le séduire, de lui faire perdre de vue sa mission.
Il avait dû lui paraitre fou, comme à tous les autres. C'était une première approche ratée. Et il n'y en aurait plus jamais d'autre.
Morte… Elle est morte. Qui ? Qui ?! Qui a pu faire ça ?!
Une sensation de nausée le traversa et l'obligea – ou lui permit enfin – de détourner le regard de cette vision morbide. Kurisu Makise. Dix-sept ans, encore une enfant…
Qui avait bien pu vouloir la tuer ?
Okabe entendit des pas venir dans sa direction. On allait finir par trouver le corps. Il n'avait rien à voir dans sa mort. Pourtant… Peut-être était-ce Hooin Kyoma qui voulait s'éloigner de la foule qui approchait. Hooin Kyoma, l'agent secret scientifique fou, ou Okabe Rintarô, le jeune étudiant paumé et complétement parano. Tous les deux savaient qu'il n'avait rien à faire ici. Il devait fuir. Il devait retrouver Mayuri, rentrer au labo. S'effacer cette image horrible de la tête, arrêter de penser aux longs cheveux châtains de la jeune femme, à ses yeux bleus vifs et envoutants, à l'odeur de son parfum un brin citronné. Okabe courut jusqu'au bout du couloir et ne fit pas demi-tour. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait rien y faire de toute façon. Makise Kurisu avait été poignardée.
Il devait le dire à quelqu'un. Il devait le dire à son ami Daru. A peine sorti de Radio Kaikan avec Mayuri, Okabe Rintarô sortit son téléphone mais au lieu de le coller à son oreille en prétendant passer un appel alors que le téléphone était éteint, il l'alluma et composa un message alors qu'il attendait que les feux de circulation des piétons passent au vert. Il finit de composer l'e-mail et appuya sur la touche « envoyer ».
FIN
D'un prologue et d'un commencement.
… …. ….
Kurisu Makise se releva avec un sérieux mal de crâne. Elle ne se rappela pas immédiatement où elle était et ce qui lui était arrivé. Une immense mare de sang. Ce fut la première chose qu'elle vit en se réveillant. Une grande tache rouge et elle était couchée au sol au-dessus. Ses habits étaient humides, mais chauds. Ce sang… Elle n'était pas blessée. En tout cas, elle n'avait pas mal. Ce sang… A qui appartenait ce sang ?
Était-il toujours en vie ? Des flashs de mémoire lui revinrent. Un jeune homme brun, grand et mince, habillé comme un scientifique dans un laboratoire, mais agissant comme soit un agent secret vraiment très mal entraîné, soit le pire des imbéciles.
Il avait dit vouloir la sauver. Et ensuite, il avait prétendu ne pas la connaitre, ne l'avoir jamais rencontrée. Il l'avait même « accusé » d'être une sorte d'espionne d'une Organisation. Il avait l'air complétement à côté de la plaque, ou il se moquait d'elle.
Ou bien il était fou ? Après tout, il s'est ensuite présenté à son père sous le nom de Hooin Kyoma, le scientifique fou. Son père… Makise Kurisu se sentit triste à l'idée d'avoir fait tout ce chemin pour si peu. Pour rien du tout même. Son père n'avait pas changé, non il était pire que dans ses souvenirs. Le scientifique reconnu qu'elle avait autrefois tant admiré n'était plus. Elle n'avait pas voulu l'admettre. Et elle en payait maintenant le prix.
Non, pensa-t-elle. Pas moi. Hooin Kyoma. C'était son sang, sans l'ombre d'un doute. Son père l'avait poignardé. Elle s'en souvenait maintenant. Kurisu avait voulu appeler les secours. Et ensuite… Et ensuite… Et ensuite quoi ? Kurisu ne se souvenait de rien d'autre. Son père était-il revenu finir le boulot ? Voler sa thèse n'était pas un crime assez grand ? Il l'aurait assommée ? Et… Et tuer ce jeune homme qui l'avait aidée ?!
Kurisu se sentit mal, plus à cause de son mal de crâne mais à l'idée que ce sang soit bien celui de l'étranger à qui elle devait sûrement la vie. Cet étranger qui avait peut-être perdu la sienne en voulant la protéger. Cet étranger, ce scientifique fou, Hooin Kyoma.
Qui était-il vraiment ? Kurisu ne pouvait s'empêcher de penser au jeune brun en blouse blanche. Quelque chose l'obligeait à garder le souvenir de cette rencontre étonnante en tête. Ce visage, qu'on aurait dit déformé par la folie, elle le trouvait familier. Elle le trouvait… beau. C'était déroutant. Elle ne savait rien de lui. Kyoma.
« Merci. »
…
« Merci. »
Makise Kurisu et Okabe Rintarô remontaient un trottoir ensemble. En réalité, Kurisu suivait son mystérieux bienfaiteur. Elle l'avait croisée dans la rue, par le plus grand des hasards. Et elle l'avait tout de suite reconnue. Elle avait presque senti sa présence.
Ils s'étaient retournés en même temps. Il avait l'air aussi surpris qu'elle. Et puis il lui avait souri, pas comme un psychopathe ou un fou. Non, un vrai sourire, sincère, plein de chaleur, de reconnaissance, de soulagement. D'amour. Non, elle divaguait ! Elle ne savait rien de lui !
Kyoma lui avait tendu un badge et fait d'elle « le membre du labo 004 ». Pourquoi ce nombre, elle n'en savait rien. Mais elle trouvait qu'il lui allait bien.
Il l'avait ensuite appelé Christina. Ce n'était pas son nom bien sûr mais ça la mit en rogne. Plus qu'elle ne l'aurait dû. Et le plus étonnant c'est qu'elle lui a répliqué très vivement « ne pas s'appeler Christina, ni être son assistante ». Il n'avait pas utilisé ce terme. Pourquoi avait-elle cette répartie à la bouche ? Pourquoi être appelée Christina – Kurisu-tina – lui faisait-il ce drôle d'effet ? Pourquoi avoir réagi comme ça ?
Kyoma de son côté n'a pas eu l'air surpris, seulement heureux. Il lui a ensuite proposé de l'accompagner. Mais Kurisu ne savait pas vraiment où aller. Elle marchait un peu pour se changer les idées, pour ne plus penser à son mystérieux bienfaiteur – ou pour le retrouver. Elle avait fini par réussir l'une de ses deux tâches qu'elle s'était fixée.
Kyoma lui proposa alors de marcher avec elle dans Akihabara. Il était originaire du quartier ou en tout cas le connaissait très bien. Et il voulait lui servir de guide. Kurisu accepta, ravie qu'il ne disparaisse pas à nouveau. Elle avait tant de questions en tête.
Pourtant aucun des deux ne parlait. Ils marchaient juste côte à côte. Leurs mains parfois se frôlaient, leurs regards se croisaient puis se détournaient, gênés. Kurisu découvrit des lieux insolites de la culture meow de Akihabara. Elle aima grandement profiter de cette courte promenade silencieuse et de la présence de ce drôle de jeune homme.
Elle se sentait bien à ses côtés. Elle se sentait en sécurité. Elle se sentait aimée…
« Merci. Merci de m'avoir sauvée, ajouta-t-elle. »
…
Kurisu.
La première fois que j'avais vu Kurisu dans la ligne Alpha, je l'avais prise pour un fantôme. Je l'avais vue gisante dans une mare de sang le matin-même. Dans cette ligne d'univers – la ligne promise de Steins Gate – je savais que Kurisu était toujours en vie.
J'avais pourtant perdu espoir de la revoir. Je la savais en vie. Comme Mayuri. C'était suffisant. Mais non, je continuais à la chercher à regarder toutes les personnes que je croisais, à explorer Akihabara et même Tokyo pour la retrouver. J'avais si peur qu'elle soit déjà rentrée aux Etats-Unis. J'avais si peur de ne jamais pouvoir la revoir…
Mais c'est le Choix de Steins Gate qui m'a mené ici. Et c'est aussi lui qui y a mené Makise Kurisu. On aurait pu se croiser sans se reconnaitre. Mais on a senti tous les deux (enfin je crois qu'elle l'a sentie elle-aussi) cette présence mystique, fantomatique, nous frôler. Makise Kurisu n'est pas un fantôme. Elle est bien vivante et bien réelle. Mais elle m'a toujours l'air fantomatique. J'ai peur qu'elle ne disparaisse, qu'elle ne soit qu'une illusion. Mais non. Elle est bien là. Et mieux : elle se souvient. Ou ça lui reviendra.
Je lui ai donné le badge que j'ai toujours gardé sur moi depuis que je l'ai fait faire.
« OSHMKUFA 004 »
Le Membre du Labo 004. Makise Kurisu. Je le lui ai tendu en ouvrant la main comme pour lui remettre le plus précieux de mes trésors. Et je l'ai appelée Christina.
Ça m'est venu comme ça. Christina. Je n'arriverais jamais à bannir ce nom.
Kurisu s'est braquée – comme toujours – en entendant son surnom. Et elle m'a dit….
Ô ce qu'elle m'a dit ! Elle s'est énervée contre moi en me rappelant qu'elle ne s'appelait pas Christina – oui, je le sais déjà merci – et qu'elle n'était pas non plus mon assistante.
Mon Assistante ! Je ne l'avais même pas appelée comme ça. Jamais dans cette ligne d'univers. On venait juste de se retrouver. Mon Assistante ! Christina ! La Zombie !
Mon Génie à l'esprit pervers, membre temporaire du laboratoire, assistante du scientifique fou Hooin Kyoma, la vierge américaine, la Channeleuse Tsundere.
Kurisu Makise.
Elle ne se souvient peut-être pas comme moi. Avec mon Reading Steiner je suis unique. Et seul à porter ce fardeau de me souvenir de toutes ces lignes d'univers que j'ai traversées. Mais Kurisu s'était souvenue – même si c'était dans des rêves comme Mayuri – de sa mort dans la ligne Alpha. Et aujourd'hui. Une part sûrement inconsciente d'elle se souvient. Le Choix de Steins Gate, c'est le choix de l'espoir, du renouveau, du futur inconnu mais si prometteur. Kurisu. Je ne te perdrai plus jamais. Je te le promets.
… … …
Dans cette ligne d'univers – Steins Gate – j'ai retrouvé Kurisu sur un passage piéton de Akihabara. C'est sûrement pour ça que c'est ici que je réapparais. Ce lieu est fort en bons et mauvais souvenirs. Mon premier D-mail, mes retrouvailles avec la Kurisu de cette ligne d'univers, et maintenant… Je me sens retrouver pieds dans la réalité.
Mes souvenirs commencent à se modifier – ou se clarifier ? Mon premier baiser, un moment unique et intense dans la vie de tout être humain. C'était Kurisu. Je l'avais occulté de ma mémoire. Ou peut-être n'avait-il jamais eu lieu ? Mais c'était Kurisu.
Hooin Kyoma. C'était elle aussi. Elle m'a sauvé. Je sens une présence derrière moi.
Kurisu. On est seuls dans cet « entre deux mondes ». Elle est là. Elle pose sa main sur mon épaule puis me tend la main pour m'aider à me lever. Elle me soutient, comme elle l'a toujours fait.
Kurisu. On se croise, une fois de plus. Le monde semble reprendre vie autour de moi.
La ligne d'univers de Steins Gate me tend les bras, Kurisu me frôle. Je murmure à son oreille « Tu vas me le rendre ? Mon premier baiser. » J'entends le sourire amusé et soulagé de Kurisu dans sa réponse « Jamais ». Je souris à mon tour.
Nous voilà de retour. La rue est animée. Kurisu se retourne et me sourit encore. Elle rayonne. Même si je vois aussi qu'elle est gênée. Elle se rapproche de moi et me murmure à nouveau quelque chose à l'oreille :
« Je ne te rendrai jamais ton premier baiser, Hooin Kyoma. Mais il y a autre chose que je dois te rendre : Je t'aime, Okabe. Depuis longtemps et je t'aimerais toujours ».
Mon cœur rate un battement – ou peut-être cent. Le monde me semble s'arrêter de nouveau. Les mots se bousculent dans mon cerveau. Je sens que je ravale ma salive. Kurisu est toujours aussi proche de moi, presque dans mes bras. Si je les refermai, je pourrai l'y enfermer. Pour toujours. Je sens son parfum acidulé, je sens son regard brûlant et passionné me traverser. Je recule maladroitement d'un pas.
Je lui ai déjà avoué mes sentiments à plusieurs reprises, à plusieurs versions de Kurisu. Dans plusieurs lignes d'univers différentes. Je n'en ai plus jamais douté après lui avoir dit pour la première fois. Je l'aime et par le simple nom de la machine temporelle qui m'a permis de la sauver et d'atteindre la ligne de Steins Gate je sais sans l'ombre d'un doute que je ne cesserai jamais de l'aimer. Mais l'entendre de sa bouche…
Je sais bien qu'elle m'aime elle-aussi. Je sais qu'elle a accouru jusqu'au laboratoire pour me le dire alors que je venais de lancer l'effacement de mon premier D-mail dans la base de données du SERN et d'effacer tous nos souvenirs de la ligne Alpha. Que je venais de la condamner à mort. Elle n'avait pas eu le temps de finir sa phrase ce jour-là. Mais son regard parlait pour elle. Elle était arrivée essoufflée. Elle voulait à tout prix que je sache ce qu'elle ressentait pour moi avant de disparaitre. Kurisu. Tu ne me l'as jamais dit. Mais je l'ai toujours su.
« Kurisu. »
Je finis enfin par lâcher ce mot. Un simple mot. Un nom. Son nom. Son Vrai Nom. Un instant je me souviens du regard triste de Kurisu alors qu'elle me confiait qu'elle regrettait que la « Makise Kurisu d'il y a cinq heures » ne saurait pas que je l'ai appelée par son nom. C'était la première fois que je le faisais. Mais chaque fois où j'ai prononcé le nom de Kurisu par la suite, ce fut avec la même intensité, la même émotion.
Kurisu. Dans ce simple nom, j'ai toujours mêlé tout l'amour que je lui portais.
Kurisu.
… … …
