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~Interlude~

Acte 3 : Un conte pour effrayer les enfants.

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La nuit du Major Carver fut agitée. Plongé parmi les ombres, il semblait égaré dans des lieux pourtant habituellement familiers. Puis, soudain, alors qu'il errait sans but dans les ténèbres, un immense hôtel sacrificiel se dressa devant lui. Solidement attaché dessus, un jeune garçon se débattait avec désespoir.

Une chamane plongea une longue dague recourbée droit dans son cœur.

Une ombre émergea derrière elle, l'aidant à retirer l'arme ensanglantée des chairs palpitantes, l'aidant à l'y replonger, impitoyablement, une nouvelle fois, et une fois encore.

L'enfant hurla et le Major hurla avec lui car ce n'était plus la Chamane qui tenait la dague, mais lui-même. Il était sur l'hôtel, tenant le cœur arraché de l'enfant entre ses mains, mais il était aussi tout en bas, observant avec horreur la scène macabre se dérouler sous ses yeux.

Et l'ombre... l'ombre se penchait à son oreille, lui susurrant encore et encore des mots incompréhensibles, des insanités qui ouvraient dans son esprit déjà tourmenté un passage vers la folie.

Le sang se répandit sur la pierre de l'hôtel, suivant ses contours acérés, dégoulinant lentement jusqu'aux pieds de Nigel.

L'ombre rit.

C'était guttural.

Et le Major rit de concert, frotta doucement sa main dans la flaque rouge rubis qui s'étendait devant lui, la recouvrit entièrement du liquide poisseux avant de la passer lentement, avec extase, sur son visage.

D'étranges murmures envahirent sa tête comme une litanie infernale : « Souhaite. Souhaite. Et nous te reprendrons tout au centuple. » chuchotèrent les voix. « Offre nous ta chair, offre-nous ton sang. Permets aux ténèbres de s'approcher par trois fois. Et, à cette ultime fois, nous nous approcherons de toi en retour. » .

La flaque de sang devint mer et il crut s'y noyer.

L'ombre, imperturbable, le fixait sans un mot, du moins le pensait-il, car comment savoir quand une ombre vous observe.

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« On sait. » Pensa Billy avec amertume. On sent le poids de son regard sur notre dos. Il frissonna et ce n'était pas de froid.

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Soudain, le Major se retrouva transporté dans une vaste forêt luxuriante. Les chants des oiseaux, le bourdonnement des insectes, tout semblait hurler à ses oreilles. Il vit une troupe de singes l'observer en émettant des cris stridents dans sa direction.

À ses côtés, la chamane arma son arc avec adresse, le banda et visa l'un d'entre eux. La flèche fendit l'air en sifflant. L'un des singes chuta de sa branche, s'écrasant lourdement au sol quelques mètres plus bas, le corps transpercé.

La femme sortit une dague et Nigel reconnu celle du sacrifice. D'un seul coup, net et précis, elle trancha l'une des pattes et y noua un cordon. Puis, dans une vasque de sang, qui pourtant n'était pas là avant, elle y plongea son trophée et le maintint immergé de longues secondes. Y fit enfin trois profondes entailles.

Enfin, l'ombre s'approcha et se glissa à travers les blessures béantes. La patte suinta, se rétracta sur elle-même comme si les terminaisons nerveuses pouvaient encore faire souffrir les chairs de la bête morte.

Et là, au cœur de la forêt, tandis que le sang gouttait sur son visage, la chamane pointa cette nouvelle création vers le ciel, vers la Terre, vers les troncs rugueux des arbres, entonnant d'étranges chants séculaires, des prières antiques venues du fond des âges et les ténèbres s'abattirent sur Nigel Carver.

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Billy sentit une partie du liquide ambré glisser dans ses poumons, et il se plia en deux, étouffant dans sa propre bière. Putain. Quelle histoire de merde ! Quel débile pouvait bien croire à un truc pareil ? Il jeta un œil à ses compagnons : Harry, visiblement, devenu pâle comme un linge.

Tout ça, c'était des conneries. Il n'y avait aucune preuve. Juste une histoire pour enfants. C'était juste… un tissu de foutaises.

N'est-ce pas ?

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Quand le Major s'éveilla, le corps trempé de sueur froide, il ne fut pas certain d'avoir réellement rêvé. Il reconnaissait pourtant les contours familiers de son bureau, plongé dans l'obscurité, mais la voix entêtante de la femme résonnait encore dans sa tête et l'odeur rance du sang brouillait toujours ses sens.

Il voyait, face à lui, la patte dont deux des doigts pointaient vers le ciel et il comprit alors que cet objet était un don. Un présent divin qu'on lui offrait et qu'on le pressait d'utiliser.

L'ombre, dans son bureau, sembla prendre vie, se mouvoir subtilement comme se soulève la poitrine d'un dormeur.

Comme un battement de cœur.

La lumière du jour filtrait difficilement à travers les fentes des volets clos et la poussière scintillait dans les rares petits rayons qui avaient réussis à s'y glisser.

Le Major savait que l'ombre l'observait ; il sentait darder sur lui le poids de son regard.

Puis il entendit quelque chose courir derrière les cloisons de son bureau. Comme... comme si une main, une toute petite main d'enfant s'y déplaçait, s'aidant de chacun de ses doigts pour avancer.

Il se redressa, plaqua son oreille contre le mur, mais n'entendit rien de plus. À peine s'était-il éloigné de quelques pas, que les grattements reprirent. Cela devenait de plus en plus insupportable à mesure que les heures s'écoulaient, poussant doucement le Major au bord de la folie.

Hurlant de rage, il s'empara d'une masse et frappa violemment son mur, le fendant en deux, éclatant la pierre et la brique, mais il ne trouva, dans le trou qu'il ne cessait d'agrandir, qu'encore plus de ténèbres.

Il jeta un regard malheureux à la patte de singe : « Je souhaite - cria-t-il, sentant l'ombre aux aguets - Je souhaite que tout... »

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