Le cimetière est désert. Le froid me saisit mais j'avance quand même pour te rejoindre en ce jour si particulier. Ta tombe me paraît être à des milliers de miles de ma position, comme à chaque fois que je viens te rendre visite. Le bouquet de chrysanthèmes que je t'apporte repose dans le creux de mon coude, prêt à fleurir un peu plus la croix qui orne le lieu de ton dernier repos. Comme à chaque fois que je viens, mon cœur se resserre dans ma poitrine et je dois lutter pour ne pas laisser l'émotion me submerger.

J'avance encore un peu, la tête haute et le regard dans le lointain quand je la vois enfin, cette majestueuse pierre tombale qui marque tant la fortune de ta famille. J'accélère ma cadence, pressée de pouvoir passer un peu de temps avec toi, pour te parler, pour me souvenir. J'approche doucement, me place face à la sépulture et fait le signe la croix pour commencer ma prière silencieuse. Je dépose ensuite mon bouquet à côté de toutes les fleurs qui sont déjà présentes, prenant soin de ne pas les abîmer puis je caresse du bout de mes doigts, les épitaphes de ton nom et de ton prénom. Un léger sourire s'installe sur mon visage, la douleur s'apaisant dès que je suis près de toi. Calmement, je décide de prendre place à tes côtés, replaçant mon béret sur ma tête que le vent balaie gentiment. Il est glacial mais je m'en fiche, tout ce que je désire c'est rester à tes côtés.

« Bonjour Alistair. » Je marque une légère pause avant de reprendre. « Je sais que ça fait un petit moment que je ne suis pas venue, je suis désolée. J'espère que tu ne m'en veux pas. Je n'avais pas la force de revenir, de me confronter une nouvelle fois à cette douleur qui me lance chaque fois que je réalise que je ne te verrai plus. Ce qui me fait le plus mal, c'est surtout de me dire que tu ne te trouves même pas sous cette tombe, que ton corps est encore toujours quelque part en France, et que c'est là-bas qu'est ton dernier repos. »

Je déglutis, replie mes genoux contre ma poitrine et les entoure de mes bras. De la buée s'échappe de ma bouche au fur et à mesure que je parle, marquant les températures basses de ce mois de novembre. Je soupire.

« Je pense sans cesse à ce qu'aurait pu être notre vie si tu n'avais pas pris cette décision de partir sur le front, à toutes les choses que nous avons ratées, que nous ne ferons jamais. Je n'ai jamais eu l'occasion de te dire combien je t'aimais, que je t'aime et que je t'aimerais toujours. Tu as été mon premier amour, celui qui a fait battre mon cœur alors que je ne m'intéressais qu'aux études, que les garçons ne m'intéressaient pas. J'ai tout de suite été séduite par ton être tout entier, par ton caractère si singulier, par ta gentillesse sans faille et ton altruisme incomparable. Tout le monde t'aimait.

J'ai encore du mal à comprendre les raisons qui t'ont poussé à partir sur le front, et je t'en veux encore pour ça. Tu avais tout pour être heureux ici, aux Etats-Unis. J'ai même quitté ma terre natale, mon Angleterre chérie pour venir m'installer ici, près de vous tous, près de toi, bien que le contexte de la guerre y ait joué un certain rôle. Bien sûr, tu ne m'as jamais caché ton amour pour l'aviation, seulement piloter un avion dans un ciel paisible et en piloter un dans un ciel tourmenté, n'était-ce pas là de la folie ? Je ne t'ai jamais dit combien j'étais en colère contre toi, parce que je savais que dans le fond, personne n'aurait eu assez de pouvoir pour t'en empêcher, pas même ton frère. »

Je perds mon regard dans l'horizon, scrutant une par une les sépultures qui me font face. La salive me manque, je sens mon cœur commencer à battre à la chamade et mon souffle devenir court. Je lutte contre mes émotions, ne voulant pas céder maintenant à cet afflux de souffrance qui s'empare de moi. J'inspire puis expire, peinant à retrouver un semblant de calme.

« Je suppose que tu le sais déjà, mais Archibald ne va pas si bien que ça. Heureusement, il a Annie pour l'épauler. Comme moi, il ne parvient pas à se remettre de ta disparition. Qui le peut de toute manière ? Chaque personne de ton entourage a été affecté. Seuls les souvenirs restent, nous n'aimons pas y songer car ils sont encore trop difficiles à revivre. Ton frère ne désire plus jouer de la cornemuse, même si c'est la Grand Tante Elroy qui le lui demande. Si seulement tu pouvais le voir, il fait face mais tout le monde ressent la peine qui l'anime. Il n'est plus tout à fait lui, une partie d'Archie est morte en même temps que toi.

En ce qui concerne Candy… Elle ne le montre pas mais ton absence la blesse. Tu étais la personne qui lui faisait vivre des aventures loufoques. Tout le monde se souviendra de l'avion que tu avais fabriqué de toutes pièces et qui s'est désintégré en plein vol, avec Candy à son bord. Seuls tes parachutes en forme de bonbons avaient tenu le coup. Tu lui manques, c'est certain, bien qu'elle n'en parle pas pour éviter de nous attrister. Je crois même qu'elle est venue te voir avant moi, je reconnais les roses « sweet Candy » qui sont posées contre ta tombe. T'a-t-elle parlé comme je le fais en ce moment-même ? Ou s'abstient-elle comme elle le fait avec nous tous ? »

Une larme coule sur ma joue froide. Je m'empresse de m'en débarrasser de ma main gantée afin de ne pas laisser de trace de mon émoi. Je ravale ma salive, souffle et observe la buée qui s'installe avec lenteur sur les verres de mes lunettes. Je renifle, un sourire triste étirant mes lèvres.

« Je me souviendrai toujours de la première fois que nous nous sommes parlés… Le Festival de mai me paraît bien loin désormais. Te souviens-tu ? Il faisait beau et chaud dans un Londres loin de toute guerre. Les festivités battaient son plein au Collège Royal de Saint-Paul, Candy s'était échappée de la cellule de méditation grâce aux déguisements envoyés par l'Oncle William ou Monsieur Albert, c'est comme tu veux. Et c'est grâce au bal et à notre maladresse que nous nous sommes connus, tu as été le premier à me dire que j'étais jolie alors que tu n'y voyais rien puisque nos lunettes étaient perdues quelque part sur le sol.

Comment aurait pu évoluer notre relation si tu étais revenu sain et sauf ? Nous ne nous sommes jamais réellement avoué nos sentiments, je n'ai jamais pu goûter à tes lèvres, j'aurais aimé avoir mon premier baiser de toi. T'aimais-je trop et toi pas assez ? J'en avais parfois l'impression, tes lettres ont commencé à me prouver le contraire. J'étais naïve de m'imaginer que tu étais parti sur le front à cause de moi, parce que j'avais mal fait les choses et que je n'avais pas su t'écouter correctement. Tu m'aimais à ta façon et je sais désormais combien tu étais sincère, que ta décision n'avait rien à voir avec moi.

Je m'imaginais devenir Madame Cornwell à la fin de la guerre, de pouvoir te donner des enfants, d'avoir une vraie vie de famille, celle que je n'ai jamais eue. Mais voilà que nous sommes le 12 novembre 1918, l'armistice a été signée hier en Europe, et tu ne reviendras pas. Je ne serai pas comme ces centaines de femmes qui attendent impatiemment le retour de leur frère, de leur fils, de leur père, de leur fiancé ou de leur mari. Je n'aurai pas à attendre sur le port de New-York pour te revoir, car cela fait déjà trois années que tu as disparu quelque part dans le nord de la France, que ta disparition nous a simplement été annoncée par un minable courrier. Je maudis encore ce jour où nous avons appris que ton avion avait été abattu et que ton corps n'avait pas été retrouvé. Je pleure encore de me souvenir de ton enterrement, alors que sous cette terre, il n'y a aucun corps. Je me trouve stupide d'avoir espéré que tu reviennes, blessé ou amnésique comme Albert l'a été, de me convaincre que peut-être quelque part en Europe, tu vis et que tu ne puisses pas revenir par toi-même.

Si tu savais comme j'ai mal, que je ne réussis pas à t'oublier parce que je t'aime, que je regrette de ne pas te l'avoir dit, de ne pas avoir assez profité du temps présent à tes côtés. Alistair, tu as été mon premier et mon seul et unique amour. Ta mort a été un tel déchirement que pendant un temps, j'ai abandonné ma foi. J'ai cru que Dieu m'avait abandonné, m'avait punie de ne pas avoir assez prié. Mais je l'ai retrouvée lorsque j'ai compris combien je ne pouvais pas changer le passé mais surtout que Dieu m'avait mise en sécurité loin des bombardements de Londres et que j'avais la chance d'être encore de ce monde, entourée de mes amis. Mais je ne sais plus si je crois encore en l'amour ou non. Serai-je prête à revivre cette douleur qui me déchire de part en part ? Je l'ignore. Je crois que je t'aimerais toujours et que je serai incapable de refaire ma vie sans avoir la sensation de te trahir. »

Je pose ma main contre ta pierre tombale, levant les yeux vers l'impose croix. Je ne me sens pas très bien, envahie par de multiples bouleversements. Passant ma langue sur mes lèvres sèches afin de les humidifier, je réfléchis un instant à ce que je pourrai dire par la suite.

« Je pense que je vais retourner en Europe, retrouver mes terres. J'ai besoin de m'éloigner maintenant que la guerre est terminée et que je ne risque plus rien. Je n'oublierai jamais tout ce que j'ai pu vivre ici, sauf que ma souffrance reste la même et ne s'apaise pas. J'imagine que mes sentiments pour toi finiront par s'atténuer avant de faire partie du passé. Mais sache une chose : un jour je te rejoindrai dans le crépuscule, et nous pourrons vivre notre amour pleinement. Je t'aime Alistair Cornwell, ne l'oublie pas. »

Douloureusement, je me redresse sur mes jambes, défroisse mon manteau et sort de ma poche un petit bout de tissu cousu par Annie. Cette petite fleur bleue, je l'accroche avec difficulté à la croix en fer en étirant mon corps tout en étant sur la pointe des pieds. Une fois mon œuvre faite, je m'adresse une nouvelle fois à mon amour perdu.

« Nous avons vu qu'en France, des infirmières faisaient faire des bleuets aux blessés. Alors avec Annie, nous avons eu l'idée de t'en faire un, pour te rendre hommage et pour rappeler que tu es disparu vaillamment sur le front de Champagne en France. J'espère que ce cadeau te plaît. »

Je regarde le bleuet flotter dans le vent d'automne. Mes lèvres s'étirent, formant à nouveau un beau sourire, le cœur allégé. De l'eau salée roule sur mes joues rougies par le froid.

« Au revoir, Alistair. On se reverra lorsque tu seras prêt à me montrer le soleil couchant de ton avion. Je t'aimerais toujours. »

Je tourne les talons et m'en vais sans me retourner, soulagée d'avoir pu parler avec l'homme qui m'a fait découvrir l'amour.