De sa vie, Stiles n'avait jamais eu aussi peu envie d'aller au loft. A vrai dire, la simple idée de s'imaginer cet endroit lui donnait la nausée… Tant et si bien qu'il avait déjà vomi le peu qu'il s'était persuadé de manger, histoire de ne pas s'effondrer non plus. Or, c'était sans doute ce qui risquait d'arriver incessamment sous peu s'il continuait ainsi. Si Stiles n'était pas vraiment dans l'état d'esprit nécessaire au fait de s'en sortir, il n'était pas non plus suicidaire, même si les pensées qui le tenaient parfois en joue n'étaient pas des plus positives. Pire que cela, elles s'assombrissaient avec une rapidité effroyable.
Et pourtant, il savait qu'il irait. Il savait qu'il sortirait de sa chambre, de sa maison. Qu'il poserait ses mains sur le volant de la voiture, qu'il appuierait sur l'accélérateur. Qu'il prendrait la route du loft. Que sa main se poserait sur la poignée de la porte d'ores et déjà déverrouillée.
Que son regard resterait rivé au sol, parce que Stiles n'aurait jamais la force de regarder un seul des membres de la meute dans les yeux.
Car si l'idée de les affronter le rendait malade, il n'irait pas se défiler. Son absence au lycée était déjà suffisamment conséquente pour qu'il s'en veuille et qu'il se dise qu'il s'était assez caché comme cela. Ce n'était pas pour autant qu'il comptait y retourner. Disons que contrairement au lycée, il… Ne pouvait éviter le loft. En cours, on acceptait et on excusait son absence dans la mesure où, son père ayant prévenu la direction de sa prolongation, on le laissait tranquille. Après tout, il n'était là-bas qu'un numéro.
Or, il semblait avoir en quelque sorte été… L'instigateur involontaire du cauchemar qui avait eu lieu lors de la soirée meute. Plus le temps passait, moins il arrivait à penser autrement et cette vision-là, dangereuse, s'imposait comme la seule et l'unique possible. Dans un sens, elle lui paraissait tellement « logique », tellement plus vraisemblable que les autres, qu'elle écrasait ses concurrentes… N'en laissait aucune trace.
Ainsi, Stiles craignit sa soirée plus que jamais, au point que chaque minute qu'il regardait s'écouler sur l'horloge numérique de son téléphone eut pour lui l'image d'une éternité. Ce qui l'attendait revêtait pour lui l'apparence et la signification d'un abattoir. Bien sûr, Stiles n'alla pas s'imaginer qu'on allait le tuer – même si l'idée se faisait de plus en plus alléchante – mais… Il était clair qu'il ne s'en sortirait pas indemne. En vérité, on ne le toucherait sans doute pas – il voyait mal un membre de la meute le frapper malgré ce qu'il avait vraisemblablement fait. La violence, ce n'était pas le genre de la maison, de ce groupe hétéroclite qui faisait tout pour éviter l'affrontement et ce, quelle que soit la situation.
C'était sa tête qui ne s'en sortirait pas indemne. Parce que Stiles, s'il se doutait fortement de ce qu'on allait lui reprocher, n'était pas sûr d'être capable d'affronter ce qu'il avait engendré. De supporter les regards, les accusations, les… Les conséquences de tout ça. Il imaginait bien les airs… Brisés, un peu comme lui, à la différence qu'aucun d'entre eux n'était à l'origine de cette horreur. Sans doute Stiles se pencherait-il un jour sur cette histoire, afin d'essayer de comprendre ce qu'il s'était précisément passé, de déterminer quel avait été exactement son rôle. Avait-il eu un geste déplacé ? Fait quelque chose qui aurait réveillé les instincts primaires des loups-garous ? Ou peut-être était-ce simplement la faute de son envie aussi incompréhensible que soudaine… Ce chaud, cette bosse dont il se souvenait qu'elle déformait parfaitement son pantalon. Stiles ne voulut pas accuser ses hormones directement. En fait, il n'eut même pas envie de chercher maintenant. Dans sa tête, le chaos régnait : plus le temps passait, le rapprochant peu à peu de la « réunion » improvisée, moins il arrivait à réfléchir. Sa force mentale, il la sentait s'égrener à une vitesse prodigieuse.
Sur son lit, Stiles ferma les yeux. Il ne réussirait certainement pas à dormir, mais au moins… Il ne luttait pas contre la lourdeur de ses paupières.
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Prendre le volant dans son état était une très mauvaise idée, cependant… Les mains de Stiles refusaient de s'en décrocher. Il zieuta l'heure, sur l'écran de son téléphone portable, qu'il avait allumé avec sa main libre. Techniquement, il était dans les temps. En fait, il arriverait même avec quelques minutes d'avance… C'était la seule façon pour lui de s'assurer qu'il ne se défilerait pas au dernier moment. Il suffisait… Qu'il n'arrive pas en dernier, qu'il réussisse… A ne pas complètement se faire remarquer dès le départ car s'il ne nierait pas sa responsabilité dans cette histoire, l'assumer resterait difficile. On ne parlait pas d'une simple agression… Mais d'une espèce de viol collectif. Stiles avait conscience de ce qu'il s'était passé… Alors les autres aussi – autant dire qu'ils devaient s'être rendu compte qu'ils ne désiraient rien de ce qui était arrivé au loft, dans cet endroit qui n'appelait pourtant à aucune forme de luxure. Il s'agissait d'un lieu de réunion, une sorte de refuse pour tous les membres de la meute.
Enfin, c'était avant tout un grand appartement. Celui de Derek Hale.
Stiles fut incapable de réprimer les tremblements qui agitèrent ses mains… Et peut-être le reste de son corps aussi. Repenser à son nom, se rappeler son existence… C'était peut-être pire que le reste parce que Stiles se doutait bien de l'étendue de la fureur que Derek devait éprouver à son égard. Autant dire qu'elle le rendait aussi malade que le reste… Si ce n'est plus. Déjà que l'ancien alpha ne l'avait jamais porté dans son cœur, que dire, maintenant que ça s'était passé ? Qu'il lui avait vraisemblablement fait faire des choses qu'il ne désirait pas ? A ce stade, Stiles ne se considérait plus du tout comme une victime et ce, même si son cerveau ne cessait de lui envoyer des signaux d'alerte en tous genres. Il n'arrivait plus vraiment à se nourrir, à dormir correctement, à se reposer, à s'y retrouver dans ses réflexions… A délier le vrai du faux. Tout en lui semblait s'être disloqué. Pas brisé au sens propre du terme. Tout était là, emmêlé, pas à la bonne place, déformé… Stiles n'avait plus de Stilinski que le nom.
Le jeune homme manqua d'emboutir l'arrière de sa voiture en se garant à quelques rues du loft tant il fut brusque et imprécis dans ses mouvements. Qu'il ait réussi à conduire et à arriver jusque-là dans son état relevait de l'exploit, tant et si bien qu'il sut qu'il avait pris la bonne décision en n'allant pas plus loin. Ce qu'il avait déjà parcouru dans sa vieille guimbarde était déjà pas mal, d'autant plus qu'il était épuisé, que sa vue restait floue et que ses tremblements refusaient de se calmer.
Ce fut pire lorsqu'il sortit de sa voiture et qu'il se mit à marcher en direction de cet endroit infernal car ses souvenirs, mesquins dans leur ordre d'apparition, firent une chose bien malsaine. Car au visage de Derek succéda celui de Scott. Alors qu'il tentait au mieux d'avancer de façon droite pour ne pas attirer l'attention d'un quelconque passant, Stiles sentit son cœur faire une embardée. Il allait le revoir d'ici quelques minutes. Imaginer à nouveau cette lueur perverse dans son regard d'ordinaire si doux. Blanc comme un linge, Stiles commença à questionner sa venue. Fut-ce la brise fraîche de la fin de journée ou bien cette terreur primitive qui le fit frissonner au point qu'il ait l'impression que même ses os étaient gelés ? Ce fut tel que l'hyperactif, plus silencieux que jamais, dut s'arrêter aux abords de l'immeuble pour prendre un peu de temps pour souffler, calmer les battements complètement désordonnés de son palpitant perturbé. Sa main serra son haut à cet endroit précis et voilà que déjà, ses yeux rougissaient, s'embuaient. D'un coup d'un seul, il ressentit le besoin de se cacher, de ne plus… Être visible. De personne. Alors que la crise de panique arrivait, il rebroussa chemin, se faufila péniblement dans une ruelle étroite, de sorte à n'être aperçu d'aucune manière. Parce que même s'il avait décidé de se rendre à cette réunion improvisée… Il n'était pas prêt. Il était trop dur pour lui d'affronter directement les conséquences de ce qu'il pensait être ses actes. Recroquevillé sur lui-même, ignorant totalement le fait qu'il était probablement en train de salir son pantalon en se mettant ainsi au sol, Stiles pleura toutes les larmes qu'il ne pensait plus avoir. Il avait besoin d'un peu de temps, de ces quelques minutes qu'il avait gagnées en arrivant un peu tôt par rapport à l'horaire donné. Et ensuite, il se lèverait.
Il irait. Il n'avait pas le choix.
