Au loft, on se regardait d'un air gêné. On ne s'approchait pas trop les uns des autres. On cherchait à se protéger d'un danger que l'on ne saurait nommer. Certains cachaient peut-être mieux leur malaise que d'autres, mais leur odeur parlait pour eux.

Et savoir que Derek Hale lui-même était complètement désarçonné n'aidait pas les plus « fragiles » à relativiser la situation. Quoique son oncle n'affichait pas une meilleure mine… Mais lui, on le savait plus sensible, plus démonstratif.

Or, Derek avait l'habitude d'être un mur, une tombe. Le genre de personne qui ne laissait jamais rien le déstabiliser, l'atteindre. Il se protégeait en permanence et savait comment dissimuler aux autres ces émotions qui pouvaient entacher son image – ce qu'il n'arrivait pas vraiment à faire, cette fois-ci. Son visage restait plus ou moins inexpressif mais outre son odeur, c'étaient ses yeux qui s'exprimaient… Et ils montraient tout de ses doutes, de cette idée que son propre corps ne lui avait plus appartenu des heures durant. Et cette idée était partagée par l'intégralité des membres de la meute présents. Tous n'étaient pas encore arrivés… On les attendait de pied ferme. Derek perçut le regard de Lydia, posé sur lui. Et même s'il se sentait mis à nu… Ces yeux-là ne le dérangèrent pas tant que ça, pour la simple et bonne raison qu'ils reflétaient sa propre douleur. Aucun d'entre eux n'avait consenti à ce qui était arrivé. Qu'importe ce que chacun avait ressenti, qu'importe les orgasmes… Rien, rien n'avait été désiré. De cela, ils en avaient conscience… Et pour en avoir brièvement discuté, ils étaient tous d'accord là-dessus – c'était d'ailleurs ce qui leur permettait de se tenir les uns non loin des autres, dans la même pièce. Certains gardaient en eux la peur que ce cauchemar libidineux recommence, et surveillaient par conséquent chacun des faits et gestes des autres. Il était là le problème… Et c'était exactement pour cela qu'ils devaient se réunir, tous. S'affronter, ne pas juste se confier quelques petites choses ici et là, au lycée, par message… Il leur fallait cette réunion-là.

Quoique si Derek était à l'origine de cette idée et qu'il en avait longuement discuté avec son oncle avant de la mettre en place, il avait tenu à émettre certaines conditions. Il avait parlé à chacun des concernés par message ou appel et ce, de façon individuelle. Ensuite, il s'était assuré que chacun garde le secret de cette entrevue tout en sachant qu'ils seraient nombreux à cette réunion.

Enfin, il avait fait promettre à chacun des présents de ne pas parler de ce soir.

La seule exception avait été Stiles. Derek ne lui avait pas dit grand-chose. A vrai dire, il lui avait simplement demandé de venir en lui donnant une heure. Des raisons à cette entorse à sa façon de faire, il y en avait. Mais la première, et pas des moindres… Venait de ce jour où il l'avait croisé au supermarché.

Derek savait qu'aucun des participants à la réunion ne se sentait bien mais du peu qu'il en avait vu, c'était sans doute Stiles le plus atteint, le plus fragilisé par cet évènement morbide qui les réunissait ce soir. Son regard, son manque d'assurance plus qu'évident… Loin d'être un expert en relations sociales, Derek avait toutefois compris qu'il faudrait tout, sauf le brusquer. Stiles était capable, lorsqu'il en ressentait l'envie ou le besoin, d'annuler sa venue, ou bien de l'écourter. Son côté extrêmement têtu pouvait jouer beaucoup là-dedans… Alors le loup-garou s'était contenté du minimum, sans savoir toutefois si c'était la bonne chose à faire. Avec Stiles, il était difficile de savoir comment agir tant le personnage était complexe et ses réactions... Imprévisibles.

Ainsi, il n'avait aucune certitude quant à sa venue, mais il continuait de l'espérer malgré tout. Derek ne voulait pas le forcer – pas le moins du monde. Simplement, il était d'avis que leur présence à tous était nécessaire et… Permettrait de confronter les ressentis de chacun, de comprendre… D'échanger sur cet évènement aux conséquences plus que claires. Il leur faudrait du temps pour se reconstruire et puisqu'ils avaient tous été victimes de cet évènement… Pourquoi ne pas s'aider à s'en sortir ? Et puis ils étaient une meute – ils devaient se serrer les coudes, surtout dans ce genre de moments. Il restait donc persuadé que cette réunion ne pourrait que leur faire du bien ou, au moins, de libérer la parole, de se comprendre.

Si Derek arrivait à peu près bien à deviner l'ampleur de l'état de la plupart des membres de la meute, celui de Stiles restait un mystère. Disons que, du peu qu'il en avait vu… Il avait semblé extrêmement atteint, au point de le craindre. Or, Stiles n'avait jamais eu peur de lui et ce, même s'il se montrait autrefois fort sec avec lui, voire un peu violent. Derek n'était pas un tendre, à l'époque et pourtant… Loin d'en être effrayé, Stiles avait toujours vu ce côté sauvage comme un défi supplémentaire à relever. D'ailleurs, il lui avait un jour dit qu'il réussirait à « l'amadouer » avec un aplomb tel que Derek s'en souvenait encore… Où était passée cette attitude qu'il lui connaissait si bien ? Au supermarché, c'était un animal effrayé, traumatisé qui lui avait fait face. Si Derek se sentait extrêmement mal depuis cette soirée infernale et qu'il savait que c'était le cas pour tout le monde… Stiles semblait véritablement être à un autre niveau.

Et Derek pensait savoir pourquoi.

La porte du loft s'ouvrit à l'instant même où il se fit cette réflexion – celle-ci, et pas une autre. Derek tourna instinctivement la tête vers elle et son regard croisa celui de la personne à laquelle il pensait. Que Stiles soit là s'avérait surprenant : qu'il baisse aussitôt les yeux le fut davantage. Et c'est seulement passé ce premier effet que Derek vit avec clarté les conséquences de cette affreuse soirée sur lui. Leur rencontre au supermarché était extrêmement récente, pourtant… Pourtant, Stiles lui semblait avoir déjà changé. De mémoire, il n'avait jamais eu le teint aussi pâle, le visage aussi amaigri… Et les yeux aussi rouges. Ses vêtements ? Stiles lui donnait l'impression de flotter dedans – plus que d'ordinaire, en tout cas. Oui… Il nageait à l'intérieur.

Et cette odeur que se dégageait de lui… Il n'en avait jamais senti d'aussi nauséabonde. Au nombre de têtes qui se tournèrent dans la direction de l'humain, Derek comprit qu'il n'était pas le seul à l'avoir perçue. Si certains le saluèrent le plus normalement possible, Stiles n'émit rien de plus qu'un léger hochement de tête à peine perceptible, sans jamais relever celle-ci. Et cette attitude des plus prostrée en mettait d'ores et déjà plus d'un mal à l'aise… Comme si la situation en elle-même n'était pas suffisante. On pensait naïvement que l'arrivée de Stiles détendrait l'atmosphère, à raison : il avait le don de faire mille et une pitreries à la seconde, de détourner l'attention de n'importe qui avec une facilité déconcertante… Mais pas cette fois. Et si l'on ajoutait cette façon qu'il avait d'essayer de se faire tout petit à son mal-être physique évident… Il était clair que la chose l'avait tout autant secoué que les autres, si ce n'est plus.

Derek se racla la gorge pour se donner un minimum de contenance.

- Puisque tout le monde est là… Je pense que nous pouvons commencer la réunion, finit-il par dire. Installez-vous où vous le souhaitez.

Certains zieutèrent les canapés, le tapis… Et tous ces endroits qui, s'ils avaient été nettoyés au mieux, gardaient dans la mémoire de chacun le souvenir d'une luxure aussi forte qu'inexplicable. Ce ressenti, Derek l'avait… Et de façon accrue, puisque cela s'était passé chez lui. Dans sa tanière, si l'on pouvait employer les termes adéquats…

Mais une petite voix s'éleva au milieu de la rumeur timide qui s'était élevée. Stiles, lui, gardait la bouche irrémédiablement fermée et… Il n'arrêtait pas de réajuster le col de son sweat, de tirer sur ses manches… Et de garder une certaine distance avec le groupe, se faisant le plus petit possible… De sorte à ce qu'on oublie sa présence, sans doute – ce que Derek ne ferait pas. Malgré son propre mal-être, il l'avait dans le viseur.

- Tout le monde n'est pas là… Scott n'est pas encore arrivé, releva Liam, les joues quelque peu rougies de honte.

Prendre la parole au beau milieu de ses amis n'était pas chose facile, d'autant plus que les évènements récents avaient quelque peu… Brisée le peu de confiance qu'il avait en lui. Car derrière sa colère habituelle et cette énergie qui ne faisait que mettre son impulsivité en avant se cachait un jeune homme qui peinait à s'assumer et à s'affirmer dans la vie de tous les jours.

Derek reporta son attention sur le louveteau et soupira. S'il avait pris le soin de demander à chacun de ne pas parler de cette réunion en dehors de leur conversation personnelle avec lui, ce n'était pas sans raison.

Et l'absence de Scott était tout, sauf due à un retard. C'était d'ailleurs quelque chose… Qu'il se devait de leur dire à tous.

- Scott n'est pas convié à cette réunion.