Segment 10 – Les vivants

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Il y avait eu une ville. Harlock distinguait les squelettes brisés d'anciens gratte-ciels, les espaces dégagés de grandes artères de circulation, les silhouettes presque effacées de constructions dont l'utilité s'était à jamais perdue.

Ils atterrirent à l'ombre d'un roc arraché à la falaise, dans un chaos de pierres et de poutrelles tordues.

— Rien pris pour creuser, captain. J'espère que c'est accessible.

Harlock mit quelques secondes à se rappeler que Loop parlait des modules. Ils s'étaient posés pour faire de la récupération de métaux. Pour l'Arcadia. « Suspicion de traces biologiques, cent vingt mètres. ». Tout proche. Perdu dans un dédale de roche et de sable.

— Faut fouiller de quel côté, captain ?

Sur le scanner, l'écran holographique était constellé de points clignotants. L'un d'eux n'était pas de la même couleur que les autres.
Harlock hésita. Ils cherchaient des modules. L'Arcadia était endommagée, sa priorité était de la réparer. Parce qu'il était le capitaine. Cent vingt mètres. Ce n'était pas très loin, décida-t-il. Qu'y risquaient-ils ?

Sous le ciel ocre, l'atmosphère était trouble, la chaleur étouffante, l'immobilisme oppressant. Le sol friable crissait d'éclats de verre et de métal. Dans le silence ambiant, leurs pas se paraient d'échos menaçants malgré eux.

— Ieeek.
— Tu n'as pas envie d'aller reconnaître le terrain sur l'avant, l'oiseau ?

Apparemment non.

Le scanner n'affichait plus rien.
Les yeux rivés sur l'écran, Harlock ne perçut le bruissement d'un mouvement furtif qu'au moment où une ombre fut sur lui.

— Ieeek ! l'avertit le pélican.

Un peu tard, l'oiseau, songea Harlock avec détachement alors qu'une masse le percutait dans le dos. Il se dégagea par réflexe en roulant de côté et leva d'instinct ses mains pour protéger son visage, juste à temps pour éviter que des ongles – des griffes ? – ne lui arrachent les yeux.
Harlock para une deuxième attaque avec les avant-bras, étouffa un cri de douleur lorsque son adversaire lui entailla la peau jusqu'à l'os (des griffes, définitivement). Le bourdonnement caractéristique des armes à laser lui apprit que Loop avait ouvert le feu.

— Ne le tue pas, Loop ! cria-t-il.

Le tir frôla le haut du crâne de la créature, qui feula et battit en retraite dans une envolée de cheveux.

Harlock se releva en se massant le bras. La plaie saignait abondamment et des élancements douloureux lui remontaient jusqu'au coude, mais il avait connu pire, décréta-t-il. Un point de compression suffirait amplement.

— Ne le tue pas, répéta-t-il.

Loop vint se placer à côté de lui, l'arme au poing, un rictus sceptique figé au coin de ses lèvres.

— Vous ne devriez pas lui laisser l'occasion de recommencer, captain. Ça n'avait pas l'intention de vous épargner.

Peut-être. Mais « ça » portait des vêtements, « ça » serrait un sac informe contre soi, « ça » avait sans aucun doute vu tous ses proches mourir lors du bombardement, et « ça » méritait donc d'être traité avec éthique.

Harlock donna un coup de coude à Loop pour qu'il rengaine (le pilote s'exécuta à contrecœur), puis il leva ses mains en signe d'apaisement.

— Je suis le capitaine Harlock, je commande l'Arcadia ! lança-t-il.

Pause. Harlock pensa aux bombardiers. Aux terrasseurs. À son vaisseau. À ce pour quoi il avait originellement été destiné.

— Je ne suis pas en mission pour l'Union ! ajouta-t-il.

Peu importait que son interlocuteur le comprenne ou non. C'était un détail qui avait son importance – au moins pour lui.

Deux pas derrière, Loop renifla.

— Perdez pas votre salive, captain, cracha-t-il. On ferait mieux de partir.

Non.

Harlock leva les yeux vers l'enchevêtrement de ferrailles dans lequel s'était réfugié son agresseur. Dans les interstices, il voyait briller deux amandes dorées.

— Je suis le capitaine Harlock, répéta-t-il. Si tu veux, il y a de la place pour toi sur mon vaisseau.

Rien ne bougea dans les ruines pétrifiées, mais un courant d'air froid coula soudain de ses épaules vers ses chevilles. Harlock frissonna. La sensation disparut aussi vite qu'elle était apparue, laissant derrière elle l'impression que de minuscules aiguilles s'étaient insinuées sous sa peau.

— Captain, ça va ? s'inquiéta Loop.

Harlock cilla, plissa les yeux, secoua la tête. Il se sentait groggy, comme un dormeur que l'on aurait sorti d'un profond sommeil, comme si le temps avait soudain eu un hoquet.
Son bras le lançait. Ce n'était sûrement rien.

En face de lui, une silhouette longiligne le fixait sans mot dire. Le regard d'Harlock plongea dans deux puits d'or. Leur profondeur était insondable.

— Captain, insista Loop. Captain il faut partir, tout ça c'est pas normal…

Les ombres de sa vision périphérique se teintèrent de reflets électriques.

— Katz'n…

Les courbes étaient féminines, le timbre de la voix aussi. Les cheveux étaient un voile azuréen diaphane, qui ondulait dans une brise absente.

Loop le tirait en arrière. Il résista.

— Capitaine Harlock, acquiesça-t-il. Je ne te veux pas de mal.
— Katz'n… Harroku.

Il vit les mots suivants se former dans son esprit, lui être arrachés, être jetés dans l'air.

— Les humains sont… menteurs. Toi non, Katz'n ?

Il ne savait pas s'ils avaient été réellement prononcés.
Il ne savait pas vraiment quoi répondre.

— Tu as le droit de choisir ta mort, déclara-t-il finalement. Tu mérites autre chose que d'être détruite en même temps que ta planète.

Les yeux jaunes le fixaient, intenses et reptiliens, leur pupille verticale presque invisible. Harlock crut les voir s'illuminer brièvement de l'intérieur.
Sur son bras, sa blessure pulsa une fois. Il tressaillit.

— Tu es un rêveur, Katz'n. J'aime.

Loop le tenait par l'épaule. Le pilote paraissait proche et lointain à la fois.
Ce n'était sûrement rien.

Les yeux le happaient. Il y discerna une lueur d'inquiétude.

— Toi… mal ?

Je ne te veux pas de mal, voulut-il lui dire. Mais sa langue n'obéissait pas.
Son bras irradiait. Il lui sembla qu'il allait s'illuminer de l'intérieur.

Les lèvres de Loop remuaient.
Les sons se tordirent.
Les yeux étaient sur lui.

— Katz'n ?

Où était Loop ?

Bascule. Ciel et sol se confondirent. Les ruines s'étaient dissoutes dans la poussière des nuages. Le monde était gris, beige et rosé.
Les ombres étaient bleues.

L'horizon était flou.

— Ieeek ?

Sensation de plumes. Chaleur et glace. Son bras était de lave et de plomb.

Son bras…
La blessure.

Quelqu'un criait.

Un étau l'étouffait.

Était-ce la mort ? se demanda Harlock. Était-ce la fin ? Son esprit se rebella à cette idée. Pas maintenant. Pas si vite. Pas au moment où tout allait commencer.

Arcadia.

Son vaisseau l'attendait. Il n'existait aucune autre voie possible.

Un voile doré l'enveloppa.