Chapitre 12 : Nuit blanche, partie 1 : Des débuts de réponses
-J'ai su ce que vous aviez fait à Caerleon, dit Merlin à Alator, tandis que tous deux marchaient dans les jardins de Camelot. Je remercie les Cathas d'avoir répondu à l'appel qu'Aithusa et moi avons lancé.
La lune était toujours haut dans le ciel, et l'obscurité était presque totale.
-Si je suis venu vous voir, dit Alator, c'est pour vous confier une information importante.
Merlin fronça les sourcils, curieux et inquiet, laissant l'homme parler.
-Lorsque nous avons secouru Dame Annis, reprit le Catha, nous avons fait un prisonnier, un homme abominable qui était à deux doigts de causer des dégâts irréparables à l'esprit de la reine en lui infligeant l'une des pires tortures magiques qui soient. Nous l'avons capturé et lui avons fait subir l'une de nos propres séances de torture pour obtenir des informations sur Mordred.
Merlin grimaça en se remémorant les méthodes des Cathas. Il n'oubliait pas ce qu'elles avaient fait à Gaius.
-Mordred prépare une attaque, dit Alator d'un ton grave. Il attend pour frapper que tous les souverains acceptent l'invitation du Roi Arthur et se rendent à Camelot.
Merlin arrêta brusquement ses pas. Ils étaient à présent sous le feuillage d'un grand arbre dont l'obscurité ne laissait voir que les contours.
-J'aurais dû m'en douter, soupira-t-il. Mais je ne peux rien faire pour empêcher cette réunion. Rien ne pourra convaincre Arthur d'y renoncer, et je ne pense pas moi-même qu'y renoncer soit une bonne idée. Cette réunion est indispensable à la protection du royaume et elle prépare l'unification future d'Albion, même si Arthur ne voit pour l'instant cela que comme une alliance des royaumes. Il faut prendre le risque.
-Bien, répondit Alator, acceptant sa décision. Les Cathas seront là pour vous aider lorsque le besoin se fera sentir.
Merlin nota que l'homme avait dit « lorsque le besoin se fera sentir » et non « si le besoin se fait sentir ». Le pessimisme du Catha n'avait rien de réjouissant.
-Qu'en est-il de Dame Morgane ? demanda Alator. Depuis sa chute du trône de Camelot, personne ne sait où elle se trouve. Ne représente-t-elle pas un danger aussi ?
- Dame Morgane, releva Merlin avec amertume. Cela fait bien longtemps que personne ne l'a appelée ainsi. Je m'occupe d'elle, ajouta-t-il.
Le regard du Catha le transperça, semblant sonder les tréfonds de son âme.
-Vous pensez qu'elle peut changer, comprit Alator. Qu'elle peut redevenir Dame Morgane.
-Je sais qu'il va me falloir beaucoup y travailler. Je perçois en elle une noirceur, une haine que je ne comprends pas.
Son interlocuteur eut l'air pensif. Dans le silence qui suivit, tous deux se remirent à marcher, chacun réfléchissant de son côté. Cette fois-ci, ce fut le Catha qui s'arrêta après quelques pas.
-Le bracelet, murmura-t-il. Morgane possède un bracelet d'une grande puissance magique, qu'elle a voulu échanger contre les informations qu'avait Gaius sur vous. Je l'ai eu en ma possession un certain temps, et je me suis aperçu qu'il avait un effet sur mon esprit.
-Un effet assez puissant pour faire d'une jeune fille généreuse et douce un monstre de haine et de violence ? demanda Merlin avec espoir, ses yeux s'arrondissant à la découverte de cette information.
Il n'avait jamais imaginé que Morgane puisse être ensorcelée. Pourquoi n'y avait-il pas pensé ? Mais Alator lui ôta cet espoir naissant d'un seul mot :
-Non.
Merlin se rembrunit.
-Loin de là, ajouta le Catha. Un sort d'origine sombre a été placé dessus mais le porter, même durant des années, ne suffirait pas à faire de quelqu'un comme vous ou moi un monstre tel que Morgane… Cependant, il a très certainement eu une influence négative, je pense qu'il a décuplé la noirceur déjà présente en elle.
-Debout, Arthur ! chantonna Merlin. Regardez : Gwen est déjà levée.
En effet, la reine avait déjà pris place derrière son paravent pour se changer. Se retournant vers son serviteur, Arthur croisa son regard. Merlin haussa les sourcils, se rappelant en même temps que lui qu'ils s'étaient croisés la veille, au retour de leurs escapades nocturnes respectives. Ils échangèrent un regard qui pourrait se traduire par « Tu m'as vu, je t'ai vu, n'en parlons plus. », avant de reprendre leur rituel matinal quotidien : Merlin tira le souverain hors du lit en le traînant avec ses couvertures, et Arthur s'effondra sur le sol comme une masse royale.
Fidèles à leur promesse silencieuse, ils ne mentionnèrent pas l'incident de la journée. Le soir venu, quand Merlin partit, Arthur lui lança un nouveau regard : « Tu n'étais pas ivre hier soir, cela veut dire que tu n'était pas à la taverne. » essaya-t-il de lui communiquer silencieusement. Et Merlin de hausser encore les sourcils, comme pour dire « Si vous me demandez ce que je faisais, je serai en droit de vous demander ce que vous faisiez. »
Dès que la porte de la chambre royale se referma, Arthur se retrouva face à Guenièvre.
-Pourquoi es-tu rentré si tard hier soir ? demanda-t-elle.
-Je suis resté un moment dans la salle du conseil, mentit-il.
Elle sembla accepter son explication. Il n'était pas prêt à parler de ses découvertes. Ni à elle, ni à Merlin. Il n'était pas sûr qu'ils comprennent. D'autant qu'il avait l'intention d'y retourner, sa résolution de ne pas y aller avait été brisée par sa curiosité. Apprendre que la jeune femme qui avait tenté de le tuer avait collaboré avec son père l'avait d'abord choqué. Mais il y avait réfléchi, et s'était aperçu qu'il aurait dû s'y attendre. Les sorciers avaient prétendu être des gens comme les autres, jusqu'au jour où ils avaient révélé leur véritable visage. C'était aussi simple que cela.
-Je risque de rentrer tard ce soir aussi, dit-il à son épouse, avant d'échanger avec elle un baiser et de sortir de la pièce à la hâte, laissant derrière lui une Guenièvre plutôt perplexe.
Arthur dissimula à nouveau son visage pour se rendre chez l'Archiviste en toute discrétion. Dès son arrivée sur place, il laissa sa cape glisser au sol et se rendit immédiatement dans la bibliothèque. Il fouilla quelques instants dans la pile de livres qu'il avait laissée sur la table la veille, avant de trouver ce qu'il cherchait. Il se plongea alors dans la lecture de l'ouvrage qui l'intéressait : Les cristaux magiques, un ouvrage de Taliesin, Gardien de l'Antre de Cristal.
Merlin se tenait immobile devant la porte de la cabane de Morgane, se préparant à endosser le rôle de "Guy", dont il n'avait que l'apparence tant qu'il n'était pas entré. Il rassembla son courage pour frapper, espérant qu'elle n'était plus aussi furieuse que lorsqu'il l'avait quittée. C'était ce qu'Alator le Catha lui avait appris sur le bracelet qui l'avait convaincu de retourner la voir aussi vite. Il espérait que cela suffirait.
Merlin toqua doucement, donnant trois légers coups sur la porte recouverte de ronces, et il attendit. Quelques instants plus tard, il entendit un frottement à l'intérieur, et la porte s'ouvrit sur Morgane, qui l'observa d'un air las.
-Tu es revenu, constata-t-elle simplement.
L'expression résignée, elle s'écarta sans un mot pour le laisser passer. Elle avait dû comprendre qu'il était inutile de le chasser, il reviendrait de toute façon. Lorsqu'elle eut refermé derrière lui, ils se trouvèrent plongés dans le silence de la sombre pièce.
-J'imagine que tu n'es pas là pour me dire ce que tu caches, ajouta-t-elle, trouvant sa réponse dans la façon dont il inclina légèrement la tête sur le côté, comme pour dire qu'il était désolé.
Elle poussa un soupir, pas vraiment surprise, et lui fit signe de s'asseoir sur la chaise qui se trouvait à sa gauche. Elle prit place en face de lui sur celle de droite.
Pendant un long moment, personne ne prit la parole, puis Morgane brisa le silence.
-Il me terrifie, avoua-t-elle dans un murmure.
-Emrys ? s'étonna Merlin, la surprise lui faisant perdre l'attitude impassible qu'il s'était composé.
Elle acquiesça.
-C'est pour cette raison que j'ai réagi ainsi en apprenant qu'Aithusa était son alliée.
-Pourquoi ? demanda-t-il.
S'il y avait bien une chose qu'il ne comprenait pas, c'était la détermination avec laquelle elle traquait Emrys, comme si le sorcier l'avait personnellement offensée. Ce n'était pas uniquement dû au fait qu'il était un allié de Camelot, il y avait quelque chose de plus mais il n'avait pas la moindre idée de ce dont il pouvait s'agir.
-Il est ma perte.
-C'est aussi ce que tu as dit la dernière fois. Mais qu'est-ce qui te fait croire cela ?
-J'ai mes raisons, éluda-t-elle.
-Tes raisons ? Que veux-tu dire ? Que s'est-il passé ?
-Comment crois-tu que j'ai entendu parler d'Emrys ? cracha-t-elle, sa voix à présent nettement moins tremblante. La gardienne du voile séparant les deux mondes m'a avertie !
-La Cailleach ?
-Oui, dit-elle en fronçant les sourcils, apparemment surprise qu'il sache de qui il parlait.
-Qu'a-t-elle dit ? la pressa-t-il.
Le ton de Morgane se fit à nouveau hésitant.
-Celui que l'on nomme Emrys marchera dans ton ombre, récita-t-elle. Il est ton destin, et il est ta perte.
Merlin pâlit soudainement. Il se souvint de ce qu'elle avait dit lorsqu'il l'avait affrontée devant la cabane, alors qu'il était déguisé en vieillard : « Il semblerait que tu ne sois pas ma perte finalement. » avait-elle ironisé. C'était donc cela. Elle avait entendu une prophétie qui la destinait à mourir de la main d'Emrys, c'était pour cette raison qu'elle ressentait un tel besoin d'en finir avec lui. Merlin ne pouvait pas lui reprocher d'exagérer, il savait d'expérience que les visions, les prophéties et les destinées se réalisaient toujours.
-Il est ton destin… Qu'est-ce que cela signifie ?
-Cela signifie, dit-elle d'une voix emplie de colère, que nos destins sont liés, et qu'il sera partout où j'irai jusqu'à ma mort ! Je ne serai jamais libérée de lui ! Il a déjà déjoué toutes mes tentatives pour prendre Camelot, et il attend son heure pour en finir avec moi.
Au fil de sa lecture, Arthur apprit que l'Antre de Cristal était un lieu mystérieux qui se trouvait dans la Vallée des Rois Déchus, et dont toutes les parois étaient entièrement recouvertes de cristaux. C'était l'endroit d'où venait le cristal de Neathid, mais aussi l'endroit où se trouvaient bien d'autres cristaux permettant aux plus puissants sorciers de voir l'avenir. Mais un second usage de ces cristaux existait, permettant cette fois-ci d'y voir des évènements passés ou présents. Cet autre usage était possible pour n'importe qui, y compris ceux qui ne pratiquaient pas la magie.
Arthur redressa la tête. S'il le souhaitait, il pouvait immédiatement utiliser le cristal pour connaître la position des troupes de Mordred à l'heure actuelle. Une pensée effleura son esprit : il pouvait retourner dans le passé et observer ce qui était arrivé à Morgane durant son année avec Morgause. Il secoua la tête : pas question ! La première fois qu'il avait utilisé le cristal, il ne s'était pas rendu compte de ce qu'il faisait. Mais s'il l'utilisait à nouveau, il emploierait délibérément la magie. Il ne pouvait pas faire une chose pareille. De toute façon, il ne savait pas comment faire pour choisir ce que le cristal lui montrerait.
Alors, il retourna à sa lecture. La page suivante expliquait que le cercle qu'il avait vu dans tant d'ouvrages différents était un des symboles de l'Ancienne Religion. Les sorciers qui rédigeaient leurs livres le traçaient, puis ils l'ensorcelaient pour qu'il active la libération d'un certain souvenir lorsqu'on y posait un cristal. Un tel cercle était le seul moyen d'utiliser les cristaux pour quelqu'un qui était incapable d'utiliser la magie. Ces livres avaient donc été rédigés pour que tout le monde puisse utiliser les cristaux en les lisant, pas uniquement les sorciers. Plus loin dans le livre, il était expliqué que, pour choisir ce que le cristal nous montrerait, et non simplement voir l'évènement spécifique à chaque cercle, il fallait tout simplement trouver un cercle ensorcelé à cet effet.
Arthur buvait les informations avec une soif toujours grandissante. Lorsqu'il eut fini ce livre, il en prit un autre, sans se soucier de l'heure qu'il était, ne cherchant qu'à en apprendre toujours plus. Mais en retournant s'asseoir avec un nouvel ouvrage sur les cristaux, il avisa le désordre qu'il avait semé sur la table, et décida de remettre les livres qu'il ne lisait pas à leur place, avant d'être totalement enseveli dessous.
Lorsqu'il eut replacé chacun des livres à sa place avec le plus grand soin, il retourna une nouvelle fois s'asseoir, mais s'arrêta encore, stupéfait par le spectacle qui s'offrait à lui : la table sur laquelle il travaillait depuis le début était elle-même ornée d'un cercle. Il réalisa avec un frisson qu'il s'agissait sûrement de l'un de ceux qui permettaient de choisir ce qui était montré. Il avait à portée de main la possibilité de voir tout le passé et tout le présent, ce qu'il se passait et s'était passé à n'importe quel endroit de son royaume et des autres…
Mais il n'y toucherait jamais.
Merlin ne savait pas ce qu'il pouvait répondre. Était-il vraiment destiné à tuer Morgane ? S'il essayait de la rassurer, il risquait de se trahir. A moins que…
-Aithusa, dit-il.
Elle le dévisagea avec attention, ne comprenant pas où il voulait en venir.
-Aithusa travaille avec Emrys, mais elle t'a tout de même guérie. Comment l'expliques-tu ?
-J'y ai déjà réfléchi, cela veut tout simplement dire qu'il a besoin de moi vivante pour l'instant, même si je ne sais pas pourquoi. Ce n'est pas la première fois qu'il me laisse la vie sauve alors qu'il aurait pu me tuer. Il y a quelques temps, nous nous sommes affrontés ici même, j'ai perdu connaissance et il s'est enfui avec une chose qui m'appartenait.
-Mais il t'a laissé la vie sauve…
-Oui.
La conversation s'arrêta, tous deux étaient profondément plongés dans leurs pensées. Si l'on tendait l'oreille, on pouvait entendre les cris des animaux nocturnes de la forêt. La pause se poursuivit. Merlin repensa à la raison pour laquelle il était venu et se décida à interroger Morgane sur son bracelet.
Mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, elle reprit la parole.
-Emrys s'est toujours interposé pour ruiner mes projets. La première fois que je l'ai vu, il se faisait appeler Dragoon le Grand. J'avais mis en place un plan sans failles pour faire exécuter cette misérable servante qui est aujourd'hui reine, mais il a trouvé le moyen de le déjouer en prenant sur lui la responsabilité de ce dont elle était accusée.
Le venin était de retour dans la voix de Morgane, Merlin aurait dû se douter que l'accalmie ne serait que temporaire. Il l'avait laissée s'ouvrir à lui et lui confier ses peurs, mais les simples mots qu'elle venait de prononcer lui avaient brusquement rappelé qu'elle était toujours aussi haineuse. C'était toujours la personne qui avait tenté de tuer Arthur et Gwen à plusieurs reprises, celle qui avait torturé Gaius et Elyan, et qui avait forcé Gauvain à combattre pour obtenir de quoi survivre.
Même si Merlin parvenait à récupérer l'ancienne Morgane, il ne pourrait jamais oublier.
Note de l'auteur : Voilà le premier chapitre que je poste depuis… 9 mois. Pour ceux qui n'ont pas totalement abandonné cette fic, j'espère que vous n'aurez pas trop de mal à suivre le fil du récit après une aussi longue pause. Si vous avez abandonné ben… je peux pas vraiment vous en vouloir. Mon emploi du temps est beaucoup plus arrangeant maintenant donc je devrais me remettre à poster régulièrement.
