Chapitre 14 : Nuit blanche, partie 3 : Le droit de crier à l'injustice
Après avoir vu ce qu'avait accompli Balinor pour détruire ces tornades, Arthur ne pouvait pas s'empêcher de l'admirer. Ce n'était pas la première fois que le Seigneur des Dragons impressionnait le roi : lorsque ce dernier était parti à sa recherche avec Merlin pour lui demander de sauver Camelot du Grand Dragon, l'homme avait accepté de les aider malgré toutes les souffrances que la Purge lui avait causées. Arthur savait que Balinor n'avait jamais pardonné les actions d'Uther : sa réaction initiale en entendant la demande du prince avait d'ailleurs été négative. Pourtant, il avait accepté de les aider. Ainsi avaient commencé à émerger des sentiments contradictoires dans le cœur d'Arthur. Ce Seigneur des Dragons avait pour lui représenté quelqu'un de différent, pas vraiment un sorcier, mais pas tout à fait un homme normal. Accepter de venir en aide à ceux qui l'avaient persécuté demandait un certain courage, et à présent qu'Arthur avait assisté à l'impressionnant spectacle des prouesses de Balinor, il se rendait compte que celui-ci n'était pas un sorcier ordinaire. Sans être certain que c'était un homme bon, Arthur savait que ce n'était pas un homme mauvais.
Ce fut donc tout naturellement que la curiosité du roi le mena à rechercher un évènement particulier du passé de ce Seigneur des Dragons. L'instant où le désespoir et la peine avaient remplacé la détermination dans son regard. Et la magie du cristal le conduisit à nouveau dans la salle du trône, où Uther et Balinor se disputaient dans un féroce face à face. Gaius était présent, en retrait, seul témoin de la scène.
- Vous me cherchiez, Uther, eh bien me voilà, gronda le Seigneur des Dragons. Les soldats que vous avez envoyés dans le royaume de Cenred pour me retrouver n'ont pas pu mettre la main sur moi. J'ai fui quand j'ai appris que vos soldats avaient découvert dans quel village je me réfugiais, et je viens aujourd'hui de mon propre chef. Il est temps pour moi de faire face au traître que vous êtes.
Ses traits étaient déformés par la rage et l'accablement.
Plusieurs larmes roulaient sur les joues du courageux guerrier, et cette image de pure douleur rappela à Arthur l'expression de Merlin lorsque Balinor avait perdu la vie. Troublé par ce rapprochement étrange, il repoussa cette pensée pour écouter la suite de la conversation.
La voix d'Uther fendit l'air, son ton ferme et irrévocable.
-C'est la magie qui m'a trahi.
-Vous ne pouvez pas tenir pour responsable de votre malheur la totalité de la communauté magique, c'est insensé ! Ce que vous avez osé faire est impardonnable. Les dragons sont des créatures magiques, ils doivent être libres de parcourir le monde ! Comment avez-vous pu m'utiliser de la sorte pour vous en prendre à eux ? Vous m'avez rendu responsable de la mort de centaines d'innocents !
Arthur comprit la raison des larmes de Balinor. Seule l'extermination des dragons pouvait mettre cet homme dans un tel état. Il ne put s'empêcher de ressentir un pincement au cœur.
-Tous ceux qui pratiquent la magie seront brûlés, reprit Uther.
Arthur fut certain de percevoir un léger tremblement dans la voix de son père, qui ajouta :
-Mais en raison des services que vous avez rendus à Camelot, je suis prêt à vous offrir un choix.
Le Seigneur des Dragons fronça les sourcils, incertain, laissant Uther continuer.
-Si vous acceptez de renoncer à la magie et de ne plus jamais l'utiliser, je vous accorderai le pardon royal. J'ai fait cette même proposition à Gaius, pour le remercier de son amitié toujours inébranlable depuis que nous nous connaissons. Faites le bon choix, Seigneur des Dragons, il en va de votre vie.
L'homme fut totalement pris par surprise par ces paroles. Il jeta un regard d'incompréhension en direction du médecin de la cour, mais ce dernier gardait résolument la tête baissée. L'étonnement fut vite replacé par le dégoût.
-Jamais, dit-il en secouant la tête avec résignation. Plutôt mourir que m'allier à l'homme qui a anéanti ma famille.
Arthur se demanda si son père connaissait seulement le nom de l'homme à qui il s'adressait. Il l'avait appelé « Seigneur des Dragons ». Quand le Grand Dragon avait attaqué Camelot et que Gaius avait mentionné Balinor, Uther n'avait montré aucun signe que ce nom lui était familier.
Le regard de l'homme s'embua à nouveau.
-Tous les Seigneurs des Dragons…, murmura-t-il. Tous les dragons…
-Vous avez fait votre choix, dit simplement Uther, ne laissant transparaître aucune émotion.
Mais Arthur le connaissait trop bien pour se laisser berner par cette expression de marbre. Il savait que cette décision coûtait énormément à son père, il le voyait dans le tressaillement presque imperceptible de ses épaules. Uther ne connaissait peut-être pas le nom de Balinor, mais il se souvenait de ce qu'il avait jadis fait pour Camelot.
-Gardes ! appela Uther. Arrêtez cet homme. Les injustices commises par la magie doivent être punies par la mort. Vous auriez dû accepter mon offre.
Il était là. Le moment qu'avait cherché Arthur était là. Il vit de ses propres yeux le regard du Seigneur des Dragons se transformer. La réponse de Balinor glaça le sang d'Arthur dans ses veines, et un profond sentiment de confusion et de doute le traversa.
-Vous avez perdu le droit de crier à l'injustice lorsque vous avez ordonné l'exécution de tous ces innocents, Uther Pendragon.
Le Seigneur des Dragons désarma ensuite le garde qui était entré dans la salle, et il prit la fuite. Arthur savait qu'il ne reviendrait jamais et mourrait loin de Camelot, bien des années plus tard.
-Je pense que je suis prête à te parler de ma vision, maintenant.
Merlin acquiesça doucement. Morgane avait rangé la lettre de Mordred dans un tiroir, et s'était remise face à lui comme si rien n'était venu interrompre leur conversation. Mais Merlin n'avait pas besoin de connaître les mots du message pour savoir que la jeune femme se trouvait à présent dans les rangs des alliés de Mordred.
Inconsciente de l'agitation à laquelle son interlocuteur était en proie, elle poursuivit.
-Comme tu peux t'en douter, ce n'est pas une vision agréable…
Morgane était sur l'île des Bénis et elle pouvait voir la déchirure du voile en face d'elle, mais la Cailleach n'était pas là. Etrangement, Morgane était en train de s'approcher du voile. Elle comprit alors avec horreur qu'elle s'apprêtait à le traverser. Elle voulut arrêter ses pas, pousser un cri, mais elle n'était pas aux commandes de son propre corps. Au moment où elle franchit le voile, son champ de vision devint totalement noir.
Merlin écouta le récit de la vision de Morgane, sans rien laisser paraître de son tumulte intérieur. Morgane aussi avait rêvé de l'Ile des Bénis. Les rêves qu'il avait lui-même faits lui revinrent en mémoire. L'Ile des Bénis. Le voile déchiré. Le sablier… Ce sablier qui se vidait un peu plus à chaque fois. Il s'était demandé ce qu'il se produirait une fois qu'il serait totalement vide. Peut-être la vision de Morgane constituait elle la réponse à sa question. Une réponse des plus énigmatiques.
Balinor avait fui, Arthur l'avait vu désarmer le garde qui tentait de s'interposer et franchir en hâte la grande porte de la salle du trône. Il tourna son regard vers son père. Uther était toujours immobile, son regard était vide, et il ne faisait pas le moindre geste pour arrêter Balinor. Arthur eut l'impression que son père préférait laisser le Seigneur des Dragons quitter Camelot en vie. Gaius, toujours dans l'angle de la pièce, gardait la tête baissée. Son attitude rappela à Arthur le regard perdu de personnes en deuil. Balinor avait peut-être été son ami.
Lorsque Gaius quitta la pièce sans un mot, Uther n'esquissa pas le moindre geste. Arthur hésita un instant. Il avait vu ce qu'il voulait voir, il pouvait maintenant briser le lien avec le cristal et retourner à la bibliothèque de l'Archiviste. Mais la curiosité l'emporta sur la raison, et il suivit les pas de Gaius, qui retournait dans ses appartements. Le vieil homme referma derrière lui la porte de son laboratoire et se dirigea vers une pile de papiers, posés sur la table. Il attrapa du bout des doigts un parchemin et le déroula. Arthur ne put retenir un rire nerveux. Après une scène pareille, Gaius s'apprêtait à lire son courrier, c'en était presque comique.
Mais le vieux médecin n'eut pas le temps d'aller plus loin. La porte de son laboratoire s'ouvrit brutalement, dévoilant Balinor. A la grande surprise d'Arthur, Gaius n'hésita pas un seul instant, il fit entrer l'homme dans la pièce et referma derrière lui, après avoir vérifié que personne n'avait assisté à la scène.
-Que fais-tu ici, Balinor ? Tu dois t'en aller tout de suite ! Uther a sûrement déjà lancé des hommes à ta recherche !
Arthur savait qu'il devrait se préoccuper du comportement de Gaius, qui semblait dangereusement proche de la trahison, mais il se rendit compte qu'il n'était pas surpris. Depuis un certain temps, le vieil homme cachait de moins en moins sa sympathie pour certains sorciers. Ce qui surprenait le plus Arthur, c'était finalement que rien de tout cela n'ébranlait la confiance qu'il avait en Gaius. Le vieux médecin faisait peut-être confiance aux sorciers trop facilement, mais ce n'était pas un traître. De cela, Arthur était certain. Tout comme il était certain de la loyauté de Merlin ou de ses plus proches chevaliers.
-Gaius, commença l'homme, je dois vous demander un service avant de partir.
-Ne t'inquiète pas, dit Gaius d'une voix rassurante mais pressante, je ne révèlerai pas à Uther que tu t'es marié. Il ne pourra pas s'en prendre à elle.
Elle ? s'étonna Arthur. Balinor avait une épouse ?
-Merci, Gaius. J'aurais tellement aimé qu'elle puisse venir avec moi. Mais je ne peux pas la condamner à une vie aussi dangereuse.
Le Seigneur des Dragons adressa un regard plein de reconnaissance à Gaius, mais ce dernier l'empêcha d'en dire plus.
-Pars maintenant, je la préviendrai.
Balinor se faufila silencieusement à l'extérieur et, poussant un soupir, Gaius déroula entièrement le parchemin qu'il tenait à la main. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il vit de qui était le message. Arthur tenta de voir de qui il s'agissait et de lire par-dessus les épaules du vieil homme mais il n'apercevait que des bribes de phrases, des passages incomplets. La première chose qu'il remarqua était que le destinataire de la lettre n'était pas Gaius mais Balinor. Le parchemin était adressé au vieil homme mais la première ligne indiquait que le message devait être transmis au Seigneur des Dragons. Mais il était trop tard pour cela, et Arthur vit que Gaius se mordait les doigts de n'avoir pas eu le temps de voir cela plus tôt. Nul doute que ce message venait de la femme que Balinor avait épousée. Mais Arthur et Gaius n'étaient pas au bout de leurs surprises, car une phrase se détachait clairement du message. J'attends un enfant.
Gaius dut s'asseoir pour reprendre ses esprits, et Arthur lui-même sentit ses jambes lui faire défaut. Balinor avait une femme et un enfant, et ces derniers étaient probablement encore vivants aujourd'hui…
Du coin de l'œil, Arthur vit Gaius saisir une plume et rédiger à son tour un message. Mais le souverain avait l'esprit ailleurs. Il se rendit compte qu'il était probablement capable de voir la femme et l'enfant de Balinor grâce au cristal. De savoir où ils étaient et ce qu'ils faisaient à l'instant même. La curiosité le démangeait.
Mais chaque chose en son temps, il devait d'abord lire ce qu'écrivait Gaius. Arthur se pencha donc à nouveau pour lire le message du vieil homme. Ce dernier expliquait à la jeune femme ce qu'il s'était passé, et Arthur remarqua qu'il ne mettait ni son nom, ni celui de sa destinataire dans cette lettre. Le vieux médecin craignait que quelqu'un n'intercepte le message.
Le griffonnement de la plume s'arrêta brutalement, et Arthur leva le regard vers le visage de Gaius, qui s'était soudain décomposé. Les prochains mots qu'il écrivit étaient visiblement pesés, destinés à n'être compris que de leur destinataire. Je suis heureux d'apprendre que tu attends un enfant, nota lentement le vieil homme. A la mort de son père, il sera son digne héritier. En effet, seule une personne sachant qui était le père en question pourrait comprendre ce que cela signifiait : l'enfant serait un Seigneur des Dragons.
Cette fois-ci, les jambes d'Arthur ne le soutinrent pas, il dut s'asseoir. Lui qui croyait que la lignée des Seigneurs des Dragons s'était éteinte avec Balinor, il s'était complètement trompé. A sa mort, son fils ou sa fille avait acquis ses capacités. A présent, Arthur devait absolument voir où se trouvaient l'épouse et l'enfant de Balinor, il n'avait pas le choix, il ne pouvait pas ignorer l'existence d'une personne aussi puissante. Il repensa au dragon blanc, Aithusa. Cette dernière avait transmis un message de paix à Camelot, invitant ses habitants dotés de magie à montrer leur innocence en luttant contre les ennemis de Camelot. Elle avait proclamé agir au nom d'un homme, Emrys, le plus puissant sorcier de tous les temps… Un Seigneur des Dragons ? s'interrogea Arthur.
-Montre moi où est la femme de Balinor en ce moment même, demanda-t-il au cristal.
Mais rien ne se produisit. Fronçant les sourcils, Arthur refit sa demande, mais il ne fut happé par aucune force. Quelqu'un m'empêche de la voir, comprit-il. C'est quelqu'un qui, comme Mordred, a lancé un sort qui interdit de voir cette femme grâce aux cristaux. Mais peut-être pouvait-il tout de même voir son enfant…
-Montre moi où est l'enfant de Balinor en ce moment même, demanda Arthur avant d'être happé par la magie du cristal.
Lorsque son environnement se stabilisa, il vit qu'il se trouvait dans une petite pièce sombre, dont les fenêtres étaient recouvertes de végétation. Une cabane au milieu d'une forêt, reconnut-il. Deux personnes étaient présentes, assises face à face, et Arthur faillit reculer d'un pas lorsqu'il reconnut l'une d'entre elles.
Morgane ?
Alors la jeune femme était vivante, cela ne faisait plus le moindre doute. Mais son père était Uther Pendragon, et non Balinor. L'enfant de Balinor devait donc être le jeune homme brun assis face à elle. Le cœur d'Arthur se glaça à cette pensée. Il avait jusque-là conservé l'espoir que l'enfant de Balinor serait comme son père, mais il ne pouvait que constater que le jeune Seigneur des Dragons s'était allié à Morgane. Mais alors, la dragonne blanche avait-elle agi en son nom ? Le jeune homme leva la tête, et Arthur frémit lorsqu'il reconnut son visage. C'était l'homme qu'il avait combattu dans la ruelle, le sorcier capable de ralentir le temps, qui l'avait laissé en vie et qui avait servi de diversion pour la fuite de la petite fille. Plus rien n'était clair dans l'esprit d'Arthur, et il décida de se concentrer sur la conversation qui se déroulait sous ses yeux plutôt que de se torturer l'esprit plus longtemps.
-Te méfies-tu toujours de moi ? demanda le fils de Balinor.
-Non, répondit Morgane, je ne t'aurais pas parlé de ma vision si je ne te faisais pas confiance.
Le jeune homme acquiesça. Arthur se fit la réflexion qu'il ressemblait réellement au Seigneur des Dragons. Les traits de son visage ne pouvaient que confirmer qu'il était bien son fils.
-Alors tu dois m'écouter, dit le jeune homme en plantant son regard dans celui de la jeune femme. Je sais que tu viens de recevoir un message de Mordred, commença-t-il, et je sais qu'il t'y propose de rejoindre l'armée de sorciers qu'il lancera contre Camelot.
Morgane parut surprise par la perspicacité du jeune homme, mais elle l'écouta attentivement.
-Ne le rejoins pas, dit-il.
-Pourquoi ? demanda immédiatement la jeune femme, et Arthur attendait aussi sa réponse avec curiosité.
-Tu as dit que tu me faisais confiance, n'est-ce pas ?
-Oui, fit-elle en plissant les yeux, mais…
-Alors écoute-moi. Je ne peux pas te laisser rejoindre l'armée de Mordred.
Arthur se demanda si le jeune homme était en train de menacer Morgane. Visiblement, elle se posait aussi la question.
-Mordred représente une chance inespérée de reprendre Camelot ! s'offusqua-t-elle. Tu as vu ce à quoi Uther Pendragon nous a condamnés. Son fils et lui méritent la mort pour avoir causé tant de souffrances à ceux qui pratiquent la magie.
-Tu as aussi causé de nombreuses souffrances lorsque tu régnais à Camelot. Tu as torturé des chevaliers, tu t'en es pris à d'innocents villageois. Qu'avaient-ils fait pour mériter un tel sort ? En agissant ainsi, tu as perdu le droit de crier à l'injustice.
Encore cette phrase, s'étonna Arthur. Perdre le droit de crier à l'injustice… Balinor avait dit exactement la même chose à Uther avant de quitter Camelot, et c'était aujourd'hui son fils qui le répétait face à Morgane, la fille d'Uther. Arthur ne pouvait que se poser la question : certains actes étaient-ils si terribles que ceux qui les avaient commis ne méritaient plus qu'on respecte leurs propres souffrances ?
Note de l'auteur : Finalement, cette nuit blanche durera un chapitre supplémentaire donc quatre chapitres (12 à 15 inclus), parce qu'elle est trop longue pour tenir en trois. ^^ Sinon selon vous, qui est le moins malveillant, Uther ou Morgane ? Ils ont à peu près le même parcours finalement… N'oubliez pas de donner votre avis sur ce chapitre, ça me donne une idée de ce qui va et ce qui ne va pas. :)
