Chapitre 15 : Nuit blanche, partie 4 : Que vas-tu faire pour m'en empêcher ?
Arthur n'arrivait pas à savoir ce qu'il devait penser du fils de Balinor. Il collaborait avec Morgane mais prenait la défense de ses victimes. Quel était son but dans tout cela ?
-Cesse de blâmer Uther pour le mal qu'il a causé, et pense un instant à tes propres actions, dit le jeune homme à Morgane.
-Il m'a reniée !
Arthur se réjouit de ne pas être présent physiquement pour cette confrontation, la colère de la jeune femme ayant généralement des conséquences désastreuses.
-J'aurais dû lui succéder sur le trône, mais il ne m'a jamais reconnue comme étant sa fille !
Pour la première fois depuis le début de la conversation, la façade impassible du fils de Balinor se fissura.
-Uther était prêt à tout pour toi ! s'écria-t-il. S'il avait appris pour tes pouvoirs, il aurait mis fin à l'interdiction de pratiquer la magie.
-Non, c'est faux, il m'aurait exécutée comme n'importe quel sorcier.
Morgane semblait étonnée de le voir perdre son calme.
-Je sais de source sûre, ajouta le Seigneur des Dragons, que l'amour qu'Uther te portait était plus grand que sa haine de la magie. Lorsque tu étais mourante, il a fait appel à la sorcellerie pour te sauver !
Morgane fut prise de court en entendant cela. Arthur lui-même eut un hoquet de stupeur.
-De quoi parles-tu ? demanda-t-elle, stupéfaite.
-Lorsque tu es tombée dans les escaliers du château, tu as failli perdre la vie. Mais Uther a donné l'ordre à Gaius de te soigner par tous les moyens possibles.
La jeune femme resta silencieuse. Arthur aussi était confus.
-Tu t'es perdue en chemin, Morgane. Tes idées étaient pures à l'origine, mais tu t'es laissée aveugler par la haine et le désir de pouvoir. Tu t'abrites derrière ces idées aujourd'hui vides de sens pour justifier tes actes impardonnables. La vie humaine n'a plus aucune valeur pour toi, tu es capable de tuer sans une once de remords. Tu en tires même du plaisir.
-Je vais rejoindre Mordred, dit-elle d'un ton sec et sans appel.
Arthur vit les épaules de l'homme s'affaisser.
-Alors, reprit-elle. Que vas-tu faire pour m'en empêcher ?
Le jeune homme se leva doucement et se dirigea vers la porte de la cabane.
-Il est tard, dit-il simplement. Je dois rentrer.
-Tu ne m'as pas répondu ! s'irrita Morgane en se levant à son tour. Que vas-tu faire pour m'en empêcher ?
-Ce qu'il faudra, murmura le fils de Balinor en franchissant le seuil.
Son ton ne laissait aucunement deviner ses intentions. Arthur n'aurait pas su dire s'il s'agissait d'une promesse, d'une menace ou d'autre chose. Morgane était perdue elle aussi.
-Attends, dit-elle en élevant la voix.
Elle s'approcha du jeune homme et saisit son bras. Les yeux fermés, elle resta ainsi immobile, concentrée. Arthur eut l'impression qu'elle essayait de sonder les intentions de l'homme. Elle le lâcha finalement, et Arthur vit le soulagement se dessiner sur son visage.
-Bonne nuit, dit-elle avant de le laisser partir.
Arthur suivit le fils de Balinor tandis que ce dernier se frayait un chemin dans la forêt. Soudain, le jeune homme marqua un temps d'arrêt et se mit à observer les alentours d'un air confus, comme s'il sentait une présence. Arthur crut un instant que, comme Mordred, il se savait observé, mais le jeune homme se remit ensuite à avancer normalement. Tandis qu'il marchait, il semblait plongé dans ses pensées.
Le fils de Balinor s'arrêta dans une petite clairière. Il avait l'air d'attendre quelque chose. Après un long moment, le jeune homme glissa une main dans sa poche pour en sortir un morceau de parchemin qu'Arthur reconnut immédiatement. C'était l'une des très nombreuses affiches que les druides avaient laissées dans Camelot pour encourager les sorciers à se mobiliser et les gens sans magie à se renseigner sur le sujet. Le parchemin indiquait une clairière dans laquelle pouvaient se rendre les personnes intéressées afin de trouver les druides.
Arthur se rendit compte qu'il avait suivi le Seigneur des Dragons jusque dans cette clairière. A peine eut-il fait cette constatation qu'un druide fit son apparition, émergeant entre les arbres. C'était un homme plutôt jeune, qui découvrit sa tête lorsqu'il vit celui qui l'attendait.
-Emrys ? s'étonna l'homme, confirmant ce que soupçonnait déjà Arthur.
Le Seigneur des Dragons ne fit qu'acquiescer avant de planter son regard dans celui du druide et de… le fixer ? C'était la seule façon de décrire ce qu'Arthur voyait se dérouler sous ses yeux. Emrys et le jeune druide se regardaient l'un l'autre sans prononcer le moindre mot, comme s'ils parvenaient à communiquer par un simple échange de regard. Ou par la pensée. Arthur se souvenait que la dragonne Aithusa avait délivré son message par télépathie.
Il y avait cependant quelque chose d'extrêmement angoissant à voir ces deux sorciers converser de manière inaudible, et Arthur avait un mauvais pressentiment.
Le druide décrocha finalement son regard de celui d'Emrys. Il prononça quelques mots dans la langue de l'Ancienne Religion, et le champ de vision d'Arthur se trouva enveloppé d'une nappe de brouillard blanc qui recouvrit peu à peu tout ce qui l'entourait. Lorsque le paysage redevint à nouveau visible, Arthur était de retour dans la bibliothèque de l'Archiviste, loin de la clairière, loin des druides, et loin d'Emrys.
Arthur s'en voulait de ne pas avoir compris ce qu'il se passait plus tôt. Il lui paraissait maintenant évident qu'Emrys avait effectivement ressenti sa présence après avoir quitté Morgane, lorsqu'il avait regardé autour de lui d'un air confus. Mais, contrairement à Mordred, il ne connaissait pas de sortilège pour empêcher qu'on l'observe par le biais d'un cristal. C'est pourquoi il s'était rendu là où il pourrait trouver des druides. A présent, Arthur n'avait plus aucun moyen de savoir où se trouvait Emrys.
Puis, une pensée l'effleura : celui qu'on nommait le plus grand sorcier de tous les temps avait eu besoin de l'aide d'un druide pour se débarrasser d'un espion ? Quelque chose n'allait pas dans tout cela. A la connaissance d'Arthur, la seule autre personne qui soit capable d'être aussi compétente et incompétente à la fois était Merlin.
La comparaison l'amusa l'espace d'un instant, mais il fut ramené à ses pensées à la vue du cristal, qui trônait fièrement sur la table. Arthur n'en avait jamais appris autant sur son passé que cette nuit là, et il était irrésistiblement attiré par les connaissances de cette bibliothèque. Il saisit un livre de la section sur les dragons, La légende d'Ashkanar, et se plongea dans le récit. Il n'avait lu qu'une vingtaine de pages lorsqu'il se rendit compte que le jour allait bientôt se lever.
Il devait rentrer avant l'aube, et profiter s'il le pouvait de quelques instants de sommeil. Le lendemain matin, il aurait à s'occuper de la défense du royaume et des traités d'alliance. D'autant qu'il venait de découvrir que Morgane avait rejoint les rangs de l'armée de Mordred. Réprimant un bâillement, il enfila sa cape et retourna au château.
Alors qu'il posait le pied sur la première marche de l'escalier extérieur, il entendit un frottement de tissu derrière lui et se retourna pour voir de qui il s'agissait.
C'était Merlin.
Tous deux se figèrent sur place.
Pour la deuxième fois de suite, il croisait Merlin en rentrant de la bibliothèque en pleine nuit. Sauf que cette fois- ci il était si tard que les premières lueurs de l'aube avaient déjà fait leur apparition. Mais que pouvait bien faire Merlin hors du château toute une nuit ? Probablement même hors de la cité, dans la forêt, à en juger par ses vêtements recouverts de boue. La première fois qu'ils s'étaient croisés, Arthur n'avait pas osé lui demander d'où il venait, de peur d'avoir à répondre à la même question ensuite. Et Merlin avait fait de même.
Son valet paraissait tout aussi confus que lui, mais il paraissait surtout épuisé, comme s'il avait réellement passé la nuit à ramper dans la forêt. Ainsi, ce fut Merlin qui se décida à briser le silence d'un rire léger, auquel Arthur ne put que se joindre.
-Bonne nuit, dit simplement Merlin en dépassant Arthur dans les escaliers, lui rappelant le bonne nuit de Morgane à Emrys, prononcé plus tôt dans la nuit.
Arthur le vit disparaître à l'intérieur du château et se tint quelques instants debout et immobile, stupéfait pour ce qui lui semblait être la millième fois de la nuit. Peut-être cette nuit entière n'était-elle qu'un rêve. Après tout, chaque seconde de cette nuit blanche avait été si extravagante qu'elle en était à peine croyable. Mordred, Uther, Balinor, Gaius, les multiples facettes d'Emrys, Morgane, et maintenant Merlin. C'était trop de découvertes pour une seule nuit.
Merlin dut se réveiller après ce qui lui semblait n'être que quelques minutes de sommeil. Il n'avait pas la moindre idée de la façon dont il allait s'y prendre pour rester éveillé pendant la journée. La nuit avait été mouvementée.
En sortant de la cabane de Morgane, il avait senti une présence, quelqu'un qui l'observait. C'était une présence magique, et il n'avait pas eu la moindre idée pour s'en débarrasser. Il ne connaissait aucun sort qui puisse fonctionner. Comme il ne pouvait pas révéler sa véritable identité à celui qui l'observait, il ne pouvait pas retourner à Camelot pour chercher une solution dans son livre de magie. Par chance, il avait à sa disposition un moyen de contacter les druides, et celui qui l'avait aidé lui avait été d'un grand secours. Il avait prononcé quelques mots qui avaient immédiatement libéré Merlin du poids de celui qui l'épiait. Mais il fallait à présent découvrir de qui il s'agissait.
Le druide lui avait appris que celui qui l'observait le faisait à travers un cristal magique issu de l'Antre de Cristal. Pour observer le passé et le présent, ces cristaux pouvaient être utilisés par n'importe qui, même une personne sans capacités magiques. Tous ces cristaux avaient disparu avec la Purge. Seules les grandes prêtresses de l'Ancienne Religion en avaient gardé quelques-uns, mais la plupart d'entre elles avait perdu la vie. C'était en tout cas ce que tout le monde croyait avant la découverte de la bibliothèque de l'Archiviste, dans laquelle Merlin avait vu de ses propres yeux des dizaines de cristaux. Qui sait combien d'entre eux avaient été sortis de la bibliothèque depuis toutes ces années de dissimulation ? Sylt en avait peut-être donné certains à des druides ou des sorciers, qui avaient pu les perdre ou les transmettre à d'autres, jusqu'à ce qu'ils arrivent par accident dans des mains mal intentionnées. Des cristaux avaient aussi pu être dérobés suite à la découverte de la bibliothèque. Plusieurs personnes à Camelot connaissaient son existence, même si Arthur leur avait demandé de ne pas en parler à leur entourage. L'existence d'un espion de Mordred à Camelot n'était pas non plus impossible.
Quoi qu'il en soit, Merlin était maintenant protégé de toute observation par le biais d'un cristal. Il avait aussi demandé au druide de protéger Camelot, et celui-ci lui avait appris comment lancer le sort lui-même en cas de besoin.
Les cristaux et la bibliothèque intriguaient de plus en plus le jeune sorcier mais il savait qu'il devait se tenir à bonne distance de leur présence attractive. La tentation magique d'y contempler le futur se faisait sentir dès le seuil de la maison de l'Archiviste. Si Merlin avait un jour un réel besoin des livres ou des cristaux, pour rechercher une information passée ou présente, il pourrait demander à Gaius de s'introduire dans la maison sans être vu, et de faire lui-même les recherches. Mais cela ne devait se produire qu'en dernier recours, car le vieil homme courrait un énorme risque en agissant ainsi. Arthur n'était peut-être pas comme son père, mais il était certain qu'il punirait Gaius pour avoir pénétré dans cette bibliothèque magique, surtout si le vieil homme se servait des cristaux magiques.
La nuit précédente, Merlin avait aussi beaucoup parlé avec Morgane, et la conversation ne s'était pas conclue de manière idéale. Sous l'apparence de 'Guy', Merlin avait découvert que la jeune femme projetait de rejoindre les rangs de l'armée de Mordred. Il n'avait rien pu faire pour prévenir cette catastrophe. Que vas-tu faire pour m'en empêcher ? l'avait-elle défié. Ce qu'il faudra, avait-il répondu, et il le pensait. Il avait déjà empoisonné Morgane une fois pour sauver Camelot il serait prêt à le refaire si c'était la seule solution. Mais ce n'était peut-être pas la seule. Il était possible que le bracelet de Morgane soit un début de réponse. Alator l'avait averti que ce bracelet avait amplifié la noirceur déjà présente chez la jeune femme. Merlin espérait donc faire changer la sorcière en le lui retirant. Mais lui enlever l'objet du poignet ne serait pas une mince affaire, il lui venait de sa sœur Morgause, et elle ne s'en séparait jamais, d'autant qu'il la protégeait de ses terribles cauchemars. Et même si Merlin parvenait à se débarrasser de cet objet magique, cela ne suffirait pas à transformer Morgane.
Ce fut alors que Merlin se souvint du dernier événement de sa nuit blanche… Arthur. Pour la deuxième fois, tous deux s'étaient croisés en pleine nuit devant le château. Que pouvait bien faire Arthur dehors à une heure pareille ? Tout ce qu'espérait Merlin, c'était qu'il ne se mettait pas en danger inutilement. Cependant, le roi avait eu l'air plus embarrassé qu'inquiet, donc découvrir son secret n'était pas le plus urgent. Le plus urgent était de prévenir Camelot de l'alliance de Morgane et Mordred. Pour cela, il n'y avait qu'une seule solution : en parler à Arthur.
Lorsque Merlin eut fini de se préparer, il entra dans la chambre royale avec le petit-déjeuner des souverains. Il réveilla Arthur et ouvrit les rideaux. Étonnamment, Arthur ne se mit pas à gémir à la vue du soleil, et il se leva rapidement. Leurs regards se croisèrent. Arthur haussa un sourcil en voyant les cernes de son serviteur mais il ne fit aucun commentaire. Une fois que Gwen eut quitté la pièce, Merlin s'approcha d'Arthur et lui dit d'une voix hésitante :
-Il y a une chose que vous devez savoir Arthur… Morgane est vivante. Elle s'est alliée avec Mordred.
Le roi était bouche bée.
-Mais…, commença-t-il en bredouillant. Cette alliance a eu lieu cette nuit même, Merlin ! Comment peux-tu déjà le savoir ?
Ce fut au tour de Merlin de ne pas comprendre.
-Vous voulez dire que vous le saviez ? demanda-t-il à Arthur. Mais comment ?
-Et toi, comment l'as-tu appris ?
A cet instant, Gwen entra à nouveau dans la chambre pour prendre un fruit dans la corbeille du petit-déjeuner, interrompant leur conversation. Mais le regard d'Arthur était toujours dirigé vers lui, et Merlin pouvait voir sa curiosité.
-J'en ai entendu parler dans les rues de Camelot ce matin, mentit Merlin, dès que Gwen eut à nouveau quitté la pièce.
Arthur fronça les sourcils, totalement incrédule.
-Moi aussi, dit-il finalement en haussant les épaules, comme s'il avait renoncé à inventer un mensonge crédible.
Après cela, Arthur resta en réunion privée avec le roi Olaf toute la matinée, laissant Merlin libre de vaquer à ses occupations. Ce qu'il fit volontiers. Après s'être assuré qu'il avait correctement effectué toutes ses corvées, il se mit à faire des recherches sur le bracelet de Morgane. Gaius était heureusement là pour l'aider, et tous deux parvinrent à amasser une certaine quantité d'informations sur le sujet. Ils découvrirent que ce type d'objet constituait un réceptacle de magie pour de puissants sorts. C'est pourquoi le sort lancé par Morgause sur le bracelet pour protéger Morgane de ses cauchemars était resté efficace, même après la mort de la jeune femme. Mais le pouvoir utilisé pour ce sort était sombre, et cela pouvait influencer l'esprit d'une personne si elle gardait l'objet trop longtemps à ses côtés. Or Morgane portait ce bracelet depuis l'arrivée de Morgause à Camelot, donc depuis plusieurs années.
-Merlin, précisa Gaius, n'oublie pas que ce bracelet n'aurait jamais eu un effet aussi profond si Morgane n'avait pas laissé sa noirceur l'envahir. Si Arthur ou toi aviez été en contact avec un tel objet, vous ne seriez pas devenu ce qu'elle est devenue. N'oublie pas qu'elle est dangereuse.
-Croyez-moi, Gaius, je ne l'oublie pas. Je me souviens parfaitement qu'avant même de rencontrer Morgause, Morgane avait planifié de bout en bout l'assassinat d'Uther. Elle n'y a renoncé qu'au dernier moment, ce ne sont pas là les actes de quelqu'un d'innocent. Mais ce ne sont pas non plus les actes d'un être rongé par le mal. Le bracelet ne l'aide certainement pas à se libérer de sa part d'ombre, ou tout du moins à la contrôler. A chaque fois que je vais la voir, je sors de chez elle avec la peur au ventre. Parce qu'elle me terrifie, je ne sais pas de quoi elle est capable, elle est imprévisible et déformée par la haine. Et chaque fois que je partage ses émotions, je perçois tout ce ressentiment et cette colère qui bouillonnent en elle. Elle ne peut pas guérir avec cette chose à son poignet.
Gaius hocha simplement la tête, et Merlin lui fut reconnaissant de ne rien ajouter. Tout était dit. Deux choses étaient indispensables pour aider Morgane. La première était la destruction du bracelet la seconde l'amitié de Merlin. Peut-être le jeune sorcier n'était-il pas encore prêt à offrir son amitié à la jeune femme, mais il savait déjà comment la convaincre de retirer son bracelet. Il allait devoir faire un sacrifice énorme et risquer la destruction des royaumes, mais il n'avait pas le choix. Car si Morgane se trouvait du côté de Mordred, aucun royaume n'aurait la moindre chance.
Que vas-tu faire pour m'en empêcher ?
Ce qu'il faudra.
Note de l'auteur : J'espère que ce chapitre vous a plu. Je remercie d'ailleurs ceux qui commentent régulièrement, ça me fait vraiment plaisir. :)
