Chapitre 16 : Hantée
-Je ne changerai pas d'avis, annonça Morgane en ouvrant sa porte à Merlin, qui avait une fois de plus pris l'apparence de 'Guy'.
-Je ne suis pas venu pour te convaincre de changer d'avis.
-Vraiment ? s'étonna la jeune femme.
Il hocha la tête et referma la porte derrière lui.
-Je pense que tu changeras d'avis par toi-même.
Alors que Morgane ouvrait la bouche pour répondre, il l'interrompit.
-Si je suis là, c'est pour faire un échange.
Il était presque sûr qu'elle accepterait sa proposition. Presque.
-Que puis-je bien posséder qui t'intéresserait ? demanda-t-elle intriguée.
-Ton bracelet, dit-il en le montrant du doigt.
-Non, dit-elle en recouvrant son poignet de son autre main, comme s'il allait tenter de s'en saisir par la force. C'est hors de question, j'en ai besoin. Je ne peux pas dormir si je suis assaillie par des visions cauchemardesques toutes les nuits. C'est ce que j'ai de plus précieux, c'est la seule chose qui me reste de ma famille maintenant que tous mes proches sont morts.
Merlin fronça les sourcils.
-Arthur est encore en vie, dit-il.
-Arthur a cessé de faire partie de ma famille il y a bien longtemps, cracha-t-elle. Pourquoi veux-tu ce bracelet ?
-Peu importe, éluda Merlin. Ce que j'ai à te proposer en échange te rapprochera plus de ta famille que n'importe quel héritage. Je peux… je peux invoquer l'esprit de ta mère. Ou de ton père, Gorlois. L'un ou l'autre, c'est à toi de choisir.
Voilà, il l'avait dit. Il ne pouvait plus revenir en arrière. Lorsqu'il avait trouvé ce rituel dans son livre de magie quelques semaines plus tôt, il n'avait pas pensé une seule seconde qu'il l'utiliserait pour Morgane.
-Non, c'est impossible, objecta la jeune femme. Il n'y a qu'un seul sortilège qui puisse invoquer l'esprit des morts, et il faut posséder…
-Une coquille d'œuf de dragon, oui. J'en possède une.
Une seule. Un seul mort pouvait être appelé. Si Morgane acceptait son offre, la coquille serait utilisée pour invoquer l'esprit d'un proche de la jeune femme. Merlin ne pourrait jamais revoir ceux qui lui étaient chers.
Elle hésita un moment avant de répondre.
-Tu dois vraiment tenir à ce bracelet, dit-elle finalement. J'accepte.
Le cœur de Merlin n'avait jamais battu aussi vite. Il tenta de se calmer, il devait être le plus paisible possible pour pratiquer ce rituel. S'il se trompait quelque part, le voile séparant le monde des morts de celui des vivants se déchirerait à nouveau. Il sortit la coquille d'Aithusa de son sac et la déposa sur la table de Morgane.
-Ton père ou ta mère ? demanda-t-il ?
Morgane retira son bracelet et le déposa à son tour sur la table.
-Agravain, dit-elle, prenant Merlin totalement au dépourvu.
Voyant sa surprise, elle ajouta :
-Je n'ai pas particulièrement d'affection pour lui mais je pense qu'il connaît la véritable apparence d'Emrys.
C'était vrai, Merlin avait dû révéler son identité à Agravain. Avant de le tuer. Il était donc hors de question d'invoquer l'oncle d'Arthur. Mais quelque chose d'autre avait surpris Merlin dans la déclaration de Morgane.
-Que veux-tu dire par 'sa véritable apparence' ? demanda-t-il.
-Emrys s'est toujours présenté à moi sous la forme d'un vieillard, dit-elle, mais ce n'est qu'un déguisement. Lorsqu'il m'avait à sa merci, il s'est penché au-dessus de moi pour me tuer, et j'ai vu quelque chose dans son regard, quelque chose de familier.
Sans pouvoir s'en empêcher, Merlin détourna immédiatement le regard.
-Quelque chose de bon ou de mauvais ? demanda-t-il.
-Que veux-tu dire ? s'étonna la jeune femme.
-Rien, dit Merlin, s'empressant de détourner la conversation. Je ne peux pas appeler Agravain, tu dois choisir entre Gorlois et ta mère.
-Pourquoi ? Cette formule peut invoquer n'importe quel mort.
-Je refuse de faire venir certaines personnes, ce n'est pas négociable.
-J'ai besoin de connaître l'identité d'Emrys, Guy, l'implora-t-elle. J'ai besoin d'en apprendre ne serait-ce qu'un peu à son sujet. Il parvient toujours à déjouer mes plans, il a toujours de l'avance sur moi. J'ai l'impression…
-Quelle impression ? s'inquiéta Merlin.
-L'impression qu'il me surveille. Qu'il voit tout ce que je fais.
Merlin n'ignorait pas que le personnage d'Emrys effrayait quelque peu Morgane, parce qu'elle en savait si peu sur lui, mais surtout parce que la Cailleach lui avait dit qu'il serait sa perte. Pourtant, même en sachant cela, il n'arrivait pas à se faire à l'idée qu'il la terrifiait.
-Je me demande s'il est en train de m'observer en ce moment même, lui confia-t-elle, et Merlin eut le plus grand mal à rester calme.
La jeune femme était si proche de la vérité qu'elle n'avait plus qu'à faire un pas pour la toucher. Littéralement.
-Je suis désolé, dit-il maladroitement. Je ne peux pas appeler Agravain, tu dois choisir quelqu'un d'autre.
-Ma sœur, dit-elle alors.
-Non, pas question, je ne te laisserai pas discuter avec Morgause.
La sœur de Morgane avait déjà causé suffisamment de dégâts sur la jeune femme.
-Pourquoi ?
-Je ne l'aime pas, dit-il sèchement.
Il ne voyait pas de raison de mentir.
-Gorlois ou ta mère ?
Par chance, Morgane n'insista pas. Si elle avait absolument tenu à voir Morgause, Merlin aurait été obligé d'accepter.
-Mon père alors, Gorlois.
Merlin avait la sensation distincte que le choix entre sa mère et son père n'avait pas été difficile pour Morgane. La jeune femme en voulait de toute évidence à sa mère d'avoir fait d'elle la fille d'Uther Pendragon, plutôt que celle de Gorlois.
Prenant une grande inspiration, il s'attela à la tâche. Il avait lu avec le plus grand soin les instructions de son manuel et la formule à utiliser. Il avait même apporté quelques bougies, qu'il demanda à Morgane d'allumer. Il avait déjà vu Morgause réaliser ce rituel quelques années plus tôt, il n'y avait pas de raison pour que cela se déroule mal. Du moins c'était ce qu'il se répétait pour se rassurer. Morgane dut se rendre compte de son anxiété parce qu'elle lui demanda s'il était sûr de savoir ce qu'il faisait.
-Je n'ai jamais exécuté moi-même ce rituel, répondit-il, mais j'ai déjà vu une prêtresse de l'Ancienne Religion le faire sous mes yeux.
-Je ne peux rien faire pour t'aider, dit Morgane. Morgause ne m'a jamais appris à le réaliser parce qu'elle pensait que les dragons avaient disparu et que les coquilles avaient toutes étaient utilisées. Elle a elle-même utilisé la seule qu'elle possédait pour invoquer la mère d'Arthur.
Le ton de la jeune femme était amer.
-Elle n'aurait jamais dû faire une chose pareille. Elle a bien fait revenir la mère d'Arthur l'espace de quelques instants, mais cela n'a servi à rien. Même en entendant de la bouche de sa propre mère la vérité sur Uther, Arthur n'y a pas cru. Rien ne peut lui ouvrir les yeux sur le monstre qu'était son propre père.
Merlin se garda bien de répondre. Dissuader Arthur de mettre fin aux jours d'Uther avait été une des choses les plus difficiles qu'il avait jamais faites. Arthur avait bien ouvert les yeux sur la vérité, mais Merlin les lui avait lui-même refermés, faisant croire au jeune prince que la magie de Morgause n'était qu'une illusion.
Comme pour faire écho à ses pensées, Morgane enchaîna alors :
-Morgause m'a raconté ce qu'il s'est passé ce jour-là. Arthur connaissait enfin la vérité sur sa naissance, mais Merlin l'a convaincu qu'il s'agissait d'un mensonge.
Surpris à la mention de son nom, Merlin fit un geste brusque et sa manche prit feu en touchant la flamme d'une bougie. Morgane avait parlé de lui avec tant d'hostilité qu'il n'avait pas pu s'empêcher de réagir. Il éteignit rapidement les flammes d'un sort silencieux.
-Tu détestes vraiment ce Merlin, reprit-il d'un ton qui se voulait calme.
Il savait qu'il n'aurait pas dû poser cette question. Il avait beau se trouver face à elle sous une fausse apparence, se faisant passer pour ce jeune homme répondant au nom ridicule de 'Guy', il n'en était pas moins la personne dont elle parlait, il n'en était pas moins Merlin. En invitant ainsi la jeune femme à exprimer sa colère envers lui, il se faisait du mal sans raison.
-As-tu déjà été empoisonné ? dit-elle en le regardant dans les yeux.
Il y avait une telle force dans la voix de la jeune femme que Merlin cessa ce qu'il était en train de faire pour se tourner vers elle.
-Oui, répondit-il. Mon ami m'a sauvé.
Ce n'était toujours pas la chose à dire.
-Lorsqu'on m'a empoisonnée, mon ami ne m'a pas sauvée, dit Morgane dans un rire sans joie, mon ami est celui qui m'a fait boire le poison.
Incapable de trouver une réponse, Merlin l'écouta.
-Je ne me suis jamais sentie aussi impuissante et vulnérable que ce jour-là. Je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Vous pouvez me faire confiance, Morgane, vous le savez. Voilà ce que Merlin m'avait un jour dit. Voilà pourquoi je le hais.
Le rituel était prêt à être exécuté. Se détachant volontiers des douloureux souvenirs du passé, il se mit à réciter le sortilège qui ouvrirait le portail du monde des morts pour faire brièvement passer Gorlois.
A peine eut-il prononcé le dernier mot du sortilège que le fantôme se matérialisa.
L'homme qui venait d'apparaître était grand et brun, et il portait une cape verte qui rappelait à Merlin celle que Morgane avait l'habitude de porter lorsqu'elle vivait à Camelot.
-Père ?
Merlin recula doucement pour les laisser parler. Gorlois reconnut immédiatement sa fille.
-Morgane, dit-il en souriant.
-Je suis tellement heureuse de te revoir, lâcha-t-elle dans un souffle.
Merlin se demanda si Gorlois savait que Morgane était la fille d'Uther.
-Comment vas-tu ? s'enquit le père de la jeune femme en la prenant dans ses bras.
-Je suis furieuse, répondit-elle.
Elle faisait preuve d'une honnêteté totale, et Merlin eut l'impression d'être de trop dans la pièce.
-Mais pourquoi ?
-Vous m'avez tous quittée : mon père, ma mère, ma sœur, l'un après l'autre… il n'y a plus que moi.
Gorlois se tourna alors vers Merlin, qui tentait de se faire discret, sans grand succès.
-Qui est ton ami ? demanda-t-il. Tu n'es pas seule, s'il est à tes côtés.
-Ce n'est pas mon ami, dit Morgane, je n'ai jamais eu d'amis.
-Arthur ? Guenièvre ? Ce ne sont plus tes amis ?
-Ils m'ont trahie, répliqua sèchement la jeune femme. Tout comme Uther et ma mère t'ont trahi.
Elle avait prononcé ces mots avec une telle brutalité que Merlin ne put s'empêcher d'intervenir.
-Morgane !
Gorlois, lui, avait considérablement pâli. Il n'avait donc jamais su la vérité… C'était cruel de la part de Morgane de la lui apprendre ainsi. De réveiller les morts pour les torturer. Mais elle ne s'arrêta pas là :
-La pupille du roi n'était autre que la fille du roi ! Une fille tellement indigne qu'Uther ne l'a jamais reconnue comme telle et à qui il n'a jamais légué le trône de Camelot. Il me revenait pourtant de droit !
-Morgane !
La jeune femme parut se rendre compte du poids de ce qu'elle venait de révéler à son père.
-Je suis désolée, Uther n'était pas un homme bon, ce n'était pas un roi respectable. Il a transmis à Arthur sa vision étriquée du monde. Si j'avais hérité du pouvoir, j'aurais à nouveau autorisé la magie dans tout le royaume, et personne ne serait plus persécuté pour un crime qui n'en n'est pas un.
Gorlois s'était finalement ressaisi.
-Je suis mort, dit-il. Je ne peux ni en vouloir à Uther ni le pardonner, les relations des vivants ne me concernent plus. Je souhaite simplement passer l'éternité en paix dans le royaume des morts, et je souhaite que tu sois heureuse. Seulement… je ne crois pas que le trône de Camelot soit le moyen pour toi d'y parvenir.
-Que veux-tu dire ?
-Je peux voir que tu ne le souhaites pas pour les bonnes raisons. Tu te voiles la face lorsque tu dis que tu veux le trône pour ramener la magie. Ce que tu convoites, c'est le pouvoir.
-C'est faux !
Le cri de Morgane perça le silence de la nuit. Merlin espérait que personne ne s'était trouvé à proximité pour l'entendre.
-Pourtant je t'ai blessée en disant cela, répondit Gorlois avec sagesse. Je pense que quelqu'un t'a déjà fait cette remarque mais que tu as refusé de l'admettre.
Comment Gorlois pouvait-il comprendre Morgane avec tant de discernement alors qu'il avait été absent la plus grande partie de sa vie ? Il lui avait suffi de lui parler quelques instants seulement pour voir ce qu'elle était devenue. Merlin ne put s'empêcher de se demander si c'était vrai, si effectivement quelqu'un d'autre avait un jour fait remarquer à la jeune femme qu'elle se voilait la face sur ses propres intentions.
-Je suis comme toi ! s'exclama-elle. Je ne suis pas comme Uther ! Annis, Arthur et toi… vous vous trompez, je ne suis pas comme Uther.
Plusieurs personnes apparemment avaient comparé Morgane à Uther Pendragon. Rien n'est plus offensant que d'être comparé à ce que l'on hait le plus. La jeune femme se retourna, refusant d'affronter le regard compréhensif de son père.
-Je vais bientôt disparaitre, dit soudain Gorlois, je sens que le royaume des morts m'appelle. Et… des choses étranges s'y passent en ce moment.
Merlin bondit sur ses deux pieds en entendant cela.
-Vous pensez que nous avons porté atteinte au voile entre les deux mondes quand nous vous avons invoqué ? demanda-t-il avec affolement.
-Non, ce n'est pas cela, répondit l'esprit. Je pense que le voile était déjà abîmé avant que vous ne m'appeliez.
Sur ces mots, sans que quiconque puisse avoir le temps de répondre, Gorlois disparut, s'évanouissant dans le royaume des morts.
-Est-ce que tu sais ce qu'il a voulu dire ? demanda Merlin.
Mais la jeune femme lui tournait le dos. N'obtenant aucune réaction de sa part, il prit simplement le bracelet, encore posé sur la table, et sortit de la cabane.
-Bonne nuit, dit-il en partant.
Il se sentit cruel de lui souhaiter cela en emportant avec lui la seule chance qu'elle avait de dormir paisiblement.
Arthur ne pouvait pas se permettre de faire une nouvelle nuit blanche. Ainsi, lorsque les réunions les plus tardives de la soirée furent terminées, il hésita à retourner chez l'Archiviste. Mais les mensonges de Merlin lui revinrent en tête, et il voulut en avoir le cœur net. Il se rendit donc une nouvelle fois à la bibliothèque de Sylt, où l'attendait le cristal magique.
-Montre-moi ce que fait Merlin en ce moment même, demanda Arthur.
A sa grande stupéfaction, le cristal refusa d'obtempérer, même après plusieurs demandes. Il réagissait exactement comme lorsqu'Arthur tentait de voir Mordred, la femme de Balinor, ou Emrys.
Dépité, le souverain retourna au château sans réponses. Merlin aussi était protégé par un sort, et Arthur ne comprenait vraiment pas pourquoi.
Note de l'auteur: Merci à ceux qui suivent encore cette fic après mes longs mois d'absence, vos commentaires sont de fantastiques encouragements à continuer. :)
