Chapitre 21 : Quand Arthur s'engage sur le chemin de sa destinée

Arthur devait absolument trouver une solution. Plus le temps avançait, et plus Mordred amassait de sorciers pour son armée. Pendant ce temps, les négociations avec les dirigeants des royaumes voisins n'avançaient pas. Chaque fois qu'Arthur convoquait une réunion, il était rapidement obligé d'y mettre fin car personne ne réussissait à s'entendre. La plupart des royaumes étaient en froid les uns avec les autres, et tous se fermaient aux moindres concessions. Ils donnaient l'impression d'avoir oublié le danger que représentait l'armée magique qui menaçait Camelot.

Même si tous les souverains étaient d'accord pour unir leurs forces, même si la menace du mage Mordred était bien présente en chacun de leurs esprits, ils ne semblaient pas tous voir l'urgence de la situation, ni l'impossibilité de lancer des négociations interminables. Ils devaient cesser de voir les autres dirigeants comme des ennemis à faire plier pour tourner l'alliance à leur avantage. Ces derniers devaient au contraire être vus comme des alliés d'infortune cherchant tout autant une solution rapide pour protéger le peuple.

Finalement, Arthur décida qu'il était temps de prendre les choses en main et déclara l'ouverture d'une nouvelle réunion. Une fois que tous les souverains se furent assis autour de la table, il attendit que le silence s'installe et prit la parole :

- Ce que je vous ai proposé lorsque je vous ai invités à Camelot, c'est de tous nous allier. Contre Mordred avant tout, mais aussi définitivement. Voyez tout le temps que l'on perd à se disputer pour des broutilles alors que nous serions bien plus forts si nous travaillions ensemble, et surtout pour instaurer la paix. Si nous formions tous une alliance, aucun d'entre nous n'oserait plus déclarer la guerre à un autre royaume individuel, de peur d'avoir à faire face à tous les autres, venus le défendre.

Après une telle déclaration, Arthur avait incontestablement retenu l'attention de son public. Mais il ne s'arrêta pas là :

- Cela étant dit, une alliance sur le long terme est difficile à préparer, je pense que nous nous en sommes tous aperçus après tant de réunions chaotiques.

Plusieurs personnes autour de la table acquiescèrent.

- Il faut donc commencer par nous concentrer sur l'alliance contre l'ennemi actuel, avant de la rendre plus permanente. Je sais que certains d'entre nous sont ennemis de longue date et qu'il est impossible que nous devenions amis en quelques jours. Mais nous devons absolument trouver un moyen de communiquer car le danger qui nous menace est bien réel. Des centaines de villages sont régulièrement attaqués par les hommes de Mordred, et nous savons de source sûre qu'il prévoit de prendre le contrôle de nos royaumes. Nous ignorons où se cache Mordred mais nous savons que tous les jours de nouveaux sorciers rejoignent son armée, et que Morgane elle-même s'est alliée à lui. Nous faisons face à une crise d'une ampleur inédite et nous devons renoncer à nos querelles personnelles pour protéger le peuple.

Suite à l'intervention d'Arthur, le dialogue s'engagea, et la majorité des souverains sembla plus réceptive aux arguments des autres, bien que certains d'entre eux fussent toujours réticents. A la fin de la réunion, Arthur trouva que la situation avait enfin été débloquée, ne serait-ce que partiellement, et que les choses avançaient. Un non-dit planait malgré tout parmi eux, c'était celui du choix du dirigeant qui serait mis à la tête de l'armée commune à tous les royaumes. Arthur était reconnu comme un excellent chef des armées et il avait l'avantage d'être celui qui avait pris l'initiative de proposer ce rassemblement, mais il savait que ce ne serait pas suffisant pour convaincre les autres de lui attribuer la responsabilité de l'armée la plus large jamais formée. Certains d'entre eux avaient plusieurs fois évoqué le fait qu'Uther était la raison pour laquelle cette guerre contre la magie avait été déclarée, sous-entendant aux yeux de tous que Camelot ne devait pas se voir confier un tel pouvoir. Arthur craignait plus que tout que la situation lui échappe et que l'armée commune finisse par être placée sous le contrôle d'un roi en qui il n'avait aucune confiance, tel qu'Odin ou Alined. Il fallait trouver un moyen de faire basculer l'opinion générale en sa faveur. Arthur songea que le meilleur moyen d'y parvenir serait de marquer des points contre Mordred, afin de se montrer compétent aux yeux de tous dans la guerre qui les menaçait tous. Il se promit d'y réfléchir dès que possible.

Alors que tout le monde était en train de quitter la salle, le seigneur Elyan entra en trombe et s'adressa au roi d'une voix brisée:

-Sire, il y a eu …

Arthur sentit les battements de son cœur s'accélérer. Une nouvelle catastrophe s'était produite.

Réprimant un sanglot, Elyan reprit :

-Quelqu'un s'en est pris à Gaël.

Gaël, le nouveau chevalier dont Arthur avait confié la formation à Elyan.

-Comment va-t-il ? demanda le roi avant toute autre question, pris d'une soudaine angoisse.

L'expression défaite d'Elyan confirma les craintes du souverain. Gaël avait été tué.


Elyan n'arrivait pas à prendre la mesure de ce qu'il s'était passé. Il ne pouvait pas croire que Gaël n'était plus là, c'était trop dur à accepter. Il avait pourtant lui-même découvert le corps sans vie de son ami. Mais il refusait de croire qu'il avait une nouvelle fois échoué dans sa mission. Quand Morgane l'avait torturé pour lui soutirer des informations, il n'avait pas su résister, ce fut là son premier échec. Arthur avait eu la bonté de lui pardonner cette faiblesse alors qu'Elyan lui-même ne pouvait plus se regarder dans le miroir sans se sentir nauséeux. Loin de lui en vouloir, le roi lui avait au contraire donné une chance de rédemption : il lui avait confié la formation de chevalier d'une nouvelle recrue, un jeune homme répondant au nom de Gaël.

Elyan l'avait formé aux rudiments de la chevalerie, lui avait enseigné l'art du combat et l'avait encouragé à agir avec la noblesse d'Arthur lui-même. Gaël lui avait beaucoup apporté en retour : il l'avait aidé à affronter ses démons et à surmonter la honte qu'il ressentait à chaque fois qu'il repensait à la façon dont il avait trahi le roi. Tous deux avaient passé leurs journées ensemble à discuter, s'entraîner et plaisanter. Ils avaient évoqué la vie difficile de Gaël, qui avait passé deux années entières au service d'un maître intransigeant avant de venir à Camelot. Ils avaient parlé de l'enfance d'Elyan, du jour où il avait quitté sa famille pour partir à l'aventure et du jour où il l'avait enfin retrouvée après plusieurs années.

Découvrir le cadavre du jeune homme avait été un choc terrible pour le chevalier. Il avait encore manqué à sa mission, mais ce n'était pas le pire : il avait surtout échoué à protéger la seule personne qui l'avait aidé à se reconstruire après l'attaque de Morgane. C'était chancelant et d'une voix tremblante qu'il avait annoncé à Arthur ce qui était arrivé à Gaël. Le souverain avait immédiatement réagi et demandé à Gaius de l'accompagner, en tant que médecin de la cour.

Elyan se tenait donc à nouveau dans cette ruelle, ce lieu où il aurait voulu ne jamais avoir mis les pieds. Le médecin de la cour était penché sur le corps sans vie de Gaël, et Elyan ne contenait que difficilement son émotion. Lorsque Gaius retourna doucement le corps du jeune homme pour observer son dos, Elyan ne put s'empêcher de tréssaillir en croisant le regard désormais sans vie de son ami.

Gaius pointa du doigt de larges brûlures sur le dos de Gaël et expliqua qu'elles étaient probablement la cause de sa mort. Après une plus longue observation, il ajouta que le jeune homme était mort depuis un certain temps déjà, et que le responsable s'était sûrement enfui.

Le roi semblait absorbé dans ses pensées, il fixait le corps de Gaël sans dire un mot, tentant probablement de comprendre comment cela avait pu se produire. Lorsqu'il prit la parole pour s'adresser à Elyan, sa voix exprimait une grande tristesse mais aussi une forte détermination :

-Ils s'en sont pris à un chevalier de Camelot…

-Pourquoi lui ? demanda faiblement Elyan.

Gaius haussa un sourcil :

-Sire, pensez-vous que Mordred soit responsable de cela ? Qu'il ait souhaité nous envoyer un message comme il l'a fait en détruisant les villages voisins et en s'en prenant aux nobles des autres royaumes ?

Elyan comprit que le vieil homme évoquait cette possibilité sans en être lui-même convaincu. C'était la conclusion la plus simple dans ce contexte d'attaques permanentes, mais cette fois-ci les méthodes étaient différentes.

-Je n'en suis pas sûr, répondit Arthur, ce n'est pas comme cela que ces sorciers agissent. D'habitude, ils proclament haut et fort leur allégeance à Mordred. Ici, personne n'a vu ce qu'il s'est passé. Ce n'est pas dans leur intérêt de se cacher. Leur but est plutôt de se montrer pour inspirer la peur.

-Si les hommes de Mordred avaient souhaité s'en prendre à un chevalier de Camelot, dit Elyan, ils auraient pu en choisir un parmi les proches du roi. Alors, pourquoi Gaël ? Et si quelqu'un en avait après lui personnellement ?

-Avait-il des ennemis ? demanda Arthur.

Elyan apprécia que le roi ne rejette pas son idée, aussi étrange qu'elle puisse sembler.

-Je ne sais pas. Il n'a jamais rien laissé entendre de tel mais je ne sais pas tout de son passé.

-As-tu remarqué quelque chose de différent dans son comportement ces derniers jours ?

Elyan secoua la tête. Il n'avait rien constaté d'anormal.

Arthur était de nouveau pensif.

-D'accord, dit-il finalement. Je vais faire le tour des maisons voisines pour savoir si quelqu'un a vu quelque chose. Pendant ce temps, vois avec les autres chevaliers si l'un d'entre eux a remarqué quoi que ce soit chez Gaël qui puisse nous aider.

Elyan acquiesça et chacun partit de son côté, tandis que Gaius restait sur place auprès de Gaël. Le chevalier fit de son mieux pour n'oublier personne et parler à autant de ses camarades que possible, et notamment ceux qui avaient le plus côtoyé la jeune recrue, mais il dut se rendre à l'évidence : il était la personne qui avait eu le plus de contact avec Gaël, et il n'avait lui-même rien remarqué d'étrange. Ce fut donc après plusieurs heures de discussions avec les autres chevaliers qu'il retrouva Arthur sans avoir trouvé la moindre réponse. Le roi n'avait malheureusement pas non plus obtenu d'information, et il devait absolument retourner à ses obligations royales du jour.

-Peut-être que c'était bien une attaque de Mordred…, marmonna Elyan, peu convaincu.

OoOoO

Les jour suivants furent très difficiles pour le chevalier. Il cherchait la moindre piste pour trouver qui avait tué son ami, mais cela ne le menait à rien. Il fouillait dans ses souvenirs avec l'espoir d'y trouver une information clé que Gaël lui aurait donnée lorsque le jeune homme avait évoqué son passé, mais celui-ci n'avait jamais donné de noms ni de lieux quand il parlait de son ancien maître. Elyan voyait aussi qu'Arthur s'investissait du mieux qu'il le pouvait, de même que les autres chevaliers, mais ils avaient tous d'autres obligations vis-à-vis du royaume en cette période de négociations de traités et de redoublement des attaques de Mordred dans les villages alentours. Sans compter qu'Arthur devait préparer ses chevaliers à une guerre potentielle. Et personne ne trouvait de réponses.

Finalement, après quatre jours de recherches, Arthur avoua à Elyan qu'il ne pouvait pas continuer à se consacrer autant à cela car il n'arrivait pas à tout concilier et que leurs recherches ne semblaient mener nulle part. Il lui promit cependant qu'il ne renonçait pas à trouver des réponses, et qu'il avait déjà une idée pour faire avancer les choses.

-Je ne suis pas le premier roi de Camelot à connaître un tel problème, dit Arthur. Mon père s'est trouvé dans des situations similaires lorsqu'il régnait. Quand le royaume était en guerre et que la préparation du conflit devait rester la plus grande priorité des chevaliers, il faisait appel à des personnes extérieures à son cercle habituel pour s'occuper des autres urgences. Ces personnes habitaient dans la cité et avaient des métiers très variés, mais elles avaient fait à mon père la promesse de lui venir en aide si le besoin se faisait sentir, et elles étaient particulièrement douées pour résoudre divers mystères ou intrigues politiques. Il s'agissait bien souvent d'amis à qui il avait rendu de gros services, et il a fait appel à eux à plusieurs reprises. C'était des gens de confiance, au même titre que les chevaliers. Je vais faire mon possible pour les retrouver et leur demander de l'aide. Certains d'entre eux sont sûrement trop âgés mais je pense pouvoir en trouver qui soient encore capables de mener de telles recherches. Je pense que leur promesse à mon père les incitera à nous aider.

Elyan ne pouvait s'empêcher de sentir que le roi abandonnait Gaël, mais il comprenait son raisonnement et l'importance de ses autres tâches. Il ne se plaignit donc pas de cette annonce et accepta l'offre d'Arthur, malgré un fort pincement au cœur.

Arthur hocha la tête. Il ferait de son mieux pour trouver une solution.

OoOoO

Seulement quelques heures plus tard, le roi convoqua à nouveau Elyan, lui demandant de le rejoindre dans la salle du trône. A son arrivée, Elyan vit que seuls Arthur, Gwen et quelques gardes étaient présents.

Le souverain annonça qu'il avait trouvé les personnes parfaites. Deux femmes, sœurs jumelles, qui avaient travaillé pour Uther par le passé et qui avaient accepté de rechercher celui ou ceux qui s'en étaient pris à Gaël. Elles fonctionnaient comme le Chasseur de Sorcières qui avait longtemps travaillé pour Camelot, jusqu'au jour où il s'était lui-même rendu coupable de sorcellerie : elles interrogeaient tout le monde et poussaient leurs recherches jusqu'à résoudre les problèmes qu'on leur présentait. Elles étaient intelligentes, douées et reconnues pour leurs talents à l'époque d'Uther.

-Elles ont souvent aidé mon père, dit Arthur.

Il expliqua que Katrina, la mère de ces femmes, était morte en couches. Leur père avait alors choisi de donner aux jumelles des noms qui lui rendraient hommage : Tina et Fina.

- Je te propose de les rencontrer, conclut simplement le souverain.

Elyan accepta, et Arthur demanda à l'un de ses gardes de convoquer les deux femmes, qu'il trouverait à l'entrée du château.

- Il y a malgré tout une chose que tu dois savoir, reprit Arthur tandis que le garde se chargeait de sa mission. Tina et Fina ont l'habitude de travailler seules et ne font confiance à personne d'autre qu'elles-mêmes et leurs souverains. Elles m'ont dit que pour ne rien négliger, elles partiront du principe que n'importe qui peut être impliqué dans l'attaque de Gaël.

- Vous voulez dire qu'elles me soupçonnent d'y être pour quelque chose ? s'offusqua Elyan.

Aux côtés d'Arthur, la reine semblait toute aussi surprise d'entendre cela.

- Disons qu'elles ne partent pas du principe que tu es forcément innocent, dit le roi. Cela signifie surtout qu'elles ne partageront aucune de leurs informations avec toi et que tu ne pourras pas participer à leurs recherches.

Elyan appréciait de moins en moins le tour que prenaient les évènements. Il n'aimait pas être dépossédé de tout contrôle sur la situation. Le chevalier leva la tête pour croiser le regard désolé de Gwen.

A cet instant, le garde et les deux femmes firent leur entrée dans la salle, et Elyan put découvrir le visage de celles qui allaient traquer les meurtriers de son ami. L'une d'entre elle avait de longs cheveux blonds et l'autre une épaisse crinière brune, mais c'était bien la seule chose qui les distinguait l'une de l'autre. Leurs yeux avaient la même teinte de gris. Les traits de leurs visages étaient fins et bien dessinés. Identiques. Elles étaient toutes les deux vêtues de tuniques beiges simples, qui recouvraient leur corps mince et longiligne. Étaient-elles vraiment telles qu'Arthur les décrivait : intelligentes, intuitives et extrêmement perspicaces ? Elles en avaient certainement l'air.

La reine s'approcha alors de son mari :

-J'aimerais superviser ces recherches, demanda-t-elle. Me rendre utile.

Arthur sembla hésiter un instant et une ombre passa dans son regard. Mais Elyan n'eut pas le temps de s'interroger car la femme blonde intervint à cet instant :

-La reine peut participer à nos recherches. Nous travaillons pour la reine autant que pour le roi. Mais toute autre personne pourrait très bien être le responsable de cette mort et doit rester à l'écart.

Elyan aurait voulu qu'Arthur s'indigne de telles accusations, mais au lieu de cela le roi hocha la tête.

-Tina a raison, dit-il. Faîtes ce que vous avez à faire le plus rapidement possible, trouvez qui est responsable de cette mort.

Gwen elle-même semblait un peu étonnée devant l'attitude de son mari. Elle adressa cependant un regard réconfortant à son frère, et Elyan sut qu'elle lui confierait les moindres détails des recherches.


Pour résister à Mordred, Arthur avait besoin d'informations précises sur son armée, c'était par là qu'il devait commencer. Il y avait beaucoup réfléchi au fil des quatre derniers jours, tout en se consacrant à la recherche de ceux qui s'en étaient pris à Gaël. Il avait momentanément mis de côté tout le reste. Il n'était pas retourné chez l'Archiviste et il avait cessé de chercher des solutions au problème du miroir disparu. Et maintenant qu'il avait délégué les recherches de l'assassin qui rôdait dans Camelot, il pouvait se concentrer sur les moyens de résister au jeune mage.

S'il parvenait à prouver son efficacité contre lui, il serait aux yeux de tous les souverains la personne la plus à même de diriger l'armée commune des différents royaumes lorsque Mordred attaquerait. Il était important qu'il se démarque des autres pour éviter qu'un souverain en qui il n'avait aucune confiance se retrouve à la tête d'une armée si puissante.

Il fit donc appel à Gauvain. Ce dernier avait voyagé et vécu sur les routes pendant des années avant de devenir chevalier, ainsi il était le mieux placé pour une telle mission de reconnaissance. Arthur lui demanda de laisser son armure et ses vêtements de chevalier à Camelot pour se rendre dans plusieurs des villages qui avaient été attaqués par les hommes de Mordred et se renseigner auprès du peuple sous couvert d'anonymat. Il en apprendrait certainement bien plus dans les tavernes si l'on ignorait qu'il était envoyé par le roi.

Gauvain accepta volontiers cette mission, et Arthur se réjouit de l'avoir choisi. Le jeune chevalier était la personne idéale pour ce type de situation, il serait capable de se fondre dans la masse sans difficulté. Choisir Elyan aurait aussi été une solution mais celui-ci était tellement bouleversé par ce qui était arrivé à Gaël qu'il serait incapable de garder la tête froide. Le roi ne savait pas ce qu'il pouvait faire pour l'aider. Il lui avait déjà interdit de chercher le responsable avec Tina et Fina, parce qu'il savait que les deux femmes ne le laisseraient jamais participer. Elles ne rendaient de comptes qu'aux souverains pour qui elles travaillaient. Cet état d'esprit leur venait peut-être du fait qu'elles avaient autrefois obéi aux ordres d'Uther, pour qui il était important de marquer les différences de rang. Elles avaient l'habitude de fonctionner ainsi mais Arthur leur faisait confiance pour être efficaces, tout comme son père leur avait fait confiance par le passé dans des situations similaires. Uther s'était toujours entouré de personnes très compétentes : ses chevaliers étaient parmi les hommes les plus nobles et courageux du royaume, et Gaius était un excellent médecin. Arthur aurait aimé que son père soit là pour l'aider et le conseiller aujourd'hui. Ce besoin lui pesait depuis un certain temps, mais c'était seulement en allant trouver Gaïus qu'il en avait pleinement pris conscience. Il avait recherché la présence rassurante d'une figure paternelle parce que son père n'était plus là pour le guider durant cette période difficile.

Le jeune roi avait beau savoir comment avancer, il misait beaucoup sur le rapport que Gauvain lui ferait à son retour. En attendant ce moment, Arthur était impuissant, il n'avait pas la moindre idée de la façon dont il pouvait gérer cette période de crise, rassurer le peuple, se préparer aux attaques. Son père, lui, aurait su quoi faire.

Arthur aurait voulu se comporter comme un véritable roi, sûr de ses décisions et sachant exactement comment aider son peuple. Mais peut-être n'était-il pas encore prêt, peut-être avait-il encore besoin de suivre l'exemple de l'homme qui lui avait tout appris, même si ce dernier n'était plus là pour le conseiller.

Il pensa aux cristaux de l'Archiviste. Et s'ils étaient la solution ? Grâce à eux, il pouvait replonger dans le passé, retrouver son père et voir comment ce dernier s'y prenait lors des moments difficiles. Arthur prit sa décision : il devait retourner à la bibliothèque.

OoOoO

Il attendit à nouveau la tombée de la nuit pour s'éclipser. Pour que les gardes du château le laissent passer sans se poser de questions, il leur dit qu'il s'assurait que les différentes patrouilles de la cité faisaient bien leur travail. Une fois arrivé à la bibliothèque, il posa le cristal sur la table et réfléchit à ce qu'il devait faire.

Il voulait voir son père agir dans une situation de crise. Quelles crises Uther avait-il dû affronter pour le royaume ? Voir son père prendre de difficiles décisions en période de guerre était probablement ce dont Arthur avait besoin. Quelle était la plus importante des guerres auxquelles Uther avait participé ? Le jeune roi passa en revue les royaumes voisins en se demandant lequel d'entre eux avait été le plus grand ennemi de Camelot, à l'époque d'Uther. Ce n'est qu'au bout de quelques minutes de réflexion qu'une solution évidente s'imposa : la plus grande guerre menée par Uther n'était pas contre un royaume en particulier mais contre un ennemi bien plus insaisissable.

La magie.

-Montre moi le jour où mon père a lancé la Grande Purge, dit-il finalement.

La magie du cristal l'entraîna dans son tourbillon et il se retrouva devant le lit de son père, où était allongée une jeune femme blonde qui tenait dans ses bras un nouveau né. Arthur la reconnut pour en avoir vu quelques portraits : c'était sa mère. Il sentit une vague d'émotions monter en lui. Il était remonté au jour de sa naissance, lorsqu'Ygraine était encore en vie. L'enfant qu'elle portait dans ses bras n'était autre que lui-même, âgé d'à peine une journée. En tournant la tête, il vit que deux autres personnes se trouvaient dans la pièce.

Uther et Nimueh étaient préoccupés.

-Je ne comprends pas, dit cette dernière. Ce n'est pas normal…

-Faîtes quelque chose ! s'exclama Uther. Examinez-la encore une fois, vous devez trouver ce qui ne va pas !

Nimueh acquiesça d'un air défait et s'approcha d'Ygraine. Elle confia le nouveau-né à Uther et se pencha vers la jeune mère.

-Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle.

C'est alors qu'Arthur vit qu'Ygraine n'était pas dans son état normal. Elle avait l'air faible et son teint était pâle. Elle essaya de répondre à Nimueh mais fut prise de quinte de toux et se mit à pousser des gémissements de douleur. Le cœur de son fils se brisa en voyant cela. Il aurait voulu pouvoir intervenir, mettre fin aux souffrances de la jeune femme, trouver un moyen de la guérir. Mais il n'y avait absolument rien qu'il puisse faire pour elle, il n'était que le spectateur d'un moment passé depuis de nombreuses années. De plus, bien qu'étant présents pour vivre cet instant, Nimueh et Uther étaient visiblement aussi impuissants.

-Elle est en train de mourir, murmura Nimueh.

Uther restait toujours à distance de son épouse, n'osant pas s'approcher d'elle, comme s'il espérait que cette vision ne soit qu'un mauvais rêve qui se dissiperait bientôt. Il serra son fils dans ses bras, et la jeune sorcière écarquilla les yeux. Elle regarda tour à tour l'enfant et sa mère avant de s'adresser à Uther.

-Votre fils ! comprit-elle. C'est le prix à payer pour sa naissance !

Nimueh était véritablement bouleversée. Mais ce n'était rien à côté de ce que ressentait Arthur, dont le monde venait de s'écrouler en un instant.

-Je vous avais averti, Uther. Lorsque vous m'avez demandé d'utiliser la magie pour vous permettre d'avoir un enfant. Pour qu'une vie soit donnée, une autre devait être prise. Vous avez accepté cette condition…

-Mais pourquoi prendre celle d'Ygraine ? demanda le père d'Arthur d'une voix brisée. C'est moi qui ai conclu ce marché ! Saviez-vous ce qui allait se passer ? Saviez-vous que cela me coûterait la vie de la reine ?

-Non, mais je savais, comme vous, que quelqu'un mourrait. Cela aurait d'ailleurs pu être moi, car je suis celle qui a lancé le sortilège, je m'étais préparée à cette éventualité.

Uther se sentait visiblement trahi par la jeune femme à qui il avait accordé sa confiance. Mais une fois de plus, ce n'était rien à côté de ce que ressentait Arthur. La douleur de la trahison de son père le brûlait plus vivement que tout ce qu'il avait pu vivre jusque là. Tout ce en quoi il croyait venait d'être réduit à néant. Morgause avait dit la vérité. L'esprit qu'elle avait invoqué plusieurs années auparavant était véritablement celui d'Ygraine, et tout ce qu'il lui avait dit était vrai. Arthur était né grâce à la magie, et sa mère était morte pour lui donner la vie. Tout cela, c'était à cause de son père, ce père qui lui avait caché la vérité depuis sa venue au monde. Qui l'avait regardé droit dans les yeux et lui avait menti.

-Prends une autre vie! supplia Uther. S'il te plaît, Nimueh, au nom de notre amitié…

-Je ne peux rien faire, ce n'est pas moi qui choisit… La magie réclame son dû, c'est elle qui décide.

L'expression d'Uther se durcit.

-La magie est donc responsable ? Elle choisit de prendre ce que j'ai de plus cher ? Je pensais qu'elle représentait un espoir, pas un piège !

Arthur ne pouvait pas regarder plus longtemps ce spectacle morbide. Il ne pouvait pas y croire. Il avait demandé à voir le jour où Uther avait lancé la Purge, et le cristal le lui avait montré.

Tous les éléments du puzzle se mettaient en place : c'était suite à la mort d'Ygraine qu'Uther avait déclenché la Purge, c'était la seule et unique raison de sa haine envers la magie. La traque des sorciers et des créatures magiques n'était en réalité motivée que par le refus d'un homme d'accepter sa propre responsabilité dans la mort de son épouse. Arthur aurait dû tuer son père le jour où le fantôme d'Ygraine lui avait appris la vérité. La seule chose qui l'avait empêché de le faire était l'intervention de Merlin, qui l'avait convaincu que ce n'était qu'une duperie de Morgause. Mais pourquoi son valet avait-il dit une chose pareille ? Avait-il réellement cru qu'il s'agissait d'une imposture ou avait-il… menti ?

Cette théorie donna le tournis à Arthur, non pas parce qu'elle lui paraissait invraisemblable mais parce qu'au contraire il la trouvait plausible. Ces dernières semaines, Merlin avait avoué savoir depuis des années ce que deviendrait Mordred, et il dissimulait incontestablement quelque chose, même si Arthur ignorait ce dont il s'agissait. Il aurait dû s'en rendre compte plus tôt. Combien d'autres secrets Merlin avait-il ? Le plus étonnant dans tout cela était que le jeune valet avait de toute évidence fait cela pour épargner Arthur. Mentir sur le destin de Mordred avait évité au prince un choix difficile, et mentir sur la Purge l'avait empêché de tuer son propre père. On ne pouvait que se demander jusqu'où allait la dévotion de Merlin.

S'il connaissait la vérité sur la naissance d'Arthur, alors il savait que la haine d'Uther envers la magie n'était pas justifiée. Alors une autre question se posait : Merlin pensait-il que la sorcellerie devait être autorisée ? Cette interrogation troubla énormément le roi car elle en entraînait une autre : pensait-il lui-même que la sorcellerie devait être autorisée ? Il ne pouvait pas nier les attaques magiques qui pleuvaient sur la cité, mais peut-être s'agissait-il pour la plupart de représailles suite aux persécutions des sorciers. C'était ce qu'avait évoqué la dragonne blanche dans son discours… Discours qui avait entraîné ces derniers temps un grand mouvement parmi les sorciers, dont beaucoup avaient commencé à utiliser leurs pouvoirs pour la protection du royaume et de ses habitants. Le jeune roi s'en était méfié à première vue, car il ne pouvait pas concevoir un usage positif de la magie. Mais peut-être s'était-il trompé.

Rien ne prouvait avec certitude que la magie était toujours mauvaise. Arthur avait toujours pensé qu'Uther l'avait bannie après en avoir vu la noirceur de ses propres yeux. Mais il connaissait maintenant la véritable raison, et ces années de persécution lui paraissaient… injustes.


Note de l'auteur : Bon, il se passe dans ce chapitre une chose que vous avez peut-être trouvée très bizarre, voire incompréhensible (et non, je ne parle pas du meurtre). Il y a une explication parfaitement logique à cette chose, elle sera donnée dans quelques chapitres. En attendant, je vous donne un indice : souvenez-vous du personnage de Dawn dans Buffy.