Chapitre 28 : Confiance et défiance sont également la ruine de l'homme

Confiance et défiance sont également la ruine de l'homme. - Hésiode

-Guy, sourit Morgane en laissant Merlin entrer chez elle.

C'était un sourire chaleureux, semblable à ceux auxquels elle l'avait habitué lorsqu'il était arrivé à Camelot, différent des sourires narquois qu'elle lui adressait depuis qu'ils étaient devenus ennemis. Se radoucissait-elle parce qu'elle ne portait plus le bracelet de Morgause ? Ou simplement parce qu'elle voyait en Guy un ami ?

Elle referma la porte derrière lui et croisa les bras, attendant qu'il se mette à parler. Ne sachant pas par où commencer, il sortit d'abord le bracelet de l'une de ses poches.

-J'ai besoin de ton aide, dit-il. J'ai tout essayé mais je ne trouve pas le moyen de le détruire, j'espérais que tu puisses m'aider à trouver une solution.

Ébahie, la jeune femme le dévisagea un long moment.

-C'est pour le détruire que tu tenais tant à l'obtenir ? s'étonna-t-elle. Alors tu n'en as jamais eu besoin, comprit-elle. Tout ce que tu voulais c'était que je ne l'aie pas, et que personne d'autre ne l'ait jamais… Mais pourquoi ?

-Tu me fais confiance, n'est-ce pas ?

-Oui, dit-elle posément, mais ne crois pas que tu peux utiliser cette excuse à chaque fois que tu viens. Penses-tu vraiment que ma confiance sera toujours suffisante pour que je ne te pose pas de questions ?

-C'est la dernière fois, promit-il en baissant les yeux.

Il la vit lever les yeux au ciel mais se résigner.

-Très bien, répondit-elle. Je veux bien t'aider, et j'accepte de ne pas te demander pourquoi. Cependant, sache que c'est uniquement pour te remercier de m'avoir concocté la potion de sommeil. La prochaine fois que tu viendras me voir avec une étrange requête, tu me devras des explications, il y a tant de choses que j'ignore à ton sujet : ton lieu de naissance, l'endroit où tu habites, d'où te viennent tes informations, pourquoi tu es si puissant, et surtout quel est ton but…

Il accepta l'offre de Morgane, une offre après tout inespérée. Lui qui pensait qu'il serait forcé d'expliquer à la jeune femme qu'il agissait ainsi pour neutraliser l'œuvre nocive de Morgause, il s'en sortait plutôt bien. Il lui serra même la main pour sceller cette promesse et, comme chaque fois qu'ils se touchaient, elle lut en lui et sentit qu'il ne mentait pas.

-Je ne sais pas comment détruire le bracelet de ma sœur, dit ensuite Morgane, mais je peux t'aider à chercher une solution parmi les livres de sorcellerie que je possède.

Elle désigna les quelques ouvrages qui reposaient sur les étagères de sa cabane. Il fit une grimace :

-Nous avons de la lecture qui nous attend.


Après avoir passé la journée à chercher Tina et Fina sans succès, Gwen dut se rendre à l'évidence : les deux femmes n'avaient pas l'intention de la laisser véritablement participer aux recherches du meurtrier de Gaël. Elles la laissaient assister aux conversations qu'elles organisaient avec les proches de la jeune recrue mais cela n'allait pas plus loin, elles ne partageaient pas leurs impressions.

Une seule conversation avait pour l'instant eu lieu : il s'agissait de l'entretien avec Elyan au cours duquel les deux femmes avaient éveillé en Gwen un vague souvenir sur lequel elle n'arrivait pas à mettre le doigt. Mais depuis cette conversation, personne d'autre n'avait été interrogé, et cela inquiétait la reine. Les deux femmes avaient-elles immédiatement conclu que le frère de la reine était coupable et qu'il n'était pas nécessaire de soupçonner qui que ce soit d'autre ?

Gwen atteignit finalement les appartements royaux, dans lesquels elle trouva Georges. Ce dernier, nommé par Arthur pour remplacer Merlin les soirs où il s'absentait, semblait très affairé. Lorsqu'il la vit, il la salua selon le protocole et lui indiqua qu'il avait terminé de nettoyer la chambre. Il se trouverait dans le couloir devant la porte si elle avait besoin de lui. Elle le remercia en souriant et attendit qu'il sorte pour s'allonger sur son lit, absorbée dans ses pensées.

C'est alors qu'elle remarqua du coin de l'œil l'objet qui scintillait sur sa table de chevet. Son cœur manqua un battement lorsqu'elle comprit ce dont il s'agissait, et elle se redressa brusquement. C'était le bracelet que Lancelot lui avait offert lorsqu'il était revenu de l'île des Bénis ! Pourquoi se trouvait-il sur sa table de chevet ? Elle regarda autour d'elle d'un air apeuré : qui était entré dans sa chambre pour y déposer ce mauvais souvenir ?

Apercevant une enveloppe sous le bracelet, elle s'en saisit et l'ouvrit précipitamment. A l'intérieur, se trouvait un message, qu'elle lut avec avidité :

Guenièvre,

Avant tout, je dois faire une chose que j'aurais aimé pouvoir faire il y a bien longtemps : laver la réputation du seigneur Lancelot. C'était le plus noble de tous les chevaliers et de tous les hommes, toujours prêt à se sacrifier pour protéger la vie et le bonheur d'Arthur.

Lorsqu'il a traversé le voile séparant notre monde de celui des morts, il n'a pas survécu. L'homme qui s'est ensuite présenté au château sous son apparence n'était pas Lancelot, ce n'était d'ailleurs pas un homme. C'était une créature maléfique aux ordres de Morgane et dont le but était de détruire votre couple.

Le –

Quelqu'un frappa à la porte.

-Ma Dame ?

Gwen pouvait entendre la voix de Georges, qui l'appelait depuis l'extérieur de la chambre. Il avait dû entendre le bruit sec qu'avait fait le bracelet en heurtant le sol après que les mains tremblantes de la reine l'eurent lâché.

Gwen restait immobile. Silencieuse. Sous le choc.

-Est-ce que tout va bien, Ma Dame ?

La porte s'entrouvrit doucement et Georges entra dans la pièce l'air inquiet.

-Je vous ai entendu crier…

Elle avait crié ? Elle ne s'en était pas rendu compte.

-Je vais bien, dit-elle faiblement.

Elle pouvait pourtant voir des points noirs apparaître et disparaître dans son champ de vision. Si cette lettre disait vrai…

-Vous êtes très pâle, s'inquiéta le jeune valet. Souhaitez-vous que j'appelle Gaius ?

-Non, non ! refusa-t-elle en reprenant ses esprits. Mais je voudrais te poser une question… Est-ce que tu sais qui a déposé cette enveloppe sur ma table de chevet ?

Le serviteur examina de loin la lettre que brandissait Gwen, mais il secoua aussitôt la tête, tournant à nouveau son regard vers elle.

-Je ne sais pas.

-Ah… Très bien…

Elle attendit qu'il s'en aille pour reprendre sa lecture.

Le véritable Lancelot n'aurait jamais trahi le roi… et la véritable Guenièvre non plus. Le bracelet était ensorcelé pour vous pousser dans les bras de cette créature, qui n'avait du noble chevalier que l'enveloppe corporelle.

Elle dut à nouveau redresser la tête pour inspirer une bouffée d'air. Un fol espoir venait de naître en elle, un poids venait de disparaître. Si cette lettre disait vrai…

Gwen avait immédiatement été attirée par Lancelot lorsqu'elle l'avait rencontré, contrairement à Arthur qui n'avait commencé à lui plaire que lorsque l'influence de Merlin avait fait ressortir ce qu'il y avait de meilleur en lui. Quand Lancelot était parti, elle en avait réellement souffert, mais ses sentiments pour le prince avaient effacé cette douleur. Elle avait réellement pensé que son attirance pour Lancelot avait disparu. Ainsi, elle ne s'expliquait pas pourquoi elle avait senti une si grande inclination vers lui à son retour de l'île des Bénis… Mais s'il s'agissait vraiment d'une tromperie de Morgane, alors cela changeait tout. Gwen s'autorisa un instant à imaginer que tout ce que disait cette lettre était vrai. Tout comme on pouvait refuser de croire à une vérité difficile, on pouvait ne demander qu'à croire à une idée plaisante. Et la reine avait terriblement envie de croire en cette idée plaisante. Devrait-elle se méfier de ce mystérieux informateur ?

Même si j'ai toujours su que Lancelot n'était pas lui-même, je n'ai découvert que très récemment que vous étiez vous-même sous l'emprise d'un sortilège. Peut-être vous aurais-je révélé la vérité plus tôt si je l'avais connue entièrement.

Le message n'avait pas vraiment de conclusion. Peut-être son auteur avait-il eu l'intention d'ajouter quelque chose mais s'était ensuite résigné.

On frappa à nouveau à la porte.

-Entrez…

Le jeune valet se tenait à nouveau sur le seuil.

-Georges ? Que se passe-t-il ? Je n'ai pas fait de bruit cette fois-ci… enfin je crois.

-Je viens de me souvenir d'une chose, répondit-il. Lorsque je suis arrivé tout à l'heure, j'ai croisé Merlin qui sortait de la pièce. Serait-il possible qu'il soit celui qui vous a laissé cette lettre ?

Les points noirs venaient de refaire leur apparition dans le champ de vision de la jeune femme. Oui, pensa-t-elle, c'était une très bonne question. Était-il possible que Merlin soit l'auteur du message ?

OoOoO

Gwen se retourna lorsqu'elle entendit les portes s'ouvrir. Le roi Olaf fut le premier à sortir de la salle de réunion, suivi de près par Arthur. Le couple royal attendit qu'Olaf se soit éloigné pour engager la conversation.

-Chaque dirigeant désire plusieurs entretiens privés avec moi pour négocier plus précisément le traité de paix. Ils ont tous leurs conditions… Est-ce qu'ils se rendent compte que Mordred est pratiquement aux portes de la cité et qu'il n'y a pas de temps à perdre?

Arthur était visiblement épuisé, ses nerfs étaient mis à rude épreuve.

-C'est tout l'avenir de leur royaume qui se joue là, il est normal qu'ils s'en préoccupent… Tout ce que je voudrais, c'est que cela aille plus vite…

Gwen l'embrassa avec tendresse, tentant de lui communiquer son soutien à travers ce geste plein d'affection. Devait-elle lui parler maintenant de la lettre qu'elle avait trouvée ? Il devait déjà se préoccuper de tant de choses différentes, peut-être ferait-elle mieux d'attendre…

Il sembla se calmer légèrement et rendit son baiser à la jeune femme. Non, c'était décidé, elle devait lui dire la vérité immédiatement. De toute façon ce n'était pas une mauvaise nouvelle, bien au contraire ! Cela pourrait même lui remonter le moral !

Elle raccompagna donc son mari jusqu'à leurs appartements en discutant de choses sans grande importance. Ce fut au moment où il s'apprêtait à se changer qu'elle posa une main sur son épaule pour l'interpeller. Il se retourna pour la dévisager et elle se sentit perdre ses mots. Comment se lancer dans une telle conversation ? Elle ramènerait forcément à la surface des souvenirs que tous deux s'étaient efforcé d'oublier.

Elle fouilla dans un tiroir et en sortit à la fois le bracelet et le message anonyme, les tendant tous les deux à Arthur.

-Voilà ce que j'ai trouvé sur ma table de chevet tout à l'heure.

-Qu'est-ce que c'est ?

-Lis-le simplement.

Il obtempéra, affichant toujours une expression perplexe. Elle le vit lire les premières lignes et lever vers elle un regard interrogatif et presque épouvanté.

-Continue, le poussa-t-elle.

Les yeux du roi s'écarquillèrent de plus en plus à mesure qu'il lisait la lettre. Lorsqu'ils ne purent plus s'ouvrir plus grands, le visage même d'Arthur commença à changer de couleur.

-Ce n'est pas tout, enchaîna-t-elle lorsqu'il eut terminé.

Sans lui laisser le temps de se remettre de ses émotions et encore moins de prononcer le moindre mot, elle délivra le coup fatal :

-Je pense aussi que Merlin est celui qui m'a laissé ce mot.

-Mer…

Gwen se demanda si son mari aussi s'était mis à voir des points noirs.

Les bras croisés, elle attendit qu'il se mette à parler. Était-ce un sourire qui éclairait le visage d'Arthur ? La jeune femme sentit une bouffée d'affection la traverser, laissant une douce chaleur s'installer dans son cœur. Elle était simplement heureuse de voir ce bonheur se dessiner sur le visage de l'homme qu'elle aimait. Savoir qu'elle en était la cause la réjouissait plus encore.

-Par où commencer… ? souffla-t-il. Tu penses que ce qui est écrit est vrai ?

-Si ce n'est pas vrai, je viens de te rappeler inutilement l'une des pires erreurs que j'aie pu commettre.

Laisserait-elle ce doute ternir sa joie ?

-Et Merlin ? demanda-t-il. Tu es sûr que ce mot est de lui ?

-Pas complètement, mais Georges m'a dit qu'il l'avait vu sortir de notre chambre quand il est arrivé. A vrai dire, la seule chose qui me fait douter de la responsabilité de Merlin, c'est que je ne vois pas comment il aurait pu découvrir une chose pareille !

-Oh, rit Arthur. Venant de Merlin, plus rien ne m'étonne en ce moment ! Il m'a pratiquement avoué qu'il me cachait des choses. Beaucoup de choses.

Gwen fronça les sourcils.

-Tu ne lui as pas demandé de te dire la vérité ?

Il rit à nouveau.

-Il refuse de me le dire… Je pense qu'il essaie de me protéger, comme il l'a fait lorsqu'il a appris ce que deviendrait Mordred en grandissant.

-Tu penses que nous devrions aller le voir ? Lui demander s'il est bien l'auteur de la lettre ?

-Non, cela ne servirait à rien, il le nierait tout simplement. Ou alors il le reconnaitrait, mais sans expliquer d'où il tient ses informations.

-Alors que peut-on faire ?

Arthur resta pensif quelques secondes. Lorsqu'il reprit la parole, son ton était mesuré.

-Je connais un moyen qui nous permettrait de savoir si ce message dit vrai. Il faudrait que nous nous rendions à la bibliothèque. Je dois y retrouver un ami ce soir, je lui ai donné rendez-vous devant la maison de l'Archiviste à la tombée de la nuit.

La bibliothèque ? En quoi pourrait-elle résoudre leur problème ? Et qui était ce mystérieux ami qu'Arthur devait rejoindre ? Il interrompit le fil des pensées de la jeune femme :

-Je dois te dire une chose très importante, et je pense que tu devrais t'asseoir pour l'entendre… ou trouver un meuble sur lequel t'appuyer.

Il conduisit Gwen jusqu'à leur lit et la fit s'y asseoir. Agenouillé devant elle, il respira pour se donner une contenance avant de lâcher ce qu'il avait à dire.

-J'ai l'intention d'autoriser à nouveau l'usage de la magie à Camelot et dans les royaumes qui l'entourent.

Elle cligna plusieurs fois des yeux. Elle qui pensait annoncer la nouvelle la plus surprenante de la soirée, elle s'était lourdement trompée. Et si Arthur était victime d'un enchantement ? Il dut voir son mouvement de recul parce qu'il s'empressa de lui saisir les mains et de les serrer.

-J'ai découvert que la Purge n'était que le résultat d'un mensonge de mon père… Non, ajouta-t-il après réflexion, d'une illusion de mon père.

Elle plongea son regard dans celui de la personne en qui elle avait le plus confiance, de l'homme qui était agenouillé devant elle et qui pressait ses mains contre les siennes avec douceur. Il était impossible qu'il soit sous l'emprise d'un sortilège, il ne se comporterait pas ainsi : son attitude était indubitablement celle d'Arthur.

Et si ce qu'il disait était vrai ?

-Je t'écoute, murmura-t-elle.

Alors, Arthur lui raconta.

Il lui parla de cristaux magiques montrant le passé et le présent, de Seigneurs des Dragons, de sorts empêchant d'être visualisé, de conversations entre Emrys et Morgane, de découvertes sur sa propre naissance et de révélations sur l'origine de la Purge. Il évoqua aussi les secrets de Merlin, la libération d'un prisonnier et la rencontre avec un druide.

Lorsqu'il eut fini de s'expliquer, elle serra à son tour les mains de son mari.

-Très bien, sourit-elle. Alors allons à la bibliothèque et voyons si le mot que l'on m'a laissé dit vrai.


Note : Merci à Stessy .Fic, qui a ajouté cette histoire à ses favoris, et aux quatre ou cinq personnes qui continuent de commenter régulièrement. (Vous irez au Paradis. ^^)

Bises !