Chapitre 31 : Leçons de sorcellerie
Sarah retint son souffle. Elle ne savait pas si elle pouvait faire confiance à la jeune fille rousse ? Elles avaient beau vivre dans le même village, elles ne se voyaient pas souvent, probablement parce qu'Emma sortait rarement de chez elle, non pas par choix mais pour aider son père dans son travail de médecin en préparant pour lui les potions et les onguents dont il avait le plus souvent besoin. Les seules fois où Sarah la voyait étaient les jours où elle avait besoin d'un remède quelconque. Mais elle ne pouvait pas rester éternellement silencieuse face à l'autre jeune fille, elle allait devoir répondre à sa question à un moment ou à un autre…
-Alors ? insista Emma. Que faisais-tu avec cette pierre ?
Sarah décida finalement de lui faire confiance : il ne pouvait rien arriver de pire à Gilli, et demander son avis à la fille d'un médecin ne pouvait pas faire de mal.
- C'est le pendentif que l'un des sorciers de Mordred utilisait pour ses sortilèges. Je me suis dit que si j'arrivais moi aussi à m'en servir, je pourrais guérir Gilli. Mais je n'ai jamais fait de magie de toute ma vie, je ne pense pas que j'y arriverai.
-Je peux le voir ? demanda Emma.
Sans retirer le collier, Sarah plaça la pierre dans la main tendue de la jeune fille, qui l'examina un instant.
-Tu sais que mon père travaillait avec des druides avant la Purge ?
Sarah secoua la tête. Non, elle ne le savait pas, ce n'était pas un passé dont on pouvait se vanter à Camelot, et il était peu probable que le père d'Emma en ait beaucoup parlé.
-Mon père m'a toujours dit que les druides s'entraînaient dès le plus jeune âge à écouter leur environnement et leur instinct, c'est ce qui les rend si aptes à pratiquer la magie.
Cette information, aussi minime soit-elle, apportait déjà une aide précieuse à Sarah. Elle esquissa un sourire : cela paraissait tout de même plus logique que d'imaginer que l'on était une grande prêtresse en fermant les yeux et en serrant une pierre à s'en faire saigner la paume de la main.
-Alors pour être sorcier il suffit d'avoir suivi cet entraînement ?
-Non, ce n'est pas suffisant, mais cela favorise la manifestation de pouvoirs chez les gens dont la magie ne se manifeste pas d'elle-même.
D'elle-même ?
-Tu veux dire que les pouvoirs de certains se manifestent sans que leur propriétaire n'ait rien demandé ?
-Je ne sais pas... J'en ai entendu parler mais j'ignore si c'est déjà arrivé. Il y a un bruit qui court selon lequel ce serait ce qu'aurait vécu Morgane.
-Bon. Donc si nous voulons utiliser la magie, il faut que nous nous ouvrions au monde et que nous laissions notre instinct nous guider? C'est plus facile à dire qu'à faire!
-Heureusement pour nous, nous avons un objet magique pour décupler nos capacités !
-Encore faudrait-il que nous ayons des capacités à décupler. Nous sommes peut-être comme ces druides qui, malgré leur entraînement, ne font jamais de mag-
Sarah se figea sur place. Une image lui revenait en tête : la bague et les yeux de Gilli s'éclairant simultanément.
-Attends, dit-elle. Nous avons deux objets magiques à notre disposition : il y a aussi la bague !
-Quelle bague ?
Peut-être valait-il mieux éviter pour l'instant de donner toutes les informations à Emma. Il était préférable qu'elle ne sache pas que Gilli était le sorcier de la taverne. Sarah se contenta donc de lui dire qu'il s'agissait d'un autre bijou appartenant aux hommes de Mordred. Et s'il était au doigt de Gilli, c'était parce que, comme pour le pendentif, Sarah avait d'abord pensé qu'elle pourrait l'aider à guérir plus vite.
-D'accord, dit Emma en réfléchissant. Alors voilà mon idée : mon père prépare souvent ce breuvage à base de plantes qui lui vient de nos ancêtres. C'est une décoction qui était utilisée il y a bien longtemps pour plonger les gens dans des transes durant lesquelles ils étaient en parfaite communion avec la nature, cela permettait aux anciens de s'isoler en eux-mêmes pour... euh... pour des quêtes intérieures ou alors pour trouver la sagesse... je ne sais pas exactement. Cette potion n'a rien de magique, ce ne sont que des plantes qui éveillent notre corps en le parcourant de l'intérieur. Aujourd'hui elle est surtout utilisée par certaines personnes âgées du village qui cherchent la sagesse ou la spiritualité ou que sais-je.
-Tu penses que cela pourrait nous permettre de nous ouvrir et d'accéder plus rapidement à notre potentiel magique, à supposer que nous en ayons un ?
-Oui, je pense. Ce ne serait que temporaire bien sûr, nous perdrions tout pouvoir magique une fois que le breuvage ne ferait plus effet.
Peu importe, il fallait simplement que cela fonctionne suffisamment longtemps pour soigner Gilli. Le reste n'avait aucune importance.
-Tu sais comment le préparer ?
Emma se contenta de lui adresser un grand sourire.
Merlin s'attela courageusement à la lecture de son avant-dernier manuel, un vieil ouvrage dont l'écriture minuscule semblait tout aussi peu intéressante que le titre. Quel genre d'auteur choisissait délibérément de nommer son livre Tout sur l'enchantement de colliers, bracelets, boucles d'oreilles, bagues, broches, pinces, peignes, brosses, serre-têtes, épingles, tiares, chevalières, diadèmes, couronnes, pendentifs, alliances, amulettes, médailles, médaillons, badges et autres bijoux ? Il jeta un rapide coup d'œil à Morgane qui venait aussi de commencer son avant-dernier ouvrage. La jeune femme avait posé ses coudes sur son livre ouvert, dans une faible tentative pour soutenir sa tête à deux mains. Lutter contre la fatigue n'était pas le plus difficile : le pire restait encore l'ennui. Ils avaient tous deux lu pendant des heures sans trouver la moindre information utile.
Il entendit un frottement à sa droite et vit que Morgane avait posé sa tête sur son grimoire. Ses yeux étaient fermés et sa respiration régulière : elle s'était endormie. Ne pouvant résister à la tentation, Merlin décida de s'accorder un moment de répit et écarta le grimoire au titre improbable qui trônait face à lui.
Réprimant un bâillement, il croisa ses bras sur la table et posa sa tête dessus.
De retour dans la bibliothèque, Arthur et Guenièvre retrouvèrent Chris, qui leur demanda si le cristal leur avait montré ce qu'ils espéraient voir. Le couple échangea un regard avant de répondre.
-Oui, si l'on veut…, dit Arthur. Nous avons surtout constaté à quel point nous sommes vulnérables aux attaques de Morgane ou de n'importe quel sorcier ! En tout cas, la lettre anonyme disait vrai, c'est déjà une bonne chose.
Ils avaient aussi demandé au cristal de leur montrer qui avait déposé l'enveloppe dans leur chambre mais l'objet magique n'avait pas pu. Cela ne faisait que renforcer la piste selon laquelle Merlin était le responsable puisqu'il faisait partie des rares personnes qui ne pouvaient pas être visualisées.
-Ces cristaux sont des objets extraordinaires, commenta Guenièvre. C'est une arme redoutable, nous pouvons voir n'importe quoi grâce à eux.
-Tout le passé et tout le présent, confirma Arthur. Sauf qu'on ne peut pas espionner ceux qui sont protégés. Pour l'instant nous savons qu'Emrys, sa mère, Mordred et Merlin en font partie, mais ils sont peut-être bien plus nombreux.
-Les druides se sont aussi protégés, expliqua Chris. Lorsque je leur ai parlé de l'espion qui observait Emrys, nous avons préféré prendre des mesures de précaution.
-Tu penses que nous devrions le faire, nous aussi ? lui demanda Arthur. Au cas où l'un de nos ennemis trouverait un cristal ou mettrait la main sur les nôtres ?
Cela pouvait être une bonne idée : Guenièvre semblait d'accord avec lui, et Chris n'y voyait pas d'objection. Ainsi, le jeune druide répéta la formule du sortilège qu'il avait déjà lancé sur Emrys et, bientôt, le roi et la reine se trouvèrent à leur tour protégés d'éventuels observateurs.
- S'il est vrai que vous êtes vulnérables, alors peut-être que quelques informations pourraient vous aider, ajouta Chris. Il y a plusieurs choses que vous devez savoir sur les sorciers si vous voulez les comprendre et survivre face à eux.
-Quelles choses ? demanda Arthur, perplexe.
Chris avait-il des informations particulières à lui confier ou comptait-il simplement lui parler de la magie, de son usage, et des différents types de sorciers ?
-Si vous êtes venus trouver les druides, c'est parce que vous espériez que nous pourrions vous en apprendre plus sur ce monde qu'est celui de la sorcellerie, dont vous ne savez pour l'instant que très peu. Si vous le souhaitez, je peux dès maintenant évoquer certains sujets.
Arthur n'oubliait pas qu'il était aussi prévu d'aider le jeune druide à trouver d'éventuels membres de sa famille cette nuit-là, mais Chris n'avait pas l'air pressé d'en arriver à cela. Peut-être craignait-il de découvrir que personne n'avait survécu et qu'il était seul.
Choisissant de laisser le jeune homme prendre son temps, il accepta son offre et s'installa confortablement aux côtés de Guenièvre pour écouter ce qui allait suivre.
-La première chose à savoir, commença Chris, est qu'il n'y a pas que des puissants sorciers. Ne pensez pas que l'armée de Mordred est faite de prêtresses de l'Ancienne Religion. Les mages qui s'en sont pris à vous ces dernières années étaient parmi les rares qui pouvaient se le permettre. Mais, depuis que Mordred forme une armée, de nombreux sorciers trop faibles pour vous attaquer individuellement s'unissent contre vous. C'est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : cela signifie que vous avez désormais beaucoup plus d'ennemis, mais aussi que la plupart d'entre eux manque de puissance.
-Vous voulez dire que les épées de Camelot pourraient l'emporter contre les maléfices de ces sorciers ? s'étonna Arthur. Mais ils peuvent nous désarmer avant même que nous les approchions : je ne vois pas comment leur faiblesse pourrait réellement faciliter notre victoire et faire la différence.
-En effet, cette faiblesse ne fait pas de grande différence face à vos chevaliers, mais elle en fait une énorme face à d'autres sorciers. Emrys aura d'autant moins de mal à les repousser, et il ne sera pas le seul : tous les êtres magiques qui se mettront de votre côté au moment de la bataille seront avantagés.
Arthur était stupéfait : il ignorait qu'Emrys ne serait pas le seul sorcier à se battre à ses côtés. Ou plutôt, il n'y avait pas pensé. Il aurait dû se douter que l'Appel du Dragon Blanc n'inviterait pas uniquement la communauté magique à montrer sa bienveillance, mais aussi à lutter aux côtés de Camelot. Pourtant, il se sentit touché de voir que ces hommes qu'il avait persécutés étaient prêts à lui pardonner ses erreurs et l'aider. Il ne méritait pas tant de loyauté, d'autant que ces combattants risqueraient leur vie dans l'affrontement.
-Il y a une chose que je ne comprends pas, dit Arthur. Les sorciers qui viendront à mon aide ne seront-ils pas tout aussi faibles que nos ennemis ?
-C'est vrai, reconnut Chris. Mais Emrys a beaucoup plus d'alliés puissants que Mordred, tout simplement parce que les puissants ennemis de Camelot sont, pour la plupart, déjà passés à l'attaque et ont été vaincus. Les alliés d'Emrys, eux, sont encore vivants.
Ont été vaincus ? Par Arthur ou par Emrys, telle était la véritable question. Dans quelle mesure le mystérieux sorcier des prophéties était-il intervenu dans la vie du roi ? Et puis, il y avait Morgane : elle était l'un des rares ennemis puissants de Camelot qui soient encore vivants. A présent, le souverain comprenait à quel point il était important qu'Emrys parvienne à la convaincre de ne pas rejoindre Mordred : elle n'était pas une sorcière redoutable parmi tant d'autres, mais l'une des rares qui soient encore vivantes. Peut-être même était-elle la seule, ou en tout cas, la seule susceptible de s'allier au jeune mage. Les autres sorciers de poids seraient, d'après Chris, du côté d'Emrys. Mais le roi ne pouvait pas s'empêcher de se poser une autre question : qui étaient ces hommes ? Certes, la Dragonne Blanche, Aithusa, était l'alliée d'Emrys, mais le jeune druide semblait sous-entendre qu'elle n'était pas la seule.
-Qui est du côté de Camelot ? demanda Arthur en redressant soudainement la tête.
-D'après ce que je sais, Emrys a dans son camp les Cathas, ainsi que deux dragons.
Le souverain s'interrogeait vaguement sur ce que pouvaient bien être les Cathas, quand la seconde information le frappa de plein fouet :
-Deux dragons ? fit-il en pâlissant.
Guenièvre était tout aussi inquiète que lui, et l'affolement pouvait se lire sur son visage. Comment pouvait-il y en avoir deux ? En voir un seul survoler Camelot avait déjà été un choc, et Chris leur disait maintenant qu'il y en avait d'autres ! Mais d'où pouvaient-ils bien venir ?
-D'accord, dit calmement Arthur. Deux dragons, admettons. Et les Cathas, qui sont-ils ?
-C'est un ordre de prêtres de l'Ancienne Religion qui vit dans la clandestinité depuis la Grande Purge.
-D'accord, répéta le roi, comme pour faire le tri dans ses pensées. Deux dragons, les Cathas, … Qu'en est-il des druides ? Je pensais que vous étiez du côté d'Emrys, n'avez-vous pas l'intention de l'aider lorsque Mordred nous attaquera ?
Chris devait s'attendre à cette question, puisqu'il ne montra aucune surprise. Il se contenta d'incliner très légèrement la tête pour répondre avec retenue :
-Je ne sais pas. Les druides sont pacifiques, il n'est pas dans leur nature de se battre. Non seulement ils n'en sont pas tous capables, mais ils n'en ont peut-être pas non plus la volonté. Toutefois, ils savent que Mordred ne doit pas s'emparer du pouvoir. Nous recevons des informations en provenance de tous les royaumes, et nous savons qu'il souhaite un renversement total des valeurs actuelles de Camelot en ce qui concerne la magie…
Guenièvre plissa le regard.
-Un renversement total ? répéta-t-elle, méfiante. Vous voulez dire qu'il veut que les sorciers soient au pouvoir, et que ceux qui ne pratiquent pas la magie soient persécutés ?
-Exactement, répondit tristement Chris. C'est pour cette raison que les druides envisagent d'intervenir malgré tout pour venir en aide à Emrys. Mais nous restons un peuple pacifique, c'est pourquoi le choix est si difficile pour nous.
Arthur comprenait parfaitement l'hésitation des druides, et il savait qu'il n'avait pas le droit de leur demander quoi que ce soit après tout ce qu'il leur avait fait subir. Mais devait-il tout de même insister ? Non pas pour les convaincre de le protéger, lui, mais pour les convaincre de protéger Camelot ? Le peuple n'était pas coupable des crimes d'Uther et de son fils, il méritait qu'on fasse tout son possible pour amasser des alliés. Cependant les druides faisaient aussi partie du peuple, et le roi ne pouvait pas leur demander de trahir tout ce en quoi ils croyaient et, notamment, la plus belle de leurs idées. Ce n'était pas la peur du combat ou la lâcheté que prônaient les druides, c'était tout simplement la paix et le respect de la vie, aussi bien la sienne que celle de l'ennemi.
-Je comprends, assura Arthur. Ce n'est pas une décision facile et il revient à vous seuls de faire ce choix... Pour en revenir aux alliés de Mordred, est-ce que tu peux m'en dire plus à leur sujet ? Qui sont-ils ?
-Il y aurait Morgane, plusieurs créatures magiques dont les wyvernes, et plus récemment les guerriers invisibles.
-D'accord, dit Arthur pour la troisième fois, sentant que cette expression deviendrait rapidement pour lui le seul moyen de se donner l'impression qu'il maîtrisait la situation et qu'il n'était pas complètement perdu.
-C'est de votre propre bouche que les druides ont appris l'alliance de Morgane avec Mordred, expliqua Chris. Tout le monde pensait qu'elle avait péri lorsque vous avez récupéré le pouvoir, d'autant que nous n'entendions plus du tout parler d'elle. Mais je me rends compte à présent que vous avez dû avoir vent de cette alliance grâce aux cristaux. Pour ce qui est des créatures magiques utilisées par Mordred, je ne sais pas exactement lesquelles sont concernées, mais je sais que les wyvernes en font partie, ce qui est d'ailleurs un choix curieux de la part de Mordred puisqu'en tant que Seigneur des Dragons, Emrys est capable de les retourner contre lui… Enfin, en ce qui concerne les guerriers invisibles, c'est un ordre de guerriers très doués dans les diverses formes de combat sans magie mais aussi maîtres de l'invisibilité. Ils consacrent toute leur vie à l'étude de ces arts et ils y excellent. En revanche, leur magie est extrêmement faible dans les autres domaines, ce qui peut constituer un avantage pour vous.
Arthur se sentit blêmir à nouveau. L'art de l'invisibilité ?
-Vous voulez dire que Mordred vient de former une alliance avec des hommes capables d'entrer dans la cité en toute impunité et de s'en prendre à n'importe lequel d'entre nous sans que nous puissions nous défendre ?
Il croisa successivement le regard de Chris, désolé, et celui de Guenièvre, paniqué.
-D'accord, conclut simplement le souverain.
Notes : Mille excuses pour le retard de publication, j'ai eu une rentrée mouvementée. :/ Merci à missmerlyn1994 qui a ajouté cette fic à ses favoris, à S. Imch qui l'a mise dans ses alertes, et à fan qui a reviewé en anonyme. :)
