Chapitre 39 : Qui a tué Gaël ?
Gwen faisait de son mieux pour ne pas faire de bruit. Comment sa propre respiration pouvait-elle être si bruyante ? Ses efforts pour la contrôler étaient maladroits et son souffle se coinça dans sa gorge, amplifiant sa panique.
Dissimulée derrière un monceau de meubles abandonnés, elle se trouvait à quelques mètres de Tina et Fina. Après les avoir vues bondir de côté pour éviter Merlin, elle avait hâtivement pesé le pour et le contre avant de décider de les suivre. Elle devait découvrir ce que ces femmes cachaient : ce qui venait de se passer était trop inquiétant pour ne rien tenter.
Elle s'était efforcée de garder une distance raisonnable afin de s'assurer que les deux femmes ne la verraient pas, ni ne l'entendraient. Elles étaient d'abord sorties du château, avant de se diriger vers la ville basse. Gwen en avait profité pour acheter à un marchand une longue cape qu'elle s'était empressée d'enfiler pour ne pas être reconnue des habitants de la cité. Elle les avait ensuite suivies jusqu'à une maison en ruines dans un quartier inhabité, ne trouvant qu'un amoncellement de meubles décrépits et sales pour se dissimuler. Elle se demanda si les deux femmes venaient toujours ici pour conspirer à l'abri des regards… Pourtant, rien ne les empêchait de le faire dans leurs appartements. Alors quelles manigances se tramaient ici ? Étaient-elles là pour retrouver quelqu'un ?
Les deux prétendues amies d'Uther n'étaient pas entrées dans la maison, elles s'étaient contentées d'en faire le tour pour rejoindre ce qui ressemblait à un ancien jardin. Elles étaient à moitié dissimulées par l'arrière de la maison mais la reine pouvait toujours voir ce qu'elles faisaient.
Mais encore fallait-il le comprendre : Gwen les observait depuis maintenant plusieurs minutes mais leurs actions lui échappaient toujours. En arrivant, elles s'étaient placées face à face et avaient fermé les yeux, extrêmement concentrées. Puis, elles avaient joint leur mains et celles-ci s'étaient éclairées.
La reine n'était pas stupide, elle savait bien qu'il s'agissait de magie, mais cela faisait un moment que les deux femmes étaient immobiles dans cette position, leurs mains toujours liées et illuminées, et leurs yeux toujours clos. Rien ne se produisait.
Soudain, la voix de Fina s'éleva :
-Il arrive, nous y sommes presque…
Gwen remarqua alors les gouttes de sueur qui perlaient sur leurs fronts. Quel que soit le sortilège qu'elles lançaient, il leur demandait beaucoup d'énergie. Il arrive… De qui parlaient-elles ? Étaient-elles en train d'utiliser leurs pouvoirs de persuasion pour attirer quelqu'un jusqu'à elles ?
-Il résiste, articula Tina. Il n'est pas aussi docile que les chevaliers !
Il n'y avait plus de doute possible : elles faisaient venir quelqu'un.
-Nous y sommes presque, répéta Fina à bout de souffle.
Gwen faillit sursauter lorsqu'un jeune homme passa non loin d'elle pour rejoindre les deux femmes. Il lui tournait le dos mais elle n'avait pas besoin d'en voir plus pour comprendre qu'il n'était pas dans son état normal. Il y avait quelque chose de glaçant dans sa démarche. Lorsqu'il se trouva à côté d'elles, Tina ouvrit les yeux et lâcha les mains de Fina. Cette dernière ouvrit à son tour ses paupières, et leurs deux regards gris se posèrent sur le nouveau venu.
-Vous êtes bien Gilli ?
N'était-ce pas le nom du villageois de Willowdale dont le seigneur Perceval avait parlé ? Celui qui était dans la taverne que les hommes de Mordred avaient attaquée ? Les fausses amies d'Uther avaient semblé particulièrement intéressées en entendant ce nom. Visiblement, il ne leur était pas inconnu.
Le jeune homme tournait la tête pour regarder à gauche, puis à droite, puis derrière lui.
-Oui, c'est moi…
Même de loin et sans voir son visage, Gwen savait qu'il était confus.
-Vous travaillez pour le roi, n'est-ce pas ? Vous cherchez qui a tué ce chevalier… Que m'arrive-t-il ? J'ai essayé de lutter mais une force irrésistible m'a entraîné jusqu'ici…
Tina se contenta de poser une main sur son épaule et de lui murmurer de s'endormir.
Aussitôt, le dénommé Gilli s'écroula au sol, inconscient.
Gwen retint un cri de frayeur mais son sursaut dut la trahir car Tina se tourna vers l'endroit où elle se cachait en plissant les yeux. Elles l'avaient repérée.
La reine ne prit pas le temps de réfléchir : elle fit demi-tour et courut en direction du château, priant pour rejoindre la zone habitée le plus vite possible. Si elle ne se trouvait plus dans une rue déserte, les deux femmes n'oseraient pas s'en prendre à elle ! Elles sont comme Lamia, se rassura-t-elle, leurs pouvoirs ne fonctionnent que sur les hommes… Elles ne peuvent pas me forcer à revenir.
Ce n'est qu'une fois sur la place du marché, noyée dans la foule, que Gwen osa se retourner. On ne l'avait pas suivie. Elle poussa un soupir de soulagement. Peut-être Tina et Fina avaient-elles préféré s'occuper du malheureux garçon qu'elles avaient endormi sous ses yeux… La reine ne pouvait qu'espérer qu'aucune des deux ne l'avait reconnue.
Sans perdre de temps, elle rejoignit les appartements de Gaius. Elle devait prévenir quelqu'un : il n'était pas trop tard pour sauver Gilli. Si elle réussissait à le libérer, alors peut-être s'en voudrait-elle moins de l'avoir abandonné aux mains de ces créatures. Mais prévenir Arthur n'était pas possible, elles avaient implanté dans son esprit l'idée qu'elles travaillaient à Camelot depuis des années et qu'elles étaient dignes de confiance. En revanche, Gwen pouvait prévenir Emrys par le biais de Gaius : le mystérieux sorcier était le seul en mesure de faire quelque chose. Il était étrange de se dire qu'elle plaçait tous ses espoirs dans un homme dont elle savait si peu. Qui aurait cru qu'elle confierait un jour le destin de Camelot à un sorcier ?
Mais lorsqu'elle entra dans le laboratoire, elle ne trouva pas le médecin de la cour. Il n'y avait qu'une seule personne dans la pièce :
-Elyan ?
Les yeux rougis par les pleurs et le regard absent. La mort de son ami l'affectait plus que jamais. Mais Gwen ne pouvait pas encore le réconforter, elle devait contacter Emrys le plus tôt possible.
-Sais-tu où se trouve Gaius ? demanda-t-elle. Je dois lui parler de toute urgence.
-Il est parti soigner un malade dans la ville basse, il sera bientôt de retour. Que se passe-t-il ?
Gwen s'étonna de le voir répondre aussi sereinement. Si elle n'avait pas vu ses yeux embués par les larmes, elle aurait pu penser qu'il allait mieux. Elle lui raconta tout ce qu'elle avait découvert à propos Tina et Fina, évitant soigneusement d'évoquer la raison pour laquelle elle souhaitait en parler à Gaius. Elyan avait déjà bien assez de soucis, il était inutile de le confronter en plus au sujet épineux de la magie et d'Emrys.
-Elles ont enlevé quelqu'un ? s'exclama-t-il. Tu as prévenu Arthur ?
-Non, j'ai peur que l'idée implantée dans son esprit ne l'empêche de me croire et le dresse contre moi, je ne peux pas prendre ce risque. Je voulais en parler avec Gaius parce que… parce qu'il en sait plus que moi sur la magie, il pourra peut-être trouver une solution.
-Un moyen de libérer Arthur de l'enchantement ?
Elle hocha la tête. Elyan acquiesça en retour et ne posa pas d'autres questions. Elle ne lui avait dit qu'une partie de la vérité, et elle eut l'impression qu'il s'en était rendu compte. Il désigna la seconde chaise de la pièce et invita sa sœur à s'y asseoir.
-Tu vas devoir être patiente, Gaius n'a pas précisé quand il rentrerait exactement.
Gwen obéit et s'installa à ses côtés. Elle était en pleine réflexion.
- Je me pose une question, murmura-t-elle. Ces créatures sont comme Lamia, tous les hommes sont en adoration devant elles…
… sauf Merlin… Mais elle garda cette pensée pour elle.
- Lorsqu'elles ont interrogé Perceval, poursuivit-elle, il était totalement sous leur emprise, il leur a dit tout ce qu'elles voulaient savoir. Pourtant je n'ai pas eu l'impression qu'elles te faisaient le même effet, tu ne m'as pas semblé enchanté lorsqu'elles t'ont interrogé, tu avais simplement l'air morose.
Gwen avait un peu réfléchi à la question. Elle avait brièvement envisagé que son frère soit comme Merlin : un mystère inexplicable, un homme capable de résister aux Lamias sans que quiconque sache pourquoi. Mais plus elle y réfléchissait et moins cette idée lui convenait : elle avait une autre théorie.
Elyan fronça les sourcils :
- Je me souviens que je n'avais aucun désir de leur mentir… mais je ne pense pas que j'étais en adoration devant elles. Pour tout t'avouer je n'étais pas très concentré sur ce qu'il se passait, j'avais d'autres soucis en tête.
Exactement. La réponse était là.
- Je me demande si ce n'est pas cela même qui t'a protégé, expliqua-t-elle. Comme le deuil de Gaël occupait toutes tes pensées, tu es resté quasiment insensible à leur charme.
Il hocha la tête :
- C'est assez ridicule, n'est-ce pas ? Un chevalier qui s'emmure dans sa tristesse au point de ne plus vraiment faire partie du monde qui l'entoure !
Le cœur de Gwen se serra. Quand son frère cesserait-il de se voir sous un jour si négatif ?
- La mort de ton ami est trop récente pour que tu puisses penser à autre chose, c'est une réaction normale. Tu iras mieux lorsque tu auras fait ton deuil, et quand nous aurons trouvé l'assassin.
-Si on le trouve un jour.
Il avait répondu si spontanément qu'elle en perdit ses mots quelques secondes.
-Pourquoi es-tu si pessimiste, Elyan ? Pourquoi renoncer dès que les choses deviennent compliquées ? Tu as toujours agi ainsi, c'est pour cette raison que tu as abandonné ta famille il y a quelques années pour partir à l'aventure. La vie de forgeron avec ton père et ta sœur devenait trop dure pour toi, trop oppressante, alors tu n'as pas insisté, tu n'as pas essayé de rester avec nous et d'affronter cette épreuve. Tu avais l'impression que quoi que tu fasses tu resterais coincé dans cette vie qui te rendait malheureux, alors tu es parti. Moi je n'ai jamais quitté ma famille, je suis restée à Camelot, et j'ai malgré tout su trouver le bonheur. Je ne parle pas seulement du bonheur d'épouser Arthur, je parle aussi de celui de travailler en tant que servante à Camelot, j'étais déjà heureuse à cette époque, tu sais ? Et toi qui avais fait le choix de nous quitter, regarde un peu où tes pas t'ont finalement ramené ! Tu es de retour à Camelot, où tu as enfin trouvé ta place en tant que chevalier ! Tu t'es éloigné alors que ton destin ne pouvait s'accomplir qu'ici. Aujourd'hui l'histoire se répète : tu as l'impression que quoi que tu fasses tu ne trouveras jamais le meurtrier de Gaël, alors tu recommences, tu renonces parce que les choses deviennent difficiles. Mais tu as tort : il n'est pas vain de se battre. Continue de te battre et nous trouverons cet assassin.
Elyan avait l'air épuisé, et Gwen se demanda si elle ne l'avait pas poussé trop loin. Elle qui aimait son frère de tout son cœur, devait-elle le forcer à se battre si cela le faisait souffrir ? Pouvait-elle garantir qu'elle trouverait le meurtrier ?
-D'accord, accepta-t-il. Tu as raison, je n'abandonnerai pas.
Elle laissa un sourire éclairer son visage, se réjouissant de lui avoir redonné courage.
- J'ai fait une découverte, ajouta-t-il.
-Tu as enquêté de ton côté ?
-Disons que j'ai essayé… Je suis descendu chez Gaius pour qu'il me parle des blessures de Gaël, et j'ai découvert qu'il n'avait pas seulement des brûlures dans le dos. Il avait aussi deux petits trous dans le cou.
-Comme les crocs d'un serpent ?
Il fit signe que non :
-Impossible, les trous étaient trop espacés.
-Pourquoi Gaius ne m'a-t-il rien dit ? Il sait pourtant que je participe aux recherches.
-Il l'a dit à Tina et Fina mais elles n'ont pas trouvé cette information intéressante, elles ont pensé qu'il s'agissait de piqûres d'insectes. Gaius a très bien pu accepter leur avis s'il est tombé sous leur charme.
-Pourquoi ne m'ont-elles jamais parlé de ces blessures ? protesta Gwen. Nous sommes censées travailler ensemble !
Les deux femmes n'avaient jamais eu l'intention sincère de collaborer avec la reine, c'était maintenant une évidence.
-Nous devons absolument découvrir ce qu'elles cachent, déclara Gwen, qui sait de quoi elles sont capables ?
La reine ne pouvait plus penser à rien d'autre qu'à ces deux créatures dont elle savait si peu. La seule chose dont elle était sûre était que ces femmes ne feraient pas le poids face à Emrys. Pourtant le problème restait le même : pour entrer en contact avec le sorcier, il fallait attendre le retour de Gaius. Cela ne faisait que quelques minutes qu'elle patientait aux côtés de son frère, mais elle avait la sensation d'être là depuis des heures.
-Que savons-nous vraiment de ces femmes ? lança-t-elle, frustrée par le manque d'informations. Nous savons qu'elles manipulent les esprits, qu'elles ont déjà enlevé une personne… et que leur seule présence suffit à nous donner des frissons. Même leurs appartements sont terrifiants : si tu avais vu cette statuette monstrueuse qu'elles ont, il y a de quoi faire des cauchemars ! Comme un insecte géant, expliqua-t-elle à grand renfort de gestes, avec des antennes, des petites ailes et six longues pattes pourvues chacune d'une unique griffe, je m'en souviens encore.
Elyan acquiesça :
-Je l'ai vue, Gwen, je suis entré dans leurs appartements ce matin et j'ai aussi remarqué cette immonde sculpture. Elle dégage quelque chose de malsain, dressée sur ses pattes arrière comme un prédateur prêt à bondir. J'avais presque peur qu'elle se jette sur moi.
-Tu t'es introduit chez… ? commença Gwen, mais elle s'interrompit brutalement, frappée par une idée glaçante. Dressée sur ses pattes arrière, tu en es sûr ?
-J'en suis sûr, confirma Elyan, je ne suis pas près de l'oublier.
-Oh non…, frémit la jeune femme.
-Qu'y a t-il ?
-Dans mes souvenirs, cette créature n'était pas dressée sur ses pattes arrière. Toutes ses pattes étaient posées sur son socle.
Elyan la dévisageait :
-Tu penses… qu'elle a bougé entre temps ?
-Je… Oh non.
Une autre pensée venait de traverser l'esprit de la reine, qui réfléchissait maintenant à toute vitesse.
-Qu'y a t-il ? répéta le chevalier sans comprendre.
-Les deux trous dans le cou de Gaël… Et s'ils avaient été causés par les griffes des deux pattes avant de cette créature ? Il y a une griffe par patte. Si la statue est capable de prendre vie, alors elle a parfaitement pu engendrer de telles blessures ! Il est même possible que cet animal ait planté chacune de ses six griffes dans la peau de sa victime mais que Gaius n'ait vu que celles du cou. Si les autres se trouvaient dans le dos, elles ont pu être recouvertes par les brûlures !
Elyan pâlit soudainement en comprenant en même temps qu'elle ce que cela signifiait : la créature de Tina et Fina avait tué Gaël. Probablement sur ordre des deux femmes, à en juger par la chaîne qui maintenait la statuette prisonnière.
-Alors tu as fini par trouver le meurtrier, constata-t-il faiblement. Les meurtrières.
Ils restèrent silencieux, accablés par cette révélation.
- D'où viennent les brûlures, selon toi ? demanda le chevalier.
Son ton restait désarmé. Gwen réfléchit un instant avant de répondre :
-La chaîne…
-Pardon ?
-Il y a trois ans, le jour où le Grand Dragon a attaqué Camelot, sa patte était attachée à un morceau de chaîne brisée semblable à la chaîne de la statuette. Je me souviens l'avoir remarquée car elle était forgée d'un métal que je n'avais encore jamais vu chez aucun forgeron, un métal spécial probablement conçu pour résister aux flammes d'un dragon afin de le retenir prisonnier… Cela n'a de toute évidence pas suffi, remarqua-t-elle, mais c'était l'objectif. Puisque le même type de chaîne a été construit pour la créature de Tina et Fina, cela signifie sûrement qu'elle peut elle aussi cracher le feu !
Elyan ferma les yeux le temps d'assimiler l'information :
-Donc Tina et Fina se chargent des recherches d'un meurtre qu'elles ont elles-mêmes commis. Est-ce qu'elles ont tué Gaël dans le seul but d'avoir un prétexte pour interroger les chevaliers et se procurer des informations sur la cité ? Cela expliquerait pourquoi leurs questions étaient si étranges…
Quelque chose dans ce raisonnement dérangeait Gwen :
- Je suis en partie d'accord avec toi, dit-elle, je pense effectivement qu'elles agissent en tant qu'espion chargé de collecter des informations sur nous. En revanche je ne crois pas que cette mort soit uniquement un prétexte. Elles ont une influence sur l'esprit des hommes : elles n'ont pas besoin d'une excuse pour leur soutirer des renseignements. Je pense qu'elles en avaient réellement après Gaël, même si j'ignore encore pourquoi. Alors elles ont décidé de faire d'une pierre deux coups : se servir de leur propre crime pour entrer dans la vie quotidienne du château.
- Même trois coups, ajouta Elyan, puisque cela leur permettait aussi de choisir la direction que prendraient les recherches et de nous mener à de fausses conclusions.
Gwen hocha vigoureusement la tête, lorsqu'elle entendit des pas à l'extérieur de la pièce.
Ils sursautèrent tous les deux quand la porte s'ouvrit violemment. Malheureusement, ce n'était pas Gaius qui rentrait finalement de la ville basse. Les deux fausses amies d'Uther venaient de faire leur entrée dans la pièce :
- Je vois que nous sommes démasquées, constata calmement Tina.
