Chapitre 46 : Les disparus

Après sa rencontre avec Freya, Merlin s'était remis en route vers Camelot, l'esprit bourdonnant de pensées. Il n'arrivait pas à croire qu'il avait revu la jeune femme et qu'ils s'étaient parlé ! L'échange lui avait donné un élan d'énergie et d'optimisme inespéré, malgré l'abattement qu'il avait ressenti lorsqu'il avait dû partir. Et maintenant qu'elle l'avait libéré du bracelet de Morgane, il n'avait plus à se soucier des dégâts que l'objet pouvait occasionner. Les dieux étaient enfin venus à son aide, c'était assez rare pour être souligné.

Toujours sous l'apparence de Guy, il marcha jusqu'à rejoindre la route. Il repensa à Morgane, qui ne connaissait toujours pas la véritable identité de l'homme à qui elle se confiait. Elle ignorait que Guy était Emrys. Elle ignorait qu'il était Merlin. Il s'inquiétait de plus en plus de la réaction qu'elle aurait en l'apprenant. Puis il repensa à leur dernière conversation. A l'étonnante clairvoyance dont elle avait fait preuve, se montrant enfin capable de comprendre qu'il ne pouvait pas accepter les actes les plus terribles qu'elle avait commis. Même si elle ne montrait toujours aucun signe de remords, le simple fait qu'elle comprenne révélait une évolution dans son état d'esprit.

Merlin remarqua alors quelque chose par terre, un morceau de tissu déchiré. Cela l'interpella car c'était le deuxième ou le troisième qu'il voyait sur son chemin depuis qu'il avait quitté le lac. Il se pencha pour le ramasser. La matière était la même que celle des chemises des chevaliers. Il en avait suffisamment lavé pour s'en rappeler. Arthur lui-même portait ce type de vêtements… Cette pensée suscita chez le jeune sorcier une angoisse que la raison ne parvenait pas à calmer.

Pressant le pas, il rentra rapidement à Camelot, n'oubliant pas de reprendre son apparence normale avant de traverser la ville basse pour rejoindre le château. Parvenu devant les gardes de l'entrée, il leur demanda s'ils avaient vu le roi sortir. L'un d'eux lui répondit qu'ils l'avaient vu partir il y a un moment déjà, mais qu'il n'était pas encore rentré.

-Ce n'est pas le seul, d'ailleurs, ajouta le second garde.

Merlin se tourna vers lui :

-Que voulez-vous dire ?

-Juste avant le départ du roi, plusieurs autres nobles sont sortis en même temps. Il y avait la reine Guenièvre, ainsi que son frère, mais aussi Dames Tina et Fina.

-Dames Tina et Fina ?

-Oui, elles étaient avec eux, répéta le jeune garde.

Merlin ne comprenait pas :

-Mais qui sont ces Dames ?

C'était au tour des gardes d'être confus.

-Tu sais bien, les Dames à qui Arthur a demandé de trouver le meurtrier de Gaël ?

-Arthur ? Pourquoi ne suis-je pas au courant ?

Sa question suscita un certain trouble chez les deux hommes, qui se regardèrent sans vraiment comprendre.

-Je ne sais pas, répondit finalement le second. Je pensais que tout le monde les connaissait, au château. C'est qu'elles sont très appréciées ici, ces Dames, elles ont un charme certain ! Depuis leur arrivée il y a quelques jours, elles ont parlé à plusieurs chevaliers pour aller au fond de l'affaire, et elles ont collaboré avec la reine. Elles ont même une chambre au château.

Merlin se demanda comment il avait pu manquer une information aussi importante. Il était sans doute distrait par ses excursions régulières chez Morgane, mais tout de même pas au point de passer à côté d'un évènement comme celui-ci ! Peut-être y avait-il un malentendu. Il fallait qu'il parle aux chevaliers. Ces derniers avaient apparemment échangé avec les deux femmes. Plus important encore, peut-être pourraient-ils lui apprendre les raisons du départ d'Arthur et des autres, que ce soit lié aux recherches du meurtrier de Gaël ou non.

Il s'éloigna des gardes, après les avoir remerciés de leur aide. Le mauvais pressentiment qui l'habitait croissait encore, sans qu'il puisse se l'expliquer.

En entrant dans le château, il vit Gauvain se diriger vers lui d'un air confus :

-Merlin, as-tu vu Gilli ? Cela fait un moment que je le cherche sans succès, je commence à m'inquiéter…

A nouveau, le cœur de Merlin se serra. Il se passait quelque chose. Il fallait qu'il en ait le cœur net. Du plus profond de son être, il le sentait. Un danger menaçait ses amis.

-Je ne sais pas si cela a un lien, répondit le jeune sorcier, mais Gwen, Elyan et Arthur sont sortis de la cité il y a peu de temps. Est-ce que tu sais pourquoi ?

Gauvain secoua la tête, pensif, ce qui ne rassura pas Merlin.

Le jeune sorcier précisa :

-Les gardes me l'ont appris après que j'ai trouvé des vêtements déchirés qui ressemblaient beaucoup à ceux d'Arthur sur le sentier, à l'orée de la forêt. Mais ils ne sont pas partis tous ensemble : Gwen et Elyan ont été les premiers, accompagnés de deux femmes du nom de Tina et Fina. Arthur est sorti juste après. Je ne sais pas qui sont ces deux Dames mais il semblerait qu'elles soient présentes à Camelot depuis quelques jours. Peut-être les connais-tu, elles ont questionné les chevaliers. Apparemment, elles recherchaient le meurtrier de Gaël pour le roi. Il est possible que ce soit lié à leur excursion d'aujourd'hui. Peut-être y a-t-il eu une découverte qu'ils sont allés voir de plus près. Mais si ce sont bien des pans de la chemise d'Arthur que j'ai trouvés, alors il a dû se produire quelque chose. Je pense qu'ils sont en danger.

Gauvain fronça les sourcils quand Merlin mentionna Tina et Fina, mais ce n'était pas ce qui sembla le plus l'interpeller. Le jeune sorcier avait dû confirmer ses angoisses à propos de Gilli, les étendant même au roi et plusieurs de ses proches.

-Tu as raison, dit-il avec inquiétude. Il leur est arrivé quelque chose. Il faut que nous les retrouvions.

Puis, il esquissa un léger sourire, et sa main glissa jusqu'au pommeau de son épée.

-C'est encore à nous de tirer son Altesse des ennuis dans lesquels il s'est fourré, lança-t-il malicieusement.

Merlin hocha la tête :

-Peux-tu m'en dire plus sur les Dames Tina et Fina ? Comment se fait-il que personne ne m'en ait parlé et que je ne les aie jamais croisées ? J'ai l'impression qu'elles sont restées discrètes mais les gardes disent que tout le monde les connaît. Y a-t-il eu une volonté d'Arthur de me cacher leur présence ? Je ne comprends pas pourquoi il ne m'en aurait pas parlé…

Si le roi avait délibérément caché ces femmes, cela avait-il un rapport avec les secrets qu'il gardait depuis quelques temps ? Mais, dans ce cas, pourquoi Merlin semblait-il être le seul dans l'ignorance ?

-Tu ne savais vraiment pas qui elles étaient ? s'étonna le chevalier. Je suis probablement le seul chevalier qu'elles n'ont pas encore interrogé, puisque je reviens de Willowdale, mais j'ai beaucoup entendu parler d'elles au château… Même si Arthur ne t'a pas lui-même expliqué qui elles étaient, tu as dû entendre d'autres personnes en parler.

Merlin repensa aux dernières conversations qu'il avait eues avec son entourage, mais il n'y avait rien à faire. Personne ne lui avait jamais parlé de ces femmes.

-Personne…, murmura-t-il. C'est étrange.

Arthur n'était pas le seul à avoir omis d'aborder ce sujet. Gauvain lui-même ne lui en avait jamais parlé. Bien sûr, il était possible qu'il n'y ait simplement pas pensé… D'autant qu'il venait d'apprendre l'identité d'Emrys. Il était normal qu'il soit plus préoccupé par cette nouvelle que par le reste.

Mais Gwen non plus n'en avait pas parlé à Merlin. Les gardes avaient pourtant précisé que la reine avait collaboré avec ces femmes. Il était surprenant que ce sujet de conversation ne se soit jamais présenté depuis leur arrivée. De la même façon, aucun serviteur du château n'en avait fait la mention devant le jeune sorcier. Aucun chevalier non plus. Et n'était-il pas curieux que Merlin n'ait à aucun moment croisé Tina et Fina ?

Le jeune sorcier commençait à penser qu'une force supérieure l'avait empêché de rencontrer ces femmes. L'avait empêché ne serait-ce que d'en entendre parler. La question était de savoir pourquoi.

Il fit part de ses réflexions à Gauvain, intéressé par son point de vue.

Celui-ci n'hésita pas longtemps : il partageait ses conclusions. Selon lui, il était parfaitement impossible que Merlin ignore quoi que ce soit de ce qui se tramait à Camelot. Il l'avait prouvé année après année, protégeant sans cesse la cité et ses habitants des divers assauts ennemis. La seule explication était qu'on l'avait volontairement tenu à l'écart.

Tous deux furent contraints d'accepter la probable vérité : c'était une force magique qui l'avait tenu à l'écart de cette situation. Quelqu'un ne voulait pas qu'il s'intéresse aux Dames Tina et Fina. Sans doute représentaient-elles un danger pour Camelot. Sans doute étaient-elles à la solde de Mordred. Ecarter Merlin, c'était écarter Emrys.

Savoir ces femmes avec Gwen, Elyan et, potentiellement, Arthur et Gilli, n'avait rien de rassurant. Alors que la panique s'emparait déjà de Merlin, Gauvain souleva un autre point :

-Comment se fait-il que tu aies finalement pu en entendre parler aujourd'hui par les gardes ? demanda-t-il.

La réponse s'imposa au jeune sorcier comme un coup de massue :

-Le sortilège qui me maintenait dans l'ignorance a été levé, dit-il au chevalier. Elles ont terminé ce qu'elles avaient à faire à Camelot. Elles n'ont plus besoin de se protéger d'Emrys.

Ils marquèrent tous deux un silence.

-Allons-y, dit sombrement Merlin. Seulement toi et moi. Je veux utiliser mes pouvoirs librement pour aller plus vite.

Gauvain l'observait avec attention, et le jeune sorcier se fit la réflexion que son ami chevalier n'avait probablement jamais vu cette part de lui. Celle du sorcier qui effrayait tant ses ennemis. Ne souhaitant pas s'attarder sur cette pensée qui le mettait mal à l'aise, Merlin l'invita à le suivre et détourna le regard.

Ils se rendirent aux écuries pour se procurer deux chevaux, et prirent la route au galop.

Ils constatèrent rapidement que les morceaux de tissu que Merlin avait trouvés quelques heures plus tôt n'étaient pas les seuls. Il y en avait d'autres. Quelqu'un traçait pour eux la route à suivre. Gwen avait fait la même chose pour qu'on les retrouve lorsqu'ils avaient été pris en otage par Lamia et les chevaliers qu'elle tenait sous son charme. C'était certainement Arthur qui leur indiquait la voie cette fois-ci. Cela expliquerait pourquoi ces indices ressemblaient tant au tissu des chemises du roi.

Le regard déterminé de Merlin s'illuminait d'or tandis qu'ils galopaient sur les routes. Il n'était pas question de perdre du temps à chercher les prochains pans de tissu sans utiliser la magie. Grâce à ses pouvoirs, Merlin les repérait à l'avance et ils n'avaient pas besoin d'errer avant de connaître la direction à suivre.

Emrys retrouverait ses amis.

Note : Merci à laorart et LegolasHV pour vos reviews, à Pauline L, qui a ajouté cette histoire à ses favoris, et enfin à Claraeros, qui m'a moi-même ajoutée à ses auteurs favoris et auteurs suivis ! :)