Chapitre 60 : L'appel du dragon

Des patrouilles de chevaliers ratissaient la forêt aux abords du château, recherchant certainement le couple royal qui avait déserté les lieux depuis presque une journée entière. Kilgarrah put tout de même déposer les voyageurs à terre à une distance raisonnable de la cité mais il n'avait pas la possibilité de rester à cet endroit sans être repéré. Impossible pour lui d'attendre sur place qu'Arthur se rendît jusqu'à la citadelle et en revînt avec l'ambre dont ils avaient besoin. Il reprit donc son envol, après avoir signifié au souverain qu'il le contacterait plus tard par télépathie pour le guider jusqu'à sa nouvelle position.

Arthur et Elyan marchèrent ainsi jusqu'à l'entrée de la ville basse, portant chacun l'un des blessés sur le dos. Les gardes leur expliquèrent la situation, mais ils l'avaient bien sûr déjà comprise : Tina, Fina, Elyan, Gwen, Gauvain, Merlin et le roi lui-même avaient tous été vus la veille en train de quitter la cité mais aucun d'entre eux n'était revenu depuis. La nuit tombée, les gardes avaient donc donné l'alerte au seigneur Léon, qui avait organisé des recherches. Les autres souverains présents à Camelot n'avaient pas encore été prévenus pour éviter de les inquiéter mais aussi probablement pour les empêcher de profiter de cette absence.

Arthur et Elyan se séparèrent : le premier partit chercher l'ambre tandis que le second ramenait les blessés auprès de Gaïus et s'assurait que le seigneur Léon fût informé de leur retour.

Sans s'arrêter pour répondre aux regards interrogatifs des autres gardes qu'il croisait sur son chemin, le roi se dirigea vers le château puis vers les souterrains d'un pas ferme. Lorsqu'il eut atteint la crypte, il se mit à fouiller dans les coffres qui s'y trouvaient, en quête du précieux matériau qui garantirait la survie de Guenièvre et Gilli.

Ce fut en contemplant à la bougie les quelques bijoux sertis qu'il venait de choisir qu'il s'en rendit compte pour la première fois. L'ambre et la magie avaient la même couleur. Cette teinte si caractéristique que prenait l'iris d'un sorcier à l'instant précis où il utilisait ses pouvoirs. Il tenait entre ses mains plusieurs de ces gemmes, dont certaines étaient si claires qu'elles tendaient vers l'or. Leur nuance pâle était frappante de similarité avec cette lueur qu'il avait observée dans le regard de tant d'ennemis et de si peu d'amis.

Cette roche organique étant utilisée pour les sortilèges liés à l'énergie, fallait-il voir un lien entre l'energie et la magie ? Qu'était donc la magie si ce n'était pas une énergie, une force, une puissance ? Un être au regard ambré était-il un être que la puissance habitait au point d'en marquer le regard par sa couleur ?

-Arthur… Arthur…

Il fut tiré de sa transe par la voix du dragon qui résonnait déjà dans son esprit, lui permettant de s'apercevoir qu'il avait passé un certain temps à regarder fixement les bijoux qu'il tenait dans ses mains. Cela le déstabilisa : il ne se reconnaissait plus depuis leur départ de l'île, il avait l'impression que son esprit ralentissait, que son corps ne lui obéissait plus, qu'il n'était empli que d'un profond vide. Il s'était coupé de ses émotions pour s'épargner le poids d'un mal être qui l'empêcherait de fonctionner mais il savait que ce dernier était toujours en lui, tapi dans l'ombre et ineffaçable. L'ignorer ne suffisait pas à le faire disparaître.

-Arthur… Arthur…

L'appel remplissait son esprit, l'aidant à revenir progressivement à la réalité. Plus encore, il l'attirait vers la créature.

Il referma sa main sur les bijoux et quitta la salle des coffres pour remonter à la surface, suivant la direction insufflée par Kilgarrah. Il dut repasser devant ses propres gardes pour sortir de la cité, les mêmes qui l'avaient vu partir la veille pour ne jamais revenir. Il leur assura qu'il serait de retour rapidement cette fois-ci.

La voix le guida à travers une portion de forêt pendant presque une heure avant de le faire bifurquer pour se diriger vers une zone plus rocheuse et isolée. Il arpenta les reliefs de ce désert gris jusqu'à atteindre une grotte, dans laquelle il pénétra avec prudence.

Là, dans l'obscurité, il sentit la présence du dragon avant de le voir.

-Comme tu es petit pour un si grand destin, gronda celui-ci en se révélant.

Lui en revanche, était particulièrement imposant dans cet endroit confiné.

Un si grand destin, disait-il ?

Lorsque le souverain avait pris la décision de renoncer au trône, il avait d'abord pensé qu'il devait honorer les prophéties avant de se retirer… Mais combien de temps faudrait-il pour unir Albion et y apporter la paix ? Pour le meilleur ou pour le pire, sa vision des choses avait évolué depuis ce moment, à mesure qu'il prenait conscience du fait qu'il n'était pas digne d'incarner le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, et ce quoi qu'en disent les légendes.

Soigner Gwen et Gilli.

Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.

Autoriser la magie.

Là se trouvait à présent le seul destin d'Arthur. Ce n'était qu'une partie de ce qu'on lui prédisait mais cela devrait suffire. Une fois tout cela accompli, il abandonnerait la couronne. Ces tâches représentaient le minimum qu'il devait à son entourage et au peuple, mais c'était aussi le maximum qu'il pouvait mener à bien sans s'éterniser au pouvoir. Le reste serait du ressort de son successeur : à lui d'unifier les royaumes en une terre unique, à lui de faire régner une ère de paix. A lui d'honorer cette destinée grandiose pour laquelle Arthur n'était pas à la hauteur. Qu'Arthur ne méritait pas d'accomplir.

Alors il ignora la remarque et leva le visage :

-C'est donc vous le second dragon...

Il jaugeait son interlocuteur comme ce dernier l'avait fait pour lui, remarquant que ses larges yeux avaient aussi une teinte ambrée. Ce n'était pas une coïncidence. Sans attendre de réponse, il posa les breloques tirées de ses coffres devant lui. Soigner Gwen et Gilli.

S'il fut surpris de cette attitude, Kilgarrah n'en montra rien. Il ne demanda pas non plus comment Arthur avait eu connaissance d'un second dragon. Il ferma les paupières et posa une patte sur les joyaux. Des filaments couleur or émergèrent alors de ses griffes, ruisselant sur l'ambre et la faisant scintiller dans la pénombre de la caverne. Cela dura plusieurs secondes, puis plusieurs minutes. Enfin, il retira sa patte et invita le roi à récupérer les gemmes nimbées de lumière.

Fasciné, celui-ci les saisit une par une avec un gant pour éviter de faire passer l'énergie dans son propre corps. Ainsi éclairées, elles avaient plus que jamais la couleur de la magie. Il les rangea dans ses poches.

-Vous n'êtes pas comme Aithusa, nota-t-il en s'apprêtant à partir. Votre rôle auprès d'Emrys est très différent.

A son grand étonnement, cela fit réagir Kilgarrah :

-J'étais l'ami et le guide du jeune sorcier que tu nommes Emrys avant même que naisse Aithusa. Cela fait moins d'un an qu'elle est sortie de sa coquille, tu l'ignorais peut-être. Elle a un grand pouvoir mais ce n'est encore qu'une enfant qui n'a pas encore la sagesse et la connaissance d'un ancien.

Arthur en perdit ses mots :

-Moins de… Moins… Moins d'un an ? Mais comment… ? Comment peut-elle être si… ? Son apparence humaine est celle d'une fillette d'au moins dix ans… Et j'ai eu une longue conversation avec elle… Comment pouvez-vous dire qu'elle a à peine un an ? Enfin, elle m'a tout de même parlé de destin et d'Emrys ! Elle m'a même expliqué que mon serviteur Merlin tomberait bientôt dans un état de profonde tristesse et qu'il fallait donc attendre le bon moment pour lui révéler mon intention d'autoriser la magie ! Je comprends qu'une enfant d'une dizaine d'années puisse parler ainsi, qu'elle puisse comprendre et planifier ces choses-là, mais pas un nourrisson !

Kilgarrah avait incliné la tête de manière presque imperceptible à l'évocation de son échange avec la dragonne, trahissant peut-être une forme de surprise. Mais s'étonnait-il du simple fait que le fils d'Uther avait discuté avec la dragonne ou bien du contenu même de cette discussion ? Quoiqu'il en soit, même dans sa confusion, Arthur avait fait attention. En révélant son choix de rétablir l'usage de la magie à ce nouvel allié, il avait aussi laissé entendre que cela ne devait en aucune façon parvenir aux oreilles de Merlin. Ainsi, si Kilgarrah décidait de parler de cette résolution à Emrys, il prendrait garde à le prévenir du besoin de garder le jeune serviteur dans l'ignorance sur ce point.

-Comme beaucoup d'autres créatures, nous évoluons plus rapidement que les hommes, répondit le dragon. L'apparence de fillette d'Aithusa est le reflet de la maturité qu'elle a gagnée sur l'échelle humaine, la maturité d'une petite fille plutôt que d'un nouveau-né. Les choses s'inverseront certainement lorsqu'elle atteindra l'âge adulte. Les dragons vivant bien plus longtemps que vous, elle devrait rester jeune et en bonne santé sur plusieurs siècles.

Arthur ne faisait pas simplement la rencontre d'un dragon. Il s'ouvrait pour la première fois à la connaissance de cette espèce et de ses incroyables spécificités. Il fut à nouveau pris du pincement qu'il ressentait chaque fois qu'il s'attardait sur de nouveaux aspects de ce monde magique qu'il avait si longtemps repoussé. Ou peut-être était-ce un peu plus qu'un pincement.

Son regard croisa celui de Kilgarrah, qui l'observait avec attention. Il était difficile de déchiffrer ses expressions mais cela ne le rendait que plus intimidant. Comme s'il pouvait lire dans les cœurs et dans les pensées.

Précautionneusement, l'être magique inclina son museau pour se mettre à hauteur d'homme.

-Tu portes en toi une immense douleur, constata-t-il d'un ton presque doux.

Arthur retint son souffle, sentant malgré tous ses efforts l'émotion monter en lui. Une seule phrase et il se retrouvait à retenir ses larmes devant cette créature qui osait mettre des mots sur ce qu'il ressentait.

-Non, vous vous trompez…, dit-il en détournant la tête mais sans reculer.

S'il voulait maintenir sa souffrance à l'écart, il ne pouvait pas admettre son existence à voix haute.

-Je n'ai ni raison ni tort, dit le Grand Dragon en se redressant, je dis seulement ce qui est et ce qui n'est pas.

-Je…

Les mots comme les pensées du jeune roi en étaient réduits à un bégaiement. Était-il possible de nier cette réalité plus longtemps ?

Il prit une inspiration et réprima un sanglot.

-Vous et moi, dit-il enfin, nous ne méritons pas le pardon.

Sa voix, d'abord tremblante, se fit progressivement plus assurée :

-Je vous ai reconnu, vous savez, c'est vous qui avez mis la citadelle à feu et à sang il y a quelques années. Mon père a commis un acte abominable en exterminant votre espèce et en vous emprisonnant, mais cela ne justifiait pas le massacre d'innocents que vous avez perpétré après vous être échappé. Il en va de même pour moi et pour le mal que j'ai causé aux sorciers. Même s'il est le résultat de mon éducation et même si Camelot avait fréquemment été attaquée par la magie, il n'en reste pas moins que j'ai participé à l'exécution d'innocents. Cela demeurera jusqu'à ma mort un poids atroce sur ma conscience. Une immense douleur, comme vous dites.

Il dut relâcher ses poings.

Kilgarrah laissa passer un instant avant de répondre, lui donnant ainsi le temps de reprendre ses esprits. Puis il fit une nouvelle observation :

-Tu as changé. Tu n'es plus le crétin que tu étais il y a quelques années.

L'insulte prit Arthur au dépourvu, surtout venant d'une créature qui semblait si majestueuse et solennelle.

-Le crétin ?

-C'est ainsi que te décrivait initialement celui avec qui tu partages une destinée. Ce n'est qu'avec le temps que j'ai vu son opinion changer.

-Attendez un peu… Emrys me considérait comme un idiot ?!

Le dragon se mit à rire :

-Je suis sûr qu'il avait ses raisons.

Était-ce vraiment si surprenant, après tout ? De leur propre aveu, certains de ses proches l'avaient jugé prétentieux, égoïste et stupide en le rencontrant : Merlin, Gauvain, Guenièvre… Peut-être avaient-ils eu raison, d'ailleurs. Le terme de crétin révélait toutefois encore un autre aspect de la personnalité d'Emrys, une forme de légèreté d'esprit et d'humour qu'on ne s'attendait pas à voir chez une figure de légende. Plus le temps passait et plus Arthur découvrait de nouvelles facettes de son identité.

-Et vous ? osa-t-il demander, quoique sans animosité. Considérez-vous que votre comportement était celui d'un crétin avant votre alliance avec Emrys ? Est-ce cela qui vous a conduit comme moi à commettre le pire ?

Un grondement retentit dans la caverne. Avait-il contrarié le dragon ?

-Uther avait fait disparaître ma famille, rappela ce dernier, alors j'ai voulu faire disparaître sa cité. Il m'a pris les Seigneurs des Dragons et tous mes semblables, alors j'ai voulu lui prendre la même chose. Ma vengeance n'aurait pas empêché les prophéties de s'accomplir car, contrairement à Aithusa, je n'ai pas le pouvoir de modifier ce qui est écrit. Je pouvais anéantir Uther sans regrets. L'histoire nous dira si ma volonté relevait de la crétinerie ou d'autre chose. Mais ton partenaire de destinée a alors découvert son héritage de Seigneurs des Dragons, et cela a tout changé. Il m'a forcé à partir, mais il m'a surtout redonné une famille, cette famille que je pensais avoir perdue. Ce n'est pas seulement par obligation que j'ai abandonné l'idée de représailles, c'est aussi pour lui.

C'était donc Emrys qui l'avait repoussé ce jour-là, et non Arthur. En découvrant le Grand Dragon vivant, le roi en avait simplement conclu que Merlin s'était trompé lorsqu'il l'avait déclaré mort, mais cela n'avait pas de sens. A présent que le souverain découvrait le rôle du sorcier dans cette victoire, il comprenait ce qu'il s'était passé. Merlin n'avait pas pu manquer l'intervention d'Emrys. A l'époque, il devait déjà l'assister. Après la mort de Balinor et la transmission de son don, le protecteur de Camelot avait donc arrêté la menace, et Merlin s'était chargé de faire avaler à Arthur un mensonge quelconque pour justifier la disparition soudaine de leur ennemi. En réalité, son valet était un allié crucial d'Emrys. Il avait continuellement couvert ses traces au fil des années, plus ou moins directement et toujours en restant dans l'ombre. Et Gaïus tenait sans doute un rôle similaire.

Au-delà de cela, Arthur se rendait aussi compte de ce qui comptait le plus aux yeux de Kilgarrah. Ce qu'il l'avait poussé à déclarer la guerre à Camelot et qui l'avait ensuite poussé à s'y allier. L'amour envers sa famille. Et là encore, Emrys se trouvait au centre de tout : le sorcier qui se démenait depuis si longtemps pour réconcilier le monde magique et les dirigeants des royaumes. Il n'avait pas seulement obligé le Grand Dragon à se rallier à sa cause, il avait su le bouleverser. Comment réagirait-il en apprenant que le roi qu'il avait protégé au prix de tant d'efforts ne comptait pas aller jusqu'au bout de leur destin commun et préférait laisser cette place à un autre ?

-Ce que vous me dites là, reprit Arthur, confirme ce que nous savions déjà tous les deux. Mon père est la cause des violences issues des deux camps : il a lancé la Purge contre la magie tout en la poussant à retourner cette violence contre nous. Emrys représente l'exact opposé : il protège Camelot tout en travaillant à la libération de la sorcellerie. Et je suis moi-même à mi-chemin entre les deux : autrefois du côté de mon père et aujourd'hui de celui d'Emrys. Mais comment une personne dont les origines sont aussi sombres que les miennes pourrait-elle jamais être digne d'accomplir le destin que vous m'attribuez et continuer son règne comme si tout était pardonné ? Pourquoi m'avoir choisi, moi, malgré ce passé inacceptable ?

Cette fois-ci, Kilgarrah répondit immédiatement et sur le ton de la conclusion :

-Peut-être est-ce ton destin que de trouver la réponse ?

Il devait considérer que la conversation était terminée puisqu'il déploya soudain ses ailes et passa en coup de vent à côté d'Arthur, qui fut forcé de se plaquer contre le mur pour ne pas être emporté.

-Attendez ! cria-t-il, tandis que la créature sortait de la grotte et s'élevait vers les nuages. Ne partez pas ! Revenez ! J'ai besoin d'en savoir plus !

Mais en vain. Il avait espéré obtenir des explications, mais il devenait de plus en plus évident qu'il n'y en avait tout simplement aucune. Au diable les remarques mystérieuses de Kilgarrah ! Au diable sa conviction insensée que le fils d'Uther avait une destinée, il se trompait forcément !

Un nouveau pincement se fit sentir, et même quelque chose d'un peu plus fort. Comme on s'accroche à un radeau, le jeune roi se tourna vers ses missions pour ne pas se noyer.

Soigner Gwen et Gilli.

Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.

Autoriser la magie.

Et enfin renoncer au trône.


Note : Merci à Sapindetin, Gwenetsi et Lison Doute pour vos reviews, ainsi qu'à la personne qui a commenté en Guest et à osemoss pour son ajout de cette histoire à ses favoris et ses alertes !