Chapitre 61 : Ivresse

Remarquant une taverne qui se trouvait sur leur chemin, le seigneur Gauvain insista pour s'y arrêter et ainsi profiter avec Merlin d'un bon repas. N'était-ce pas la moindre des choses après toutes les épreuves qu'ils venaient de traverser ? Cette dépense était possible puisque les gardes de Mordred l'avaient seulement privé de son épée personnelle sans s'intéresser à sa bourse. Comme il avait abandonné son armure sur l'île, il ne portait que des vêtements simples et la lame sans sigle qu'on lui avait mise entre les mains pour combattre Fergus : les conditions étaient donc réunies pour se restaurer dans l'anonymat.

Mais à présent qu'il étaient attablés à l'intérieur de cette pièce bondée, il devenait clair que l'envie de déjeuner n'était pas sa véritable motivation. La bière coulait à flots et leurs chopes ne se vidaient jamais. Dès qu'ils buvaient quelques gorgées, Gauvain réclamait qu'on les servît à nouveau, de sorte que les deux hommes se retrouvèrent bientôt fortement alcoolisés. Ils voulurent partager le bon repas initialement évoqué mais, ayant utilisé la majorité de leurs pièces pour tenir le rythme des boissons sans cesse renouvelées, il ne leur restait plus grand-chose pour la nourriture et ils durent se contenter d'un bol de soupe agrémenté de croûtons de pain.

La tête dans les nuages, Merlin se laissait porter par les sensations que lui procurait la boisson, d'abord avec réticence puis volontiers. La pression qui pesait sur ses épaules s'atténuait ainsi, même si les moyens qui avaient mené à ce reflux restaient artificiels.

Le chevalier parlait de tout et de rien, invitant son ami mal à l'aise à faire de même et lui expliquant qu'il devait voir ce moment comme une bulle de tranquillité parfaite pour se détendre. Ne plus se préoccuper de ses soucis passés, présents ou futurs. Le verre de Merlin était aussi vide que leur bourse mais les effets de la bière persistaient, s'amplifiaient, et il ne s'en plaignait pas. Le sourire aux lèvres, il se sentait flotter comme dans un rêve. Il n'avait pas l'habitude de lâcher prise mais il se rendit compte que cela lui faisait du bien. Le simple fait de boire et de s'amuser entre amis lui permettait de se sentir normal et libéré d'un poids. Il évoquèrent successivement une multitude de sujets : d'abord la soupe de cette taverne, qu'ils comparèrent à celle de Camelot, puis les recettes de leurs enfances respectives. Ils en vinrent ainsi à se remémorer les environnements dans lesquels ils avaient chacun grandi, les bêtises qui leur avaient valu d'être punis, leurs premières amitiés et quelques anecdotes divertissantes datant de cette époque. Puis, la conversation bascula naturellement vers des souvenirs plus récents et quelques traits d'humour avant de s'orienter vers des remarques amusées sur les tenues et attitudes des autres personnes présentes dans la salle.

Mais lorsqu'une jeune femme à l'épaisse chevelure leur rappela Guenièvre, le regard de Merlin s'assombrit au souvenir de l'état de santé de son amie :

-J'espère qu'elle va se remettre…

Gauvain, qui semblait beaucoup moins ivre que lui, hocha la tête avec sérieux mais s'agita aussitôt pour rebondir vers une idée plus légère. Un sourire malicieux éclaira son visage, signe qu'il avait trouvé comment frapper fort :

-Est-ce que tu sais que j'ai autrefois tenté de la séduire ?

Merlin s'étouffa avec un croûton :

-Gwen ?!

Son ami se contentait de l'observer d'un air ravi.

-C'est perturbant comme idée…, reprit le jeune sorcier après avoir longuement toussé.

-C'était bien avant qu'elle devienne reine, j'ignorais encore qu'elle était promise à un autre. Déjà à l'époque, elle avait rejeté mes avances.

Un souvenir s'animait dans l'esprit de Merlin. Cela allait bien faire rire le chevalier.

-Tu sais, il y a quelques années, elle m'a embrassé.

Gauvain hoqueta.

-Tu plaisantes…

Le jeune sorcier secoua vivement la tête mais s'arrêta en s'apercevant que le mouvement lui donnait le tournis. Il dut s'interrompre quelques secondes, le temps que la pièce cesse de tanguer autour de lui.

-Je suis tout à fait sérieux… Elle m'a sauté dessus en me voyant guéri d'un empoissonnement, expliqua-t-il avant de froncer les sourcils devant son lapsus.

Confus, il s'imagina changé en carpe par un sort qui aurait mal tourné.

-Non non, se corrigea-t-il vite. Je voulais dire empoi-sonnement.

-Merlin, oublie ton statut d'immense sorcier, c'est ce baiser le plus gros secret que tu nous aies jamais caché !

Ils en rirent bêtement et le chevalier renchérit :

-Alors nous avons tous les deux un passé plus ou moins romantique avec elle… Evidemment, il a fallu qu'elle choisisse la Princesse Arthur… Mais au moins, toi tu as eu droit à un baiser !

Merlin gloussait devant l'air offusqué de son ami. Ce spectacle d'indignation n'était rien de plus qu'une question d'ego.

-Au fait, demanda Gauvain, est-ce qu'Arthur est au courant de cette histoire ?

-Aucune idée, j'ignore si elle le lui a dit. Personnellement, il ne me viendrait pas à l'idée d'en parler, et tu devrais faire de même avec ton histoire !

Ils trinquèrent de leurs chopes désormais vides.

Des hennissements se firent entendre à l'extérieur et, quelques instants plus tard, un groupe de trois hommes entra dans la taverne. Ils portaient des capes semblables à celles des druides mais le reste de leur tenue était fait du même cuir qu'on pouvait trouver chez les bandits de grand chemin. Drôle de combinaison ! Ils étaient venus à cheval, ce qui n'était pas commun dans un établissement comme celui-ci où ne passaient habituellement que les habitants des villages alentours, assez proches pour faire le trajet à pied. Calmes mais décidés, ils s'installèrent à une grande table où se trouvaient déjà quelques personnes et ils engagèrent la conversation avec elles en attendant de passer commande.

Merlin détourna son attention d'eux, attiré dans une nappe de brouillard où son esprit se tournait essentiellement vers ses ressentis et très peu vers le monde extérieur. Celui-ci semblait assourdi et flou, jusqu'à ce qu'un nom plus que familier soit prononcé :

-Le roi Arthur a complètement été humilié, disait l'un des hommes d'un ton satisfait.

Le jeune sorcier se figea et tendit l'oreille, faisant signe à Gauvain d'écouter avec lui ce qui se disait à cette table. Il espérait avoir été discret, mais il était difficile d'en juger avec les idées aussi embrumées. Il s'efforça de se concentrer.

Celui qui parlait avait une large mâchoire carrée qui se crispait de temps en temps, peut-être sous l'effet d'une colère sous-jacente. Il racontait connaître un sorcier qui travaillait au cœur de la cité secrète de Mordred et qui avait le matin même assisté à un spectacle incroyable sur place : le roi Arthur avait été capturé. Avec sa reine et quelques-uns de ses chevaliers. Publiquement mis face à ses crimes. Sans l'arrivée d'Emrys pour le secourir, le souverain serait encore prisonnier à l'heure actuelle.

Tandis que le tavernier s'approchait de la grande tablée pour demander aux nouveaux venus ce qu'ils désiraient, ces derniers s'interrompirent pour l'inclure dans l'échange.

-Et vous, mon cher ? Savez-vous ce qu'il s'est passé ?

Parlant de plus en plus fort, l'homme répéta ses informations jusqu'à finalement retenir l'attention de toute la pièce. Personne ne répondait : la magie était un sujet tabou sur lequel on évitait de se prononcer. Cela ne l'empêcha pas de continuer et il en profita pour élever encore un peu la voix, visiblement décidé à ce que tout le monde sache ce qu'il avait à dire. Il expliqua que Mordred avait abordé devant ses propres hommes et face à Arthur le sujet de la Purge, révélant à ceux qui l'ignoraient que son origine était encore plus révoltante qu'on pouvait l'imaginer. Merlin écarquilla les yeux en l'entendant énoncer précisément ce qu'il s'était passé entre Uther, Nimueh et Ygraine. Cela signifiait que le roi connaissait à présent toute la vérité ! Était-ce cela qui l'avait tant affecté ?

Mais ce n'était pas tout : l'homme rapporta ensuite que le jeune mage avait évoqué les persécutions commises par les Pendragon. La reine avait essayé de défendre son mari avant d'être remise à sa place. Puis, Mordred avait invité le jeune roi à deviner la véritable identité d'Emrys, chose qu'il aurait forcément dû savoir puisqu'il s'agissait de quelqu'un qu'il côtoyait au quotidien. Un souverain digne de ce nom ne pouvait pas être aveugle à ce point et aussi longtemps aux intentions de qui l'entouraient.

Le sang de Merlin ne fit qu'un tour tandis qu'une forte nausée montait en lui. Non… Mordred n'avait pas révélé… Il échangea un regard avec Gauvain.

-Mais ce grand benêt n'a même pas été capable de trouver ! Il a passé quelques minutes à énumérer les noms de ses chevaliers sans penser une seule seconde au véritable Emrys ! Il a même demandé la réponse à Mordred, qui s'est bien gardé de la lui donner !

Merlin expira bruyamment mais personne ne le remarqua mis à part Gauvain, dont le front se plissait. Tous les autres demeuraient suspendus aux lèvres de l'homme.

-Mais qui est le véritable Emrys ? demanda innocemment une jeune femme au visage rond. Le savez-vous, vous-même ?

-Bien sûr ! Ceux qui ont rejoint Mordred, comme c'est mon cas depuis ce matin, savent exactement la place qu'il occupe dans le cercle privé du roi. Même si nous ne l'avons encore jamais rencontré en personne. Nous vous le révèlerons aussi si vous nous rejoignez !

Les clients de la taverne se regardaient avec inquiétude tandis que l'orateur les laissait s'imprégner de ses mots. La plupart d'entre eux étaient encore ébahis. Il venait d'avouer son ralliement à l'ennemi de Camelot… A celui dont les sbires semaient la discorde dans les villages !

Merlin, quant à lui, comprenait un peu mieux ce qui était en train de se passer. Ce discours était destiné à recruter de nouveaux sorciers : le jeune mage se servait de sa confrontation avec Arthur pour faire passer à la communauté magique un appel diamétralement opposé à celui qu'Aithusa et Emrys avaient précédemment diffusé.

-Mordred a ensuite pointé du doigt comment le fils Pendragon condamne ses propres alliés quand il suit l'idéologie du père : il condamne un certain sorcier tout puissant qui veille sur lui, mais aussi d'autres personnes auxquelles il ne s'attend pas forcément. Et n'oublions pas que la colère et la trahison de Morgane sont nées alors qu'elle vivait encore à Camelot, dans la peur constante de finir exécutée par sa propre famille.

Il continua ainsi de s'exprimer dans le silence de la taverne, relatant sans faire de pause la façon dont le jeune mage avait fait taire Arthur par ses arguments en refusant de laisser un Pendragon le caricaturer.

-La destruction des villages est certes violente mais ce n'est que le résultat d'une guerre entre les sorciers et le reste de la population, une guerre rendue inévitable par ceux qui nous gouvernent. En revanche, une fois qu'une personne se rallie à sa cause, Mordred est prêt à tout pour la protéger et pour faire d'elle quelqu'un de libre et de puissant, même quand elle n'a jamais pratiqué la magie auparavant.

-Eh bien, dit Gauvain à voix basse. Maintenant qu'on sait ce qu'il s'est passé, on comprend mieux la prostration d'Arthur…

Dans son état d'ivresse, Merlin avait du mal à tout absorber. Il aurait voulu pouvoir réfléchir à ce qu'il venait d'entendre mais seuls ses instincts et son cœur semblaient s'éveiller, tous ces mouvements internes s'entremêlant dans un amas confus.

D'après l'homme, la confrontation s'était alors transformée en un affrontement physique. On avait fait venir des cachots les seigneurs Elyan et Gauvain, pour assister Arthur dans un combat forcé contre un sorcier de leur choix. Il fallait bien remettre le roi à sa place, lui montrer la force des gens à qui il s'en prenait. Comme on pouvait s'y attendre, il avait été défait en à peine quelques secondes. Il avait souhaité recommencer, mais le résultat était resté le même. Ce n'était qu'après plusieurs dizaines de tentatives que les trois malheureux combattants étaient parvenus à vaincre leur unique adversaire. Et ce n'était que par la grâce de l'arrivée d'Emrys à leur secours qu'ils avaient ensuite pu s'échapper.

La main de Gauvain effleura le pommeau de l'épée à sa ceinture. On utilisait l'intervention de Merlin sur l'île comme un moyen de plus d'écraser la réputation de son souverain.

-Comme je vous le disais, murmurait l'homme devant ses auditeurs bouche bée, le roi Arthur a complètement été humilié. Criminel, aveugle, incompétent, incapable de protéger son propre peuple…

Le jeune sorcier se sentait impuissant dans le brouillard d'alcool qui colonisait ses pensées. Son cerveau était diminué et son propre corps le trahissait. Mais plus que tout, le souffle lui manquait en pensant à l'épreuve dégradante qu'avait subi son ami. Cela expliquait bel et bien pourquoi celui-ci s'était montré si distant.

-Rejoignez-nous auprès de Mordred, conclut l'homme en brassant du regard l'ensemble de la pièce. Vous savez bien que le fils Pendragon doit être renversé.

La chope de la personne la plus proche explosa soudain entre ses mains, et Merlin sursauta. Il avait causé cela, perdu le contrôle comme un sorcier débutant. En partie parce qu'il n'avait plus toutes ses capacités mais aussi parce que quelque chose grandissait en lui à mesure qu'il se désinhibait. L'impression fut d'abord confuse mais il en devint progressivement certain : ses pouvoirs gagnaient en puissance depuis que la chape de plomb qui pesait sur lui au quotidien avait été levée par l'abus de boisson. Dommage que ce même abus fût aussi ce qui l'empêchait de se servir correctement de sa magie. Une intuition naquit alors dans son esprit, vaporeuse, impossible à formuler pour l'instant.

Gauvain le dévisageait mais personne d'autre ne s'en préoccupa : tous semblaient penser que l'incident était dû à une poigne un peu trop ferme.

-Ce que vous dites est illégal, hasarda la jeune femme au visage rond.

-Nous ne pouvons pas cautionner vos idées, renchérit un autre homme plus âgé.

-La sorcellerie est dangereuse ! criaient plusieurs personnes.

L'orateur sourit :

-Je sais que vous ne pouvez pas admettre devant tout le monde votre volonté de nous rejoindre, alors je vais simplement vous indiquer où vous pouvez nous trouver. A chacun d'entre vous de décider ou non d'utiliser cette information. Maintenant que vous connaissez la vérité sur la Purge, l'ignorance d'Arthur et son incompétence, vous avez toutes les clés en main pour prendre la bonne décision.

Il décrivit le chemin à suivre pour se rendre chez Mordred, expliquant que l'emplacement de l'île n'avait désormais plus besoin d'être gardé secret puisque leurs ennemis le connaissaient.

-Il vous faudra ensuite attendre au bord de l'eau qu'on vienne vous chercher, il est d'ailleurs possible que vous ne puissiez pas voir l'île avant d'y être invités car nous la rendront bientôt invisible et transparente pour le monde extérieur. Nous comptons parmi nos meilleurs alliés la communauté des guerriers invisibles qui travaille à accomplir cette tâche le plus tôt possible.

Il laissa à nouveau le silence s'installer.

Merlin se rappela le guerrier tatoué à qui il avait subtilisé son bouclier. Un guerrier invisible. L'objet avait été orné d'un glyphe représentant cette capacité et il lui avait permis de se rendre sur l'île à dos de dragon sans être repéré. Le guerrier lui-même était recouvert de symboles très similaires qui accordaient sans doute à leur porteur un contrôle complet des divers pouvoirs liés à l'invisibilité. Cela devait fonctionner de la même façon que le tatouage de Merlin, qu'il avait méticuleusement doté du pouvoir de métamorphose. Apposer le glyphe ensorcelé sur son propre corps permettait à un enchantement d'être activé sans dépendre d'un objet extérieur, tandis que l'apposer sur un objet extérieur permettait d'en faire profiter plusieurs porteurs au fil du temps. Il regrettait de ne pas avoir pu garder ce bouclier. Il avait dû le poser pour examiner Gilli lorsqu'il l'avait libéré des cachots, et l'objet avait ensuite disparu sans qu'il sache très bien comment. Sur le moment, il ne s'était pas attardé pour réfléchir à la question mais, à présent qu'il y repensait, il se rendit compte que l'une des jumelles avait dû mettre la main dessus alors qu'il avait le dos tourné.

Autour d'eux, certains clients de la taverne semblaient sincèrement touchés par la parole de l'homme, mais aucun d'eux ne prononça le moindre mot. L'hésitation et la peur planaient sur la pièce, mais on pouvait sentir que quelques personnes allaient répandre le message de Mordred. Peut-être même allaient-elles le rejoindre.

Mais une voix se fit entendre derrière Merlin :

-Je pense que votre maître va trop loin, dit une jeune femme. Le roi Arthur a ses défauts mais il n'est pas son père. Il a fait plusieurs déclarations expliquant que les druides peuvent vivre en paix sur son royaume. Et n'oublions pas que le temps de la chasse aux sorciers est révolu depuis son arrivée au pouvoir, on n'organise plus de raids sur des camps ni d'exécutions en masse. Les rares exécutions sont celles de sorciers pris sur le fait en train de faire usage de la magie, et la plupart du temps parce qu'ils s'en sont pris à Camelot ! La loi et sa mise en pratique sont deux choses différentes, et ceux qui sont assez attentifs s'en rendent bien compte. Emrys l'a compris et il s'applique à faire bouger les choses de l'intérieur, sans violence injustifiée.

Certains hochèrent la tête et d'autres la secouèrent, tandis que quelques personnes murmuraient entre elles, horrifiées qu'on puisse parler d'un mouvement en faveur de la magie comme d'une chose positive. Merlin, lui, resta sans voix devant la foi que cette inconnue plaçait en lui.

-Ma fille a raison, dit le tavernier aux hommes en cuir. Il est temps que vous remontiez sur vos chevaux et que vous repartiez.

L'homme de Mordred qui avait tant parlé se leva doucement. Puis, il balaya la pièce du regard, sourit à nouveau et se dirigea vers la sortie en invitant ses compagnons à le suivre.

-C'est peut-être votre avis, dit-il, mais je ne serais pas surpris de revoir très bientôt les visages de certains de vos clients.

Il croisa le regard de quelques personnes, dont Merlin et Gauvain. Alors qu'il s'apprêtait à partir, un jeune garçon les interpella :

-Est-ce que Mordred a changé de stratégie ? cracha-t-il. Il ne nous envoie plus ses hommes pour nous massacrer dans nos villages ? Il a décidé de faire passer ses idées en nous convaincant plutôt qu'en nous abattant ? Se rend-il compte que nous n'avons pas oublié ses anciennes méthodes ?

L'atmosphère se tendit aussitôt.

-Cette part de violence envers les villages est indispensable pour se faire entendre de nos gouvernants, s'agaça un autre homme en cuir qui n'avait encore rien dit pour l'instant. Elle n'est d'ailleurs pas terminée. Ce n'est que grâce à la bonté de Mordred que nous venons aujourd'hui vous proposer une alternative. Avant qu'il soit trop tard pour vous aussi.

Plusieurs clients mirent la main à leur ceinture, cherchant à attraper leurs couteaux pour ceux qui en avaient. La situation allait dégénérer.

Le troisième homme de Mordred marmonna un sortilège et toutes les tables de la taverne reculèrent brutalement, faisant tomber la plupart des gens à terre. Merlin en faisait partie et la pièce se remit à tournoyer autour de lui. Plus le monde devenait flou et plus il sentait ses instincts s'activer, sa magie s'allumer. Un puissant feu parcourait ses veines et l'animait.

Les clients qui étaient armés se relevèrent aussitôt, couteau en main, et il se jetèrent sur les ennemis. Ces derniers portaient aussi des épées, et ils les dégainèrent immédiatement pour parer les coups qui pleuvaient et riposter de plus belle. Gauvain avait déjà brandi la sienne pour se joindre à la bagarre. Il ne semblait y avoir qu'un seul sorcier parmi eux, et Merlin fit de son mieux pour l'empêcher d'agir sans se faire lui-même remarquer. Toujours avachi par terre, il utilisa sa magie pour envoyer des objets dans sa direction sans discontinuer, ne lui laissant pas le temps de reprendre ses esprits pour répliquer. En laissant cette force jaillir hors de lui, il avait l'impression qu'un torrent de flammes était expulsé. Des dizaines d'objets décollèrent et furent précipités vers l'autre sorcier.

-Impossible de viser correctement, grogna Merlin pour lui-même.

Il n'atteignait sa cible qu'une fois sur deux, mais il faisait voler tant de choses à travers la pièce que cela restait suffisant pour submerger l'adversaire. La scène était parfaitement chaotique, entre ceux qui se battaient à mains nues, ceux qui utilisaient leurs lames, et la vaisselle qui volait de toutes parts.

Au bout de quelques minutes, Gauvain et les autres clients finirent par avoir raison des hommes en cuir et se hâtèrent de tous les ligoter tandis que leur sorcier gisait par terre, assommé par l'un des projectiles de Merlin.

Ce dernier eut du mal à s'arrêter . L'énergie brûlait toujours en lui.

-Pourquoi est-ce que les hommes de Mordred s'arrangent toujours pour attaquer les tavernes où je m'arrête ? s'offusqua le chevalier.

L'état de la pièce était désastreux, et le jeune sorcier se sentait coupable d'avoir largement participé à la destruction de la vaisselle. Le tavernier ne semblait toutefois pas s'en soucier, trop heureux de voir que sa fille n'avait pas été touchée.

-Est-ce que tout le monde va bien ? demanda celle-ci.

Personne n'avait subi de blessure grave, et les clients paraissaient plus sonnés qu'autre chose. Ils ne s'étaient certainement pas attendus à vivre un tel cataclysme ce jour-là.

-Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire d'eux ? s'interrogea l'un des hommes qui avaient combattu aux côtés de Gauvain.

-Eh bien mon ami et moi sommes en route pour Camelot, dit Merlin le souffle court. Si vous pouvez nous donner un chariot.. ou quelque chose…, nous les emmènerons avec nous pour les livrer au roi !

-Bonne idée, ajouta Gauvain, et nous pouvons en faire une cariole en y attelant leurs chevaux. Le trajet sera beaucoup plus rapide que prévu !

-Je vais vous trouver de quoi les transporter, dit la fille du tavernier en hochant la tête, je vous mets ça dehors avec les chevaux.

Un lien de confiance s'était naturellement tissé entre ces gens qui avaient affronté l'ennemi ensemble. Gauvain fouilla le sorcier inconscient et trouva à son cou un collier orné d'une pierre rouge, qu'il récupéra.

-J'en étais sûr ! s'écria-t-il. Je suis prêt à parier qu'il ne peut pas faire de magie sans son bibelot ! Ce n'est pas la première fois que je vois cela chez les hommes de Mordred.

-Les deux autres n'ont pas utilisé de sorcellerie, dit Merlin en tentant de faire le tri dans ses idées embrouillées, est-ce que ce n'est pas un peu étrange ? Ils nous ont pourtant bien précisé que Mordred formait tout le monde…

-Peut-être, mais le plus bavard des trois nous a aussi appris qu'il n'avait rejoint son nouveau maître que depuis ce matin. C'est un peu court pour apprendre la magie ! Et ce doit être pareil pour l'autre.

C'était donc cela la grande armée qui les menaçait ? Des sorciers incapables de lancer un sort sans outil pour les y aider, et des bandits qui n'avaient aucun pouvoir pour l'instant ? C'était là une faiblesse à exploiter le moment venu. Mais pourquoi ces bandits rejoignaient-ils les rangs de Mordred ? Bien sûr, il n'était pas impossible que des personnes dépourvues du don de magie aient aussi eu envie de défendre la cause des sorciers, mais c'était tout de même moins attendu. C'était à se demander s'ils n'étaient pas là pour l'opportunité de piller des villages avec la force de frappe des sorciers à leurs côtés. Merlin fit part de ses réflexions à Gauvain, qui semblait plutôt d'accord mais le regardait avec un sourire amusé. Se rendant brusquement compte qu'il parlait trop fort, le jeune valet ferma la bouche. Oups.

Tous deux prirent ensuite un moment pour aider le tavernier à nettoyer la pièce. Tous les meubles allaient devoir être remplacés, sans parler de la vaisselle. Un petit groupe se porta volontaire pour continuer afin qu'ils puissent reprendre la route sans plus tarder.

Le jeune sorcier sentait encore sa magie frémir en lui avec une intensité hors du commun qui se maintiendrait tant que l'effet euphorisant de l'alcool le porterait.

-Allons-y, dit le chevalier en commençant à traîner les corps de leurs prisonniers à l'extérieur. Voyons un peu ce qu'on nous a dégoté pour les transporter.

On les aida à déplacer les trois hommes et à les hisser sur le chariot en bois qui les attendait dehors. La fille du tavernier avait pris soin de l'adapter afin d'y atteler les trois chevaux de manière rudimentaire.

-Ce n'est pas une cariole royale mais ça fera l'affaire ! dit Gauvain.

Merlin était parfaitement heureux de laisser son ami prendre les devants car l'expérience lui avait appris à s'effacer derrière des partenaires plus charismatiques pour ne pas se faire remarquer, ce qui s'imposait actuellement plus que jamais. Sa magie atteignait visiblement des sommets sous l'effet de la boisson, comme c'était le cas lors de pics émotionnels. Sans surprise, ces deux situations avaient pour point commun de faire tomber en lui certaines barrières, le seul souci étant qu'elles lui faisaient aussi perdre le contrôle. Comment pouvait-il atteindre cet état de pure libération sans pour autant perdre la maîtrise de lui-même ? La réponse lui échappait encore mais elle était à portée de main, et son intuition se précisait.

Tandis que les clients de la taverne se massaient à l'extérieur pour les regarder partir, le chevalier et le sorcier placèrent les trois prisonniers sur leur véhicule de fortune et échangèrent un regard : devaient-ils dire quelque chose pour défendre Arthur avant de s'en aller ? S'élever avec un message contraire ? L'orateur avait su se montrer convaincant malgré tout, peut-être fallait-il tenter quelque chose pour montrer à ces gens que ce qu'ils avaient entendu omettait plusieurs aspects de la situation.

Finalement, ce fut Gauvain qui s'avança :

-Ces hommes, dit-il en désignant la cariole, ont raconté beaucoup de choses tout à l'heure. Mon ami et moi souhaitons défendre le roi Arthur mais il me semble que cette demoiselle a déjà tout dit.

Il inclina la tête vers la fille du tavernier.

-Le fils d'Uther ne ressemble pas à son père, poursuivit-il. Il lui faut du temps pour se libérer de son influence mais il ouvrira les yeux parce que son but premier est le bien de son peuple. Croyez-moi, j'ai passé assez de temps à Camelot pour le voir. Emrys et lui sont complémentaires et leur alliance est la seule à pouvoir réellement ramener la paix dans les royaumes : elle sera le symbole d'un rapprochement entre les deux camps ! Ce n'est certainement pas Mordred qui résoudra quoi que ce soit avec ses massacres… Et, vous avez bien dû le remarquer, la loi d'Uther a beau être toujours en place, elle n'est jamais appliquée. Arthur croit encore adhérer à l'idéologie de son père mais tout dans ses actes montre le contraire.

Comme lors du discours des envoyés de Mordred, quelques personnes hochèrent la tête tandis que d'autres pinçaient les lèvres, mais la plupart d'entre elles ne réagit pas, gardant leurs pensées pour elles-mêmes. Gauvain croisa quelques regards mais il ne força personne à s'exprimer. Il eut un sourire pour tous ces hommes et toutes ces femmes effrayés, puis il invita Merlin à le suivre à l'avant de la cariole, où ils prirent tous deux place en saisissant les rênes de fortune qu'on leur avait confectionnés.

Tandis que les chevaux se mettaient au trot, le jeune sorcier grimaça. Ce qu'ils venaient de vivre ne présageait rien de bon, c'était le signe que Mordred déployait son armée pour propager ses théories et recruter de nouveaux soldats. Certes, cela n'avait pas bien fonctionné ici puisque l'un des hommes avait perdu son calme et dérapé dans la violence, mais sans cette erreur le résultat aurait été convaincant. Même à présent que le groupe était ligoté derrière eux, on pouvait se demander si quelques clients de la taverne n'avaient pas été influencés par ses paroles. Il était encore plus dérangeant de se représenter plusieurs dizaines d'hommes de Mordred quadrillant actuellement le territoire pour proposer leurs méthodes brutales au peuple. Néanmoins, voir ce premier groupe faire preuve de tant de maladresse donnait une forme d'espoir quant à la réussite que connaîtraient les autres. Si Mordred avait recruté un grand nombre de bandits, peut-être ces derniers auraient-ils du mal à se faire entendre, n'étant pas réputés pour leur sang-froid ni leur capacité à rester raisonnés. Leur nature de brigands pourrait même être exploitée par la suite : ils pourraient très bien rechigner à se lancer dans une véritable bataille entre deux armées, sachant qu'un tel affrontement avait de grandes chances de se révéler sanglant. Même l'argent n'était pas une motivation suffisante pour risquer un bain de sang.

Il fallait malgré tout garder en tête que la présence de ces hommes au sein de l'effectif déployé ne signifiait pas que l'armée toute entière était faite de bandits. Les personnes que Merlin avait vues sur l'île ressemblaient à des gens normaux : peut-être n'étaient-elles simplement pas les premières à se proposer pour massacrer gratuitement des villageois ou recruter. Il était donc difficile de mesurer exactement la part de bandits parmi l'armée de Mordred, et ainsi de savoir si ce chiffre était suffisamment élevé pour être exploitable.

Perdu dans ces conjectures qui lui donnaient mal à la tête et auxquelles il n'arrivait pas à réfléchir correctement, le jeune sorcier secoua la tête et se concentra. Il y avait encore un certain nombre de choses qu'il ignorait ou qu'il ne comprenait pas. Pourquoi, par exemple, Mordred avait-il changé de stratégie en cours de route ? Pourquoi commençait-il seulement à recruter alors qu'il avait auparavant envoyé tant de ses hommes piller et tuer ceux qu'il cherchait aujourd'hui à convaincre ? Ce n'était pas comme s'il avait eu besoin du récit du passage d'Arthur sur son île pour alimenter un discours efficace de propagande. Il aurait tout à fait pu commencer avant ! Ce revirement laissait penser que quelque chose l'avait fait changer d'avis récemment, mais pas nécessairement lors de la confrontation sur l'île. Le fait qu'il ait lancé ce projet aussi rapidement après leur visite chez lui semblait indiquer que l'idée était déjà présente avant dans l'esprit du jeune mage. Il s'était simplement servi de la présence temporaire d'Arthur pour renforcer sa parole. Qu'est-ce qui l'avait donc fait changer d'avis ?

La cariole filait à toute allure sur la route, donnant plus de force au vent qui soufflait sur leur visage. Cela accentuait la sensation de vitalité de Merlin. L'exaltation lui fit soudain prendre conscience des signaux que sa magie lui transmettait. Bien sûr ! Il comprit enfin l'intuition qui s'était progressivement formée en lui. L'ivresse lui donnait un premier contact avec ce que serait son pouvoir quand il serait réellement libre. Et il serait réellement libre quand il ne vivrait plus dans les chaînes de son secret. Oh, toutes ces années durant, il avait tant sous-estimé l'impact que pouvait avoir la répression de sa propre magie, cette part si importante de son identité ! Ce qui le traversait actuellement était un avant-goût de l'immense puissance qui l'attendait. La vérité se révélait à présent à lui, le remplissant d'une excitation sans nom, et il fut frappé de se percevoir une fraction de seconde comme une créature dont les ailes se déployaient.

Bientôt, il prendrait son envol.


Note : Bonjour ! Désolée, j'ai mis deux fois plus de temps que d'habitude à poster ce chapitre, c'est parce qu'il est deux à trois fois plus long que les autres. Je ne me voyais vraiment pas le morceler, pour moi il fallait qu'il soit en un seul bloc alors j'ai préféré retarder un peu le moment de le publier.^^

En tout cas, merci à Sapindetin, Lison Doute, Gwenetsi et au reviewer anonyme (Guest) pour vos retours sur le chapitre précédent ! Et bravo à Gwenetsi et au Guest qui ont remarqué le parallèle entre l'appel du dragon à Arthur dans le chapitre précédent et l'appel du dragon à Merlin dans le premier épisode de la série (et notamment que Kilgarrah fait la même remarque à Arthur que celle qu'il avait faite à Merlin à leur première rencontre). En réalité, j'ai fait beaucoup de parallèles entre ces deux scènes, à commencer par le titre du chapitre (« L'appel du dragon ») qui est le même que celui de cet épisode. Ceux que ça intéresse peuvent s'amuser à comparer les deux scènes, ils trouveront pas mal de points communs entre elles. Je pense que c'est important de créer cette symétrie dans l'histoire d'Arthur et de Merlin, qui sont tout de même les deux faces d'une même pièce. :)