Chapitre 66 : Mensonges et stratégie

Gauvain décida assez spontanément de serrer Gaïus dans ses bras. En apprenant que son protégé serait bientôt de retour à Camelot sain et sauf, le vieil homme d'ordinaire si stoïque n'avait pas pu retenir quelques larmes de soulagement.

Bon, il ne pleurait pas réellement, mais on le sentait tout de même plus touché que ce qu'il laissait voir.

-Je vous comprends, plaisanta le chevalier en défaisant son étreinte. Savoir qu'Emrys était en charge de retrouver Merlin n'avait rien de rassurant. On ne sait jamais ce qu'il va faire, celui-là.

-Celui-là ? Merlin ou Emrys ?

-Enfin Gaïus, vous n'avez plus besoin de faire cette distinction avec moi, je suis dans le secret à présent !

Le vieil homme se figea, fronçant ces légendaire sourcils.

-Vraiment ?

-Je n'en parlerai à personne, c'est promis.

-Est-ce que Merlin le sait ?

-Nous en avons longuement parlé, j'avais beaucoup de retard à rattraper.

Pensif, Gaïus lui rendit finalement son sourire :

-Il a de la chance de vous compter parmi ses proches.

Ce fut au tour de Gauvain d'écarquiller les yeux.

-Oh… Eh bien, merci, mais je crois qu'il se débrouille déjà très bien par lui-même. Il nous a sortis d'une sacrée situation hier, vous savez, ça n'a pas dû être facile. Et puis le choc de découvrir que sa mère était prisonnière sur place !

Il secoua la tête :

-D'ailleurs elle sera heureuse de savoir qu'il va bien, savez-vous où je peux la trouver ?

Encore un peu sous le choc, le vieil homme hocha la tête d'un air absent.

-Elle est partie cueillir des herbes pour aider à soigner les blessés, mais je la préviendrai à son retour.

Gauvain acquiesça et se retourna pour voir Gwen et Gilli de plus près. Pâles mais paisibles, ils étaient chacun allongés sur une couche au milieu des appartements de Gaïus dans une atmosphère à mi-chemin entre le médical et le mystique. Ils étaient entourés de compresses et de plantes, mais les morceaux d'ambre qui brillaient contre leur peau étaient sans nul doute ce qui attirait l'attention. Voir la magie faire le bien n'était pas quelque chose de courant.

La porte s'ouvrit sur Arthur, qui parut surpris et presque gêné de tomber sur eux. Avait-il espéré rendre visite aux blessés sans croiser personne ? Et quel était donc le petit objet qu'il s'était empressé de dissimuler dans sa poche en les voyant ?

-Gauvain, les gardes m'ont dit que tu étais de retour… Où est Merlin ?

-Il va bien, le rassura immédiatement le chevalier. Emrys et moi l'avons trouvé sur la plage aux abords de l'île de Mordred, en pleine forme. Il n'a pas été capturé.

A en juger par la réaction d'Arthur, un poids avait été retiré de ses épaules. Malheureusement, on voyait qu'il en portait encore beaucoup d'autres.

-Après cela, nous nous sommes séparés d'Emrys et nous sommes rentrés à Camelot, dit Gauvain. Merlin sera bientôt là, il est resté en arrière pour… cueillir des herbes pour… aider à soigner les blessés.

Le roi fit une légère moue. Était-ce de l'incrédulité qu'on lisait sur son visage ?

-Les gardes m'ont aussi dit que tu avais ramené des prisonniers, c'est du bon travail.

Adieu les félicitations pleines de fougue qu'il adressait habituellement à ses chevaliers. Il ne montrait désormais pas plus d'enthousiasme qu'un homme condamné au bûcher.

-Je les ai mis aux cachots, dit Gauvain. Il y a parmi eux un sorcier qui ne peut pas faire de magie sans son collier, et malheureusement pour lui je le lui ai confisqué.

-Mais comment les avez-vous capturés si vous n'êtes pas retournés sur l'île ? Et comment avez-vous fait pour rentrer si rapidement ?

-Merlin moi sommes tombés sur eux dans une taverne sur le chemin du retour. Après les avoir faits prisonniers, nous avons volé leurs chevaux pour les atteler à une carriole et gagner du temps sur le trajet du retour.

-Hmm, et que faisiez-vous dans une taverne ?

-Eh bien nous avions faim après toutes ces aventures !

Arthur fit un pas vers le chevalier et se pencha vers lui en le reniflant :

-Et soif aussi, si je ne m'abuse.

Gauvain voulait hausser les épaules mais il se força à rester respectueux.

-Très peu, Sire.

-Je n'en doute pas. En tout cas, je vois que Merlin n'a pas perdu le nord après toutes ces aventures, et qu'il a facilement retrouvé le chemin de la taverne.

Arthur avait dit cela en regardant Gaïus. Le sous-entendu semblait être que Merlin était un habitué des lieux de beuverie, ce qui n'avait pas vraiment de sens car Gauvain ne l'y avait jamais vu.

Le roi poussa un soupir.

-Que faisaient ces hommes là-bas ?

-Ils étaient là pour parler aux villageois locaux de ce qu'il s'est passé sur l'île de Mordred, dit Gauvain en essayant de rester délicat. Répandre un message et présenter les évènements comme une humiliation pour vous, ainsi que la preuve soi-disant définitive de votre incompétence et de votre malveillance. Ils s'en servent pour recruter de nouveaux soldats dans leur guerre contre nous. Ils ont évoqué ce qui vous a été révélé à propos de votre naissance, de la présence d'Emrys dans votre entourage proche à Camelot, et ils ont relayé toutes les critiques qui vous ont été faites concernant le bannissement de la magie, notamment celle selon laquelle cela vous mènerait à condamner vos propres alliés.

Arthur prit la nouvelle comme quelqu'un qui s'y était attendu mais qui accusait malgré tout le coup. Constater que le chevalier savait tout cela devait aussi lui faire un drôle d'effet.

-Je vois, dit-il.

On aurait pu espérer qu'il développerait ses impressions et parlerait de tout ce que ces révélations impliquaient notamment sur le bienfondé des lois contre la magie, mais il n'en fit rien.

-Sire, dit Gauvain en faisant de son mieux pour ne pas aller trop loin dans ses propos au risque d'apparaître comme un traître. Certaines de ces informations méritent qu'on en discute.

Le roi le fixa du regard, d'abord silencieux, avant de bondir soudainement :

-Bien sûr, il est grand temps de parler stratégie, suis-moi !

Il quitta la pièce devant un Seigneur Gauvain ébahi, qui se retourna pour échanger un regard d'incompréhension avec Gaïus. Celui-ci baissait la tête, attristé. Arthur avait tout bonnement ignoré le véritable sens de ses mots. Difficile de savoir ce qu'il fallait en déduire. Refusait-il simplement de renier son héritage ? Mais, si c'était bien le cas, n'aurait-il pas sermonné Gauvain pour avoir osé faire de tels sous-entendus ?

Ce dernier se précipita tout de même à la suite du souverain, curieux de connaître leur destination. Ils sortirent du château et passèrent par la cour avant de s'engouffrer dans des souterrains.

Mais où allaient-ils donc ?

A mesure qu'ils longeaient des couloirs et qu'ils descendaient des volées de marche à n'en plus finir, l'obscurité grandissait. Ils durent se munir de torches, qu'ils trouvèrent accrochées aux murs de pierre, avant de continuer leur chemin.

Ils débouchèrent finalement sur une gigantesque grotte souterraine, et le roi se retourna :

-Connais-tu cet endroit ?

Le chevalier secoua la tête, confus.

-C'est ici que le Grand Dragon était enfermé, dit Arthur. Il y a passé deux décennies avant de s'échapper il y a quelques années.

Gauvain regarda autour de lui avec attention. Deux décennies seul dans ce souterrain sombre. C'était bien assez pour développer contre Uther une haine brûlante.

-Pourquoi m'avez-vous amené ici ?

-Personne ou presque ne connaît l'entrée de cette grotte, c'est le lieu idéal pour planifier la riposte contre Mordred à l'abri des espions.

Alors il n'avait pas parlé de stratégie uniquement pour changer de sujet. Il souhaitait réellement préparer les affrontements à venir. Sa posture résolue et ses lèvres légèrement pincées trahissaient une détermination froide rarement observée chez lui. La seule autre fois où Gauvain l'avait vu ainsi, c'était en combattant Fergus.

-Je trouve étrange que vous ayez choisi cette grotte, en particulier maintenant que nous connaissons personnellement celui qui en a été le prisonnier.

L'emplacement était on ne peut plus symbolique des méfaits commis par les Pendragon. S'y trouver représentait quelque chose pour Gauvain, et il ne comprenait pas que cela ne touche pas le roi plus que cela.

-Et quel autre lieu auriez-vous choisi ? Quel autre point de rencontre considéreriez-vous comme plus sûr que celui-ci ?

Il avait raison, bien sûr, mais l'intuition de Gauvain lui soufflait que cela ne pouvait pas s'arrêter à une décision purement pratique. Arthur avait choisi de s'enfermer dans cette cave évocatrice de la Purge, de ses conséquences sur le monde magique, ce n'était pas anodin.

-Rien ne me vient, mais je pense malgré tout que…

Le regard du souverain le traversait comme s'il ne le voyait pas vraiment, et le chevalier se sentit obligé de s'interrompre de lui-même.

-Assez bavardé, dit Arthur. Pour lutter efficacement contre les sorciers de Mordred, il nous faut faire le point sur ce que nous savons d'eux. C'est toi qui les a le plus combattu : tu étais présent à l'attaque de Willowdale, puis lors notre combat contre Fergus, et enfin dans cette taverne hier. Ces expériences font de toi un élément clé pour m'aider à analyser leurs faiblesses.

Gauvain plissa les yeux mais il finit par acquiescer malgré le malaise grandissant que suscitait en lui l'attitude de son ami.

Ils commencèrent par évoquer les principales difficultés rencontrées lors d'un affrontement contre un ou plusieurs sorciers. La magie conférait à l'ennemi un avantage indiscutable. Si Camelot et ses alliés devaient affronter l'armée de Mordred, alors il fallait trouver le moyen de compenser ce déséquilibre. Leurs quelques victoires avaient toutes été obtenues en prenant l'adversaire de vitesse, en l'aveuglant, en détournant son attention ou en la divisant. C'était sur ce type d'approche qu'il fallait miser, mais il était difficile d'imaginer des moyens de généraliser cela à un combat entre deux armées. En en discutant, ils se firent la réflexion que la distance qui les séparait de l'adversaire jouait aussi un rôle important : ils avaient eu beaucoup de mal à défaire Fergus en partie parce qu'ils avaient dû démarrer l'affrontement à plusieurs mètres de lui. Le temps qu'ils les parcourent, le sorcier pouvait largement les neutraliser. Et rester à distance n'était pas une option, à moins d'avoir une arme permettant d'atteindre l'ennemi sans aller jusqu'à lui, de la même façon que la magie.

Il faudrait se montrer malin pour trouver des solutions, mais ce n'était pas impossible. Ce combat contre Fergus le leur avait finalement prouvé : le sentiment d'unité et de fraternité qu'avait ressenti Gauvain avec Arthur et Elyan à ses côtés était incomparable, et il avait compris à ce moment-là qu'ils n'étaient pas impuissants contre les sorciers. La volonté, la ruse, leurs réflexes de chevaliers… Avec tout cela, ils pouvaient s'en sortir.

Ils échangèrent quelques idées qui leur venaient à l'esprit, essayant de les approfondir au maximum. Le souverain était concentré et mémorisait toutes leurs pistes : il continuerait probablement d'y penser et d'affiner leur stratégie bien après leur discussion.

Gauvain avait remarqué autre chose : le besoin qu'avaient beaucoup d'hommes de Mordred d'utiliser un objet pour faire appel à la magie. A Willowdale, l'un des trois sorciers avait été dans ce cas. De même, la veille, le seul sorcier parmi les trois attaquants de la taverne avait eu ce handicap. On pouvait supposer qu'une bonne partie des ennemis était dans cette situation, conséquence probable du fait que le jeune druide mettait un point d'honneur à former tout le monde à la sorcellerie, y compris ceux chez qui l'aptitude ne venait pas facilement. A noter aussi : l'objet en question était toujours un bijou orné d'une pierre précieuse.

Arthur hocha vigoureusement la tête en entendant tout cela. Il disait avoir lui-même appris quelque part que Mordred manquait de sorciers puissants, ce qui expliquait aussi leur volonté de s'unir pour renverser Camelot et ses voisins. Tout le monde n'était pas Emrys ou Morgane. Cette potentielle faiblesse devait être exploitable d'une manière ou d'une autre, de même que la dépendance aux objets qui s'appliquait à beaucoup de soldats. Mais il ne fallait pour autant perdre de vue qu'un petit nombre de leurs adversaires aurait tout de même une grande maîtrise de la magie, comme cela avait été le cas de Fergus. Un homme comme lui pouvait utiliser son pouvoir par réflexe, et c'était d'ailleurs cette capacité qui lui avait permis d'ériger un muret devant lui à deux reprises lorsqu'Arthur avait réussi par ses manœuvres à l'approcher de près.

Pris dans ce tourbillon de pistes, ils les passèrent en revue plusieurs fois pour faire naître le plus d'idées possible et retenir les plus pertinentes. A certains moments, Gauvain pouvait voir les rouages tourner dans le cerveau du roi d'une manière qui ne faisait qu'accentuer son air détaché. Ils s'arrêtèrent à nouveau sur quelques solutions intéressantes.

Ils soulevèrent ensuite une autre de leurs préoccupations : les guerriers invisibles. Comment lutter contre une telle menace ? Arthur sembla pensif quelques secondes, avant de le fixer du regard. Il suggéra alors une approche à laquelle le chevalier s'en voulut de ne pas avoir pensé lui-même. Après tout, c'était de lui qu'elle était inspirée. Il ne manquait au roi que quelques informations pour faire les choses correctement, et Gauvain s'empressa de le renseigner avec un sourire en coin.

Mais sa joie s'effaça rapidement lorsqu'il vit que son interlocuteur ne le lui retournait pas, trop pris dans sa réflexion stratégique. Au lieu de cela, le souverain mentionna un problème supplémentaire : il avait entendu quelque part que Mordred avait des wyvernes à ses côtés. Cette fois, aucune idée efficace ne leur venait à l'esprit. La pensée qui trottait à cet instant dans celui de Gauvain était que Mordred ne les amènerait probablement pas à Camelot, sous peine de voir Emrys les retourner contre lui.

Ils continuèrent ainsi à approfondir leurs observations et leurs solutions potentielles.

La taille de l'armée ennemie au moment où elle frapperait était malheureusement impossible à prévoir, d'autant que les hommes de Mordred réussiraient sûrement à recruter de nouveaux soldats d'ici là, mais Gauvain précisa que les villageois n'étaient pas tous convaincus par le message du jeune druide et que beaucoup étaient encore révoltés par les massacres qu'il avait perpétrés. Ceux qui s'était trouvés dans la taverne la veille avaient combattu sans hésiter quand les hommes venus répandre leur message au nom du jeune druide s'étaient retournés contre eux. Si l'on comparait leur réaction à celle qu'avaient eue les habitants de Willowdale à l'époque où les envoyés de Mordred se contentaient de détruire sans tenter de convaincre, on pouvait voir que le sentiment général était passé de la terreur et la résignation à la colère et la rébellion. Malgré cela, il fallait s'attendre à ce que certaines personnes soient convaincues par le discours de propagande.

Le jour où elle attaquerait Camelot, l'armée de Mordred serait constituée de sorciers, de guerriers invisibles et éventuellement de wyvernes. Le roi avait évoqué quelques pistes pour lutter contre les ennemis les plus faibles ou ceux nécessitant des objets pour utiliser la magie, et il avait aussi développé une idée pour combattre l'invisible, mais rien contre les wyvernes et rien contre les sorciers les plus puissants. Du moins pour l'instant, car il disait vouloir poursuivre ses réflexions sur les prochains jours.

Dans le même temps, il fut décidé de renvoyer immédiatement Gauvain en mission secrète. Cette fois-ci, elle serait cruciale et son expérience faisait de lui la personne la mieux placée pour la mener à bien. Compte tenu de l'imminence de l'attaque de Mordred, il serait difficile pour le chevalier d'y parvenir à temps, c'est pourquoi il bénéficierait de l'aide d'Elyan et Perceval. Ces derniers l'accompagneraient pour garantir le succès de l'opération.

-Bien sûr, dit Arthur, il ne faut parler de tout cela à personne. Cette conversation toute entière doit rester entre nous. Je pense que les jumelles nous ont prouvé que Mordred planifie les choses méticuleusement et s'appuie sur des espions, alors ne fournissons pas plus d'informations à ceux qu'il a certainement encore placés ici. Moins il en saura et moins il pourra anticiper notre riposte le jour où il nous attaquera. Tu peux bien sûr en parler à Perceval et Elyan : dis-leur ce qu'ils ont besoin de savoir et préparez-vous à partir dans l'heure. De mon côté, je vais voir si je peux tirer des informations des prisonniers pour nous renseigner un peu plus. Si ce sont des bandits, comme tu l'évoquais, alors Mordred doit les payer. Cela signifie que leur loyauté repose uniquement sur l'argent : elle peut être brisée de plusieurs manières… Et s'il y en a d'autres comme eux au service de l'ennemi, alors il y a peut-être là un nouveau filon à exploiter pour l'affaiblir.

-C'est comme si c'était fait.

-Il est aussi temps, conclut Arthur, que je me confronte aux autres dirigeants et que j'utilise les arguments à ma disposition pour les convaincre de m'accorder le contrôle de notre armée commune.

La conversation était terminée. Ils étaient prêts à se séparer pour prendre en charge leurs missions respectives mais Gauvain ne pouvait pas quitter Camelot sans avoir évoqué la question qu'Arthur s'efforçait d'ignorer :

-Sire…, dit-il. Notre stratégie est prometteuse et nous avons bien fait d'en parler, mais il nous faut aussi parler d'autre chose. Après ce que nous venons de vivre, vous devez avoir des sentiments contradictoires concernant la magie. J'imagine que découvrir qu'Emrys fait partie de votre cercle d'amis a dû vous perturber, et il semblerait qu'il se soit rangé de votre côté et ne soit pas le seul sorcier à l'avoir fait. Kilgarrah et lui nous ont sauvés sur l'île, et ce sans arrière-pensée apparente. Est-ce que la confiance que vous leur avez accordée pour soigner votre épouse et retrouver votre valet n'est pas le signe d'un changement de perspective de votre part ? Et maintenant que nous connaissons la véritable origine de la Purge, certaines questions se soulèvent… Peut-être devrions-nous remettre en question certaines de nos croyances.

Il n'était pas impossible que le comportement d'Arthur soit dû à un changement de point de vue qui l'aurait poussé à une forte remise en question, et non pas uniquement à l'humiliation subie aux mains de Mordred.

Mais le roi évita son regard et prit une longue inspiration :

-Tu te trompes, je n'ai pas changé d'avis. Si mon père a commencé la Purge pour les mauvaises raisons, cela restait malgré tout la bonne décision. Aurais-tu oublié toutes les attaques que nous avons subies de la part de sorciers ? Mordred, que j'avais pourtant aidé, nous a trahis. Morgane, que nous aimions tous, nous a planté un couteau dans le dos. Dragoon, à qui j'ai accordé ma confiance, a tué mon père en prétextant le sauver. Et je ne doute pas qu'Emrys et son dragon ont des arrières pensées et nous trahiront bientôt aussi. Je n'ai accepté leur aide que parce que nous n'avions pas le choix.

Ses pupilles oscillaient de gauche à droite quand il s'exprimait sur ce sujet, comme s'il aurait préféré parler de n'importe quoi d'autre à la place. Était-il dans le déni ou pensait-il vraiment ce qu'il disait ? Gauvain sentait sa gêne se muer en une douleur sourde dans sa poitrine. Quelque chose n'allait vraiment pas.

Il souffrait, comme si son propre corps lui criait ce que ressentait son ami : Arthur avait mal, le chevalier en était certain. C'était dans ses mouvements forcés, dans son regard fuyant. Pas la moindre preuve visible, mais l'intuition du chevalier et son empathie le percevaient confusément là où la logique et l'observation avaient seulement remarqué un comportement anormal et a priori inexplicable. Il était tenté de lui en vouloir mais l'état émotionnel qui émanait du roi l'inquiétait trop pour cela.

Ebranlé, il s'arracha tout de même à cette constatation en voyant que la main d'Arthur tremblait légèrement.

-Vous…

Il y avait quelque chose d'instable chez lui qui terrifiait le chevalier.

Ils conclurent l'échange maladroitement, en faisant comme si ce moment de gêne n'avait pas eu lieu et en bredouillant quelques mots sur leurs missions respectives. Puis, ils remontèrent jusqu'à la cour du château dans le silence avant de se séparer.


Dès que Gauvain se fut suffisamment éloigné, Arthur poussa un soupir. Il marcha jusqu'à l'entrée du château et la franchit avant de s'isoler dans un recoin, de s'appuyer sur le mur. Il détestait mentir ainsi. Il voulait révéler ce qu'il avait derrière la tête à chacun de ses proches mais il prenait un risque à chaque fois qu'il s'y hasardait. Il avait accepté de le faire pour Léon dans un contexte particulier mais c'était inimaginable pour Gauvain ou Gaïus, bien plus proches de Merlin et donc plus susceptibles de lui en parler. Même s'il leur demandait de garder le secret et leur en expliquait les raisons, ce dont il n'avait d'ailleurs aucune envie puisqu'il essayait de repousser toutes ses pensées douloureuses, il craindrait toujours la possibilité qu'ils ne prennent pas l'avertissement d'Aithusa au sérieux ou que le secret leur échappe par accident, comme cela avait failli être le cas pour lui à plusieurs reprises lors de sa conversation avec le chevalier. Ignorer les questions et les sous-entendus avait été une épreuve, et il avait finalement été obligé de mentir plus directement pour mettre fin à l'interrogatoire. Heureusement, l'opinion de Gauvain sur la question de la magie n'avait pas le moins du monde paru influencée par ses mots. Arthur avait clairement lu en lui la volonté d'autoriser l'usage de la magie, une conviction certainement née de leur séjour sur l'île. C'était une bonne chose : Arthur n'avait pas entravé la remise en question de son ami. L'une des raisons pour lesquelles il s'était ouvert à Léon lorsque ce dernier émettait ses propres doutes avait notamment été d'empêcher qu'il se rallie à l'opinion de son dirigeant en voyant ses doutes écartés d'un revers de main.. Mais bien sûr, le cerveau de Gauvain ne fonctionnait pas comme celui d'un chevalier normal !

Arthur se redressa et prit une nouvelle fois le chemin des appartements de Gaïus en tentant de mettre ce qu'il s'était passé derrière lui. Malgré les questions gênantes du chevalier, ils avaient progressé dans la préparation d'une stratégie contre Mordred, c'était tout ce qui comptait.

Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.

Poursuivre l'alliance était en cours au fil des réunions avec les autres dirigeants, et il ne perdait pas de vue cet objectif.

Sauver Merlin devait se faire au bon moment.

Il réfléchissait donc déjà à repousser Mordred.

S'isoler dans la grotte du Grand Dragon pour en discuter à l'abri des espions lui avait semblé une évidence, malgré les haussements de sourcils de Gauvain qui avait cru y lire plus qu'une simple idée pratique. Pourtant, quel meilleur endroit pour se protéger des oreilles indiscrètes ? Pourquoi s'attacher à la valeur symbolique que pourrait ou non avoir l'endroit alors qu'il offrait une opportunité en or ?

Le temps passé dans le silence et la tranquillité de la grotte leur avait d'ailleurs permis de faire émerger un ensemble d'idées utiles pour permettre à une armée sans magie de lutter contre des ennemis sorciers, même si Arthur gardait en tête que la sorcellerie était aussi présente dans son propre camp à travers Emrys, Kilgarrah, Aithusa et les gens comme Gilli. S'il se reposait sur Gauvain et les chevaliers pour la résistance non-magique, il avait aussi réfléchi à des moyens de mettre en place une résistance basée sur la sorcellerie et son acceptation.

Cette fois-ci, il ne trouva personne en arrivant chez le vieux médecin. Seuls Gwen et Gilli étaient présents, toujours inconscients. Vérifiant que personne ne pouvait le voir, Arthur ressortit de sa poche l'objet qu'il avait dissimulé à Gaïus et Gauvain quelques heures plus tôt. La bague de Gilli. Après l'avoir retirée à Fergus et l'avoir lui-même enfilée pour ne pas la perdre, il l'avait gardée sans y penser, se souvenant seulement aujourd'hui qu'il devait la rendre à son propriétaire. Il effleura de sa main la joue de la reine en passant à côté d'elle, puis s'arrêta au chevet du jeune sorcier.

« Tu te trompes »,avait-il dit à Gauvain, « je n'ai pas changé d'avis. Si mon père a commencé la Purge pour les mauvaises raisons, cela restait malgré tout la bonne décision. Aurais-tu oublié toutes les attaques que nous avons subies de la part de sorciers ? Mordred, que j'avais pourtant aidé, nous a trahis. Morgane, que nous aimions tous, nous a planté un couteau dans le dos. Dragoon, à qui j'ai accordé ma confiance, a tué mon père en prétextant le sauver. Et je ne doute pas qu'Emrys et son dragon ont des arrières pensées et nous trahiront bientôt aussi. Je n'ai accepté leur aide que parce que nous n'avions pas le choix. »

Que de mensonges.

Délicatement, il replaça le bijou au doigt de Gilli.


Note : Merci à Gwenetsi pour sa review du dernier chapitre, et à bientôt !