Chapitre 68 : Chef de guerre

Le bruit courait à travers les royaumes que Mordred allait bientôt frapper Camelot, profitant de la présence de tous les souverains en un seul et même lieu. On ne constatait pas encore de mouvements de troupes mais il recrutait en masse et il laissait se propager la rumeur d'un assaut imminent afin d'agiter les esprits et encourager de potentiels partisans. Il y avait dans l'air une tension grandissante qui ne pouvait mener qu'à l'explosion.

Arthur faisait de son mieux pour s'y préparer et il ne pensait plus à rien d'autre. Cela le poussait à travailler sans arrêt et solidifiait l'apathie qu'il avait développée depuis leur retour de l'île vis-à-vis de tout le reste. Il se désintéressait des conversations qu'il jugeait triviales, il ne ressentait plus l'envie de sourire, et encore moins de rire. Les gens ne sont pas aussi drôles qu'ils ont l'air de le croire.

Il était retourné chez l'Archiviste pour interroger les cristaux, ou du moins essayer. Impossible malheureusement de visualiser les hommes de Mordred pour voir ce qu'ils faisaient ou ce qu'ils avaient fait avant leur arrivée sur l'île, et impossible aussi de se renseigner sur ses wyvernes, ses guerriers invisibles ou même Morgane : le jeune druide avait désormais étendu son sort de protection à tous ses alliés. Son île restait elle aussi à l'abri du pouvoir des cristaux, de même que tous ceux et celles qui s'y trouvaient à l'heure actuelle, alliés ou prisonniers. Tout ce qui aurait pu être utile à Arthur était inaccessible : il n'avait aucun moyen de voir d'éventuels mouvements de troupes ou d'éventuelles bases secrètes. Tout ce qu'il pouvait observer, c'était les résultats qu'avait la propagande ennemie sur le peuple de manière générale. En demandant à voir n'importe quel village de son royaume ou des royaumes voisins, il pouvait écouter les conversations des gens et en découvrir certains qui se ralliaient à la cause de Mordred, d'autres qui s'y refusaient catégoriquement et une majorité silencieuse terrifiée et prise en tenaille entre les deux premiers groupes. Et dès qu'une nouvelle recrue rejoignait l'île, elle devenait à son tour impossible à observer.

Arthur n'était toutefois pas en reste. Il avait lui-même demandé à Chris de masquer Camelot et tous ses alliés à la visualisation par le biais de cristaux, bien qu'il soit peu probable que l'ennemi ait pu s'en procurer. Il travaillait en collaboration avec lui pour générer des idées pertinentes ou exploiter celles qu'il avait déjà dans le but de résister à Mordred. Le point de vue d'un druide offrait de nouvelles perspectives. Au fil de leurs échanges, le jeune roi le voyait aussi avancer dans sa quête personnelle. Suite à la révélation des cristaux, Chris avait retrouvé son oncle à quelques kilomètres de distance de son campement, ce qui avait donné lieu à des retrouvailles presque irréelles tant elles avaient tardé à se faire. Deux décennies s'étaient écoulées depuis qu'il avait perdu sa famille… Son oncle avait eu deux enfants qui avaient maintenant presque l'âge de Chris, et il n'avait jamais su que son neveu avait survécu. En pensant à cette famille enfin réunie, le souverain sentait se répandre en lui une chaleur amère à laquelle il avait à présent droit à chaque fois qu'il faisait quelque chose de positif qui contribuait à réparer tout le mal qu'il avait causé mais qui ne pourrait jamais le compenser entièrement. Le jeune druide ne cessait de le remercier mais Arthur lui était plutôt reconnaissant à lui de prendre le temps de l'aider au lieu de passer ces moments avec son oncle et ses cousins.

Dans cette atmosphère angoissante, on voyait beaucoup d'habitants de la cité se retirer à la campagne pour rejoindre leurs proches et s'écarter de ces lieux qui risquait de se transformer en champ de bataille d'ici peu. Le souverain encourageait tous ceux qui ne participaient pas aux combats à partir, qu'ils vivent dans la ville basse ou au château lui-même. Inutile de laisser tous ces gens risquer leur vie dans une bataille qui ne les concernait pas.

Les dirigeants invités par Arthur avaient aussi la possibilité de quitter Camelot pour retourner dans leurs royaumes respectifs, mais aucun d'eux ne le faisait. Tous avaient choisi de rester pour rassembler leurs hommes et ainsi augmenter leurs chances de victoire. S'ils décidaient de partir et d'emmener leurs soldats avec eux, l'armée ennemie pourrait plus facilement triompher à Camelot et ensuite se mettre en marche vers les autres territoires pour les soumettre à leur tour, l'un après l'autre. Au-delà de cela, quelque chose dans leur décision relevait d'une forme de confiance dans le système de défense de la citadelle. Elle était connue pour avoir survécu aux pires assauts durant ces dernières décennies, et les chevaliers de Camelot jouissaient d'une aura presque légendaire. Peut-être les souverains comptaient-il aussi, sans en parler officiellement, sur l'aide magique dont semblait bénéficier Arthur en la personne d'Emrys.

A l'approche de l'attaque de Mordred, ils avaient placé leurs armées aux alentours de Camelot, et celles-ci attendaient. Elles étaient nourries et logées en partie grâce aux moyens déployés par Arthur à cette occasion, et en partie par les tentes et les provisions qu'elles avaient elles-mêmes apportées. En réalité, ils n'avaient pas fait venir la totalité de leurs hommes. Ils en avaient laissé une part significative chez eux au cas où Mordred ou un autre ennemi tenterait de profiter de leur absence pour s'emparer de leurs royaumes en premier. Il était peu probable que le jeune druide agisse ainsi, l'opportunité de renverser tous ses ennemis en une fois étant trop belle pour être écartée, mais il ne fallait pas non plus se montrer naïf.

Arthur entraînait sa propre armée de manière intensive à tous types de combat : rapproché ou à distance, avec ou sans armes, au couteau, à l'épée, à l'arc, avec une lance, une masse, et ainsi de suite. Tout y passait. Un plan de bataille se profilait de plus en plus nettement dans son esprit mais il n'en laissait rien voir, se contentant d'y réfléchir et de clarifier pour lui-même certaines des idées développées avec Gauvain pour pouvoir les utiliser. Ferme et fermé, il donnait ses ordres et n'évoquait aucune stratégie particulière à voix haute, trop soucieux des espions potentiels.

Et cette fois-ci, Gwen n'est pas là pour démanteler le complot.

Elyan avait expliqué à tout le monde comment sa sœur avait démasqué les jumelles en rassemblant divers indices et, à l'heure actuelle, on s'accordait à dire qu'elle faisait une excellente reine. C'était notamment l'avis général des autres dirigeants. Malheureusement, l'image qu'ils avaient d'Arthur n'était pas aussi bonne. Ils s'étaient d'abord montrés un peu confus en apprenant de sa bouche tout ce qu'il s'était passé sur l'île, incertains de ce qu'ils devaient en penser, mais la réputation du roi se dégradait surtout depuis que les hommes de Mordred parcouraient les royaumes en répandant leur propre point de vue sur ces évènements. En y réfléchissant bien, on se rendait compte que la version des faits donnée par le roi, quoique qu'entièrement véridique et ne dissimulant rien, ne mettait pas l'accent sur les points les plus compromettants pour lui. La seule raison pour laquelle Tina et Fina avaient réussi à infiltrer Camelot était qu'elles avaient manipulé sa mémoire, pour qu'il les présente à tous comme des personnes qu'il connaissait, des alliées. Il avait failli, et royalement. Tout ce qu'il s'était passé ensuite découlait de cette faiblesse dont il avait fait preuve. C'était lui qui les avait faites entrer en plein cœur de la cité. Lui qui s'était fait berner. Et ce qu'il s'est passé sur l'île n'a été qu'une succession d'humiliations. C'est ce qu'il pensent tous, et ils ont raison. Ses chevaliers et lui s'étaient laissés capturer comme des jeunes recrues sans défense et…

Les révélations sur la naissance d'Arthur. Permise par la sorcellerie et pourtant à l'origine du bannissement de cette dernière. Uther, l'hypocrite. Préférant donner la chasse au monde magique entier qu'admettre sa responsabilité dans la mort de son épouse ! Le scandale.

Les tentatives du jeune roi pour répondre aux arguments de Mordred, qui avait eu réponse à tout et l'avait publiquement mis plus bas que terre.

La domination écrasante du sorcier qui avait combattu Arthur, Elyan et Gauvain et dont la défaite n'avait pu avoir lieu qu'après d'innombrables essais.

Pire encore, du paysan le plus isolé au noble le plus haut placé, chacun savait pertinemment qu'Arthur et ses proches n'avaient pu quitter la cité de Mordred que grâce à l'intervention d'Emrys, alors même que Camelot condamnait les gens comme lui au bûcher depuis des décennies. Du paysan le plus isolé au noble le plus haut placé, chacun savait qu'Emrys vivait depuis plusieurs années au sein de la citadelle, dans l'entourage même du souverain et pourtant jamais démasqué par ce dernier.

Si la propagande de Mordred fonctionnait, c'était justement parce qu'Arthur avait été si brutalement humilié. Le druide s'en servait pour recruter, ce qui ne faisait que renforcer le camouflet.

D'un autre côté, on constatait que les peuples des différents royaumes commençaient à manifester de plus en plus de sympathie pour la cause des sorciers sans pour autant se rallier à Mordred. C'était le message d'Emrys et de la Dragonne Blanche qui se répandait lui aussi, lentement mais sûrement, par des murmures dans les tavernes qu'on ne pouvait jamais attribuer à des individus précis. L'émergence de ce mouvement chez une partie de la population se déroulait donc en même temps que la montée de la haine envers Arthur chez une autre partie. Restaient par ailleurs les personnes qui rejetaient férocement la sorcellerie, influencées par des années à s'entendre répéter ses dangers.

Ce qui était à la fois curieux et terrible, c'était le comportement qu'avaient désormais les souverains par rapport à la magie et aux crimes reprochés à la famille Pendragon. L'appel d'Emrys et Aithusa les déjà avait touchés mais, depuis le retour d'Arthur de l'île, cela allait plus loin. Apprendre la raison de la Purge semblait susciter chez eux une réflexion quant à son bien-fondé mais ils n'en disaient rien car le sujet était encore tabou. Certes pas autant qu'à l'époque d'Uther, toutefois ce dernier avait suffisamment marqué les esprits pour que la peur et l'auto-censure imprègnent tout le monde. On pouvait néanmoins voir leurs doutes et leur remise en question hésitante de ces crimes à leur façon à peine dissimulée d'éviter le sujet, alors qu'ils formulaient clairement leurs autres reproches. En réalité, c'était aussi leur propre attitude vis-à-vis de la sorcellerie qui était condamnée par les hommes de Mordred. Ils avaient suivi le mouvement quand Uther avait banni la magie et pris en chasse tous ses pratiquants. A l'époque déjà, beaucoup de gens étaient effrayés par la magie. Les dirigeants avaient accepté de rendre cet art illégal et de punir son utilisation, n'accordant eux-mêmes que peu de confiance à un pouvoir si puissant et désirant rester en bons termes avec Camelot, mais ils n'avaient jamais déclaré de guerre ouverte aux sorciers ni perdu la tête au moindre signe de magie. Cela restait l'obsession d'un homme et d'un seul : ils n'avaient jamais été aussi persistants et violents qu'Uther dans cette quête. Aujourd'hui, et de plus en plus depuis l'Appel de la Dragonne Blanche, ils devaient en vouloir aux Pendragon tout en remettant en question leur propre rôle dans ces persécutions. Ils devaient penser que la posture inflexible d'Arthur envers la magie l'aveuglait et l'empêchait de prendre les bonnes décisions. Cette exagération inutile avait créé des ennemis, les privait d'alliés précieux et se révélait purement cruelle pour des sorciers simples qui ne faisaient rien de mal. C'était ce qui avait engendré Morgane et Mordred tels qu'ils étaient aujourd'hui. Les Pendragon étaient à l'origine du chaos subi par tous les royaumes, même si les autres souverains avaient leur part de responsabilité.

Bien sûr, ceux-ci ne raisonnaient pas complètement à l'unisson. Certains, comme Olaf, Annis, Godwyn et Rodor, restaient sympathiques à la cause d'Arthur malgré les doutes qu'ils entretenaient visiblement vis-à-vis des lois d'Uther. D'autres, comme Alined ou Lot, le successeur de Cenred, le regardaient avec une froideur implacable à la moindre mention de ces lois, les jugeant de toute évidence superflues voire frustrantes, même s'ils se gardaient de faire le moindre commentaire. Bayard, quant à lui, considérait que cette façon qu'avait l'ennemi de les « mettre face à leurs crimes » n'étaient qu'un moyen de propagande classique pour les faire passer pour d'affreux tyrans en humanisant les sorciers et en les déshumanisant eux. Mais encore une fois, c'était l'intransigeance des Pendragon qui avait ouvert la porte à ce phénomène, et Bayard le sous-entendait avec assez peu de subtilité à chacune de leurs conversations.

Poursuivre l'alliance des royaumes devenait plus compliqué dans cette situation, mais cela restait indispensable pour lutter efficacement contre ce qui les attendait. Actuellement, le plus important pour Arthur était de s'assurer d'obtenir le contrôle de l'armée commune qu'ils avaient constituée en rassemblant leurs hommes. Il ne pouvait pas prendre le risque qu'un autre que lui reçoive ce pouvoir, non seulement parce qu'il n'était pas certain de leur capacité à le faire aussi bien que lui-même, qui connaissait la citadelle où se dérouleraient les combats mieux que personne et qui consacrait toute son énergie à préparer leur défense, mais aussi et surtout parce qu'ils n'avaient pas tous sa confiance. Certains d'eux n'hésiteraient pas à abuser de cette force de frappe inédite ou à la détourner. Malheureusement, il ne savait pas encore comment aborder le sujet auprès d'eux pour les convaincre, en particulier alors que sa réputation se ternissait de jour en jour. Ce problème occupait constamment son esprit et il passait son temps à réfléchir à des moyens de persuasion. Une fois de plus, il regretta que Gwen ne soit pas à ses côtés pour l'aider.

Mais soudain une idée lui traversa l'esprit. Une idée à laquelle il aurait dû penser depuis longtemps, pour être honnête. Gwen n'était pas en capacité de le conseiller, mais elle n'était pas la seule à qui il avait l'habitude de s'adresser dans ces moments-là. Qui donc était constamment capable de trouver les mots pour le guider dans ses relations avec les autres royaumes et son propre peuple ? Qui était présent à ses côtés au quotidien, en particulier depuis ce qu'il s'était passé sur l'île et depuis que cette bataille avec l'armée de Mordred se profilait à l'horizon ? Qui l'accompagnait à toutes les réunions de la Table Ronde, aux rendez-vous avec les autres dirigeants, aux entraînements des chevaliers et même dans les moments où il travaillait seul dans ses appartements ?

Je peux parler à Merlin.

Il ne pouvait pas s'ouvrir entièrement à son valet, ni lui demander conseil sur des sujets purement tactiques ou militaires qui ne faisaient pas partie de ses compétences, mais il pouvait lui parler de ce problème-là.


Note : Merci à Lison Doute et Gwenetsi pour vos reviews du dernier chapitre. On commence à approcher lentement mais sûrement de la dernière partie de l'histoire (même s'il reste quand même pas mal de chapitres^^).