Chapitre 70 : Un changement en prépare un autre

Un changement en prépare un autre. – Machiavel

Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.

Les souverains étaient tous tournés vers Arthur. C'était maintenant ou jamais. Crispé, il sentait l'air lui manquer sous la pression du moment.

-J'ai besoin que vous me promettiez de ne révéler à personne ce qui va se dire ici.

Il y eut quelques expressions agacées mais ils acquiescèrent. Ce n'était pas suffisant.

-J'ai besoin que vous le promettiez chacun votre tour. Je dois savoir que vous l'acceptez tous.

Il se sentit gêné en les regardant un par un de manière appuyée jusqu'à ce qu'ils répondent tous par l'affirmative. Il sentait leur patience s'effriter. Mais cette étape était indispensable : l'enjeu était trop grand pour faire autrement.

Lorsqu'il eut obtenu ce qu'il voulait, il se dirigea vers la grande armoire qui se trouvait au fond de la pièce et il l'ouvrit lentement, révélant la présence de Chris à l'intérieur. Celui-ci en sortit maladroitement et, devant le regard interrogateur d'Arthur, il hocha la tête pour répondre à la question silencieuse qui lui était posée. Comme prévu, il avait insonorisé les lieux et les avait isolés du monde extérieur. Il avait aussi utilisé son don pour lire les intentions des dirigeants présents afin de s'assurer qu'ils étaient bien qui ils disaient être. Pas d'espions dans la pièce.

-Chris est un druide. Il a utilisé la magie pour s'assurer que personne n'écoutera cette conversation… et que vous tiendrez votre promesse.

-Pardon ?

-Que dîtes-vous ?!

-Que signifie ceci ?

-Que voulez-vous dire ?

-Il a mis en place un sort qui vous empêchera de trahir cette promesse, si jamais l'idée vous venait à l'esprit. Je vous ai demandé de confirmer tour à tour que vous acceptiez car c'est le prérequis pour que l'enchantement fonctionne, et il ne peut marcher correctement que si vous avez promis en toute liberté sans aucune forme de contrainte ou de menace, ce qui est bien le cas ici.

-Vous avez utilisé la sorcellerie sur nous ?

-Comment osez-vous ?!

-Qui vous a permis… ?!

-De quel droit… ?!

-Vous faites appel à la magie maintenant, Pendragon ?

-Aussi hypocrite que votre père !

Arthur avait pris garde à sa formulation. « vous empêcher de trahir » était moins agressif que « vous forcer à ». Il savait néanmoins qu'il en offenserait plus d'un. Les bras croisés, il attendit que les cris scandalisés se calment pour reprendre la parole, notant malgré tout que certains souverains n'avaient rien dit et se montraient plus perplexes et surpris qu'offusqués ou hostiles.

-Je suis navré mais je n'ai pas eu le choix. L'issue de la bataille en dépend, vous le comprendrez bientôt. Le sort vous oblige seulement à tenir une promesse que vous avez-vous-même faite. Si vous ne comptiez pas la trahir, cela ne changera rien pour vous.

-Là n'est pas la question !

-Pour qui vous prenez-vous !

-Je n'ai jamais rien vu de tel !

-Le fils d'Uther qui fait appel à la sorcellerie, on aura tout vu…

-Comme votre père, vous l'employez quand cela vous arrange et vous la condamnez le reste du temps !

Le roi attendit à nouveau, impassible.

Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.

Autoriser la magie.

-J'ai fait appel à la magie sans hésitation parce que je ne la crains plus. Je souhaite même la libérer.

Il fit une nouvelle pause, s'attendant à une nouvelle explosion, mais rien ne vint. Le choc avait fait taire tout le monde.

-Il m'a fallu du temps mais j'ai fini par comprendre la terrible erreur que mon père a commise et que j'ai moi-même perpétuée. Je veux réparer cette erreur.

Les regards suspicieux et les bouches entrouvertes sous l'effet de la stupeur lui firent douter d'avoir été suffisamment explicite :

-Je souhaite réautoriser la magie, clarifia-t-il inutilement.

Toujours aucune réaction.

Il retint un soupir et s'installa avec eux autour de la table, invitant Chris à les rejoindre. Puis, il prit son temps et leur narra pas à pas le cheminement qu'il avait suivi pour en arriver à cette conclusion. Gardant pour lui son expérience avec les cristaux magiques, il évoqua en revanche sa rencontre avec les druides et ce qu'il avait appris auprès d'eux. Il fit comme si les découvertes qu'il avait faites par le biais des cristaux lui venaient en réalité de Chris, notamment l'origine de la Purge. Les sentiments contradictoires qu'il avait pour son père furent rapidement évoqués mais sans s'éterniser dessus. Il ne voulait pas avoir l'air de geindre sur sa vie privée. Ce fut avec un immense soulagement qu'il commença à voir des réactions chez eux à mesure qu'il s'exprimait. Ceux qui l'appréciaient ou avec qui il avait généralement de bonnes relations hochaient même parfois la tête.

Il se détendit un tout petit peu mais la perspective de ce qu'il s'apprêtait à dire le rattrapait et lui donnait des maux d'estomac. Que répondraient-ils ?

-Si je vous révèle mon intention, c'est parce qu'il est important pour la suite des évènements que vous sachiez ce que je pense vraiment de la magie.

-La suite des évènements ? interrompit Olaf avec une grimace.

Au moins, leur indignation à l'idée de se savoir ensorcelés n'était plus leur première préoccupation.

-Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je souhaite être placé à la tête de notre armée pour la bataille à venir contre Mordred.

Quelques sourcils s'arquèrent. Quelques regards se baissèrent.

-Vous pensez que nous serons plus susceptibles de vous l'accorder si vous ne condamniez plus la magie ?

Cette fois-ci c'était Lot qui s'était exprimé. Sur les visages de ses alliés, Arthur pouvait voir qu'ils ne rejetaient pas sa demande. Et qu'il étaient globalement agréablement surpris par son revirement au sujet de la magie, même s'ils restaient méfiants. Les plus antagonistes avaient simplement l'air agacé, comme s'ils se disaient qu'il était grand temps que les Pendragon comprennent leur erreurs. Tout tendait à confirmer ce qui était aujourd'hui évident, malgré le temps qu'il avait mis à le voir. Il s'était menti à lui-même en se convaincant que tout le monde haïssait la magie autant qu'Uther.

-Ce n'est pas le besoin de vous influencer qui guide ma décision. L'Appel du Dragon Blanc et d'Emrys nous a tous touchés et je pense que vous devez connaître mon point de vue actuel sur ce sujet crucial. Tout particulièrement si je brigue ce rôle à la tête de nos forces. Vous devez savoir à qui vous donnez un tel pouvoir, à qui vous confiez vos hommes, même si je dois pour cela aller contre mon instinct naturel de partager cette nouvelle aussi peu que possible. C'est pour cela que je prends le risque de vous en parler alors que je n'ai encore rien annoncé au peuple, ni même à la grande majorité de mes proches. J'ai pris mes précautions avec le sortilège de Chris mais je sais bien qu'en parler à un si grand nombre de personnes représente forcément un danger.

Arthur savait qu'il oscillait constamment dans son choix d'en parler ou non autour de lui. Depuis son retour, il avait menti à Gaïus, dit la vérité à Léon, menti à Gauvain, menti à Merlin, et à présent il s'ouvrait à tous les dirigeants. Il marchait avec prudence sur un fil en sachant que s'il penchait trop d'un côté ou de l'autre il pourrait tomber. D'un côté, il pourrait se confier à la mauvaise personne, de l'autre il pourrait donner une fausse idée de lui-même à quelqu'un qui aurait vraiment besoin de connaître la vérité. Son numéro de funambulisme risquait de lui coûter cher.

-Si c'est vraiment votre choix, alors pourquoi ne pas l'annoncer publiquement ? demanda Bayard, tandis que les autres approuvaient la question.

L'enchantement de Chris ne les intéressait plus du tout. Désormais, ils tâtaient le terrain pour voir dans quelle mesure Arthur pensait ce qu'il disait et pour évaluer la possibilité que ce ne soit qu'un piège uniquement destiné à leur faire avouer qu'eux-mêmes ne voulaient plus lutter contre la sorcellerie.

-Nous en venons à la deuxième partie de ce que je souhaite vous révéler aujourd'hui. Mon plan de bataille en vue de l'attaque de notre ami druide commun. L'un de ses éléments clés est justement l'annonce de cette décision. Si nous jouons bien nos cartes et que nous déclarons cela au bon moment, cela nous apportera un avantage stratégique.

-Vous souhaitez lâcher le morceau juste avant la bataille, devina Odin d'une voix sèche. Pour que les hommes de Mordred se désistent en voyant que vous leur donnez ce qu'ils ont toujours voulu sans effusions de sang.

Arthur posa un regard décidé sur l'homme dont il avait tué le fils et qui avait fait assassiner son père.

-Quelque chose comme cela, oui.

Son choix d'attendre était aussi destiné à protéger Merlin et Camelot d'un destin funeste, mais il valait mieux garder cela pour lui. Les avertissements d'une dragonne ne feraient pas forcément l'unanimité.

Après un léger signe de tête vers Chris, qui lui sourit en retour pour l'encourager, le jeune souverain évoqua une à une toutes les idées qu'il avait développées avec Gauvain pour lutter contre une armée de sorciers. Les idées ne nécessitant aucun appel à la magie, les idées impliquant son usage, et bien sûr son choix de faire confiance à Emrys. Depuis la première fois qu'il avait envoyé Gauvain en reconnaissance dans les villages attaqués, précisément d'ailleurs pour rassembler des informations sur l'ennemi et ainsi obtenir le contrôle de l'armée commune en prouvant son efficacité, une multitude d'évènements s'étaient produits. Il en avait énormément appris et il s'était préparé avec soin.

Faisant d'abord une pause pour leur laisser le temps de tout digérer, il reprit la parole :

-Le moment est venu pour vous de me donner votre avis, dit-il en essayant de ne pas paraître trop pompeux ni mélodramatique. Que pensez-vous de mon nouveau regard sur la magie et de ma décision de la libérer ? Que pensez-vous de mes choix tactiques pour cette bataille ? Et acceptez-vous ma demande ?

Il n'avait pas évoqué un seul des atouts dont il disposait et que Merlin avait généreusement listés pour lui deux heures plus tôt. Ses hommes étaient plus nombreux, plus renommés, et Arthur lui-même était un chef de guerre reconnu. Le lieu de bataille était sa propre citadelle qu'il avait maintes fois défendue. Il avait lui-même orchestré l'alliance qui leur permettait aujourd'hui de se rassembler. Il avait défait un sorcier. Ses hommes avaient capturé des prisonniers ennemis. Son épouse avait percé à jour les espionnes de Mordred. Il jouissait du soutien d'Emrys, Kilgarrah et Aithusa. Mais il ne souffla pas un mot de tout cela. Montrez-leur que vous avez une véritable vision pour cette bataille, et rappelez leur que vous êtes quelqu'un en qui le peuple et ses dirigeants peuvent placer leur confiance. Ce qu'ils savent déjà de vous fera le reste.

J'espère que tu ne t'es pas trompé, Merlin.


La porte de la salle se rouvrit enfin et Merlin vit le flot des souverains en sortir pour retourner dans leurs appartements. Ils arboraient des mines résolues.

Arthur émergea en dernier, une fois qu'ils se furent tous éloignés, et il regarda autour de lui comme s'il venait de se réveiller.

-Ils ont accepté, dit-il simplement.

Merlin lui sourit, tâchant d'ignorer le pincement qu'il ressentait depuis qu'il avait été exclu de la réunion :

-Je vous l'avais bien dit.

-Tu avais raison, semble-t-il. Mais certains d'entre eux avaient une expression étrange au moment où ils ont donné leur accord. Et ceux-là mêmes sont ceux qui ont dit oui immédiatement, donnant ainsi l'impulsion qui a conduit les autres à le faire à leur tour.

-Eh bien, comme je vous le disais, vous avez plus d'atouts que vous ne semblez le croire. Sans doute s'attendaient-ils à votre demande depuis un moment.

-Je ne sais pas, j'ai eu l'impression qu'il y avait autre chose…


Arthur passa le reste de la journée à prendre en charge son nouveau rôle à la tête des troupes, intégrant les forces de ses alliés aux nombreux entraînements que suivaient déjà ses propres hommes. A l'instant même où il avait mis fin à l'effort de concentration déployé pour convaincre les dirigeants, la lassitude l'avait à nouveau envahi et il avait repris son éternel combat pour avancer malgré ce poids.

Le soir venu, rompu, il retourna dans la salle où s'était tenue la réunion pour y retrouver Chris. Ils avaient préféré attendre la tombée de la nuit pour quitter ensemble le château sans attirer les regards. Le roi le raccompagna jusqu'à son campement sans le quitter une seule seconde, inquiet pour sa sécurité. Pas question qu'il se retrouve à nouveau aux cachots. Il n'avait décidé de faire appel à Chris que parce qu'il savait qu'il serait à ses côtés dans tous ses déplacements à Camelot et, lorsque le jeune druide s'était retrouvé seul sans lui dans la salle de réunion, Arthur avait interdit son accès pour éviter toute mauvaise surprise.

-Tu sembles fatigué, s'inquiéta Arthur alors qu'ils atteignaient le campement. Est-ce que tout va bien ?

Chris sourit faiblement :

-C'est le sortilège, dit-il. Il demande beaucoup d'énergie et il continuera à le faire tant qu'il faudra le maintenir.

Le jeune souverain s'arrêta brusquement. Non, non, non, dites-moi que ce n'est pas vrai !

-Chris, dit-il d'un ton un peu trop suppliant, qu'il tenta de modérer pour ne pas paraître instable. Je ne savais pas que cela serait si difficile pour toi…

A vrai dire, il avait même pensé demander au jeune druide d'utiliser le même sort sur Léon pour s'assurer qu'il ne dirait rien à personne, même par accident. Idéalement, il aurait aussi souhaité en faire usage sur Gaïus pour ne plus avoir besoin de lui mentir. Sachant désormais qu'il venait déjà de poser une enclume sur les épaules du jeune druide, il oublia bien vite tout cela.

-Ne vous inquiétez pas pour moi, répondit Chris. Je n'aurais pas accepté de le faire si je ne m'en sentais pas capable.

-Je vais t'apporter l'un des morceaux d'ambre que nous avons donnés à Gilli et Gwen, paniqua Arthur.

-Vous plaisantez ! Gwen et Gilli doivent profiter de la moindre once d'énergie que le Grand Dragon leur a offert. Ils en ont bien plus besoin que moi.

-Alors peut-être pouvons-nous trouver une solution pour contacter à nouveau Kilgarrah et lui en demander plus !

-Je vais bien, Sire, je vous assure. J'ai simplement besoin de repos.

Arthur n'était pas entièrement convaincu mais, devant l'inflexibilité de Chris, il ne voulut pas se montrer trop insistant. Il prit sur lui pour faire refluer les larmes qui lui montaient aux yeux. Celles-ci se manifestaient de plus en plus souvent ces derniers temps. Le druide était un adulte libre de faire ses propres choix et connaissant ses limites. Il ne serait pas très malin de l'offenser en adoptant un ton trop paternel. Se montrer tout à coup trop protecteur serait même le comble de l'ironie après toutes les persécutions menées par les Pendragon contre les siens.

Ce fut Ali qui les accueillit à l'entrée du campement, remerciant Arthur d'avoir raccompagné Chris.

-C'était la moindre des choses, dit le roi. Il m'a rendu un grand service.

Seules quelques torches étaient allumées à cette heure-ci, baignant les tentes des druides d'une lumière pâle et dansante.

-Le Seigneur Léon était encore là il y a quelques minutes, avec Dame Viviane. Ils viennent juste de repartir.

-Vraiment ? s'étonna le roi. Avez-vous trouvé une solution pour elle ?

-Je l'ignore, dit Ali, je les ai tous les deux orientés vers nos anciens à leur arrivée mais je ne sais pas si ces derniers ont pu les aider.

Arthur acquiesça. Il leur poserait lui-même la question en rentrant. Cela ne le retarderait pas puisqu'il devait de toute façon avoir une conversation avec Léon au plus vite pour évoquer un point de stratégie qui lui posait problème depuis un moment. Maintenant qu'il avait atteint son objectif avec l'armée commune, ce point devenait sa première priorité.

Il remercia une nouvelle fois Chris, l'incitant à se reposer et le priant de faire appel à lui au moindre souci. Souriant et détendu malgré le filet de transpiration qui perlait sur son front, le jeune druide posa une main sur son épaule :

-Cessez de vous torturer, dit-il. Laissez le passé derrière vous, aussi douloureux soit-il.

Bien sûr, il lisait toujours en lui, d'où son besoin de le rassurer en percevant la confusion qui l'habitait, plus forte que jamais. Avec lui, inutile de faire tant d'efforts pour paraître équilibré, ce serait parfaitement vain !

-Vous n'effacerez jamais ce qui a déjà eu lieu, poursuivit Chris, mais vous avez toute une vie pour construire l'avenir et c'est sur cela qu'il faut vous concentrer. Vous avez toute notre confiance, n'abandonnez pas.

Poursuivre l'alliance des royaumes, sauver Merlin et repousser Mordred.

Autoriser la magie.

Et enfin renoncer au trône.

Tandis qu'Arthur s'éloignait des deux druides pour retourner au château, il imaginait leurs sourires bienveillants toujours tournés vers lui et cela ne fit qu'accentuer sa culpabilité. Il était incapable de suivre le conseil de Chris.


Note : A bientôt pour le prochain chapitre !