Chapitre 72 : Le nerf de la guerre

La nouvelle qu'apportait le garde n'était pas bonne.

Les prisonniers capturés par Gauvain et Merlin avaient été assassinés. Empoisonnés.

Arthur ferma les yeux un instant. Tout cela lui donnait le vertige, accentuait son détachement. Il s'était attendu à ce que Mordred tente de récupérer ses hommes, pas à ce qu'il les élimine. D'autant qu'il était un peu tard pour cela : le roi avait déjà obtenu d'eux les informations qu'il souhaitait en se rendant dans leur geôle juste après sa discussion avec Gauvain, convaincu qu'il devait les voir au plus vite avant qu'ils soient libérés par l'un des nombreux espions du jeune druide. Libérés, et non tués ! Leur délier la langue n'avait d'ailleurs pas été trop difficile, il avait suffi d'agiter devant eux la menace du bûcher. Parler ou être exécutés immédiatement. Il les avait même convaincus de lui donner des renseignements solides en leur expliquant que leur survie était intrinsèquement liée à sa victoire : si Camelot tombait, ils risquaient eux-mêmes de faire partie des victimes de l'assaut, alors que si Arthur l'emportait il les relâcherait. Malgré tous les risques que comportait pour eux une telle décision, le choix avait été facile. Logique, quand l'alternative est le bûcher immédiat.

Il n'avait sincèrement pas envisagé que Mordred pût ordonner la mort de ses propres hommes. Ce n'était même pas pour les punir : le jeune druide ignorait que les prisonniers avaient parlé, Arthur s'était assuré que personne n'en sût rien. Il leur avait rendu visite à l'insu de ses propres gardes en créant des diversions pour se glisser jusqu'aux cachots et ressortir tout aussi discrètement. Aux yeux du reste du monde, il n'avait pas encore adressé la parole à ces hommes, trop pris par son emploi du temps chargé. La seule explication était que son ennemi avait uniquement agi ainsi pour les faire taire, considérant que ce serait plus simple que d'organiser une évasion et sans se rendre compte qu'il était déjà trop tard. Pourtant, sur l'île, Mordred avait semblé se préoccuper des habitants de sa cité, mais peut-être son attachement ne s'étendait-il pas à ceux d'entre eux qui n'étaient là que pour l'argent.

Ils avaient appris plusieurs choses à Arthur lors de sa visite. Le jeune druide les payait grâce aux fonds récoltés auprès de ceux qui le suivaient avec le plus de ferveur et qui étaient prêts à contribuer à la cause par tous les moyens. L'argent était réparti dans plusieurs caches à travers les différents royaumes, toutes gardées par des hommes de confiance, et chaque mercenaire avait une cache de référence, où il se rendait pour récolter son dû quand venait l'heure du paiement. A sa grande surprise, les prisonniers s'étaient révélés avoir une connaissance assez étendue de l'emplacement de plusieurs d'entre elles, en plus de la leur, du fait de leurs échanges réguliers avec d'autres bandits. Chacun avait en sa possession un code, un mot différent qu'il annonçait à son interlocuteur sur place pour récupérer son argent et, une fois utilisé, celui-ci était rayé d'une liste pour ne pas risquer de verser la somme d'une même personne deux fois. Les prisonniers avaient aussi apporté des informations précieuses sur les gardes qui protégeaient ces caches : leur façon de procéder, leurs armes, parfois leurs emplacements précis mais surtout leur nombre. Et ils avaient fourni un dernier renseignement autour duquel régnait une aura de mystère : tant que la victoire complète de Mordred n'était pas obtenue, tant que la bataille sur laquelle il misait n'était pas gagnée, les mercenaires ne toucheraient que de petites sommes. Le plus gros paiement se ferait ensuite, et dans une cache différente dont ils ignoraient encore la localisation.

Arthur leur avait aussi posé quelques questions sur Mordred et sa stratégie mais, sans surprise, ils n'avaient pas eu le moindre renseignement clé. On les informait uniquement de ce qu'ils devaient savoir : en l'occurrence, ils avaient reçu l'ordre de répandre un message dans les tavernes et ils s'y étaient conformés. De même, ils n'avaient eu que très peu d'informations exploitables à lui offrir sur la façon dont se passait les choses sur l'île, et le souverain les connaissait globalement déjà. Pour résumer, on pouvait distinguer deux états d'esprits distincts : d'un côté ceux qui souhaitaient leur revanche sur Camelot, et de l'autre ceux qui se faisaient payer pour participer. Les premiers pourraient peut-être changer d'avis si le bannissement de la magie était levé, et les seconds s'ils ne recevaient pas leur dû. Pour les premiers, l'annonce était déjà prévue. Pour les seconds, il fallait d'envoyer des chevaliers vider les caches, mais ce n'était pas aussi simple que cela. Les prisonniers connaissaient l'emplacement d'une dizaine d'entre elles, mais pouvait-on toutes les éliminer à temps ? Et même s'il y parvenait, Mordred le saurait très vite, alors qu'Arthur avait besoin que ce soit découvert juste avant la bataille pour que le jeune druide n'ait pas le temps de reporter les combats à plus tard. Même en supposant qu'il puisse maintenir le secret assez longtemps, comment s'assurer que cette armée sur le point de frapper allait le croire sans preuves ? S'il n'en parlait qu'au moment de l'attaque, personne ne pourrait vérifier ses dires, et on ne le croirait vraisemblablement pas.

Ainsi, il n'avait encore envoyé personne pour l'instant, ne sachant trop comment gérer ces obstacles. C'était pour cette raison qu'il comptait sur le Seigneur Léon. Dès son placement à la tête de l'armée commune, Arthur avait fait de cette question sa nouvelle priorité et il avait recherché le chevalier pour en parler avec lui. Il y avait quelque part une solution, il en était certain, il fallait simplement la mettre au jour. Ce n'était pas vraiment un sujet dont il se voyait discuter avec Merlin mais plutôt avec quelqu'un qui, comme le roi lui-même, avait l'habitude de prendre en charge des problématiques tactiques et stratégiques. Le chevalier l'assistait depuis des années et avait auparavant épaulé Uther sur la fin de son règne. L'échange serait forcément pertinent avec lui.

Bien qu'il se sentît encore dans un état second, Arthur fit comme si de rien n'était. C'est fou comme on s'habitue à accuser le coup de nouvelles comme celles-ci. A apprendre qu'on a encore échoué à protéger des hommes. Qu'on est à l'origine de leur mort. Il remercia le garde de l'avoir prévenu et, lorsque ce dernier se fut suffisamment éloigné, il se tourna vers Léon :

-Ce dont je voulais vous parler est justement lié aux prisonniers, chuchota-t-il.

Ils reprirent le chemin de la grotte de Kilgarrah et, une fois à l'abri des oreilles indiscrètes, conforté par le silence et l'obscurité des lieux, Arthur lui expliqua la situation. Le chevalier l'écouta attentivement, l'air concentré. Il n'y eut malheureusement pas d'illumination immédiate, mais ils discutèrent de leurs différentes options en se répétant la chaîne de problèmes et en imaginant plusieurs façons de faire.

Comment atteindre toutes les caches ?

Comment garder l'information secrète jusqu'au bon moment ?

Comment convaincre le moment venu ?

Arthur exposa les diverses idées qui lui étaient venues depuis sa conversation avec les prisonniers. Attendre aux alentours des caches et n'attaquer que le jour de la bataille ? Certes, mais comment savoir quel serait le jour précis de la bataille depuis cet endroit ? Et même s'ils y parvenaient, comment convaincre l'armée qu'ils avaient bien vidé leurs réserves ? Chaque choix les mettait face à un ou plusieurs obstacles qui empêcheraient les choses de se dérouler correctement. C'était un casse-tête géant qu'ils ne parvenaient pas à résoudre. Mais plus ils en parlaient et plus Arthur avait la sensation qu'il y avait une façon de faire simple et efficace. Il fallait juste mettre la main dessus.

Ce fut finalement Léon qui la vit :

-Si vous révélez quelque chose juste avant la bataille, ils n'auront aucun moyen de vérifier que c'est la vérité.

-Exact, soupira le souverain, c'est bien là le problème. L'un des problèmes.

Léon resta plongé dans ses pensées quelques secondes, comptant quelque chose sur ses doigts :

-Je me demande si on ne peut pas utiliser cela à notre avantage…

-Je ne sais pas ce que vous avez en tête mais, quel que soit le mensonge que vous souhaitez leur faire avaler, il ne nous croiront pas sans preuve.

-Nous pouvons leur en donner juste assez pour que tout le reste leur semble plausible.

-Leur en donner juste assez ? Tout le reste ? Que voulez-vous dire ?

Léon s'abîmait à nouveau dans sa réflexion :

-La question est de savoir comment le leur donner au bon moment, sans qu'ils n'en sachent rien à l'avance…

Il fronçait les sourcils :

-Mais je crois qu'on peut y arriver…

Soudain, il sursauta :

-Oh, mais bien sûr ! Si nous nous y prenons bien, nous pourrons non seulement leur révéler ce que nous voulons et au moment qui nous plaira, mais nous pourrons aussi utiliser leur propre parole contre eux afin de se montrer plus persuasifs !

Arthur voyait bien que le chevalier venait d'élaborer un plan complet, mais son contenu lui échappait. Il le questionna du regard, attendant qu'il partage ses pensées avec lui.

OoOoO

C'était un bon plan.

Un peu délicat à mettre en place mais, avec les bonnes personnes, cela fonctionnerait.

Léon était chargé de cette mission, et il partirait le jour même. Arthur aurait souhaité qu'il soit accompagné par Chris mais celui-ci était affaibli par le sort qu'il continuait de maintenir. Peut-être Ali accepterait-il de prendre sa place, ou un autre druide. Le chevalier passerait donc à leur campement en quittant le château.

-Seigneur Léon ? dit doucement le roi alors qu'il s'apprêtaient à se séparer.

-Oui, Sire ?

-Je vais faire placer des chevaliers auprès de Viviane pour veiller sur elle en votre absence. Y compris quand commencera la bataille, et jusqu'à ce que vous reveniez.

Le chevalier eut un sourire triste et le remercia d'un signe de tête, avant de s'éloigner. Sans doute se rendait-il chez la jeune femme pour l'informer de son départ et lui dire au revoir. Le souverain eut une pensée pour Gwen, qu'il repoussa bien vite.

A l'approche de la bataille, il commençait enfin à se sentir prêt.

Au bout du tunnel, le repos.


Note : Merci à Sapindetin et Gwenetsi pour vos reviews du chapitre précédent !