Chapitre 73 : La solution parfaite
C'était Hunith qui avait préparé le petit-déjeuner ce matin-là, et le fumet qui s'en dégageait rappelait à Merlin son enfance à Ealdor. Il se réjouissait de la voir progressivement retrouver une meilleure forme physique et mentale, même s'il était encore trop tôt pour constater de réels progrès. Sa mère avait toujours été d'une grande résistance face aux épreuves que la vie mettait sur son chemin mais il espérait qu'elle ne faisait pas semblant d'aller mieux uniquement pour les rassurer.
Gaïus était à table avec eux ce jour-là, n'ayant pas eu besoin de se précipiter dès l'aube au chevet d'un malade ou d'un blessé. Tous trois discutaient, préoccupés, tentant de comprendre ce qui arrivait à Arthur.
-J'aimerais savoir ce qu'il ressent vraiment, dit Merlin. Mais je commence à me demander si je fais bien de le pousser ainsi alors qu'il a clairement exprimé son choix de ne pas en parler.
Il n'avait pas cessé de retourner le problème dans tous les sens pour trouver un moyen de le convaincre de s'ouvrir. Ses deux tentatives avaient été trop insistantes et il n'avait pas osé les renouveler de peur de le mettre définitivement en colère. Peut-être devait-il se résoudre à ne pas obtenir de réponses jusqu'à ce que le roi décide de lui-même d'en parler. Peut-être était-ce une erreur que de le pousser ainsi. Qui était donc Merlin pour l'obliger à tout lui dire ? Aussi contre nature que cela puisse paraître, peut-être devait-il accepter sa volonté de souffrir en silence. D'ailleurs, rien ne garantissait qu'il ne s'était ouvert à personne. Il était tout à fait possible qu'il en ait parlé à d'autres que lui. Merlin pouvait se sentir blessé d'être ainsi tenu à l'écart par un homme qu'il considérait comme son ami mais ce n'était pas une excuse pour le forcer à se livrer.
-Tu te trompes, dit Gaïus avec fermeté. Tout le monde peut voir qu'il est en train de se noyer. Respecter sa volonté reviendrait à le laisser sombrer.
-Je ne sais pas…
-Si quelqu'un peut trouver une solution, c'est bien toi. Votre lien est puissant.
-J'imagine…
-Gaïus a raison, dit Hunith, je suis frappée de voir à quel point le roi et toi avez su rester proches depuis la dernière fois que je vous ai vus ensemble. A cette époque, il n'était pas encore monté sur le trône, et c'est une bonne chose que son accession au pouvoir n'ait pas affecté votre relation.
Merlin eut un faible sourire.
-Je ne sais pas, admit-il. Par moments, j'ai l'impression que les secrets que nous avons l'un pour l'autre sont un obstacle insurmontable. Mais à d'autres moments, nous sommes effectivement très proches et nous nous comprenons parfaitement.
Un souvenir lui revint et il ouvrit grand les yeux.
-Parfaitement… au point d'établir un lien émotionnel magique !
Le même lien qu'il avait si souvent établi avec Morgane, au point que cela était devenu une habitude. Cela s'était aussi produit une fois avec Arthur, il l'avait presque oublié !
-Un lien émotionnel magique ? dit Gaïus. Tu ne m'avais pas parlé de cela, que s'est-il passé ?
Merlin leva brusquement la tête. Et si c'était la solution ?
-Je ne saurais même pas vraiment l'expliquer. C'est un lien qui se créée lorsque je touche une personne dont je suis proche, mais seulement dans les moments où je ressens une profonde empathie pour elle. Il nous permet de ressentir les émotions l'un de l'autre. C'est un pouvoir que je ne comprends pas bien moi-même, et dont je me méfie, parce que je ne le maîtrise pas du tout. Ce que l'on ressent dans cette situation est si intense qu'il est difficile de savoir ce qu'il pourrait se passer. Je me souviens avoir eu cette peur un peu irrationnelle que cela nous transformerait progressivement en une seule et même personne.
Il garda pour lui le fait que ce don s'était jusque-là essentiellement manifesté avec Morgane, et seulement une fois avec Arthur, ignorant comment Gaïus et Hunith réagiraient en apprenant la profondeur de sa relation avec la sorcière. C'était notamment après avoir échangé un rêve avec elle par le biais de leur lien qu'il avait ressenti cette peur.
-Je ne connaissais pas l'existence de ce pouvoir, dit Gaïus, mais cela me rappelle un peu les capacités télépathiques des druides… Si tu arrives à maîtriser ce don, il pourrait t'être très utile.
-Oui, je pourrais savoir ce que ressent véritablement le roi et lui dire ce qu'il a besoin d'entendre.
C'était la solution parfaite à ce problème qui l'inquiétait depuis son retour de l'île. Tout ce qu'il lui restait à faire, c'était pousser le lien à se manifester une nouvelle fois. Il fouilla dans sa mémoire : comment y était-il parvenu la première fois ? Pouvait-il recréer les circonstances de cet accident pour l'amener à se reproduire ?
-Le lien émotionnel…, murmura Mordred après avoir fait le point sur les derniers souvenirs d'Hunith.
Aurait-il enfin trouvé comment neutraliser Emrys ?
Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis la fin du petit-déjeuner dans les appartements de Gaïus. Les paroles d'Emrys faisaient naître des idées dans l'esprit du jeune druide, ce qui était rassurant après tout ce temps passé à explorer la mémoire de sa mère sans trouver la moindre piste satisfaisante. Jusqu'à présent, il avait surtout appris les avancées du souverain dans l'entraînement de son armée à diverses formes de combat, sa prise de contrôle des forces communes aux différents royaumes, sans oublier son attitude implacable et centrée sur la bataille à venir. Mais tout cela importait peu : le roi n'avait aucun moyen réel de combattre une armée de sorciers. Rien de ce que Mordred avait pu voir de la préparation d'Arthur ne représentait une menace. Seul Emrys avait le pouvoir de faire pencher la balance en faveur de Camelot, avec l'aide de ses alliés capables d'utiliser la magie.
Et le jeune druide avait enfin un moyen de l'arrêter. Il était certain de pouvoir se servir à son avantage de ce lien magique. De ce qu'il avait pu voir jusqu'ici, le roi était dans un état de souffrance immense. S'il n'avait pas aussi été habité par une profonde détermination, il se serait écroulé depuis longtemps et aurait sombré dans la prostration. Grâce à ce lien, un pont pourrait être établi entre son valet et lui, et partant de là on pouvait imaginer des moyens de transférer certaines émotions de l'un à l'autre de manière permanente. Un Emrys accablé par le poids des tourments du souverain était un Emrys incapable de protéger les siens. A supposer bien sûr qu'on le prive de toute autre émotion, qu'on ne lui donne accès ni à la détermination d'Arthur ni à sa propre force mentale, que la douleur soit ainsi la seule et unique chose qu'on laisse en lui. Le point faible du sorcier était en réalité celui de son maître.
C'était la solution parfaite au problème de Mordred. Enfin, il tenait sa victoire.
Note : A bientôt pour le prochain chapitre !
