Chapitre 75 : Celui qui soigne
-Non !
Interrompant sa discussion avec le chevalier au nez bouché qui l'avait alpagué pour lui conter ses maux, Gaïus tendit l'oreille. Cela ressemblait à la voix d'Hunith, résonnant faiblement jusqu'à lui depuis les appartements qu'il venait de quitter en y laissant Arthur et Merlin.
-Est-ce que vous avez entendu ?
Le chevalier secoua la tête mais Gaïus, pris d'un mauvais pressentiment, fit aussitôt demi-tour et abandonna l'homme sur place.
Il trouva la mère du jeune sorcier juste devant la porte, l'oreille collée contre elle comme pour écouter ce qui se disait à l'intérieur. Plus inquiétant encore, elle marmonnait une suite de mots à voix basse et ses pupilles se teintaient d'or par intermittence. C'était bel et bien de la magie, et celle-ci était dirigée vers les occupants de la pièce.
-Hunith ! s'exclama Gaïus.
Il arriva à son niveau mais trop tard. Le sort avait été lancé.
-Qu'as-tu fait ?! s'exclama-t-il.
Elle le regarda d'un air confus. Il lui posa quelques questions, l'interrogea sur le cri qu'elle avait poussé, mais son air troublé ne fit que s'accentuer. Elle niait avoir fait quoi que ce soit, ou peut-être ne s'en souvenait-elle tout simplement pas. Terrifié par ce qui l'attendait derrière, Gaïus poussa la porte et entra en trombe.
-Sire ! s'écria-t-il. Est-ce que tout va bien ?
Il repéra immédiatement Merlin à terre et accourut pour l'examiner.
-Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, dit le souverain. J'ai eu une sensation curieuse quand il m'a touché, et ensuite il s'est effondré. Il est comme plié de douleur mais je ne vois aucune blessure, j'ignore ce qu'ils se passe…
Devant l'entrée, Hunith restait complètement figée, les yeux écarquillés d'angoisse. Alors qu'elle s'approchait, Gaïus tendit la paume de sa main vers elle pour lui intimer de rester à l'écart. Puis, se tournant vers Arthur :
-Elle vous espionnait à travers la porte, elle a lancé un sortilège. Je suis arrivé juste à temps pour la voir faire mais je n'ai pas pu l'arrêter avant qu'il soit trop tard. C'est elle qui a fait cela à Merlin.
-Mais comment… ? Sa propre mère ?
-Elle est peut-être sous l'influence de Mordred. Quand je l'ai interpellée, elle n'avait pas l'air de se souvenir de ce qu'elle venait de faire. Mais c'est bien son cri qui m'a alerté : quoi que ce druide déchu l'ait forcée à faire, elle a protesté.
-J'ai effectivement entendu quelqu'un hurler derrière la porte au moment précis où Merlin a poussé un gémissement. J'étais si choqué de le voir s'écrouler ainsi que j'ai à peine fait attention à cette autre voix.
-Merlin, murmurait la mère du jeune sorcier, que se passe-t-il ? C'est moi qui ai fait cela ?
Son fils n'était pas en mesure de répondre. Désormais immobile, il fixait un point au sol et ne répondait pas quand on s'adressait à lui.
-C'est comme s'il était parti, dit Arthur. Que lui a-t-elle fait ?
-Je l'ignore encore. Je vais l'asseoir et essayer de lui parler un peu, cela risque de prendre un peu de temps.
Tous deux se tournèrent alors vers Hunith avec inquiétude.
-Il faut que je m'occupe d'elle mais je reviendrai vous voir ensuite, dit Arthur, visiblement tiraillé. Elle est probablement sous l'emprise d'un sort, je ne veux pas lui faire de mal mais il faut l'empêcher de nuire. Je vais l'enfermer dans une chambre du château qui sera constamment surveillée par des gardes.
-Faites attention, Arthur, elle pourrait s'en prendre à vous aussi. Et je ne suis pas certain que tout cela suffise à la retenir.
Gaïus se leva et saisit un flacon de somnifère qui se trouvait sur l'étagère la plus haute de son meuble :
-Faites-lui boire trois gouttes pour l'endormir durant quelques heures, dit-il en le donnant au roi. Tant que nous n'aurons pas trouvé de remède pour elle, il faudra continuer à lui en administrer régulièrement pour qu'elle ne se réveille pas.
Hunith s'avança et tendit la main, prête à boire elle-même son contenu, mais Arthur ne lui confia pas. Au lieu de cela, il lui demanda d'ouvrir la bouche et fit tomber trois gouttes sur sa langue, qu'elle avala sans tarder. Au bout de quelques secondes, elle perdit connaissance et il l'attrapa fermement pour ne heurte pas le sol. Il la prit dans ses bras et sortit à grands pas.
Gaïus se retourna vers son jeune apprenti, toujours recroquevillé au sol.
-Merlin, demanda-t-il, que s'est-il passé ?
Il ne l'entendait pas. Il n'avait même pas réagi quand ils avaient parlé d'Hunith, sans doute trop possédé par la douleur pour écouter la conversation.
Gaïus l'attrapa avec douceur et parvint à le redresser. Il l'incita à se lever et réussit même à le déplacer de quelques pas. Il l'installa confortablement sur une chaise qu'il avait replacée à côté de la table, pour qu'il puisse s'appuyer. Après l'avoir examiné sous toutes les coutures, il voyait bien que la souffrance de son protégé n'était pas physique.
-Peux-tu me dire ce qu'il s'est passé, mon garçon ?
Cette fois-ci, Merlin leva les yeux vers lui et répondit d'une voix tremblante.
-C'est le lien magique, Gaïus, il a fonctionné mais j'ai dû faire une erreur quelque part. Je ressens encore l'émotion d'Arthur.
-Quelle est cette émotion ?
-C'est si douloureux, il y a tant de de tristesse en lui, tant de désespoir. Les évènements de l'île ont causé de la honte et de la culpabilité en lui, je n'imaginais pas à quel point il souffrait !
Ils savaient à présent ce que ressentait Arthur, mais cela leur permettrait-il réellement de l'aider ?
-Je suis là, je suis à tes côtés.
Merlin hocha la tête en grimaçant. Il croyait que sa magie avait dysfonctionné et causé ce problème, ignorant que sa mère avait joué un rôle majeur. Elle avait dû profiter du partage pour maintenir l'émotion d'Arthur dans son fils. Il venait tout juste de reprendre ses esprits et, comme l'avait déjà compris Gaïus, il n'avait pas entendu l'échange qui venait d'avoir lieu. Il valait mieux que les choses restent ainsi pour ne pas l'accabler plus que nécessaire : apprendre ce que Mordred avait fait à Hunith risquait de lui faire peur et ce n'était pas le moment de lui rajouter ce poids sur les épaules.
-Ce n'est pas tout, frémit soudain Merlin en saisissant la manche de son mentor. Il veut renoncer au trône.
Gaïus resta bouché bée, les sourcils relevés.
-Arthur veut abandonner Camelot ?!
Les yeux remplis de larmes, le jeune sorcier se recroquevilla à nouveau, en équilibre sur sa chaise.
-Merlin ?
Pas de réponse. Il ne l'écoutait plus et son regard se perdait à nouveau dans le lointain. Le cœur du vieux médecin se serra face à la souffrance de celui qu'il considérait comme son fils. Celui qu'il avait recueilli et continuellement soutenu à travers les épreuves. Qu'il avait vu se transformer en homme mature et accompli, toujours bienveillant. Il aurait tout donné pour échanger leurs places et lui épargner cette douleur.
Arthur revint quelques minutes plus tard, confirmant avoir déposé Hunith dans une chambre isolée. Plusieurs gardes avaient été placés à l'intérieur et à l'extérieur de la pièce afin d'éviter les mauvaises surprises, et ils s'assureraient que Mordred ne pourrait pas se débarrasser d'elle comme il l'avait fait pour les autres prisonniers. Malgré les tentatives de Gaïus, Merlin n'avait pas dit un mot depuis leur courte conversation et il semblait s'enfoncer de plus en plus profondément en lui-même, victime de démons qui n'étaient pas les siens. Le médecin expliqua à Arthur que Merlin avait brièvement exprimé une forme de souffrance mentale mais sans entrer dans les détails. Dans l'impossibilité de parler du lien magique créé par son apprenti, il faisait comme si Hunith était la seule responsable de ce qu'il s'était passé.
-C'est ma faute, dit Arthur. C'est ce que j'ai en moi qui l'a touché. J'ai… entendu parler d'une forme de magie que pratiquent les druides, le partage d'émotions, je suis sûre que c'est ce qu'a fait Hunith. La sensation étrange que j'ai ressentie juste avant que cela se produise, c'était parce que je percevais durant un bref instant ses émotions, et lui devait ressentir les miennes. Mordred est un druide, il sait comment tout cela fonctionne, il a dû mettre en place une variante qui lui a permis de laisser certaines choses en Merlin même après avoir rompu le lien.
-Sire, qui vous a parlé de cette forme de magie ?
-Je… Je ne sais plus, j'ai dû en entendre parler à l'époque où mon père était encore vivant… ou bien je l'ai lu quelque part. Peu importe. J'ai raison, n'est-ce pas ?
Il ne serait pas malin de nier l'évidence, cela ne le convaincrait pas et risquerait même de l'aliéner. Arthur avait déjà compris ce qu'il s'était passé, à ceci près qu'il ignorait que c'était son valet qui avait établi le partage initial. Malgré tout, Gaïus n'aimait pas le voir culpabiliser ainsi.
-C'est bien d'un lien magique entre Merlin et vous qu'Hunith s'est servi, en lui donnant un accès permanent aux sentiments qui vous consument. Mais n'oubliez pas, Sire, que c'est Mordred qui est à l'origine de tout cela. Nous allons faire notre possible pour aider à la fois la mère et le fils, et si vous le permettez nous pourrons même vous aider aussi.
Arthur serait-il plus disposé à s'ouvrir après ce qui venait de se produire ?
La détresse qu'on pouvait lire sur son visage laissait déjà deviner sa réponse : il avait certes admis une souffrance mais il n'était pas prêt à en parler. Le partage avait révélé ce dont il s'agissait dans les grandes lignes, néanmoins c'était encore insuffisant. Gaïus baissa les yeux. Les tourments de l'esprit et du cœur se distinguaient des blessures du corps par la difficulté immense qu'on rencontrait pour les cerner, et ainsi les guérir. Il avait toujours fait de son mieux pour prendre soin de la famille royale, suivant loyalement Ygraine et Uther jusqu'à leur mort, préparant lui-même toutes les potions de sommeil de Morgane, posant lui-même tous les bandages d'Arthur, malheureusement cette affliction ne pouvait pas être prise en charge aussi facilement. Il l'avait très rapidement repérée mais son expérience lui avait soufflé que c'était à Merlin d'intervenir, en raison du lien d'amitié qui les unissait. Seule Gwen aurait aussi pu faire quelque chose si elle n'avait pas été inconsciente. Il ignorait encore comment en faire plus à présent que les deux personnes les plus proches d'Arthur se trouvaient dans l'incapacité de le soutenir. La parole du souverain avait encore moins de chances de se libérer sans eux.
Tandis qu'Arthur confiait Merlin à deux gardes, le médecin le suivit jusqu'aux appartements où se trouvaient Hunith pour l'examiner à son tour. Le roi le laissa avec elle, contraint de se rendre à une nouvelle réunion pour préparer l'affrontement qui se profilait à l'horizon. Contre toute attente, il n'y avait aucun signe indiquant qu'elle n'était pas elle-même : pas de trace de Fomorroh ou du moindre enchantement. Comment donc s'y était pris Mordred pour la retourner contre eux ? Personne ne l'avait percée à jour avant qu'il soit trop tard, pas même Gaïus qui l'avait pourtant gardée à l'œil depuis son retour de l'île, veillant quotidiennement à améliorer sa santé physique et mentale. Il s'était assuré qu'elle mangeait correctement, qu'elle faisait de l'exercice, qu'elle ne restait pas seule avec ses pensées, et il avait même parlé avec elle de son expérience dans les geôles de Mordred. A cette occasion, elle lui avait dit des choses qu'elle s'était refusée à partager avec son fils pour ne pas l'effrayer : la terreur constante qu'elle avait ressentie, sa fatigue grandissante au fil des jours d'emprisonnement, le désespoir de ne jamais revoir la lumière du jour et l'angoisse constante de ce qui arriverait à Merlin.
Le vieux médecin refit un examen dans l'espoir de trouver un indice qu'il aurait manqué la première fois, toujours sans succès.
Troublé et soucieux, il rentra enfin auprès de son protégé, qui s'était enfermé dans sa chambre en compagnie des gardes qui s'occupaient de lui. La porte ne se verrouillait pas, ce qui permit à Gaïus de s'assurer qu'il ne se mettait pas en danger, même après le départ des hommes d'Arthur. Voyant que Merlin se montrait un peu plus docile malgré son regard vide, il le borda comme un enfant et lui frotta affectueusement le bras avant de rejoindre la pièce principale de ses appartements. Comme il en avait désormais pris l'habitude, il vérifia que Gwen et Gilli respiraient bien, que leurs cœurs battaient à la bonne vitesse, que leurs visages ne trahissaient aucun mal et que leurs membres étaient toujours en bonne santé. Finalement, défait et seul face à la perte soudaine de ceux avec qui il conversait habituellement, accompagné uniquement des corps désespérément inconscients de la reine et du jeune villageois de Willowdale, il se plongea dans ses livres à la recherche de solutions. Pour guérir Merlin, pour libérer Hunith, pour apaiser Arthur, pour réveiller Gwen et Gilli. Pour faire son travail de médecin et porter comme il le pouvait le poids de ses responsabilités.
Note : Merci à L'Arsene et naomithib13 pour vos reviews du chapitre précédent, et à bientôt tout le monde pour le prochain !
