Chapitre 76 : Seul avec soi-même
Dès qu'il eut un instant de liberté, Arthur reprit le chemin des appartements de Gaïus pour rendre visite à son valet. Il fut accueilli par une multitude de livres ouverts étalés devant le vieux médecin, qui leva la tête en le voyant entrer. A en juger par sa moue et ses traits tendus, ses recherches s'avéraient infructueuses.
-Sire, que puis-je faire pour vous ?
-Comment va Merlin ?
-Il n'y a pas eu de progrès, j'en ai peur. Il reste allongé dans son lit ou bien assis, toujours immobile.
L'œil perçant du vieil homme avait un air de reproche, à moins que ce ne soit Arthur qui se laisse gagner par la paranoïa. Il sait bien que l'attitude de Merlin reflète précisément ce qui est enfoui en moi. Malgré tous mes efforts pour préserver cette façade, on peut me voir à travers lui. Le roi se détourna de ce regard qui lui semblait si accusateur et s'approcha de la chambre de son ami, prêt à affronter ce miroir de tristesse.
Au moment où il pénétra dans la pièce et le vit assis sur son lit, fixant la lucarne comme vidé de toute énergie, ce ne fut pourtant pas son propre reflet qu'Arthur contempla mais celui de quelqu'un d'autre. Instantanément transporté dans le passé comme s'il avait fait appel aux cristaux, il revoyait son propre père, ou du moins celui qu'Uther avait été vers la fin de son règne après avoir vécu la trahison de Morgane. Il revoyait la chaise en bois sculpté sur laquelle celui-ci était resté assis de jour comme de nuit, il revoyait la fenêtre décorée à travers laquelle son regard avait fui, et il revoyait le plateau rempli d'aliments qui ne seraient jamais consommés.
Soudain incapable de respirer, il fit demi-tour et claqua la porte de la chambre.
-Sire, est-ce que tout va bien ? demanda Gaïus en le voyant ressortir aussi vite.
Il s'appuya sur le meuble le plus proche. La vision superposée d'Uther et Merlin avait généré en lui un sentiment de panique indescriptible et il lui fallut quelques secondes pour retrouver son souffle. Son valet ne présentait aucune ressemblance physique avec le défunt souverain, c'était uniquement l'émotion qu'il dégageait qui avait causé l'émergence de ce souvenir. Emotion qui était en réalité celle d'Arthur. L'idée de partager ce point commun avec son père le révulsait tout en lui rappelant la douleur de l'avoir perdu.
-Sire ?
-Je vais bien, répondit-il sans en être vraiment certain.
-Vous ne vouliez pas voir Merlin ?
Je n'y arrive pas.
Il acquiesça :
-Si, bien sûr.
Evitant de regarder Gaïus directement, il prit une longue inspiration et retourna dans la chambre.
-Merlin ? tenta-t-il doucement. C'est moi, Arthur.
Le moment dont avait parlé Aithusa approchait, il l'avait compris en voyant le jeune homme sombrer dans la prostration devant lui, c'était là le désespoir qu'elle avait prédit. Non pas une véritable détresse qui serait apparue progressivement comme ils l'avaient cru mais quelque chose de soudain et obtenu par la sorcellerie. Il ne s'était pas attendu à ce que cela se produise ainsi, et il ne s'était certainement pas attendu à en être la source ! Aithusa elle-même l'avait ignoré au moment de leur discussion. A présent, il ne restait plus qu'à attendre que Merlin soit au plus profond de cet état pour délivrer la nouvelle qui lui permettrait d'en sortir. Celui-ci avait adressé quelques mots à Gaïus lorsque le roi s'était absenté pour s'occuper d'Hunith, ce qui semblait indiquer que ce stade n'était pas encore atteint, toutefois il resterait difficile de déterminer l'instant précis où il faudrait passer à l'action. D'après Aithusa, cela coïnciderait plus ou moins avec le moment où Mordred attaquerait Camelot, qui pouvait donc servir de point de référence pour se tenir prêt. Les éclaireurs n'ayant constaté aucun mouvement de troupes sur la distance qui séparait l'île du château, on pouvait supposer que ce ne serait pas avant quelques jours car, même si l'armée de sorciers se mettait en route maintenant, elle n'arriverait pas avant plusieurs jours de marche. Les guerriers invisibles étaient les seuls à pouvoir se déplacer à travers les royaumes sans être repérés et Arthur s'était bien sûr préparé à les accueillir s'ils se présentaient à ses portes, leur réservant quelques surprises et formant ses hommes à les dépister sur la base des traces laissées au sol, mais il doutait que Mordred les envoie si loin du reste de l'armée de sorciers qui devrait les rejoindre ensuite. La bataille ne semblait pas être pour tout de suite, et il devrait prendre son mal en patience avant de révéler à Merlin sa décision d'autoriser à nouveau la magie.
-Je suis venu voir comment tu vas, dit-il en s'asseyant à ses côtés sur le lit.
Il n'y eut aucune réaction, et Arthur déglutit.
-Gaïus t'a peut-être déjà prévenu mais nous avons arrêté l'espion de Mordred qui t'a fait cela. Il avait créé un lien émotionnel magique entre nous afin de te transmettre la douleur qui est en moi.
Lorsque le lien s'était établi, il avait eu une sensation de familiarité et il s'était souvenu d'un autre évènement avec Merlin, qui avait eu lieu quelques semaines auparavant. Un autre partage d'émotions, il en était désormais certain. C'était en y revenant qu'il avait compris à la fois ce qu'il venait de se passer et ce qu'il s'était passé ce jour-là. Lorsque cela s'était produit la première fois, il n'avait pas soupçonné que cela puisse être le fait d'un espion mais les faits semblaient désormais pointer dans cette direction. Cela expliquait pourquoi un tel lien s'était établi entre deux personnes ne pratiquant pas la magie alors que Chris avait indiqué que c'était impossible. Impossible, à moins qu'une troisième personne qui elle la pratique n'intervienne, semblait-il. Une question demeurait cependant : le second partage avait eu lieu pour transmettre les émotions d'Arthur à Merlin mais quel avait été le but du premier ? Un simple essai en vue du véritable transfert qui aurait lieu la seconde fois ?
Quelle qu'en ait été la raison, ce premier partage avait mis en lumière chez son valet des sentiments que le jeune roi n'avait pas forcément compris à ce moment-là. Une culpabilité vieille de plusieurs années, un fort instinct de protection, une loyauté à toute épreuve, tout cela prenait son sens lorsqu'on savait que Merlin et Gaïus collaboraient avec Emrys dans le plus grand secret depuis si longtemps pour protéger Camelot, mentant ainsi quotidiennement à leur souverain. Le second partage avait révélé la même chose à quelques différences près. Dominait à présent en lui une appréhension immense du futur proche, certainement liée à la bataille à venir mais qui semblait englober plus encore. S'ajoutait à cela une inquiétude pour ses proches et en particulier l'un d'entre eux, vraisemblablement le roi, pour qui Merlin avait montré qu'il se faisait du souci ces derniers temps. En voyant l'affection que ce dernier lui portait malgré tout le mal causé par les Pendragon, Arthur s'était senti encore plus honteux. Comme tout était allé très vite, certaines des sensations reçues avaient paru mêlées et impossibles à identifier clairement, mais il était convaincu d'avoir ressenti en arrière-plan une blessure similaire à un coup de poignard et qui datait d'il y a peu, comme si quelqu'un l'avait récemment trahi ou terriblement déçu. Enfin, il avait remarqué autre chose qui n'était pas là la première fois, une force intérieure, une maturité qui lui donnait une plus grande confiance en lui. Une chose était sûre : Arthur ne connaissait pas encore tous ses secrets.
Pendant un bref instant, alors que les émotions de Merlin avaient écrasé les siennes, Arthur avait eu un aperçu de ce qu'était un esprit normal, qui ne soit pas dominé par la tristesse et le dégoût de soi au point de vouloir tout abandonner, un rappel de ce qu'il avait lui-même été. Cette bouffée d'air frais avait disparu aussitôt le lien rompu et il avait sombré à nouveau, entraînant son ami dans sa chute.
-Ce qui t'arrive est entièrement ma faute, dit Arthur. Je suis vraiment, vraiment désolé.
Merlin baissa légèrement la tête mais ne dit rien. Ils restèrent assis côte à côte quelques minutes sans rien dire, bercés par une souffrance identique, puis le souverain se releva. Il quitta la pièce et son atmosphère étouffante.
-Je suis désolé, Gaïus.
Le vieux médecin redressa à nouveau la tête :
-Vous n'avez rien à vous reprocher, Sire.
Rien à se reprocher ? Il faisait tant de mal autour de lui !
-Je cherche un moyen d'inverser le sort mais sans succès pour l'instant, ajouta le vieux médecin.
Ce n'était pas grave, Arthur avait déjà en main la clé du rétablissement de Merlin, cette nouvelle si importante qu'il devait lui annoncer. Il fallait simplement attendre encore un peu. Il serra les poings. Repousser ses émotions si longtemps, se concentrer sur ses objectifs en ignorant sa douleur, toute cette pression devenait de plus en plus difficile à supporter.
-Et Hunith, avez-vous pu trouver ce que Mordred lui a fait ?
-Je n'ai pas vu la moindre trace sur elle qui permettrait de répondre à cette question. Là aussi, j'espère que mes recherches pourront me renseigner, je n'ai encore rien trouvé mais cela ne fait que quelques heures, je vais approfondir.
-Je vois… Faites-le moi savoir quand vous aurez trouvé, s'il vous plaît, avec un peu de chance nous pourrons la remettre sur pied avant que Merlin sache ce qu'il s'est passé. J'aimerais lui épargner cela.
-Naturellement, Sire.
Arthur s'approcha prudemment des lits des blessés, soucieux comme à chaque fois qu'il se trouvait en leur présence.
-Je voulais aussi voir Gwen et Gilli. Merlin m'a dit que leur parler pourrait les amener à se réveiller plus rapidement.
-C'est une possibilité, oui, mais n'oubliez pas de rester sur des sujets de conversation légers pour ne pas soumettre leurs corps à des symptômes d'angoisse. Souhaitez-vous que je vous laisse seul avec eux ?
-Si ce n'est pas trop demander…
-Aucun souci, dit Gaïus en attrapant un flacon rempli d'un liquide vert. Je devais justement apporter ce calmant à l'un de mes patients pour l'aider à juguler son anxiété. C'est ce qu'on me demande le plus en ce moment avec la menace de cette armée de sorciers qui se rapproche.
Arthur hocha la tête.
-Si cela vous intéresse, dit Gaïus en pointant du doigt une fiole identique qui se trouvait à côté de celle qu'il venait de saisir, vous pouvez prendre celle-ci pour vous.
Il partit sans lui laisser le temps de répondre.
-Gwen, Gilli, dit le souverain en prenant un ton enjoué, je suis venu voir comment vous allez !
D'un mouvement qui se voulait plein d'entrain, il s'assit à leur côté. Il n'était plus nécessaire de déplacer de chaises, Gaïus en laissait désormais une en permanence entre leurs deux couches.
-Que puis-je donc vous raconter…
Sa voix se brisa.
Un sanglot le fit trembler et une digue se brisa en lui. Merlin, Gwen, Gilli. Sa responsabilité dans l'état de son entourage, dans l'état de son valet. Ses sentiments contradictoires pour son père. La peur de perdre la bataille et de laisser son peuple entre les mains de Mordred. La honte de ce qu'il avait fait, la tristesse face au tort qu'il avait causé. Il était si fatigué de rester stoïque, de se montrer fort pour accomplir ses objectifs, d'attendre le bon moment encore et encore et encore.
Il se mit à pleurer sans pouvoir s'arrêter, laissant ses pensées s'éparpiller. Les visages de ses proches et de ses ennemis lui apparaissaient et lui tordaient le ventre. Il pensa à ses parents, à Chris et Ali, à Emrys et Freya, à Mordred et Fergus, à Morgane et Nimueh, à Aithusa et Kilgarrah, à Gaïus et Hunith, à Léon et Viviane, à Gauvain, Elyan et Perceval. Il revit ce que les cristaux lui avaient montré et tout ce qu'il s'était passé sur l'île.
-Je suis désolé pour tout, hoqueta-t-il. Je suis vraiment, vraiment désolé.
Le dos courbé et les épaules secouées par les sanglots, il était complètement impuissant face à ces larmes incontrôlables.
-Je veux renoncer maintenant, bredouilla-t-il, pourquoi ne puis-je pas abandonner maintenant ?
Il pleurait, encore et encore, et il lui semblait impossible de mettre fin à cette lamentation.
Il lui fallut de longues minutes avant de retrouver la force de se calmer.
Sauver Merlin et repousser Mordred.
Autoriser la magie.
Et enfin renoncer au trône.
Il sécha son visage comme il put. Encore un petit effort, il était si près du but. Il prit la fiole que lui avait laissé Gaïus et la vida d'un trait. D'ici peu, tous ses objectifs pourraient s'accomplir presque simultanément et il serait libre. Il devait simplement tenir encore un peu.
Note : Merci à naomithib13 et Gwenetsi pour vos reviews des chapitres précédents. On se retrouve bientôt pour la suite !
