Chapitre 77 : L'attente
L'orbe de lumière lévita jusqu'à la paume de Morgane, se transformant à son contact en un parchemin qui avait été méticuleusement enroulé et scellé par son expéditeur. Elle l'ouvrit et découvrit avec joie les premières lignes. Le moment était venu ! Mordred était en route vers Camelot, et avec lui la totalité de son armée. Il lui donnait enfin une date et un moment précis pour l'assaut, et il l'invitait à le rejoindre à son arrivée comme elle avait accepté de le faire suite à sa première lettre. Sachant que les dirigeants des royaumes alentours étaient rassemblés en un seul et même endroit, c'était une occasion en or de tous les renverser en une seule fois. Le rendez-vous aurait lieu à l'orée de la forêt juste avant la bataille et il l'emmènerait lui-même auprès de ses troupes. En réalité, elle aurait déjà pu le retrouver sur son île quelques semaines plus tôt mais elle avait délibérément attendu le dernier moment pour trois raisons précises : Merlin, Emrys et Guy. En effet, elle avait souhaité rester près du château pour être présente si Merlin acceptait son offre, intéressée en particulier par ce qu'il pouvait lui apprendre du terrifiant et mystérieux Emrys, tout en ressentant le besoin de continuer à côtoyer le précieux ami qu'était devenu Guy.
Mais aujourd'hui, il était temps de rallier l'armée de sorciers pour de bon et de se préparer à combattre. Dans les prochains jours, elle ferait une incursion dans la ville basse pour subtiliser une cotte de mailles chez un haubergier. Cela la mettrait partiellement à l'abri de nouvelles blessures mortelles sans pour autant la gêner dans ses mouvements comme le ferait une armure de plates. Elle se replongerait aussi dans ses livres de sorts pour se tenir prête à les utiliser le moment venu. Ils allaient enfin passer à l'action. Cependant, sa préparation devrait également être d'un autre ordre, plus axé sur sa force mentale. Premièrement, parce qu'il n'était pas impossible que Guy participe aux combats au profit de l'ennemi et qu'elle devait envisager l'éventualité d'un affrontement direct entre eux, aussi glaçante que soit cette perspective. Deuxièmement, parce qu'elle n'oubliait ni son rêve ni celui qu'elle avait reçu via leur lien, qui laissaient tous deux deviner un évènement à venir sur l'île des Bénis durant lequel elle pourrait bien traverser le voile et ainsi perdre la vie. Elle avait beau se répéter de ne pas laisser tout cela la déstabiliser, elle savait que le jour venu il serait difficile de tenir une telle résolution.
Elle termina sa lecture de la lettre. De ce qu'elle comprenait, le départ des troupes de Mordred avait eu lieu parce qu'Emrys avait enfin été neutralisé. Comment le jeune druide avait-il réussi un tel exploit ? Le sorcier avait toujours eu un coup d'avance sur elle, et il l'avait toujours effrayée. L'idée que quelqu'un se soit montré plus malin ou plus puissant que lui était difficile à envisager. Et qu'était-il advenu de Merlin à présent que celui pour qui il travaillait n'était plus en état de mener le combat ? Elle n'avait bien sûr jamais eu la confirmation que le valet d'Arthur collaborait avec Emrys mais, depuis qu'elle lui avait proposé de la rejoindre, elle en avait acquis la conviction profonde. Leur conversation lui avait donné l'impression nette qu'il continuait à se battre pour Camelot malgré la récente découverte de ses propres pouvoirs, éternellement fidèle à Arthur et à lui-même. Le délai qu'elle lui avait accordé pour lui laisser le temps de changer d'avis n'avait d'ailleurs mené à rien puisqu'il arrivait à échéance et que Merlin n'était pas venu la voir. De toute évidence, il préférait voir son secret révélé au roi plutôt que de le trahir, même si la logique aurait voulu qu'il saute sur l'occasion de faire tomber le tyran qui l'obligeait à vivre dans l'ombre pour survivre. C'était incompréhensible. C'était tout lui.
A moins qu'il craigne des représailles de la part d'Emrys s'il venait à changer de camp… Dans ce cas peut-être ce qui était récemment arrivé au sorcier l'inciterait-il à partir et se ranger avec elle du côté de Mordred. Elle prit une plume et rédigea un mot qu'elle confia ensuite à son corbeau, l'invitant à la retrouver quelques jours plus tard pour lui indiquer définitivement ce qu'il choisissait. Merlin viendrait certainement avec une protection magique quelconque, elle n'essaierait donc pas de s'en prendre à lui. Son heure viendrait bien assez tôt. Cette rencontre aurait lieu quelques heures avant celle de Mordred mais au même point de rendez-vous, ainsi quel qu'en soit l'issue elle n'aurait qu'à attendre au même emplacement l'arrivée du jeune druide. Bien sûr, il n'était pas question de mettre cette information dans son message au jeune valet : celui-ci savait déjà que l'assaut coïnciderait plus ou moins avec la fin du mois de délai mais elle garderait pour elle le fait qu'il aurait lieu presque immédiatement après leur entrevue. Autant conserver l'effet de surprise.
S'il refusait encore son offre ou s'il ne venait pas du tout, elle révèlerait son secret à Arthur. S'il acceptait, il deviendrait leur allié. Selon sa maîtrise actuelle de la magie, il pourrait se révéler plus ou moins utile lors de la bataille. Après cela, Morgane n'était pas certaine de ce qu'elle prévoyait. Lorsqu'elle lui avait proposé d'œuvrer à leurs côtés, elle n'avait pas eu l'intention de le laisser en vie plus longtemps que nécessaire, elle n'avait eu en tête que la volonté de prendre sa revanche sur celui qui l'avait trahie sans vergogne et qui n'avait pas cessé de lui mettre des bâtons dans les roues. Mais aujourd'hui, elle n'était plus aussi certaine de vouloir cela, sa colère semblait s'être en partie apaisée. Ayant elle-même combattu pour Camelot jusqu'à ce qu'elle se découvre des pouvoirs et que Morgause lui ouvre les yeux, elle envisageait de donner cette même chance à son ancien ami. Si vraiment il se joignait à eux, s'il reconnaissait ses erreurs, elle pourrait peut-être en faire leur allié de manière permanente et sans arrière-pensées.
Elle s'arrêta avec surprise sur cette réflexion. Sa propre mansuétude l'étonnait : était-elle réellement prête à pardonner celui qui avait abusé de sa confiance ? Celui qui l'avait empoisonnée ?
Un corbeau entra par la fenêtre de la chambre de Merlin et lâcha une enveloppe devant lui. Le jeune sorcier suivit le mouvement du regard et il vit l'oiseau repartir mais ne il fit pas le moindre geste en direction du message.
A quoi bon ?
Plusieurs jours s'écoulèrent, et Arthur commença à se poser des questions. Lorsque l'armée de sorciers se mettrait en branle, les éclaireurs mettraient moins d'une journée à cheval pour rejoindre Camelot et transmettre l'information, ce qui laisserait au minimum deux jours pour se préparer. Il n'avait pas de raison de s'inquiéter. Cependant, il s'interrogeait : pourquoi n'y avait-il pas encore de mouvements de troupes ? Qu'attendait donc Mordred ? Je n'aime pas cela. Arthur avait un mauvais pressentiment et la vague impression d'avoir oublié quelque chose d'important, qu'il n'aurait peut-être pas oublié s'il n'avait pas été aussi distrait par le chaos qui régnait en lui. Le calmant pris quelques jours plus tôt l'avait aidé à retrouver ses esprits et à reprendre patience mais il n'en avait pas bu de nouvelle dose depuis, par peur de devenir trop somnolent et de laisser passer des détails cruciaux. Le plus important était qu'il tienne son rôle correctement. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était attendre de voir ce qui allait se passer.
Il rendait régulièrement visite à Merlin, Gwen et Gilli, ainsi qu'à Gaïus dont les recherches ne semblaient pas progresser. Chaque jour qui passait, le vieux médecin s'affaissait un peu plus. Hunith devait être maintenue endormie en continu mais on avait posé sur elle un morceau d'ambre pris à Gwen et un autre pris à Gilli pour compenser l'absence d'alimentation pendant cette période prolongée. Arthur craignait de plus en plus que les réserves d'énergie ne s'épuisent et que le pire se produise. Devrait-il bientôt choisir entre Gwen et Gilli pour éviter de perdre les deux ? Devrait-il choisir entre réveiller Hunith malgré le danger ou bien la laisser dépérir sous somnifère ? Une solution intermédiaire serait de la laisser se nourrir elle-même entre chaque dose mais cela représentait toujours un risque, même sous surveillance. Il attendait encore et encore, et il ne pouvait que se torturer en imaginant les dilemmes à venir. Toutes ses angoisses se mêlaient dans une spirale d'anxiété constante qui l'empêchait de dormir plus de quelques heures par nuit. Il essayait de comprendre ce qui lui avait échappé dans la stratégie de Mordred, réfléchissant en même temps à d'autres moyens de mettre toutes les chances de son côté. Ayant protégé de la visualisation par cristaux tous les habitants de Camelot, il ne pouvait pas non plus voir où en étaient Léon et Gauvain dans leurs missions respectives. Parallèlement, la décision d'attendre de repérer un mouvement de troupes avant de soigner Merlin lui coûtait énormément. Il lui était insupportable de voir son ami souffrir ainsi alors qu'il pouvait l'aider, toutefois les paroles d'Aithusa avaient laissé entendre que le moment où son valet serait au plus profond de sa tristesse correspondrait « à peu près » à l'attaque de Mordred, alors il se faisait violence et il patientait.
Gaïus lui préparait tous les soirs une potion de sommeil dont les bienfaits restaient limités. Le calmant aurait été plus efficace, néanmoins ses effets duraient plus longtemps et mettaient en péril sa capacité à faire son travail le jour suivant.
Finalement, un matin, après y avoir longuement réfléchi, il décida de se rendre chez les druides. C'était la meilleure chose qu'il puisse faire à cet instant. Il négocierait avec eux des moyens d'obtenir leur aide dans la bataille sans pour autant contrarier leur pacifisme, et il leur demanderait leur avis sur la situation d'Hunith. Mordred était un druide après tout, peut-être des membres de sa communauté pourraient-ils comprendre ce qu'il avait fait. S'ils pouvaient la libérer de cette influence, alors Gwen et Gilli pourraient récupérer un peu d'ambre et continuer à guérir d'eux-mêmes avec le temps, grâce au sortilège de guérison d'Emrys encore actif en eux. Le jeune roi brûlait également d'avoir des nouvelles de Chris, qu'il espérait voir un peu moins souffrant que la dernière fois. Malheureusement, tant que l'enchantement devait tenir les souverains à leur promesse de silence, il n'y aurait pas de réel moyen d'améliorer l'état de son ami druide.
Il inspira profondément et expira lentement, se concentrant uniquement sur l'air qui remplissait ses poumons.
Encore un petit effort.
Il prit la direction de la forêt.
Note : Un grand merci à Gwenetsi, naomithib13 et Mathilde pour vos reviews du chapitre précédent !
