Chapitre 78 : L'aide des druides

Sauver Merlin et repousser Mordred.

Autoriser la magie.

Et enfin renoncer au trône.

Tout juste de retour après être parti plusieurs jours en mission avec Léon, Ali accueillit Arthur à l'entrée du campement druide et l'informa que le chevalier était resté en arrière pour mettre en place la seconde partie de leur plan. Pour l'instant, tout s'était déroulé comme prévu.

Ils rendirent ensuite visite à Chris, installé dans une tente à l'écart des autres et dont l'état de fatigue général ne semblait ni s'améliorer ni empirer. Il restait allongé toute la journée pour économiser son énergie mais il se permit tout de même de se redresser à la vue du roi, et celui-ci lui sourit. Un sourire de soulagement et de soutien qui pourrait peut-être donner l'impression que lui-même se sentait mieux. Cela ne trompa évidemment pas le druide qui, malgré son épuisement, pouvait toujours lire en lui comme dans un livre ouvert.

-Pardonnez ma franchise, Sire, mais je n'ai pas la force de me montrer délicat. J'ai l'impression que vous avez vraiment touché le fond.

Venant d'un homme alité et au visage creusé par les cernes, une telle remarque méritait d'être prise au sérieux. Arthur se demanda si Chris avait toujours été aussi direct. Sincère, bienveillant, prêt à se sacrifier, il lui rappelait un autre de ses amis. Mais ce n'est pas le moment de penser à cela, je dois me concentrer sur mes missions.

Après un léger signe de tête, Ali quitta la tente pour les laisser seuls.

-Qu'est-ce qui vous amène chez nous alors que la guerre est à vos portes ? demanda Chris avec un regard entendu révélant qu'il avait perçu son empressement.

Arthur eut l'impression qu'il connaissait déjà la réponse. S'il pouvait percevoir ses intentions, il devait avoir une idée de ce que le roi venait lui demander.

-C'est justement pour préparer les affrontements au mieux que je suis là. J'ignore si les druides ont prévu d'assister Emrys et Camelot lorsque Mordred nous prendra d'assaut, et je souhaite vous convaincre de participer. Nous en avions déjà parlé il y a quelques temps et tu m'avais dit que les druides étaient tiraillés entre leur pacifisme et la peur de voir un ennemi aussi redoutable s'emparer du pouvoir. À ce moment-là, je n'ai pas insisté car j'estimais que ce n'était pas à moi de vous dicter vos choix, de vous pousser à risquer vos vies ou vos valeurs.

-Auriez-vous changé d'avis ?

-Aussi consumé que je sois par la culpabilité, je crains encore plus pour la survie de mon peuple. Disons que le désespoir me pousse à me montrer sans gêne.

-Comment pensez-vous convaincre ma communauté de combattre à vos côtés ?

-Je ne vous propose pas de combattre. Je vous propose deux choses, et la première est de faire… eh bien… ce que vous faites de mieux.

Chris leva un sourcil :

-Vivre en harmonie avec la nature, les hommes et la magie ?

A présent qu'ils s'étaient liés d'amitié, il se montrait de plus en plus à l'aise en sa présence, dévoilant progressivement sa personnalité parfois légèrement provoquante. De plus, il avait beau être affaibli physiquement, on sentait dans son état d'esprit une nouvelle vigueur depuis qu'il avait repris contact avec sa famille.

Arthur secoua la tête.

-Guérir, répondit-il. Il y aura des blessés durant cette bataille, nous ne pourrons malheureusement pas l'empêcher. Je vous propose de rester en retrait et de soigner les blessés des deux camps.

-Dans ce cas, s'anima Chris, vous serez heureux d'apprendre que nous avions déjà prévu cela. Ces derniers temps, j'ai sensibilisé notre campement au danger que représenterait Mordred s'il accédait au pouvoir, notamment quand on sait qu'il s'est allié à Morgane et qu'elle a elle-même semé le chaos il y a peu lorsqu'elle s'est couronnée reine. Beaucoup ont accepté mais ils ne souhaitent pas en faire plus, et la menace de Mordred ne suffira pas à convaincre un druide de prendre des vies.

Il marqua une pause, pensif.

-Mais il me semblait que vous aviez autre chose en tête quand vous parliez de participer, dit-il. Car même si nous les prenons en charge, les blessés ne pourront majoritairement pas retourner se battre. Ce ne sera pas décisif pour l'issue de la bataille.

-Je pense qu'en plus de nous profiter sans compromettre vos idéaux, cela montrera à ces sorciers que Camelot a changé, que nous ne leur voulons pas de mal. D'autant que, quelques instants auparavant, j'aurais enfin révélé publiquement ma décision de légaliser la magie. S'ils abandonnaient leur poste, cela représenterait tout de même un avantage stratégique important.

-Mais les druides ne sont pas officiellement alliés à Camelot et nous avons déjà la réputation de ne vouloir de mal à personne. Pourquoi prendraient-ils nos actes comme un signe que nous nous travaillons avec vous et que vous approuvez nos décisions ?

-De notre côté, nous rendrons clair le fait que nous vous soutenons dans ce mouvement et que nous savions à l'avance ce que vous feriez. De votre côté, il faudrait montrer que vous êtes fermement avec Camelot, au moins dans cette bataille.

-Nous pourrions en faire l'annonce…

-C'est une bonne idée mais je pense avoir un moyen clair de faire passer le message tout en nous apportant un avantage stratégique plus fort que la simple guérison des blessés.

-Qu'attendez-vous de nous ? s'enquit le druide d'un air à la fois intéressé et sur la défensive.

-Nous en venons à la seconde façon de nous aider que j'évoquais tout à l'heure : il faudrait nous servir de leur faiblesse. Les sorciers qui nous combattrons ont pour la plupart besoin d'un bijou pour combattre : un bracelet, un collier…

Une bague.

-…un bijou qui soit orné d'une pierre magique, finit Arthur. Si toutes ces pierres venaient à se briser en même temps, leur armée en serait lourdement affaiblie. Pensez-vous pouvoir unir vos forces pour faire cela ?

Chris se mordait les lèvres et paraissait en pleine réflexion.

-C'est possible, oui, si Mordred ne les a pas protégées ou que la protection est trop fragile pour résister à notre action combinée. Cela nous permettrait de vous assister sans réellement combattre. Mais je ne suis pas certain que tous les druides verront cela de cette façon. En privant ces hommes de leur magie ou en l'affaiblissant, nous les empêcherions d'attaquer mais aussi de se défendre. Et ne craignez-vous pas de donner l'impression qu'en réalité vous leur voulez bien du mal ?

-Une fois les pierres brisées, nous leur donnerons la possibilité de renoncer au combat.

-Je comprends votre logique, murmura le jeune homme. Certains ici la comprendront aussi mais cela ne fera pas l'unanimité, je peux vous l'assurer.

Arthur hocha la tête.

-Combien de druides penses-tu pouvoir convaincre ?

-Peut-être la moitié.

Je ne peux pas les y obliger.

-Espérons que cela suffira alors.

-La puissance pure n'est pas le point fort des druides, c'est aussi pour cela nous avons été aussi faciles à capturer et tuer sous le règne d'Uther, mais je pense qu'à plusieurs nous pouvons y arriver.

-C'est si étrange, quand on y pense. La description du druide classique serait celle d'une personne n'ayant ni les moyens ni la volonté de nuire à autrui, et pourtant Mordred en est l'exact opposé.

-Ce n'est donc pas un druide classique.

-C'est le moins qu'on puisse dire.

-Ceci étant dit, Mordred lui-même n'est pas particulièrement puissant, en tout cas pas dans tous les domaines. Il excelle dans les arts de l'esprit mais probablement parce que le sien est particulièrement affûté, et non par force magique brute. Et pour le reste, c'est peut-être une volonté de pacifisme poussée à l'extrême qui l'a ironiquement poussé à haïr ceux qui ne la respectent pas.

-Vraiment ?

-Réfléchissez-y, cela ne vous semble pas logique ?

Il prit vraiment le temps d'y penser, d'analyser cette idée, de voir si elle tenait la route. Si c'était bien le cas, cela éclairait son ennemi sous un jour nouveau.

-Je comprends mieux maintenant sa proximité avec Morgane, dit-il finalement. Ils sont tous deux partis d'une volonté féroce de faire le bien qui s'est elle-même pervertie. L'un comme l'autre, ils sont en colère à cause de tout le mal fait autour d'eux, ils sont même rongés par cette colère.

Heureusement pour nous que des gens comme Emrys, Gilli, Chris et Aithusa existent aussi.

Le druide, qui s'était penché en avant lors de leur échange, s'appuya à nouveau sur ses oreillers. Il y en avait beaucoup, les habitants du campement avaient dû lui en apporter plus qu'il n'en fallait pour qu'il soit confortablement installé.

Arthur cligna des yeux pour se reconcentrer.

-Chris, est-ce qu'Emrys a pris contact avec les druides en prévision de la bataille ? Que va-t-il faire ?

-Non, Sire, nous ne savons pas ce qu'il a prévu.

-Peut-être a-t-il lui aussi l'intention de briser les pierres magiques de nos ennemis ?

-Ce n'est pas impossible, mais pour cela il faudrait qu'il sache que la plupart de ces sorciers ont besoin d'objets pour faire de la magie ou amplifier leurs pouvoirs. Habitué comme il l'est à pratiquer la sorcellerie naturellement, il n'aura pas forcément pensé à ce point faible.

-Tu as raison, oui. Quoi qu'il en soit, je ne souhaite pas me reposer sur Emrys pour cet affrontement. Mordred sait qu'il est de notre côté et je crains ce qu'il prépare contre lui. Nous devrons sans doute face à de gros imprévus et il faut que nous soyons capables de nous débrouiller seuls.

-Sage décision, approuva le druide.

Arthur n'avait pas terminé, il n'oubliait pas son besoin d'en savoir plus sur ce qui était arrivé à Hunith :

-J'aimerais te poser une autre question.

Voyant que Chris l'écoutait, il reprit la parole en essayant de ne pas laisser sa détresse l'affecter et rendre son explication trop confuse. Il fit de son mieux pour relater les faits sans s'attarder sur tout ce qu'ils provoquaient en lui.

-Mordred a transformé Hunith, la mère de mon valet, en espionne à son service. Gaïus n'a trouvé aucune trace sur elle d'un quelconque enchantement ou d'une possession mais nous savons qu'elle ne s'appartient plus. Il a fallu l'isoler et l'endormir pour l'empêcher de nuire, elle a déjà fait beaucoup de mal à son propre fils. En dédoublant mes émotions négatives pour les placer en lui, elle a réussi à le paralyser complètement. Je sais que Merlin est l'allié d'Emrys, c'est certainement pour cette raison qu'elle s'en est pris à lui, même si j'ignore ce que Mordred a précisément derrière la tête.

Chris parut soudain extrêmement inquiet :

-Ce n'est pas bon du tout, murmura-t-il.

-La dragonne Aithusa m'avait prévenu dans les grandes lignes de ce qui allait se passer, et elle m'a donné le moyen de guérir mon valet. Ce que j'ignore, c'est comment guérir Hunith elle-même

Le druide faisait visiblement de son mieux pour garder une expression neutre mais Arthur comprit qu'une multitude de pensées paniquées s'entrechoquaient en lui à cet instant.

-Vous dites qu'elle a fait de la magie ? Cela suggère que Mordred, ou du moins une partie de lui, se trouve en elle.

-Cela ne pourrait pas être un enchantement qui lui donne aussi des pouvoirs ?

-Pourquoi pas, mais je n'en connais moi-même aucun. Peut-être alors deux sortilèges différents mais il devrait alors se préoccuper de les maintenir simultanément dans la durée et s'assurer que leur coexistence n'a pas d'effets secondaires inattendus.

-Mais si ce n'est pas cela et que c'est une possession par Mordred lui-même, comme tu as l'air de le croire, doit-on comprendre qu'il ne serait plus sur l'île mais au sein même de Camelot pour habiter son enveloppe corporelle ? Ou bien projette-t-il son esprit en elle depuis là-bas ?

-Rien de tout cela n'est totalement impossible mais je pencherai plutôt pour l'insertion d'une part de son esprit dans celui d'Hunith. Savez-vous s'ils ont pu être en contacts récemment ?

On peut dire cela, oui.

Arthur soupira :

-Elle était sa prisonnière durant plusieurs semaines.

Il y eut un silence.

-Je pense, dit Chris, que cela lui permet de prendre le contrôle de son corps mais aussi de communiquer régulièrement avec Mordred pour lui transmettre des informations. Ne laissant aucune trace que votre médecin aurait pu trouver.

Arthur sentait des larmes de colère lui monter aux yeux :

-Cette petite vipère de faux druide !

L'expression de Chris s'assombrit plus encore :

-Ce n'est pas le pire, dit-il. Je suis désolé, Sire, mais nous n'avons aucun moyen de lui retirer ce parasite. Personne ici n'a le niveau de maîtrise nécessaire pour y parvenir sans mettre Hunith en danger. Mordred a utilisé une forme de magie dans laquelle il est probablement le plus compétent de nous tous.

Arthur frémit en imaginant la réaction de Merlin lorsqu'il apprendrait tout cela.


Après avoir raccompagné le roi à la sortie du campement, Ali passa devant la tente où ils avaient entreposé le bracelet de Viviane, enchanté quelques années plus tôt par Morgane pour pousser la promise d'Arthur dans les bras du Seigneur Lancelot. Curieux, il y fit une halte et se glissa à l'intérieur. C'était le désordre le plus complet, et il dut fouiller quelques minutes parmi tous les artefacts magiques qui s'y trouvaient avant de mettre la main sur la boite en métal contenant ce qu'il cherchait. Prenant garde à ne pas la tenir trop près de lui, il l'ouvrit.

Un sourire intrigué étira ses lèvres lorsqu'il vit qu'il avait vu juste. La noirceur du bracelet continuait à diminuer.

Morgane et sa magie devenaient de moins en moins sombres.


Traversant la forêt à grands pas, Arthur ne cessait de se répéter tout ce que Chris lui avait dit.

Personne ici n'a le niveau de maîtrise nécessaire pour y parvenir sans mettre Hunith en danger.

Peut-être la moitié.

Je comprends votre logique. Certains ici la comprendront aussi mais cela ne fera pas l'unanimité, je peux vous l'assurer.

J'ai l'impression que vous avez vraiment touché le fond.

Il s'immobilisa. S'il avait réellement touché le fond, n'était-ce pas aussi le cas pour Merlin ? Son désespoir était-il encore alimenté par celui du roi alors même que le lien était brisé ? Si oui, alors il fallait suivre les recommandations d'Aithusa et le moment était venu de dire la vérité à Merlin. Pourtant, cela aurait dû coïncider avec l'instant de l'assaut, alors comment expliquer que ce ne soit pas le cas ? A partir de l'instant où les éclaireurs signaleraient des mouvements de troupes aux abords de l'île de Mordred, il faudrait encore plusieurs jours avant que l'armée de sorciers n'arrive à Camelot, ce n'était pas cohérent ! La logique aurait voulu que l'ennemi soit déjà en route, et le mauvais pressentiment d'Arthur ne faisait que s'accentuer.

-Je ne peux plus attendre, dit-il à voix haute.

Il savait que les conséquences seraient terribles s'il passait à l'action trop tôt mais il avait la sensation que quelque chose se tramait et qu'il fallait prendre les devants. Préparer ses hommes à une attaque imminente et faire sa révélation au jeune valet. Il avait pris sa décision.


Note : Merci à naomithib13 et Gwenetsi pour leurs reviews du dernier chapitre, et on se retrouve bientôt pour le prochain !