Chapitre 85 : Renouer avec sa destinée, partie 5 : Le cap
Une fois de nouveaux éclaireurs envoyés pour repérer la probable armée invisible, et après avoir longuement discuté avec les gardes et les souverains pour préparer tout le monde à son arrivée, Arthur redescendit aux appartements de Gaïus en espérant que sa petite séance de méditation ait débloqué en lui ce qui manquait pour sortir Merlin de l'apathie. Si l'influence du jeune valet sur la bataille à venir était aussi importante que l'avait expliqué Aithusa, il devenait plus urgent que jamais de le guérir.
Malheureusement, et comme le roi s'y était attendu, Chris n'avait pas perçu de changement dans son état d'esprit depuis leur dernière conversation. Ils échangèrent à nouveau à ce propos, passant en revue tout ce qui avait été accompli et désespérant de pouvoir aller plus loin, jusqu'à ce que le garde à la porte interrompe soudain leur conversation. Les éclaireurs étaient de retour !
L'un d'entre eux se présenta devant lui et s'inclina :
-Vous aviez raison, Sire, il y a bien une armée à l'entrée de la forêt. Nous avons repéré des traces de pas inexpliquées, des branches cassées et plusieurs autres signes, qui semblent tous indiquer un déplacement en masse de soldats invisibles.
Arthur avait beau s'y être attendu, il ne put s'empêcher de frissonner. Il se félicita de s'être rendu compte de ce qu'il se passait à temps pour préparer ses hommes. Il remercia l'homme et lui demanda de prévenir les chevaliers ainsi que les autres souverains, avant de se retourner vers Chris.
-Je dois les rejoindre d'ici quelques minutes… La bataille va commencer…
Chris lui rendait un regard anxieux. Tous deux savaient parfaitement ce qui posait problème.
-Aithusa a été claire, dit Arthur. Si Merlin ne sort pas de son apathie à temps, nous serons vaincus. J'ignore pourquoi son rôle est si important, mais j'imagine qu'il aura une influence sur quelques personnes clés dont moi-même. Il faut absolument trouver une solution.
Le druide paraissait démuni, et Arthur n'osait pas quitter la pièce. S'il rejoignait l'armée maintenant, à moins d'un miracle, il condamnerait son camp à la défaite.
Si Merlin et Gwen avaient été là, vraiment là, ils auraient su quoi dire pour lui retirer cette envie de tout quitter qui contaminait aujourd'hui son valet. Mais pour le plus gros cas de conscience de son règne, sa plus grosse épreuve à ce jour, ils étaient absents. Chris s'était fait le guide de son rétablissement mais il n'avait pas pu l'emmener jusqu'au bout. Étonnamment, Viviane l'avait aussi aidé, mais sans que cela suffise à franchir l'obstacle. Cela avait été l'occasion de découvrir que son valet et son épouse n'étaient pas forcément les seuls en mesure de lui redonner de l'espoir. Malgré tout, Gwen avait participé à l'effort en dépit de son coma en l'invitant à se comparer à Elyan, mais ce n'était pas assez non plus. Il était bloqué.
La porte s'ouvrit à nouveau, Gaïus entrant alors dans la pièce l'air épuisé. Arthur se rendit soudain compte que le vieil homme avait dû passer la nuit dehors.
-Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il, inquiet et s'en voulant de ne pas avoir noté son absence plus tôt. Vous avez travaillé toute la nuit !
Gaïus fronça les sourcils et jeta un regard intrigué à Chris, avant de se retourner vers lui. Il paraissait à bout de forces mais ses bonnes manières l'obligeaient tout de même à saluer le roi avant de lui répondre. D'une voix rauque, il expliqua qu'avec l'arrivée de l'armée commune, le nombre de personnes présentes à Camelot avait considérablement augmenté, et par là-même le nombre de malades nécessitant un médecin. Les différentes armées n'en avaient pas assez pour s'occuper de tout le monde, alors il avait fait de son mieux pour les aider.
-Pensez à votre propre santé, dit simplement Arthur en gardant le contrôle des émotions qui l'agitaient.
L'idée de perdre Gaïus lui glaçait le sang. De bien des manières, il avait été une figure à la fois paternelle et maternelle pour lui durant son enfance. Le petit prince qu'il avait été aurait souffert de son absence.
Une pensée lui traversa soudain l'esprit et son cœur fit un bond. A présent que sa volonté de revenir sur les lois d'Uther ne devait plus rester hors de portée des oreilles de Merlin, il pouvait en parler librement avec le vieux médecin. Celui-ci semblait touché par son inquiétude mais confus de le voir en présence d'un jeune homme qu'il ne connaissait pas, et une explication s'imposait.
Alors Arthur le fit asseoir, et il s'empressa de tout lui raconter. Prendre le temps de faire de telles révélations alors qu'il devait mener la bataille et qu'il aurait dû se hâter de rejoindre les autres pouvait sembler imprudent ou irresponsable, mais rien n'était plus important à cet instant précis.
Il fit de son mieux pour aller droit au but et résumer l'essentiel.
Les cristaux, sa décision, sa rencontre avec Chris, celle avec Freya, ce qu'il savait d'Emrys, tout ce qu'il avait vécu depuis qu'il connaissait la vérité sur la Purge. Il lui expliqua précipitamment la situation de Merlin telle qu'exposée par Aithusa, comment ils espéraient d'y remédier, et il lui narra sa discussion avec la dragonne. La gorge serrée, il évoqua aussi ce que les druides lui avaient révélé quant au sort d'Hunith. Enfin, il parla de l'armée invisible à leurs portes. La seule chose qu'il garda pour lui était sa connaissance du fait que Merlin et le vieil homme collaboraient avec Emrys depuis des années. En réalité, il espérait vraiment qu'ils le lui révèlent eux-mêmes.
Tandis que le roi déroulait son discours, le visage de Gaïus passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
-Un jour…, dit-il les larmes aux yeux.
Il reprit son souffle, comme s'il venait de courir d'un bout à l'autre du château :
-Je me suis toujours dit… qu'un jour… Et ce jour est arrivé.
Doucement, comme s'il n'y croyait pas encore complètement, il interrogea le souverain pour en apprendre plus sur son usage des cristaux, ses échanges avec Chris, Freya et Aithusa, la situation d'Hunith, et bien sûr celle de Merlin. Plongé dans ses réflexions, il semblait chercher des idées pour venir en aide à la mère comme au fils. Avec une moue contrarié, il dut avouer qu'il n'avait pas plus de solutions que Chris et Arthur.
-Et cette armée invisible…, dit-il d'un air particulièrement préoccupé.
Arthur acquiesça, dévoré par l'inquiétude mais soulagé d'avoir pu faire ces révélations.
-Je dois moi-même vous faire un aveu, dit alors Gaïus. Cet Emrys que vous évoquez, j'ai œuvré avec lui à plusieurs reprises pour la protection de Camelot.
Il marqua une pause, puis enchaîna d'un ton résolu :
-J'aimerais pouvoir vous révéler son identité mais son secret ne m'appartient pas et je ne peux pas me permettre de vous le dévoiler sans son accord. Il mérite l'opportunité de vous le dire en personne.
Le souverain baissa les yeux. Gaïus avait seulement avoué sa propre collaboration avec le sorcier, et non celle de Merlin, qui avait très certainement été en contact avec Emrys lui aussi. Ce refus d'impliquer le jeune homme visait certainement à le protéger au cas où Arthur réagirait de manière négative en apprenant tout ce qu'il s'était passé sous son nez dans son propre château. Le médecin était prêt à se mettre lui-même en cause mais il ne trahirait pas son protégé. Ce n'était pas grave, Arthur aurait bien l'occasion de l'apprendre de la bouche même de Merlin, à condition bien sûr qu'ils parviennent à le tirer de son état d'absence.
-Vous n'avez rien à vous reprocher. C'est à cause de mon père et à cause de moi que vous avez dû agir ainsi en secret aussi longtemps. Je suis désolé, sincèrement désolé pour tout ce que je vous ai fait subir à vous et au reste du peuple.
-Vous avez été élevé dans le mensonge, Sire. Un mensonge auquel j'ai moi-même participé. Vous ne pouvez pas vous rendre responsable de choses que vous avez faites alors que la vérité vous était cachée : vous avez fait ce que vous pensiez être juste avec les informations que vous aviez.
-J'aurais dû remettre ces croyances en question, il y a eu tant d'occasions.
-Vous faisiez confiance à Uther. Pensez un peu au préjudice qui vous a été fait : en vous mentant ainsi, nous vous avons condamné à aller contre vos propres valeurs tout en croyant les respecter. C'est une chose affreuse que nous vous avons infligée. D'une certaine manière, vous avez été manipulé pour faire le mal en dépit de toutes vos bonnes intentions. Comment auriez-vous pu vous en douter ?
-C'est trop facile de dire cela une fois que le mal est fait, j'aurais dû faire mieux…
Les mots du vieil homme le touchaient malgré tout. Il était resté quasiment sourd à ces arguments jusque-là, mais le fait de les entendre de la bouche de plusieurs personnes le forçait à admettre leur valeur.
-Dès que vous avez appris la vérité sur la Purge, répondit Gaïus d'une voix plus douce, vous l'avez immédiatement acceptée. La plupart des gens auraient trouvé des excuses et refusé d'admettre ce qu'ils voyaient dans les cristaux pour éviter le poids de la culpabilité. En particulier une personne en position de pouvoir qui devrait ensuite l'avouer devant tous les royaumes comme vous prévoyez de le faire. Et si vous avez passé cette épreuve, c'est parce que vous avez à cœur les intérêts de votre peuple et qu'ils sont plus importants pour vous que votre ego.
-Cela a pris si longtemps, je m'en veux tellement ! Je suis désolé, Gaïus, j'ai l'impression de passer mon temps à me lamenter sur mon sort, j'ai honte de me comporter ainsi, de m'être laissé détruire par tout cela.
A sa grande surprise, le vieil homme lui sourit avec tendresse :
-Vous avez bon cœur, mon garçon, c'est ce qui vous fait souffrir mais c'est aussi votre force. Je vous vois plus fort aujourd'hui que vous ne l'étiez à votre retour de l'île. Ce jour-là, je vous sentais complètement pris par la douleur, même si je ne savais pas précisément ce qui vous avait mis dans cet état. Mais aujourd'hui, c'est différent, vous n'êtes plus aussi brisé.
Il avait donc perçu lui aussi la légère évolution notée par Chris. L'étincelle qui tentait de s'embraser, malheureusement sans succès.
Mais Arthur commençait à avoir une nouvelle perspective sur sa situation. En apprenant la vérité, il avait eu pour premier réflexe de se considérer comme terriblement mauvais et il avait souhaité tout abandonner, ce qui n'était peut-être pas le bon angle de vue. Malgré une culpabilité indéniable, peut-être fallait-il aussi voir cette compréhension comme une progression, le signe qu'il devenait un homme un peu meilleur qu'avant.
Être meilleur qu'avant ne vaut pas grand-chose quand on a causé la mort de centaines de personnes.
Il tournait en rond, incapable de valider l'une ou l'autre des images qu'il avait de lui-même.
-J'entends bien ce que vous me dites, Gaïus. Tout cela est peut-être vrai, je l'admets, de même que tout ce que m'ont dit Chris, Viviane et Gwen, mais…
Il luttait pour trouver les bons mots.
Oui, il s'était tant laissé submerger par la honte et la tristesse qu'il en avait oublié de prendre le recul nécessaire pour comprendre ses propres actes. Mais…
Oui, il avait négligé de voir à quel point sa propre liberté lui avait été ôtée, l'empêchant de faire ses choix en connaissance de cause. Mais…
Oui, il pourrait beaucoup apporter à la cause.
Mais…
-Je ne sais pas vraiment comment le formuler. J'ai l'impression que ça ne suffit pas, que quelque chose ne va pas. Ces raisons de moins m'en vouloir sonnent comme des excuses pour me dédouaner de ce que j'ai fait. Je ne peux pas l'accepter.
Gaïus eut un mouvement de recul, comme s'il venait de comprendre ce qui torturait réellement Arthur.
-Il ne s'agit pas de blanchir qui que ce soit de sa responsabilité. Ni vous, ni moi. Mais nous devons être capable de l'accepter sans pour autant la laisser nous démolir. Au contraire, notre passé fait que nous devons plus que jamais nous battre pour réparer nos erreurs et avancer.
Ce fut au tour du roi de tressaillir, comprenant lui aussi ce qui lui avait échappé. En restant à terre, vaincu et incapable de se relever, il se punissait. Comme si le simple fait de se remettre debout pouvait être une offense majeure à ceux envers qui il avait mal agi, alors qu'il était plutôt en train de les abandonner.
Tout lui apparut soudain avec clarté. Bien sûr, Gaïus avait raison. Accepter le mal qu'il avait causé ne l'obligeait pas à sombrer dans un puits de culpabilité. A l'inverse, accepter ses qualités et les circonstances qui l'avaient mené à commettre de telles erreurs ne rendait pas ce qu'il avait fait moins néfaste. Il devait admettre que ces deux aspects de son identité coexistaient et se concentrer sur ce qu'il pouvait faire pour améliorer les choses. Porter en lui ces deux vérités simultanées lui donnait la responsabilité de tout faire pour arranger les choses, que ce soit au pouvoir ou après avoir quitté ses fonctions. Et cette question de conserver le trône ou non ne devait pas relever de lui mais des personnes les plus directement concernées : le peuple lui-même. Il devait trouver un moyen de lui demander son avis et, une fois celui-ci énoncé, il s'y soumettrai. S'il était écarté du pouvoir, rien ne l'empêcherait de continuer à œuvrer au bien commun à une échelle différente. Avoir cette option d'agir selon la volonté du peuple, ne plus avoir à faire lui-même le choix de rester ou d'abandonner, c'était une véritable délivrance. Un énorme poids retiré de ses épaules.
Il se tourna vers Chris, qui lui fit un petit signe de tête. Il avait passé le cap. Non pas qu'il ne souffre plus : ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Il aurait encore mal durant de longues années, à supposer qu'il parvienne un jour à se pardonner, mais c'était un fardeau avec lequel il était désormais prêt à vivre. Il était parfaitement normal qu'il soit horrifié face à son passé. Le seul moyen de sortir de cette douleur, c'était d'accepter de la traverser en la laissant s'atténuer avec le temps. Quant à la honte et la peur des réactions, elles demeuraient mais il n'était plus question de les laisser l'emporter : il ne ferait pas preuve de lâcheté alors qu'il pouvait agir.
Son regard retomba sur le médecin et il lui sourit à son tour. Le vieil homme avait tenté d'ouvrir un échange avec lui à son retour de l'île, mais Arthur l'avait alors repoussé. A ce moment-là, il avait repoussé toutes les mains qui s'étaient tendues vers lui. Cette fois-ci, la situation avait changé. Pour Merlin et pour Camelot, il s'était ouvert à la conversation. Son valet et son épouse n'étaient pas forcément les seuls capables de lui redonner de l'espoir. Chris, Elyan, Viviane… et Gaïus. La perte de foi dans le symbole paternel que représentait Uther avait été le premier pas vers l'abysse, hors duquel il avait tenté de se hisser avec l'aide de Chris, mais c'était par les mots de son autre père que cela se terminait.
Il expliqua son raisonnement et son ressenti, et Gaïus acquiesça à chacun de ses mots, jusqu'au moment où il l'entendit évoquer la possibilité d'abdiquer.
-Placer votre peuple au-dessus de tout comme vous l'avez fait à de multiples reprises, c'est une qualité extrêmement rare. C'est pour cela que le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui ne peut pas être n'importe qui. C'est pour cela que vous êtes ce souverain de légende. C'en est en tout cas l'une des raisons.
Ses mots réchauffaient le cœur, sans aucun doute, mais Arthur ne pouvait pas s'empêcher de tiquer à l'idée du prolongement de son règne.
-Comment rester roi avec un passé comme le mien ?
-Cela ne joue pas forcément contre vous. Pensez à tous ceux qui ont adhéré à l'idéologie de votre père. Vous êtes le mieux placé pour leur montrer le chemin, vous qui avez été de l'autre côté et qui avez été influencé comme eux. Vous pouvez devenir le symbole d'un changement immense de la société.
-Peut-être, mais c'est le peuple qui en décidera, je ne peux pas m'imposer à lui après ce que j'ai fait. Si je leur révèle tout et qu'ils décident malgré cela de me garder au pouvoir, alors j'en serai digne.
-Arthur…
Une porte grinça à nouveau en s'ouvrant, mais cette fois-ci ce n'était pas celle de l'entrée. C'était celle de la chambre de Merlin. Le jeune homme venait d'en sortir, et il croisa son regard. Il ne semblait pas tout à fait absent, mais pas tout à fait présent non plus.
-Merlin est prêt pour le transfert, murmura Chris.
Note : Merci à naomithib13 pour sa review. :) Merci aussi à clems17 de m'avoir ajoutée à ses auteurs favoris et pour l'ajout de cette histoire à ses favoris et ses « follows ».
