Chapitre 88 : L'heure est venue
Arthur observait un par un les autres dirigeants, assis à ses côtés autour de la Table Ronde. Tous vêtus de leur armure et arborant une expression résolue. Leurs traits tendus trahissaient toutefois la peur qu'il s'efforçaient de masquer, cette même peur que le jeune roi sentait dans chaque fibre de son corps et qui lui donnait des maux d'estomacs. Ils étaient aussi préparés qu'on puisse l'être, mais comment savoir si cela suffirait face à une armée magique et invisible ? Il leur fallait se tenir prêts à tout.
Lorsque Merlin était tombé dans cet état d'absence, dont il avait bien failli ne pas sortir, Arthur avait compris que la bataille approchait et avait donc achevé d'évacuer la ville basse. Ceux qui souhaitaient partir s'étaient vus offrir quelques provisions avant leur départ, tandis que ceux qui souhaitaient rester avaient été accueillis dans l'enceinte de la citadelle. Depuis quelques jours, la ville basse n'était plus habitée que par l'armée commune qui rassemblait ses soldats et ceux de tous ses alliés. Et quelques heures plus tôt, lorsqu'il avait suspecté l'arrivée de leur ennemi sous couvert d'invisibilité, le roi avait réparti cette multitude d'hommes sur les remparts du château, les murailles extérieures de la ville basse, ainsi que dans la ville basse elle-même. Il n'avait jamais vu cette surface entière recouverte d'hommes prêts au combat, c'était la plus grosse armée qu'il ait jamais eu l'occasion de voir. Et pourtant, ils n'étaient pas sûrs de l'emporter.
Du haut des remparts, il avait vu le Seigneur Léon rentrer à Camelot et se frayer un chemin parmi cette masse humaine, qui avait mis un certain temps avant de l'autoriser à passer. Les autres chevaliers de Camelot le connaissaient bien, mais ce n'était pas le cas de leurs alliés. Léon avait heureusement été porteur de bonnes nouvelles, lui annonçant que tout s'était bien passé lors de sa mission. Arthur l'avait remercié en lui en confiant immédiatement une autre, celle de se rendre auprès des druides et de s'assurer qu'ils étaient prévenus du commencement de la bataille. Le chevalier devrait se dépêcher pour être de retour à temps, car fallait qu'il soit présent au moment où le souverain annoncerait publiquement sa volonté de légaliser la magie. Il faisait partie intégrale de leur stratégie.
Le temps d'un dernier regard vers l'horizon, Arthur s'était inquiété de ne pas voir Gauvain, Elyan et Perceval rentrer. La tâche qu'il leur avait confiée n'était ni simple ni rapide à exécuter, mais il avait tout de même espéré les revoir avant le début des combats. Il s'était autorisé un bref instant de panique avant de retrouver sa concentration. Ce n'était pas à cela qu'il devait occuper son esprit dans un moment pareil. La survie d'un nombre incalculable d'hommes et de femmes dépendait de sa capacité à supporter la pression qui pesait sur lui. Il ne pouvait ni se permettre de se faire du souci pour ses amis, ni se préoccuper de l'échec potentiel de leur mission. Il devrait faire sans leur appui, et avec l'idée qu'il leur était peut-être arrivé le pire.
Désormais de retour auprès des autres dirigeants, il s'avérait toutefois difficile de tourner pleinement ses pensées vers la bataille. L'attente les rendait fous. Tous d'accord sur le fait qu'il serait plus judicieux de laisser l'ennemi les approcher, afin de rester à l'abri des murs et de bénéficier de la hauteur qu'ils leurs offraient, ils attendaient patiemment l'agression et se faisaient un sang d'encre à l'idée des mauvaises surprises que leur préparait Mordred. Mais dès qu'Arthur parvenait à tenir son affolement à l'écart, son cerveau le ramenait à ce qu'il s'était passé quelques instants plus tôt avec Merlin.
D'abord le soulagement de le voir aller mieux ! Et de savoir par là même que leur camp n'était pas condamné à l'échec dans cette bataille ! Le jeune valet ne lui en avait même pas voulu d'avoir ainsi causé son malheur. En revanche, il avait semblé tristement perdu à son réveil, et Arthur l'avait nettement perçu au moment où le partage d'émotions s'était recréé. Circonspect aussi. Et soucieux de trop en dire. Refusant toujours de révéler sa collaboration avec Emrys, même s'il avait admis à voix haute qu'il trouvait bonne sa décision de réautoriser la magie. Une telle distance avait été difficile à accepter pour le roi. Pourquoi Gaïus n'avait-il pas hésité à confesser son rôle tandis que Merlin gardait encore le silence ?
Et qu'en était-il d'Emrys lui-même ? Où se trouvait-il à l'heure actuelle ? Que comptait-il faire dans cet affrontement ? De plus, le médecin et son protégé lui avaient certainement rapporté le changement d'attitude d'Arthur vis-à-vis de la sorcellerie, alors Emrys viendrait-il bientôt se révéler à lui ? Accepterait-il de se montrer sous sa véritable identité ? Le roi lui-même était-il prêt à la découvrir ?
-Nous allons nous en sortir, Sire.
Il se tourna vers la reine Annis qui avait prononcé ces mots avec gravité. Elle ajouta :
-S'il y a bien une personne qui peut nous guider vers la victoire, c'est le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui.
Tous la dévisagèrent soudain avec surprise, Arthur le premier.
-Le…
-Le souverain destiné à unifier les terres d'Albion en un unique royaume prospère et vibrant de magie, précisa-t-elle comme pour clarifier.
-Comment savez-vous… ? Qui vous a parlé de… ?
-Cela fait quelques temps déjà que j'ai compris qui vous êtes, depuis que les évènements en cours s'alignent avec les histoires de mon enfance.
Ce que Freya avait raconté était donc bien vrai. Les souverains, ou tout du moins Annis, connaissaient chacun une partie de la prophétie du Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, bien qu'ils aient été élevés dans la croyance qu'il s'agissait d'une légende, d'une histoire qui ne se concrétiserait que dans un futur lointain et symbolique. A cet instant, il parut terriblement étrange à Arthur de se dire que cette prédiction si ancrée dans la mémoire des peuples ne s'accomplirait peut-être pas, puisque Freya lui avait elle-même expliqué comment Aithusa avait modifié l'avenir. D'après la Dame du Lac, le fait que la dragonne ait sauvé Morgane pourrait empêcher l'enchaînement d'évènements nécessaire à l'avènement d'Albion.
-Que disaient ces contes, Votre Majesté ? demanda-t-il, curieux de connaître sa bribe.
Annis l'observait sans ciller.
-Que l'élu verrait un jour sa demeure prise d'assaut par l'armée d'un druide qui lui devait pourtant la vie. Or nous savons depuis votre passage sur l'île de Mordred ce que vous avez fait pour lui lorsqu'il était plus jeune. L'histoire disait aussi que, le destin de tous les royaumes alentours étant en jeu dans cette bataille, l'élu et ses alliés se battraient pour la première fois ensemble contre leur ennemi commun. Ce groupe serait uni et guidé par l'élu. Il m'a fallu un certain temps pour faire le lien avec vous, je dois l'avouer, je n'avais jamais vu cela comme autre chose qu'un récit imaginaire inspirant. Dessinant un futur merveilleux que nous pourrions idéaliser et ayant une portée d'ordre presque religieux. Je n'étais pas certaine qu'il doive être pris à la lettre, et surtout j'ignorais qu'il adviendrait de mon vivant, mais les faits s'accumulent et pointent tous dans la même direction. Il devient impossible d'ignorer la ressemblance entre légende et réalité.
Un long silence suivit sa déclaration. Arthur ignorait comment répondre, ne souhaitant pas se montrer présomptueux en acceptant publiquement le rôle d'un souverain mythique.
-Je vois, dit-il.
Il se demanda ce que pensaient les autres dirigeants de tout ce qu'elle avait dit. Cela avait-il le moindre sens pour eux ? Risquaient-ils de s'en offusquer ? Pensaient-ils qu'il désirait tous les renverser ? Certains d'entre eux fronçaient les sourcils et d'autres pinçaient les lèvres, mais personne ne semblait se décider à prendre la parole en premier. Quant à Annis, ayant fini de s'exprimer, elle s'était adossée à son siège sans rien ajouter.
-Nous avons dans mon royaume une histoire similaire, dit alors Godwyn. Elle évoque aussi le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, ainsi que l'unification des terres d'Albion dans l'harmonie et la magie, mais… Mais je ne crois pas me souvenir de la moindre mention d'une bataille contre un druide ou menant à une alliance. En revanche…
Tous les regards étaient maintenant tournés vers lui.
-En revanche ? s'enquit Annis.
-En revanche, cette légende mentionne l'épée magique de l'élu, censée le protéger des sortilèges lancés contre lui.
Pas tous les sortilèges, pensa Arthur, mais il ne l'interrompit pas.
-Or depuis votre aventure chez Mordred, dit Godwyn, personne n'ignore la vérité sur Excalibur, l'épée altérée par Emrys qui vous accompagne partout et que vous portez à la ceinture en ce moment-même. En cela, vous correspondez au personnage principal du récit. Cette pensée me trottait dans la tête depuis quelques temps et je l'avais écartée en me disant qu'il ne pouvait s'agir que d'une coïncidence, que je ne pouvais pas me trouver au cœur d'évènements historiques si importants. Je me figurais que ce n'était de toute façon qu'un conte pour enfants, et même que je devais en avoir un souvenir erroné ! Mais quelque chose en moi ne pouvait s'empêcher d'y croire et, voyant maintenant ce qu'en dit Annis, je n'ai plus de doute.
-Je connais le mythe du Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, dit Olaf, et je sais ce qu'on raconte qu'il accomplira un jour pour Albion. Mais…
-Je crois pouvoir dire sans me tromper que nous connaissons tous ce personnage de légende, dit Alined d'un ton agacé, mais cela ne veut absolument pas dire qu'il s'agit de ce cher Arthur.
-Je suis d'accord, l'appuya Lot.
Autour de la Table Ronde, tous hochaient la tête à part Annis et Godwyn. Même Olaf, Rodor et Bayard, pourtant de bons alliés pour Camelot depuis plusieurs années déjà, semblaient réticents à accepter l'idée. Mortifié de cette attention qui pesait sur lui et à laquelle il ne s'était pas préparé, Arthur n'osait rien dire de peur de s'aliéner l'un ou l'autre de ses homologues.
-Allons, dit Rodor en voyant que plus personne ne s'écoutait et qu'une cacophonie tendue s'installait. Soyons raisonnables. Ce que pointent Annis et Godwyn du doigt n'est possiblement qu'une coïncidence. Essayons de faire le point sur ce que chacun de nous a retenu de cette légende.
Il obtint le calme, mais personne ne se prêtait plus au jeu. Peut-être par indignation, ou bien simplement parce que chacun tentait de se remémorer ce qu'il avait entendu des années plus tôt.
-Je crois me souvenir, dit prudemment Rodor, que l'histoire qu'on me contait sur ce Roi n'avait pas énormément de sens. Elle évoquait un enfant né de trois parents différents mais élevé par l'un d'entre eux seulement, dans « l'amour du second et la haine du troisième ».
Alors qu'il prononçait ces mots, un air de compréhension choquée se peignit sur son visage, puis sur celui des autres souverains.
Arthur, qui à cet instant souhaitait se faire tout petit, avait bien trois parents : Uther qui avait fait son éducation, Ygraine qu'il avait toujours aimée, et la magie qu'il avait appris à détester. La tension dans la pièce augmenta soudainement mais il s'agissait plus d'un trouble général que d'une atmosphère réellement hostile.
-Qui d'autre ?! s'exclama Godwyn en dévisageant l'assemblée. Olaf, que dit votre version ?
Est-ce bien le moment de penser à cela ? se dit Arthur sans se permettre d'intervenir pour autant, à la fois terrifié et fasciné. La conversation avait bel et bien pris un tournant, et rien n'aurait pu l'arrêter à part l'arrivée de Mordred lui-même. Tous s'exprimaient comme s'il n'était pas avec eux dans cette pièce.
-L'élu… balbutia Olaf, conscient des regards qu'on lui adressait et anticipant visiblement la réaction que susciterait sa réponse. L'élu a toujours été une figure très floue chez moi. Nous n'en savons pas grand-chose mais on lui reconnait une force de caractère toute particulière. En effet, il… Eh bien il est connu comme un homme qui reniera l'œuvre de toute une vie de son père.
-J'imagine que réautoriser la sorcellerie après des décennies d'interdiction correspond bien à cette description.
Annis avait dit ces mots d'une voix posée, presque dure, se montrant agacée par la lenteur de ses collègues.
-La version dont je me souviens, dit Bayard, est susceptible de s'appliquer dans de nombreux cas. A elle seule, elle ne constitue aucune preuve qu'Arthur est bien celui que vous croyez. Toutefois, à la lumière de tout ce que je viens d'entendre ici…
-Il en va de même pour la mienne, rappela Olaf.
-Et même la mienne dit Godwyn. Seules celles d'Annis et Rodor sont si étrangement spécifiques. Dites-nous, Bayard, que raconte cette légende dans votre royaume ?
-Elle parle de l'élu en disant qu'il est l'héritier d'un roi, bien qu'il ne soit que son deuxième enfant. Le premier enfant, illégitime, usurpera le pouvoir plus d'une fois mais sera sans cesse renversé.
Un silence gêné s'installa, chacun mal à l'aise de parler à voix haute de tous ces sujets que la politesse poussait habituellement à éviter. Le lien de parenté d'Arthur et Morgane en faisait partie, aussi drôle que cela puisse sembler quand on savait qu'elle avait habité entre ces murs peu de temps auparavant, au vu et au su de tous et même à la plus grande fierté de l'ancien maître des lieux. Le rejet d'Uther, qui transparaissait dans les décisions de son fils, était lui aussi partiellement tabou. De même, tout ce qui avait été dévoilé lors du passage d'Arthur sur l'île de leur ennemi était publiquement connu, mais personne n'en avait jusque-là parlé devant lui : le secret de sa naissance, la véritable nature de son père, ce que le souverain avait fait pour Mordred quelques années plus tôt, et bien sûr le rôle qu'Emrys jouait à son insu depuis si longtemps, allant jusqu'à lui mettre entre les mains une épée ensorcelée sans même qu'il en ait conscience.
-Et vous autres ? demanda Godwyn aux dirigeants qui n'avaient encore rien dit.
Quelques-uns prirent la parole mais il semblait que leurs versions reprenaient toute l'une ou l'autre de celles qui avaient déjà été entendues.
-Lot ? Odin ? Alined ? demanda Godwyn en voyant qu'il ne restait qu'eux, certainement conscient du fait que de grands royaumes comme les leurs devaient avoir des formes uniques du mythe qui n'avaient pas encore été révélées.
Aucun des trois hommes ne semblait disposé à partager ce qu'il savait, ce qui semblait indiquer que leurs réponses pointeraient elles aussi dans la même direction. Ayant tous trois figuré parmi les ennemis les plus féroces de Camelot, ils ne voulaient certainement pas encourager l'idée qu'Arthur s'élèverait bientôt au-dessus d'eux.
-Il ne sert à rien de cacher la vérité, dit Godwyn. Il nous suffira de tirer cette information de n'importe quel habitant de vos royaumes respectifs, pourvu qu'il soit dans la connaissance de cette légende.
-Contrairement à ce que vous pensez, grimaça Alined, ma version ne confirme pas vos croyances. Il y a certes une ressemblance dans les faits qu'elle décrit mais, en y regardant de plus près, on se rend compte que cela ne correspond pas à Arthur. Et vous pouvez être sûrs que je ne mens pas, vous pourrez poser la question à n'importe qui chez moi.
-Que voulez-vous dire ? Que dit-elle ?
-Elle évoque une grande bataille, à la veille de laquelle l'élu élèvera trois hommes dépourvus de sang noble au rang de chevaliers, et elle dit que ces derniers combattront vaillamment à ses côtés. De nombreux chevaliers d'origines modestes seront plus tard enrôlés à leur tour, tout au long du règne de l'élu.
-Pardonnez-moi, Sire, mais n'est-ce pas exactement ce qu'il s'est passé lorsqu'Arthur a adoubé plusieurs hommes du peuple juste avant de reconquérir Camelot des mains de Morgane ?
-Quatre hommes précisément, dit Alined d'un ton satisfait. Les Seigneurs Lancelot, Elyan, Gauvain et Perceval. Pas un de plus, pas un de moins.
Il avait raison, ce qui intrigua Arthur au plus haut point. Pourquoi cet aspect de l'histoire différait-il de la réalité ? Était-il possible que le chiffre de quatre ait été transformé par des années de transmission orale en celui de trois, parce qu'il sonnait mieux à l'oreille ? Il remarqua aussi qu'Alined semblait très bien renseigné sur ses chevaliers, signe qu'il avait peut-être déjà fait le rapprochement entre Arthur et la légende depuis un certain temps et qu'il avait enquêté pour pouvoir écarter l'idée au plus vite.
-Peut-être avez-vous raison, dit alors Rodor. Ce ne sont peut-être que des coïncidences. De telles légendes prophétiques peuvent être tordues pour convenir à n'importe qui.
Annis et Godwyn restaient incrédules, mais les autres s'interrogeaient.
-Vous ne dites rien, Arthur ? fit remarquer Odin, qui prenait la parole pour la première fois. Êtes-vous l'instigateur de tout cela ? Avez-vous mis ces idées dans la tête de nos alliés pour vous mettre en avant et obtenir plus de pouvoir ?
-Je n'ai rien fait de tel. Il est vrai que j'ai récemment été informé de l'existence d'une prophétie qui semble faire de moi le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, mais j'ai du mal à me faire à l'idée que je porte un tel destin sur mes épaules.
Il leur raconta tout ce que Freya lui avait dit à ce propos, relayant notamment l'idée laquelle les différentes versions des royaumes constituaient toutes une bribe de la prophétie originelle, et faisant de son mieux pour garder les points les plus personnels de leur échange pour lui.
-Je ne souhaite froisser personne, dit-il, vous remarquerez que je ne suis pas celui qui en a parlé le premier. Mon but est que nous puissions nous allier afin de survivre face à Mordred, et je ne veux pas faire le contraire en semant la discorde.
Il ne leur avoua pas non plus qu'il envisageait de renoncer au trône si telle s'avérait être la volonté du peuple. Cela n'aurait fait que jeter de l'huile sur le feu. Il se demanda tout de même ce qu'il se passerait s'il en venait à quitter le pouvoir. Si cette prophétie le concernait bien, ce qui pouvait difficilement être remis en question, pourrait-il réellement transférer cette destinée à son successeur ? Malgré cette incertitude, sa résolution n'était toutefois pas affectée : si le peuple choisissait de le démettre de ses fonctions, il respecterait sa volonté.
-Et que dit donc la légende à Camelot ? dit Annis en balayant ses politesses d'un revers de main.
-Vous l'ignorez peut-être mais Camelot est le seul royaume dans lequel cette légende n'existe tout simplement plus depuis la Purge. On peut imaginer pourquoi. Mais de ce que j'ai entendu, notre bribe disait autrefois qu'Emrys, le plus grand sorcier de tous les temps, serait aux côtés du Roi d'Hier et d'Aujourd'hui Qu'il le protègerait et l'aiderait à accomplir sa destinée. Qu'ils seraient les deux faces d'une même pièce.
-Odin, Lot ! reprit Godwyn de plus belle. Ne faites pas les enfants, dites-nous ce que raconte la légende dans vos royaumes, nous le découvrirons bien assez tôt.
Odin s'indigna :
-En vérité, c'est à peine si je m'en souviens tant elle était inintéressante. Elle parlait simplement d'une mère stérile, quelque chose dans ce goût-là.
-Vous trouvez ordinaire qu'un homme naisse d'une mère stérile ! s'esclaffa Godwyn. N'y voyez-vous pas une contradiction qui ne peut être contournée que par des moyens extraordinaires et peu courants ?
-Cela peut très bien être une exagération, et l'on a vu bien des miracles se produire sur ces terres, avec ou sans magie. Arthur n'a pas le monopole de l'extraordinaire.
Godwyn sembla se retenir de répondre, visiblement irrité par ce qu'il considérait comme de la mauvaise foi.
-Et vous ? demanda-t-il en se tournant vers Lot.
-Rien d'incroyable de mon côté non plus, seulement de banales constatations sur l'épouse de l'élu. On disait que, tandis que son mari se battrait contre leurs ennemis officiels, elle le protègerait des ennemis infiltrés dans son entourage. On ne peut faire plus vague !
C'était bien ce que Guenièvre faisait pour Arthur, y compris récemment avec Tina et Fina, mais on ne pouvait pas nier que c'était extrêmement vague. Cela aurait pu s'appliquer à presque toutes les compagnes des dirigeants.
-En êtes-vous sûr, Lot, rien de plus ? insista Godwyn. Vous seriez bien le seul avec si peu d'éléments différenciants. N'oubliez pas, si vous ne nous dites pas tout, nous le saurons.
Lot eut un air contrarié puis marmonna :
-Peut-être… Peut-être bien qu'il était aussi mentionné que cette épouse viendrait du peuple. Mais cela s'arrête là.
-C'est bien assez, et vous le savez. En tout cas, lorsque c'est ajouté à la liste de ce que nous avons vu aujourd'hui.
Annis se tourna à nouveau vers Arthur :
-Pour ma part, il ne subsiste aucun doute. J'ignore pourquoi la version d'Alined comporte cette légère différence avec la réalité, mais il y a certainement une explication. Je suis convaincue depuis un certain temps déjà de qui vous êtes réellement, et les preuves supplémentaires entendues aujourd'hui ne font que le confirmer.
Une pensée frappa Arthur : était-ce pour cela que certains des souverains avaient si peu hésité à lui confier le contrôle de l'armée commune. Face au regard d'Annis et Godwyn, il en devenait de plus en plus certain. C'était leur facilité à accepter Arthur qui avait donné aux autres l'impulsion nécessaire pour qu'ils donnent aussi leur accord.
-Il vous faut peut-être un moment pour vous faire tous à l'idée, dit Annis. Pour ma part, c'est fait, j'ai eu plus de temps que vous pour y penser. J'ignore quand et comment cette unification aura lieu, je ne suis évidemment pas prête à renoncer à mon royaume sans l'assurance d'un certain nombre de choses, mais je me fais petit à petit à l'idée que cela se produira un jour. Si la destinée d'Albion est réellement si belle que le promet la légende, je ne veux pas m'y opposer.
Godwyn l'appuya à nouveau :
-Nous avons tous toujours su depuis des siècles, par les récits de nos prédécesseurs, de nos magiciens et de nos bibliothécaires, que nos dynasties n'étaient destinées à prendre le trône qu'en attendant le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui, à qui nous vouerions allégeance pour une Albion reconstituée comme au temps de l'âge d'or. Nous nous sommes simplement convaincus que ce n'était qu'une histoire parmi d'autres.
-Je dois prendre le temps d'y réfléchir, dit Rodor. Mais vous m'avez certainement donné du grain à moudre.
Bayard et Olaf acquiescèrent, tandis qu'Alined, Lot et Odin secouaient la tête résolument.
Le silence retomba tandis que chacun se plongeait dans ses pensées et que l'attente de Mordred reprenait.
Arthur n'arrivait pas à croire ce qu'il venait de se passer. Et, aussi positives qu'elles puissent être, les réactions d'Annis et Godwyn étaient celles qui le surprenaient le plus. Il aurait pourtant dû se préparer à ce que certains d'entre eux fassent le lien avec la légende de leur enfance. Cela n'était pas si étonnant, maintenant qu'il y réfléchissait.
Conscient d'être l'objet de regards à la dérobée, il s'efforça de fixer un point au loin, situé face à lui et exactement entre deux de ses alliés. Il ne voulait pas se confronter à leur jugement tout de suite, mais il n'était pas non plus question de baisser les yeux : il restait à la tête de l'armée commune et il devait s'en montrer digne.
Il se rappela les premiers mots d'Annis, qui avaient lancé le débat quelques minutes plus tôt. Nous allons nous en sortir, Sire. S'il y a bien une personne qui peut nous guider vers la victoire, c'est le Roi d'Hier et d'Aujourd'hui. Il tâcha de garder cela en tête, malgré le retour d'un mauvais pressentiment qui ne semblait plus le quitter.
En rentrant de son rendez-vous avec Morgane, Merlin avait lancé un appel à Kilgarrah, lui intimant de les rejoindre et de contacter les Cathas pour leur faire savoir que la bataille commençait. Il demanda aussi au dragon de jauger l'état d'Aithusa pour déterminer si elle pouvait leur venir en aide. Puis, en arrivant au niveau des murailles, il avait mobilisé son surplus d'énergie magique afin de le canaliser dans un sortilège de protection. Il avait ainsi ensorcelé les murailles de la ville basse et, quelques minutes plus tard, celles de la citadelle. Il n'était pas certain de ce que vaudrait cet enchantement une fois soumis aux attaques ennemies, mais il espérait qu'il tiendrait un certain temps.
L'armée invisible était tout près, il sentait sa présence à proximité. Il était temps de reprendre l'apparence de Guy, qu'Arthur connaissait sous le nom d'Emrys. Cela lui permettrait de rejoindre le roi, de l'informer de ce qu'il avait senti et de préparer les combats à ses côtés en tant que sorcier. Cette perspective le fit frémir. L'idée de collaborer directement avec lui en tant qu'Emrys lui donnait le vertige. Et il avait beau savoir que Morgane connaissait son secret et en parlerait bientôt au roi, il faisait un blocage à chaque fois qu'il s'imaginait révéler son identité. Sa magie s'agitait sous la surface dès qu'un telle pensée lui traversait l'esprit, alors il décida de repousser l'instant de vérité à plus tard. Il n'ignorait pas non plus qu'une fois son secret divulgué, sa puissance serait encore décuplée, ce qui n'avait rien pour le rassurer.
Merlin se transforma donc et prit le chemin de la salle du trône en espérant que personne ne remarque la présence d'un inconnu dans le château. Il vit rapidement que tout le monde était bien trop occupé pour lui prêter attention et se détendit un peu.
Près de la salle, Arthur se trouvait seul. Mais, voyant le Seigneur Léon s'approcher de lui, Merlin se tint à l'écart quelques instants. D'après ce qu'il pouvait entendre, le chevalier venait de rentrer de mission et faisait son rapport au roi :
-Ils sont prêts, disait-il à Arthur. Une bonne moitié d'entre eux a accepté de nous aider.
Merlin se demanda de qui parlait Léon. Mais peut-être avait-il mal entendu depuis l'endroit où il se trouvait.
-Quant à l'armée invisible, ajouta Léon en parlant un peu plus fort, elle a dépassé l'orée de la forêt et se prépare à attaquer. D'après les signes que j'ai repérés en rentrant, elle approche par le côté.
-Comme l'avaient fait Cenred et Morgause.
-Précisément.
-C'est noté, dit Arthur. L'heure est venue. Rendez-vous sur les remparts et assurez-vous que tous nos hommes sont prêts. J'en informe les autres souverains, et je vous rejoins ensuite.
Merlin n'avait donc plus besoin de l'avertir de la présence ennemie qu'il avait sentie si proche. Il allait pouvoir se concentrer sur le plus important : se présenter sous cette apparence d'une manière plus officielle que lors de leurs dernières rencontres et préparer la défense de Camelot à ses côtés.
Il attendit qu'Arthur ait prévenu les souverains et soit ressorti de la pièce, puis il le laissa s'éloigner un peu avant de le suivre, le laissant prendre de la distance avec les quelques personnes qui se trouvaient là.
-Sire, l'interpella-t-il alors que ce dernier s'apprêtait à prendre les escaliers.
Arthur se retourna, le dévisagea avec l'air d'un homme dont on venait de briser la concentration, puis écarquilla les yeux en le reconnaissant.
-Emrys ! dit-il d'un ton étonnamment chaleureux, accompagné d'une note de soulagement.
-Je suis venu vous assister, dit Merlin en contrôlant le tremblement de sa voix. Si vous l'acceptez.
Arthur s'approcha de lui, semblant l'observer sous toutes les coutures. Le jeune sorcier savait que son ami tentait de percer ce déguisement à jour pour deviner lequel de ses proches il dissimulait.
-Bien sûr, j'accepte volontiers ! Emrys, je vous remercie d'être là malgré tout ce que mon père et moi-même avons fait subir aux vôtres. Avez-vous parlé à Gaïus ? Connaissez-vous mon projet d'autoriser à nouveau la magie ?
-Oui, j'en ai été informé, Sire. Je vous remercie du fond du cœur d'avoir changé d'avis sur cette question. C'est une révolution que j'espérais depuis longtemps.
L'émotion le prit à la gorge et il dut se taire. Qui aurait pu imaginer quelques années plus tôt que son ami en viendrait un jour à accepter un sorcier à ses côtés ?
-C'est la moindre des choses, dit Arthur d'un air non moins bouleversé.
Nerveux et conscients de l'urgence de la situation, ils ne perdirent pas plus de temps et prirent ensemble la direction des remparts.
L'heure était venue.
Note : Merci à Gwenetsi pour sa review du dernier chapitre, ainsi qu'à Dragonikana et nadine-poizot pour avoir ajouté cette histoire à leurs favoris et leurs abonnements. A bientôt pour la suite !
