Chapitre 92 : Le choc, partie 3 : L'équipe
L'état d'Emrys devenait de plus en plus préoccupant pour Arthur, qui l'observait du coin de l'œil avec effroi. Laissant aux partisans de Mordred le temps de réfléchir à sa proposition, il demanda aux druides de cesser temporairement la transmission de ses paroles au peuple.
-C'est fait, lui confirma rapidement Ali par la pensée.
Juste après s'être exprimés publiquement pour confirmer leur appui à Camelot, les druides avaient contacté Arthur et Emrys de cette manière afin de savoir ce qu'il se passait au sommet du rempart. Le tremblement de terre, la baisse de température soudaine et les autres phénomènes causées par l'affrontement avaient inquiété tout le monde. Trop occupés pour bien répondre à ces sollicitations, le roi et son compagnon n'avaient pas été très éloquents mais les druides avaient malgré tout compris l'essentiel et s'étaient empressés d'aider Emrys en relayant à sa place le message d'Arthur dans les esprits alentour. Certains d'entre eux avaient aussi accepté de fournir leur énergie et leur magie au sorcier pour lui permettre de survivre. Toutefois, n'étant qu'un petit nombre à savoir faire ce type de transfert et compte tenu du fait que cette communauté n'était pas connue pour être très puissante de manière générale, leur contribution restait limitée.
Le souverain réfléchissait le plus vite possible. Il n'avait pas tout à fait terminé son discours, n'ayant pas encore eu l'opportunité de s'adresser aux bandits présents dans les rangs ennemis, mais il avait dit tout ce qu'il avait à dire aux autres. Il espérait que ceux-ci réagiraient vite, et surtout de manière positive. Il jeta un nouveau regard inquiet en direction de son allié. D'ici là, son attention pouvait se reporter sur Emrys, qui était en bien mauvaise posture. A genoux, replié sur lui-même, avec pour seule protection un bouclier en passe de céder sous la pression des flammes, le jeune sorcier se trouvait non seulement à deux doigts de la défaite mais aussi de la mort. Voir l'homme le plus bienveillant et le plus puissant de tous les temps ainsi écrasé avait quelque chose de déchirant, d'inacceptable. Arthur devait agir, Emrys ne s'en sortirait pas sans lui. Mais qu'est-ce qu'un chevalier-roi dépourvu de toute capacité magique pouvait bien faire contre Mordred ?
Il regarda autour de lui et vit d'abord Morgane, qui pointait son épée sur lui mais semblait hésiter à approcher. Peut-être parce que, constatant qu'il n'était plus distrait par son besoin de parler au peuple, elle avait compris qu'il reprendrait le dessus si elle relançait le combat. Ou peut-être, osa-t-il espérer, avait-elle été intriguée par son discours. Elle avait pleuré à chaudes larmes à son écoute, ce qui l'avait pour le moins déconcerté, mais il n'était pas certain du sens à donner à cette réaction. Peut-être le haïssait-elle encore plus à présent qu'il s'était ouvert, ou peut-être ne le croyait-elle pas. Gardant la jeune femme dans son champ de vision, il continua de balayer les alentours. Aucune solution ne se présentait à lui.
Un craquement retentit à sa gauche tandis que le bouclier d'Emrys se brisait, et il comprit qu'il n'avait plus le temps de réfléchir. Il suivit son instinct le plus primaire et se baissa pour ramasser une pierre à ses pieds. Morgane eut à peine le temps de comprendre ce qu'il faisait que la pierre avait déjà fendu l'air pour heurter Mordred en pleine tête. Aussitôt, le feu qu'il produisait s'éteignit et il tomba. Trop puissant pour penser à se protéger, pensa Arthur.
-Mordred ! s'écria Morgane en se précipitant vers lui.
Arthur courut à son tour dans leur direction mais il se heurta à une paroi transparente qui venait d'apparaître pour protéger le druide et la jeune femme. Zut, Mordred avait eu le réflexe de l'ériger en attendant de se remettre de ce qu'il s'était passé, s'épargnant ainsi de nouvelles surprises.
Le souverain changea d'objectif et courut auprès d'Emrys, dont le bouclier avait fini par se briser complètement.
-Arthur…, murmura le jeune homme à moitié conscient.
-Emrys, souffla Arthur en sentant l'émotion lui serrer la gorge. Dites-moi ce que je peux faire, je suis là, dites-moi comment vous aider !
Il jeta un coup d'œil paniqué à sa droite. Se reposant sur Morgane, Mordred s'était assis mais gardait un regard vide, ayant du mal à reprendre ses esprits.
-Guéris ta blessure, lui disait la jeune femme d'une voix plus aigüe que la normale, je ne peux pas le faire pour toi.
Elle aussi levait régulièrement les yeux pour voir ce que faisaient ses ennemis. Arthur croisa son regard mais elle le détourna et serra l'épaule de Mordred d'une main crispée. Pour l'instant, ce dernier ne semblait pas vraiment réagir, mais ce n'était qu'une question de secondes.
-Emrys, suppliait Arthur, s'il vous plait. De quoi avez-vous besoin ?
-Je… Je ne sais pas…
-Avez-vous besoin d'énergie ? demanda Arthur au sorcier en lui saisissant les épaules. Vous pouvez prendre la mienne, je ne suis pas fatigué.
-Je ne sais pas faire cela, murmura Emrys.
Les yeux entrouverts, il semblait sur le point de s'endormir.
-Et de magie, avez-vous besoin de magie ? Ma lame est ensorcelée, n'est-ce pas ? Pouvez-vous vous nourrir de son pouvoir ? Et je suis moi-même né de la magie, un pur produit de la sorcellerie, est-ce que cela peut vous servir ?
-Je suis désolé, Arthur, je ne peux rien faire de tout cela.
Il eut un très léger sourire, presque malicieux :
-Mais je vous remercie de proposer, conclut-il.
-Alors que puis-je faire ? reprit Arthur, pas le moins du monde amusé. Dites-moi juste ce que je dois faire et je le ferai.
-Il y a bien une chose, dit Emrys. Mais…
-Mais quoi ?
-Si je vous révèle qui je suis, je gagnerai en puissance. Ma magie est bridée par ce secret. Ce n'est qu'une fois que je n'en serai plus prisonnier que je pourrai atteindre mon plein potentiel.
Arthur se figea :
-Vous n'avez vraiment pas envie de me le dire, n'est-ce pas ?
En parler à Arthur semblait être un pas particulièrement important à franchir pour lui, mais pourquoi ?
-Cela me terrifie mais je n'ai plus le choix…
Arthur baissa les yeux, malheureux de voir cet homme forcé de livrer son secret le plus précieux, contraint par les circonstances à s'exposer et à se rendre vulnérable alors qu'il n'y était pas prêt. Le souverain brûlait de connaître la vérité mais il n'avait jamais voulu la découvrir de cette façon, c'était injuste ! Emrys ne méritait pas cela. Ce secret qu'il avait gardé au plus près de lui toutes ces années méritait d'être révélé dans les conditions de son choix. Pas comme cela.
Il y avait peut-être une solution.
-Arthur…, commença à dire Emrys.
Le roi l'interrompit avant qu'il puisse aller plus loin :
-Je sais déjà qui tu es, dit-il en prenant le ton plus familier qu'il employait avec ses proches. Je l'ai deviné. Je ne voulais pas te le dire pour te laisser la liberté d'en parler au moment qui te conviendrait le mieux.
-Vous l'avez deviné ? s'écria Emrys avec le peu de forces qu'il lui restait. Mais, comment ? Quand ?
Arthur improvisa un mensonge :
-Lorsque tu t'es lié à moi par télépathie tout à l'heure, pour transmettre mon message au peuple, tu as laissé échapper une pensée qui a glissé jusqu'à moi. Je n'ai rien dit sur le moment mais, à partir de cet instant, je savais.
Puis, craignant de ne pas se montrer assez convaincant et de se voir demander un nom qu'il serait bien incapable de donner, il renchérit :
-J'avais bien sûr mes doutes avant cela : j'avais remarqué ta difficulté à grimper en haut de la tour au même rythme que moi. Tu ne pouvais pas être l'un de mes chevaliers. Cela ne laissait donc qu'une seule option…
Il se sentit stupide car, effectivement, savoir tout cela aurait dû suffire à l'éclairer. Mais bon sang, il ne savait toujours pas qui se cachait derrière cet homme !
Emrys cligna des yeux :
-Vous ne m'en voulez pas de vous avoir menti ? demanda-t-il doucement.
-Bien sûr que non, tu n'avais pas le choix ! C'est à moi de m'excuser, tu le sais bien.
En cela, Arthur ne mentait pas. Qui que puisse être cet homme, il ne pourrait jamais lui en vouloir.
Les larmes coulaient sur le visage du sorcier et Arthur s'en voulut de trahir ainsi sa confiance. Mais c'était le seul moyen de le libérer du poids de son secret sans véritablement le révéler. L'important était qu'Emrys se sente libre, c'était son propre esprit qui bloquait son pouvoir. Plus tard, si Emrys n'avait pas encore trahi son identité de lui-même en croyant Arthur déjà dans la confidence, le roi pourrait lui avouer son mensonge et lui laisser la possibilité de se révéler dans les conditions de son choix. Après tant d'années, le sorcier méritait que ce moment lui appartienne.
-Comment te sens-tu ? demanda Arthur en l'observant attentivement, ravalant à la fois ses scrupules et la frustration d'avoir décliné cette opportunité.
-Heureux… Même euphorique. Vivant.
-Tes yeux ! s'écria Arthur en voyant le regard de son ami se teinter d'or.
Le sorcier écarta les bras et les dévisagea tour à tour comme s'il voyait à travers le tissu de ses manches :
-Comme des ailes, dit-il mystérieusement. L'ivresse m'en avait bien donné un aperçu.
A quelques mètres de là, Mordred s'était redressé. Emrys leva la paume de sa main gauche dans un mouvement gracieux, et un nouveau bouclier apparut devant eux. Solide. Ce sort, puissant, s'accompagna d'un éblouissant éclat de lumière qui frappa Arthur mais épargna leurs ennemis, protégés par la magie du jeune druide. Le roi tomba à genoux en se couvrant les yeux. Encore un effet secondaire lié au manque de contrôle de son allié !
-Pardon ! s'excusa Emrys en mettant fin à la projection de lumière.
On aurait pu croire que ces effets secondaires diminueraient à mesure que le jeune homme s'épuisait, mais ce n'était pas le cas. Au contraire, sa fatigue lui faisait perdre le peu de contrôle qu'il avait sur ses capacités, et le nouveau flux de pouvoir qui le parcourait n'arrangeait pas les choses.
Mordred se fit un devoir d'attaquer son bouclier le plus brutalement possible, d'un torrent de flammes identique au précédent, et très vite l'épuisement reprit le dessus. La paroi érigée par Emrys perdait en vigueur.
-J'ai gagné en force, dit le sorcier en s'efforçant de résister, mais cela n'annule pas tout ce que m'a fait subir Mordred. Je ne sais pas si cela suffira à faire la différence.
-Peut-être, dit Arthur, mais cela nous permettra de gagner du temps pour laisser le temps à tous ces hommes et ces femmes de réagir à mon discours.
-C'était un beau discours…
-Tu as pu l'écouter malgré…?
-Ce n'est pas comme si un message télépathique pouvait être masqué par le bruit.
-Certes, mais je t'aurais cru trop concentré sur ta survie pour y prêter attention.
-Je peux faire plusieurs choses à la fois, vous savez ! J'en veux pour preuve la double vie que j'ai menée auprès de vous ces dernières années. Et ne suis-je pas en ce moment même en train de vous parler tout en repoussant l'ennemi ?
Arthur haussa un sourcil, et Emrys prit un ton plus sérieux.
-Pour être parfaitement honnête, me concentrer sur vos paroles a permis à mon esprit de s'évader pour supporter la douleur des attaques. De continuer à lutter. Mais je ne suis pas d'accord avec les reproches dont vous vous accablez. Votre père est le véritable responsable de la Purge et de ses conséquences. Vous devez absolument rester au pouvoir.
-Je te remercie pour ton soutien, Emrys, mais laisser le choix au peuple était la seule chose à faire. Sachant tout ce que je sais aujourd'hui, il ne serait pas acceptable que je m'impose comme souverain. Le royaume devra trancher, et je ne me vois pas rester au pouvoir s'il ne le souhaite pas.
-Arthur…
-Je suis désolé, Emrys, mais c'est ma décision.
Le sorcier gardait un air désapprobateur mais il semblait respecter son choix. Pendant ce temps, Mordred continuait son assaut sans faiblir.
-Et peut-être cette proposition prouvera-t-elle ma bonne foi auprès des partisans de Mordred, renchérit Arthur. Ils réagiront peut-être à ce que j'ai dit, attendons leur réaction. Et il me reste aussi à m'adresser aux mercenaires. Tu n'as plus besoin de te battre seul, ne l'oublie pas. Toi et moi, nous formons une équipe, nous pouvons l'emporter en nous soutenant mutuellement. Deux faces d'une même pièce.
Visiblement surpris de l'entendre employer cette formule, Emrys écarquilla les yeux avant d'acquiescer :
-Deux faces d'une même pièce.
Cette fois-ci, Arthur resta aux côtés d'Emrys, sous la protection du bouclier. Cela demandait au sorcier un peu plus d'efforts pour les couvrir tous les deux, mais cette stratégie serait meilleure pour son moral, et par conséquent pour sa capacité à résister. Il ne devait plus y avoir de distance entre eux s'ils voulaient pleinement s'appuyer l'un sur l'autre.
De l'autre côté de la paroi, Morgane resta elle aussi auprès du jeune druide. Elle ne semblait pas échanger avec lui comme Emrys et Arthur le faisaient, mais peut-être était-elle liée à lui par télépathie. Malheureusement, à en juger le flot brûlant de magie qu'il générait sans jamais perdre en puissance, Mordred ne perdait plus de partisans. Une poignée d'entre eux l'avait bien abandonné suite à l'intervention des druides, départ qu'Arthur avait deviné à son changement d'expression au moment où cela s'était produit, mais la fuite s'était arrêtée là. L'argument final du roi, sa proposition de serment magique, n'avait pas eu le moindre effet. Pourtant, elle représentait une garantie qu'il quitterait bien le pouvoir si le peuple en décidait ainsi. Soupçonnait-on une quelconque arrière-pensée sournoise derrière son idée ? Un moyen d'échapper à sa promesse ? Un piège ? Ou redoutait-on le choix du reste de la population ? Craignait-on que les citoyens sans capacité magique particulière prennent leur décision sans se préoccuper du bien-être des sorciers ?
Arthur décida de leur laisser plus de temps. Après tout, il ne pouvait pas s'attendre à ce qu'ils prennent une telle décision en un claquement de doigts, ce n'était pas raisonnable. Lui-même avait eu besoin de temps pour abandonner les croyances dans lesquelles il avait baigné durant des décennies. Ce n'était pas si différent.
Alors qu'il réfléchissait, Ali reprit contact avec eux et leur demanda s'ils étaient en position de discuter quelques minutes. Le sorcier étant concentré sur le bouclier, Arthur se chargea de répondre, et ce de la manière la plus synthétique possible :
-Je suis avec Emrys, dit-il. Pour l'instant, il tient Mordred et Morgane à distance. De mon côté, je laisse le temps au peuple de réfléchir et je n'ai plus à combattre Morgane : je peux donc te parler quelques instants. Nous allons bien, mais cela ne va pas durer. Que se passe-t-il au-delà des ruines qui nous enferment ? Comment vont les chevaliers ? Et Léon ? Ont-ils survécu à l'assaut de Mordred et à l'écroulement de la tour ? Et qu'en est-il des deux armées ? Je ne les entends pas s'affronter.
-Les chevaliers qui étaient près de vous vont bien, le rassura Ali. J'ai contacté le Seigneur Léon il y a quelques minutes et il me l'a confirmé. Lorsque Mordred a attaqué, la partie du chemin de ronde sur laquelle vos hommes se trouvaient s'est comme effondrée sur elle-même mais sans pour autant emporter dans sa chute la façade des murailles exposée à l'ennemi et protégée par le sort d'Emrys. Léon et les autres ont dégringolé de plusieurs mètres mais leur éloignement les a tenus à l'écart des débris de la tourelle. La plupart d'entre eux n'ont subi que des blessures superficielles.
Arthur eut un soupir de soulagement et vit qu'Emrys avait lui aussi entendu la bonne nouvelle. Il laissa le druide poursuivre.
-Concernant le reste, eh bien effectivement, les deux armées ne sont pas en train de s'affronter. En réalité, il ne se passe pas grand-chose. Le sort d'Emrys protège toujours la muraille, les sorciers de Mordred ne bougent pas d'un pouce, entièrement occupés à transférer leur pouvoir à leur maître, et la vôtre essaie de toucher les ennemis avec ses flèches mais sans succès. C'est dû au fait que l'armée de Mordred est non seulement invisible mais aussi transparente, et il est impossible de l'atteindre dans ces conditions. Nous-mêmes, pour cette raison précise, n'avons pas réussi à briser les pierres qui leur permettent d'utiliser la sorcellerie. Nous percevons la présence et la localisation des hommes de cette armée malgré leur invisibilité, mais il nous est impossible de les toucher. En revanche, il semblerait que cet état de transparence ait un prix. Tant qu'ils restent ainsi, ces hommes et ces femmes ne peuvent ni se déplacer, ni utiliser la magie : ils sont comme séparés du monde réel. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est continuer de transférer leur pouvoir à leur maître, car c'est un mécanisme qui passe par la pensée et non une présence physique.
Le sort d'Emrys sur les murailles tenait encore, c'était une bonne nouvelle malgré tout. Mais ce qu'Ali venait de lui apprendre au sujet de la transparence compliquait les choses.
-Je commence à avoir l'impression que Mordred ne les a pas rassemblés pour nous combattre de manière conventionnelle. Ils sont là uniquement pour l'alimenter, lui.
-C'est bien possible, oui. Nous avons essayé de faire tomber cette transparence mais nous n'avons pas le quart du pouvoir qu'il faudrait pour y parvenir. Nous avons aussi tenté de déblayer les gravats qui vous isolent et vous séparent du reste de vos hommes mais, là aussi, c'est une cause perdue. Maintenir ce lien télépathique avec vous et soutenir Emrys draine toute notre puissance, même après avoir uni nos forces.
-Je vous remercie pour votre aide, dit Arthur. Emrys n'aurait pas pu s'en sortir sans vous, et nous en aurions tous subi les conséquences.
-Ne me remerciez pas, c'est Chris qui a déployé des trésors de persuasion auprès de notre communauté pour qu'elle prenne conscience des conséquences qu'aurait son inaction dans une situation comme celle-ci.
Arthur insista malgré tout :
-Certes mais chacun d'entre vous a fait le choix de nous aider malgré l'historique de ma famille, ce n'est pas négligeable. Vous étiez au rendez-vous lorsque j'ai eu besoin de vous. Tu l'ignores peut-être mais, lorsque j'ai clamé haut et fort dans mon discours que les druides nous soutenaient, j'ignorais si vous étiez arrivés, si vous étiez prêts à appuyer mes propos, et même si vous souhaitiez toujours nous aider. C'était un saut dans le vide, je n'avais aucun moyen de voir au-delà de ces montagnes de débris autour de moi. J'ai simplement choisi de croire que, même si j'étais moi-même coincé et aveugle, le reste du monde pouvait vous voir. J'ai cru dans le fait que vous n'aviez pas changé d'avis, que vous étiez bien là, et que vous étiez visibles des hommes de Mordred. Que vous leur donniez des signes clairs de votre appui à Camelot. Et vous avez répondu à l'appel. Tu as immédiatement rebondi sur mon annonce, et ce que tu as déclaré au peuple a eu plus d'impact que tous ce que j'ai moi-même pu dire. Ton soutien a montré aux hommes de Mordred que les druides croyaient en ma sincérité, et certains d'entre eux ont même renoncé au combat, ce n'est pas rien.
-Ils sont très peu, dit Ali. Nous n'avons senti que cinq ou six personnes qui quittaient les rangs de son armée.
-C'est plus que ce que j'ai pu obtenir pour l'instant. Penses-tu que ma proposition de serment magique les convaincra ? C'est le meilleur moyen de leur donner l'assurance que je ne garderai le pouvoir que si le peuple le désire.
-C'est une bonne proposition, mais j'ignore si elle les convaincra. Ceux qui restent aux côtés de Mordred aujourd'hui sont les moins enclins à douter du bienfondé de leur cause. Ils ont dû beaucoup souffrir de la Purge, ils ne peuvent pas se détourner de tout cela en un instant.
-C'est aussi ce que je crains.
Arthur réfléchit encore, avisant rapidement Emrys, dont le front était couvert de sueur. Il ne restait plus beaucoup de temps pour affaiblir Mordred. Il souhaitait toujours laisser à ces hommes le temps de peser le pour et le contre, mais rien ne semblait indiquer qu'ils quitteraient bientôt leur maître. Il devenait urgent de passer à la seconde partie de son discours, celle qui s'adressait aux bandits recrutés par leur ennemi. Si les sorciers qui combattaient par conviction et par désir de vengeance ne renonçaient pas au combat, peut-être les mercenaires motivés par l'argent seraient-ils plus à l'écoute.
-Ali, dit Arthur, peux-tu inclure Léon dans notre échange télépathique ?
Le druide marqua une pause, puis répondit :
-C'est fait, Sire.
-Seigneur Léon ?
-Sire, est-ce bien vous ? Est-ce qu'Emrys et vous allez bien ?
-Oui, pour l'instant. Ali m'a dit ce qu'il s'était passé, je suis soulagé que tout le monde ait survécu.
-Nous allons bien, Sire, et nous essayons actuellement de déplacer les pierres qui nous empêchent de vous rejoindre. Nos archers font aussi de leur mieux pour toucher l'ennemi mais…
-Ali m'a expliqué la situation, nous avons effectivement un problème. Mais ce n'est pas le plus urgent à l'heure actuelle.
Il expliqua rapidement au chevalier la situation dans laquelle Emrys et lui se trouvaient et ce qu'il avait déjà tenté pour affaiblir l'ennemi. Il relata ensuite ce qu'il prévoyait pour la suite, indiquant au chevalier qu'il aurait bientôt besoin de lui.
-Je me tiens prêt, Sire.
-Ali, reprit Arthur, peux-tu rétablir le lien télépathique me permettant de parler à tous ceux qui se trouvent au château et dans ses environs ?
-Oui, Sire, je le remets en place tout de suite. D'ici une dizaine de secondes, tout ce que vous direz à voix haute sera relayé à la population alentour.
-Parfait.
Il échangea un regard avec Emrys, qui avait suivi toute la conversation sans intervenir et se retournait à présent vers lui d'un air intrigué. Arthur lui fit un léger signe de tête, remarquant que son ami commençait à trembler de fatigue et que le nouveau bouclier avait perdu en épaisseur, bien qu'il ne grésille pas encore pour l'instant. Le souverain n'avait pas le temps de lui raconter en détail ce qu'il avait prévu, mais le sorcier le comprendrait bien vite.
Note : Un grand merci à clems17 et Gwenetsi pour leurs retours sur le chapitre 91, et à bientôt pour le 93 !
