Chapitre 93 : Le choc, partie 4 : Missions

Neutraliser Emrys.

Les seuls mots que Mordred devait garder en tête, qu'il devait se répéter en boucle. Plus rien n'avait d'importance, ou plutôt plus rien n'en aurait s'il ne parvenait pas à atteindre cet objectif. Emrys était le seul capable de l'arrêter. S'il ne tombait pas, Camelot resterait imprenable et les sorciers seraient condamnés.

Frapper plus fort.

Plus vite.

Mordred avait été près de l'emporter avant l'intervention d'Arthur mais, depuis que celui-ci avait échangé avec Emrys, le sorcier avait gagné en force. Avait-il finalement révélé son secret au roi ? Il était difficile d'en être sûr mais Mordred ne voyait pas d'autres explications à ce soudain regain de puissance. Certes, ce n'était pas une explosion de magie légendaire mais la fatigue pouvait expliquer cela. Il était à la fois incroyable et terrifiant de voir cet homme seul continuer à tenir face à la force combinée d'une multitude d'ennemis.

Il s'obligea à se concentrer, s'efforçant de dédier tout son être au torrent de flammes qu'il déversait sur son adversaire. Cette paroi de protection devait céder. Il ne devait pas laisser son esprit dériver ainsi.

Neutraliser Emrys.

Il sentait la présence de Morgane derrière lui.

Neutraliser Emrys.

La tempe du jeune druide lui faisait mal. Peut-être devrait-il faire une pause pour se soigner complètement ?

Non, pas question, chaque seconde perdue à améliorer son confort était une seconde donnée à son ennemi pour renforcer ses défenses.

Neutraliser Emrys.

Une autre pensée parasite se glissa dans sa tête. Le discours d'Arthur. Sa proposition de laisser le choix au peuple de le garder ou non au pouvoir. Son idée de serment magique.

Neutraliser Emrys.

Que déciderait le peuple s'il devait prendre une telle décision ? Garderait-on Arthur au pouvoir parce qu'il s'était excusé et promettait de faire mieux ? Le sang de Mordred se glaça à cette idée. Aurait-il mieux fait de se détourner quelques instants d'Emrys pour empêcher le roi de s'exprimer ? Ou pour rappeler à ses hommes que, même si Arthur partait, son successeur ne pourrait être qu'un nouvel Uther ou le traître Emrys lui-même ?

Non. Une seule chose comptait vraiment.

Neutraliser Emrys.

Neutraliser Emrys.

Neutraliser Emrys.

Le souverain avait essayé de faire fuir les partisans de Mordred qui lui transmettaient leur pouvoir. Cela avait fonctionné pour une poignée d'entre eux, déstabilisant le jeune druide, mais cela s'était arrêté là. Le souverain avait eu beau déployer des trésors de persuasion, rien n'y avait fait. Un sentiment de colère envahit Mordred. Comment Arthur avait-il pu croire que…

Neutraliser Emrys.

Voir les druides assister ses ennemis avait été douloureux pour Mordred, même s'il savait depuis bien longtemps déjà que sa communauté ne partageait pas ses opinions. Ils refusaient de comprendre les enjeux et se laissaient berner par les mots doux de leur tortionnaire : comment ne pas désespérer devant un tel aveuglement ?

Neutra…

Les pensées de Mordred le traversaient de manière erratique. Plus il tentait de les repousser et plus elles s'imposaient à lui. Il décida donc de les laisser s'agiter en arrière-plan de son esprit, tout en gardant sa mission principale au premier plan.

Neutraliser Emrys.

Neutraliser Emrys.

Neutraliser Emrys.

Accepter ce chaos mental lui permit de reprendre le contrôle de ses émotions. Et de dominer sa terreur face à Emrys.

Neutraliser Emrys.

Neutraliser Emrys.

Neutraliser Emrys.

Il parvint à faire le vide.


Derrière le bouclier faiblissant d'Emrys, Arthur reprit la parole et, comme la première fois, ses mots furent transmis par la pensée à la cité et ses environs. Il s'adressait tout particulièrement aux ennemis qui la prenaient d'assaut.

-Certains d'entre vous combattent aux côtés de Mordred parce qu'ils ont été payés pour le faire.

Il marqua une pause, laissant son auditoire s'imprégner de ses mots.

-Mais je sais que le plus gros de la somme ne vous a pas encore été remis.

Nouvelle pause.

-Ecoutez-moi bien. Cet argent ne vous sera jamais remis. Jamais. Vous êtes en train de risquer vos vies pour rien.

Il ne pouvait pas voir leurs réactions mais, à ce stade, il savait qu'on ne le croyait pas.

-Avec l'aide d'un chevalier et d'un druide, j'ai fait en sorte de vider toutes les caches de Mordred. Tous les points de rendez-vous isolés dont il se servait pour garder son butin. La cache des Montagnes Blanches qui se trouve dans une grotte masquée par les plantes, la cache des Plaines du Nord dans un petit bosquet, la cache de la forêt d'Essetir au pied de son plus grand arbre, …

Il prit soin de lister tous les lieux dont les prisonniers avaient parlé, donnant pour certains une description plus précise de leur emplacement exact afin de prouver qu'il avait bel et bien toutes les clés en main.

-Mordred ne pourra jamais vous payer, conclut-il.

Toujours incapable de voir ceux à qui il s'adressait, il les imagina cette fois pris de doute mais toujours loin d'être convaincus. Emrys poussa un gémissement devant lui, son bouclier se fissurant pour de bon, et Arthur posa une main sur son épaule. Encore quelques instants à tenir !

-Ne me croyez pas sur parole, dit le jeune souverain en accélérant le débit de ses paroles, mais constatez par vous-même que je dis bien la vérité. Certains d'entre vous se sont rendus aux Montagnes Blanches il y a peu de temps et ont par conséquent fait la connaissance du Seigneur Léon. Avant votre arrivée sur place, il avait pris le contrôle des lieux en capturant le véritable agent de Mordred qui s'y trouvait, la personne en charge de vous payer l'une des premières portions de la somme due. Lorsque vous êtes arrivés sur place, Léon s'est fait passer pour elle. C'est lui qui vous a payé, afin de ne pas révéler notre plan trop tôt.

Arthur s'arrêta quelques secondes afin de s'assurer que ces mots seraient bien compris, avant de reprendre :

-Seigneur Léon, s'il vous plaît, montrez-vous en haut de la muraille, que chacun puisse vous voir.

Puis, s'adressant de nouveau aux mercenaires de Mordred :

-Reconnaissez-vous l'homme qui vous a payé ?

Avec un peu de chance, il avait réussi à les surprendre. Ceux qui avaient eu affaire au chevalier pourraient passer le mot à leurs camarades pour confirmer son identité.

Pendant ce temps, le bouclier d'Emrys, pourtant dans un état lamentable, tenait miraculeusement bon. Arthur renouvela son soutien moral au jeune sorcier en lui serrant l'épaule, convaincu que c'était cela même qui lui donnait la force de continuer. Un lien les unissait, non pas magique mais humain.

-Léon a vidé la cache des Montagnes Blanches. Le reste des hommes que j'ai envoyés en mission s'est occupé des autres. Vous n'y trouverez plus rien.

Sur le second point, il mentait. Léon avait certes pris le contrôle de l'un de ces repaires, mais personne n'avait approché les autres. Pour éviter que cette mission ne s'ébruite et par manque de temps, Arthur n'avait voulu s'approprier qu'un seul de ces emplacements. Ayant déjà énuméré une bonne partie des autres, il espérait que prouver la prise de celui-ci suffirait à convaincre ces hommes qu'il disait vrai. Après tout, s'il avait la liste de tous les points de rendez-vous, pourquoi n'y aurait-il pas envoyé ses chevaliers ?

-Vous vous demandez peut-être comment nous avons pu découvrir l'existence de ses caches. Ou peut-être l'avez-vous déjà deviné. Les prisonniers que nous avions faits parmi vos collègues, ceux-là même que Mordred a ensuite fait assassiner pour éviter qu'ils nous parlent, nous avaient déjà tout dit.

De plus, les informations détaillées que les prisonniers possédaient sur l'organisation des lieux avaient accordé à Léon et Ali un avantage stratégique pour s'en emparer sans trop de difficulté.

-Vous noterez au passage que Mordred était prêt à tuer ses hommes pour protéger ses secrets, jugeant la manœuvre plus facile que de les faire évader. C'est là toute la valeur qu'il accorde à ceux qu'il engage.

Il n'était pas certain que ce dernier argument aurait un véritable impact, ces bandits se moquant bien de l'affection que Mordred leur portait, mais le mentionner ne pouvait pas faire de mal.

-Ce n'est pas tout. Les prisonniers nous ont parlé du dernier paiement que Mordred a promis de vous faire une fois Camelot prise. Cette somme bien plus importante et qui serait gardée dans une cache secrète.

Il avait fait quelques calculs et il lui semblait impossible que Mordred ait autant d'argent à distribuer, même avec les contributions de ses partisans. Il en avait donc tiré une conclusion.

-Cette mystérieuse cache n'existe pas : Mordred prévoit de vous payer avec les trésors pris à Camelot une fois le château conquis. C'est pourquoi j'ai pris soin de vider nos coffres avant la bataille, j'ai tout fait évacuer et j'ai demandé aux druides d'effacer nos mémoires pour que personne ne se souvienne du nouveau lieu de stockage. Le sort implique que ce souvenir ne nous revienne que si nous remportons la bataille.

Arthur n'avait pas réellement déplacé ces richesses. Il n'en avait pas eu le temps ni les moyens et, même s'il les avait eus, cela n'aurait pas été sa priorité. L'important était de sauver ses proches et son peuple. Toutefois, il espérait semer le doute chez les bandits pour qu'ils soient plus réticents à l'idée de mettre leurs vies en jeu.

-Il n'est pas trop tard pour renoncer, dit Arthur. Plusieurs de vos alliés sont déjà partis, Emrys est au sommet de sa puissance et notre armée est immense. Le combat sera bientôt terminé. Vous n'avez plus aucune raison de suivre Mordred, ne risquez pas la mort pour rien.

Durant quelques secondes, rien ne se produisit. Puis, la tension dans les épaules d'Emrys se relâcha un peu, et les deux hommes poussèrent un soupir de soulagement. Ali brisa le contact télépathique qui touchait tous les individus du château et ses alentours, avant de rétablir celui que le liait uniquement à Arthur, Emrys et Léon.

-Cela a fonctionné, Sire ! Plusieurs personnes sont en train de quitter les rangs de Mordred ! Nous sentons qu'elles s'éloignent à la hâte.

Elles devaient craindre des représailles de la part de leurs anciens alliés, ou peut-être avaient-elles peur qu'Arthur les prenne pour cible maintenant que la transparence ne les protégeait plus. Mais ce n'était pas ce qui intéressait le roi.

-Sais-tu si les bandits sont les seuls à abandonner l'armée ennemie ? Qu'en est-il des autres ?

-C'est difficile à dire mais je crois que les consciences qui s'éloignent sont uniquement celles de mercenaires. Leurs esprits ont une sensibilité différente… Je crains que les hommes et les femmes qui suivent Mordred par conviction n'aient pas été convaincus par ce que vous leur avez dit.

Arthur leur avait pourtant offert une garantie. Il leur avait même proposé que ce soit un partisan de Mordred qui, via le canal télépathique et après une validation auprès des druides, lance le sort qui obligerait le roi à respecter son serment. L'assurance qu'il ne pourrait pas s'y soustraire et que le choix du peuple ferait foi. Il aurait suffi qu'un seul de ces sorciers se porte volontaire pour mettre en place l'enchantement.

Si l'armée ennemie soupçonnait une entourloupe, il ignorait laquelle. S'étant lui-même exprimé de bonne foi, il n'arrivait pas à penser comme quelqu'un qui aurait toutes les raisons de le croire malhonnête. Peut-être ne soupçonnait-elle pas de mensonge, peut-être avait-elle comme Mordred la conviction qu'il était trop tard, et ce malgré sa proposition de s'effacer en cas de rejet.

Voyant Emrys perdre à nouveau en vigueur, le jeune roi comprit que cette victoire auprès des bandits ne leur avait permis de gagner que quelques minutes. L'espoir le désertait un peu plus chaque seconde et, alors qu'il venait de quitter son état d'accablement, la perspective de voir tomber ses proches, son peuple et ses alliés pouvait l'y renvoyer. Prenant cela pour une mise à l'épreuve, il se força à respirer et à se calmer, réfléchissant à d'autres solutions.

Ce fut alors qu'une voix s'éleva, une voix qu'il n'aurait jamais imaginé entendre prononcer ces mots :

-Je suis volontaire, dit Morgane en s'éloignant de Mordred et en s'approchant d'eux par le côté. Je peux lancer ce sort moi-même, à condition d'en revoir les termes pour que tu ne puisses pas te défiler. Ainsi, tout le monde verra si tu te prêtes réellement au jeu, Arthur, et j'ai ma propre idée sur la question.


Note : Un grand merci à Gwenetsi, Nienna Chantilly Elendil et Nio pour vos reviews, à Rabbitin qui suit maintenant cette histoire, et à Nienna Chantilly Elendil qui l'a ajoutée à ses favoris.