Stiles n'était pas du genre à apprécier le silence, mais celui de la forêt, tout relatif, avait quelque chose d'apaisant. Il ne percevait rien de plus que le bruissement plus ou moins régulier des feuilles soumises à la petite brise nocturne, à l'envol d'un oiseau, à l'activité discrète de certains animaux de la nuit… Rien de plus naturel que la vie à l'état sauvage dans une temporalité qui n'était ni celle de Stiles, ni celle de Jackson. Et pourtant, tous deux gardaient les yeux ouverts. Stiles aurait pu vouloir s'accorder la facilité du sommeil en allant piquer un somme dans la voiture de son sauveur, tout comme ce dernier avait largement l'occasion de faire de même… Mais aucun des deux jeunes hommes n'en émit le souhait. On restait dehors, on acceptait de laisser la fraîcheur régner en maître, on écoutait la vie nocturne. Puis on ne faisait rien, on essayait de penser moins, de calmer ce flot de souvenirs frais qui prenaient d'ores et déjà des allures de cauchemar. Des choses si absurdes qu'on les rêvait – ou qu'on imaginait… Avec l'espoir que ces idées ne traversent jamais la frontière du réel. Or, c'était déjà le cas puisque ça s'était passé. Ça avait eu lieu. Mais Jackson et Stiles avaient besoin de se rassurer – chacun dans sa tête, de son côté – en se disant que ce n'était pas le cas. Pour le moment, il s'agissait d'une chose qui leur paraissait nécessaire, presque vitale. Au loft, rien n'avait pu les protéger, pas même leurs propres pensées alors maintenant que l'air frais les avaient réveillés, tous deux faisaient au mieux. La réalisation de tout cela avait d'ailleurs d'ores et déjà commencé à se faire, si lentement d'ailleurs qu'elle leur laissait le temps de digérer sans toutefois leur donner toutes les clés nécessaires à l'entière compréhension de cet épisode, ce cauchemar sans nom duquel découlait nombres de sensations contradictoires sur lesquels aucun des deux jeunes hommes ne désirait s'attarder.

Stiles, plus que perturbé, eut un geste qu'il ne se serait normalement jamais autorisé avec Jackson. Mais là, sa détresse parlait pour lui, prenant le pas sur tout le reste. Elle lui fit poser sa tête sur son épaule, réclamant silencieusement un peu de son contact et de sa présence, avec décence. Il ne désirait pas que les choses dérivent et ne supporterait peut-être pas que cela arrive. Pas si tôt, en tout cas, pas alors qu'il n'avait même pas encore conscience du traumatisme qui s'était d'ores et déjà créé en lui en se faisant une place de choix dans sa psyché torturée. Il lui fallait juste une présence, celle de quelqu'un qui pouvait comprendre, qui avait eu le malheur de vivre une chose semblable. Quelqu'un qui ne chercherait pas à parler, à lui donner l'impression qu'il l'avait cherché et qu'il ne méritait aucune compassion. Stiles savait que c'était généralement ce qui arrivait lorsque l'on avouait avoir été victime d'une agression sexuelle, quel que soit le sexe. Et si tout était très flou dans sa tête, Stiles avait néanmoins conscience du fait que… C'était bien plus que cela, qu'une simple agression. Il se sentait sale, mal, souillé de fond en comble… Et n'était pas en état de supporter le moindre reproche.

Et même si Jackson était le premier à lui en faire, il savait d'instinct que ce dernier n'ouvrirait pas la bouche pour le descendre, pour la simple et bonne raison que tout dans son être exprimait une détresse semblable à la sienne. Le fait qu'il le laisse poser sa tête sur son épaule alors qu'il ne supportait en général pas sa présence voulait dire bien des choses. Il consentait à cette idée, pour ne pas dire qu'il l'acceptait dans son entier ou… Qu'il la désirait – sans arrière-pensée. Disons qu'en cette sombre nuit, aucun des deux jeunes hommes n'était capable de refuser ce dont ils avaient besoin. Des choses aussi simples qu'une présence, une forme de soutien. Adieu l'égo, adieu la fierté mal placée, adieu les apparences.

Aucun mot ne fut échangé. Stiles frissonna longuement, Jackson ne lui demanda pas s'il avait froid. Le kanima s'étira légèrement de temps à autres, détendant ses muscles endoloris, l'humain ne changea absolument pas de position, laissant encore et toujours sa tête reposer sur son épaule.

Sans comprendre pourquoi, aucun des deux êtres perdus ne voulait rompre le contact initié, briser cette espèce de cocon incertain qui éloignait de leurs pensées les récents souvenirs de l'enfer passé.

xxx

Welcome to your life ~

Le rythme cardiaque de Stiles, fort lent, manqua un battement avant de changer de rythme, de s'accélérer légèrement.

There's no turning back ~

Son réveil, il l'entendait très bien, peut-être trop. Des années qu'il avait pris une habitude, celle de mettre le son de chacune de ses alarmes à fond. Sa hantise ? Ne pas les entendre et avoir le malheur de rester au chaud dans son lit, au sein du royaume des rêves, alors qu'il avait cours – et qu'il n'habitait pas exactement à côté du lycée.

Even while we sleep ~

Sauf que le corps de Stiles était lourd, très lourd. Que la musique, il l'entendait parfaitement bien mais qu'il voulait qu'elle se taise. Pourtant, elle faisait partie de celles qu'il adorait et qu'il lui arrivait d'écouter en boucle. Elle avait le don de l'emmener ailleurs, de suspendre son existence le temps de quelques minutes d'écoute. Et lorsque Stiles se laissait happer par cette passion musicale, il pouvait aller loin, très loin. Il quittait la Terre, explorait mille et uns univers. La musique avait ce pouvoir-là, sur lui. Que l'on ne passe pas à la radio l'une de ses musiques préférées, autrement Stiles ne répondrait plus de rien durant un moment.

We will find you ~

Mais cette fois-ci, le plaisir de l'écoute fut remplacé par une sensation plus… Froide, bien moins plaisante que d'ordinaire. Stiles aimait se réveiller avec cette musique-là. Or pour une raison qui lui échappait, il n'éprouvait pas la moindre satisfaction, pas le moindre confort… Outre la lourdeur étrange de son corps, c'était en particulier le malaise qui s'était insinué en lui dès la première note, dès le premier mot de la chanson qui rendait ce réveil si différent des autres.

Acting on your best behavior ~

Stiles frissonna. Fort. Le besoin de se couvrir le plus vite possible, naissant de nulle part, prit le pas sur tout le reste. Il chercha sa couette… La sentit. Il s'était enroulé à l'intérieur, tel un saucisson. Mais ce n'était pas assez. Il avait vraiment froid. Fronça les sourcils, sentit son rythme cardiaque s'accélérer au son des notes qui lui parurent dissoner alors qu'elles étaient parfaitement justes : sa perception changeait. Pas complètement réveillé, chaque élément, qu'il soit sonore ou de l'ordre du toucher, lui paraissait désagréable. Strident. Froid. Oui, tout était froid. A l'intérieur, à l'extérieur. Son esprit encore quelque peu endormi ne le mettait pourtant pas encore face à ses récents démons.

Son corps, oui. Parce qu'il se souvenait avant la tête. Il parlait, il hurlait sa souffrance. Traduisait par des sensations ce que des mots ne pouvaient exprimer. Stiles hoqueta. Il se réveillait mais ne comprenait pas cet élan qui le traversait de part en part. Était-ce de l'angoisse ? De la douleur ? Un simple stress ? De la peur ? De la confusion ? Un peu de tout ? Et puis pourquoi ? Qu'est-ce que…

Turn your back on…

Stiles ouvrit les yeux d'un seul coup, libéra son bras de la couette d'un geste vif et éteignit brusquement son alarme.